III. — ETIOLOGIE
A. Domaine géographique.
La lèpre s'étend, au nord, jusqu'au delà du cercle polaire (pointe extrême de la Sibérie orientale , littoral de la Norwège et îles Loffoden) ; au sud, jusqu'aux 40° et 45° de latitude (Tasmanie et Nouvelle-Zélande). Elle se rencontre en certaines régions disséminées des zones froides et tempérées, mais sévit surtout dans les zones intertropicale et subtropicales.
La lèpre existe :
En Europe, sur toute la côte de la Norwège, sur quelques points du littoral baltique (Finlande), du littoral méditerranéen (Espagne, Sardaigne, Italie, etc.), en Grèce, à Constantinople, en Crimée, etc. ;
En Asie, sur le littoral de l'Asie Mineure, de la Syrie, de l'Arabie et du golfe Persique, dans toute la région Caspienne, dans le Turkestan, la Perse, l'Afghanistan, au Thibet, dans l'Inde, l'Indochine, la Chine et le Japon, la Sibérie orientale;
Dans les îles de la mer des Indes, aux Seychelles, aux Mascareignes, aux Comores, à Madagascar, etc. ;
En Afrique, au Cap, sur tout le littoral oriental, dans la région des lacs et la vallée, du Nil, en Egypte, en Tripolitaine, en Tunisie, en Algérie, au Maroc, en Sénégambie et dans tout le Soudan occidental, sur la côte du golfe de Guinée, au Gabon ;
En Ainérique, sur la pointe du Groenland et en Islande, dans le Bas-Canada et le territoire d'Alaska, au Mexique, aux Antilles et certaines localités de l'isthme, au Venezuela, aux Guyanes, au Brésil, dans le Parâna et l'Uruguay, et, par cas isolés, vers l'embouchure de la Plata, au Chili et au Pérou ;
En Océanie^ dans toute la région malayenne (Sumatra, Java,
Bornéo, Philippines, etc.), les îles Mariannes et Carolines, sur le littoral oriental de l'Australie et en Tasmanie, dans la Nouvelle- Guinée, les îles Salomon, la Nouvelle-Calédonie, la Nouvelle- Zélande, les îles Samoa ou des Navigateurs, les îles Sandwich ou Havaï, les Marquises et à Taïti.
L'endémie paraît être aujourd'hui à son maximum dans la région Caspienne orientale, la Perse, l'Inde, l'Indochine et l'archipel Malais, le Soudan oriental et la Sénégambie, la région des Guyanes et le Brésil.
B. Influences étiologiques. — Parasitisme.
Il est évident, d'après un simple coup d'œil sur la distribution géographique de la maladie, que la lèpre est susceptible d'endémicité dans les conditions de sol, d'hydrologie et de météorologie les plus diverses. Néanmoins, elle montre une préférence pour les contrées chaudes et humides, basses et marécageuses, pour les régions littorales et les paijs insulaires. Les altitudes n'en sont pas exemptes : la lèpre serait commune sur les hauts plateaux de l'Atlas et du Liban, dans le Caucase et dans l'Himalaya.
Les races noires sont partout les plus éprouvées, en Afrique comme en Océanie et en Amérique. Les races jaunes, bien qu'infectées à un haut degré, semblent déjà moins accessibles à la maladie, et, chez elles, les centres endémiques tendent à se limiter, à se rétrécir. La fréquence d'ailleurs variable de la lèpre parmi les Malais, les Indochinois et les Hindous, n'est pas sans doute dépourvue de toute relation avec la nature et le degré des croisements subis par ces peuples. Les Maures et les Arabes entretiennent la maladie parmi eux, en raison de leurs unions nombreuses avec les femmes de race noire \ mais les Juifs, qui ne s'allient qu'entre eux, ne sont pas moins sujets à la lèpre. Quant aux races européennes, après avoir payé, au moyen âge, à la suite de leurs rapports avec l'Orient (croisades), un large tribut à l'affection, elles se sont peu à peu débarrassées de ce fléau, aujourd'hui resserré dans des contrées de médiocre étendue et appelé même à en disparaître dans un avenir prochain. Au sein des populations le plus éprouvées, à la côte occidentale d'Afrique, aux Antilles, aux Sandwich, dans l'Inde, etc., le
blanc semble jouir d'une immunité relative considérable, en quelque condition sociale qu'il soit appelé à vivre, mais cette immunité s'atténue par la créolisation, et finit même par s'effacer.
h'âge le plus favorable au développement de la maladie est la période comprise entre 10 et 25 ans; mais la lèpre peut se déclarer bien au delà de cette période, comme aussi dans la première enfance. (Brassac.)
Le sexe masculin est atteint dans une proportion plus considérable que le sexe féminin.
L'influence des tempéraments et de la constitution est nulle ou banale ; mais celle de la scrofule et de la syphilis mérite de fixer l'attention. Chez un grand nombre de lépreux, on note que la syphilis a précédé ou accompagné les manifestations lépreuses et il est à remarquer que, parmi des races durement éprouvées par l'endémie, la scrofule est souvent très commune; la race Scandinave est sujette à la scrofule, comme aussi la chinoise, et la diathèse est loin d'être rare chez les noirs africains et créoles, ainsi qu'on l'a trop longtemps admis. Toutefois, on ne saurait dire que la scrofule et la syphilis soient des éléments étiologiques nécessaires, car les Normands, si scrofuleux, ne connaissent pas la lèpre, et la syphilis n'est que trop répandue, en maints pays, oii l'autre affection ne s'est jamais montrée. La scrofule et la syphilis, dont les tendances néoplasiques et dégénératives se rapprochent de celles de la lèpre, doivent seulement aider au développement du processus lépreux.
Il faut certainement rechercher, dans Vétat social et hygiénique des individus et des races, des éléments d'étiologie. Mais jusqu'ici, ces éléments n'apparaissent pas très précis. Nous voyons bien incriminer l'usage habituel du poisson corrompu, fumé ou salé, de la tortue marine, et de certaines eaux plus ou moins impures, les privations, les passions dépressives, etc. Mais la maladie sévit fréquemment en des milieux qui ne sont point soumis aux conditions réputées prédisposantes ou efficientes. Il y aurait cependant à diriger des investigations sérieuses sur le rôle de l'ichthyophagie ; car on a vu des populations insulaires se préserver de la lèpre après avoir abandonné la pêche pour la culture, l'aliment fourni par la mer pour celui que donne le sol.
L'endémie .suppose l'existence d'un facteur inséparable du milieu. Ce facteur est-il de nature spécifique? Cela nous paraît bien probable. L'agent spécifique est-il de nature animée ? C'est ce que veulent établir divers observateurs : Hansen aurait découvert le bacille de la lèpre, et sa découverte aurait été confirmée par Ecklund , Neisser, Hillairet , Gaucher, Cornil , Babès , Arning, etc. Il paraît certain qu'on rencontre, au moins dans les nodosités, un bacille particulier ; mais ce bacille est-il bien réellement l'ag-ent pathogène ? Il est encore permis de demeurer sur la réserve à cet égard. Ce bacille, d'après Babès, différerait de celui de la tuberculose, par plusieurs caractères :
Bacille de la lèpre : Bacille de la tuberculose :
Par le rouge ou le violet d'aniline, la rosaniline, le bleu de méthylène, l'éosine et l'alcool :
Se colore en rouge. t | Décoloré.
Par la rosaniline et l'acide nitrique :
Reste coloré.
Un peu plus long, plus rigide.
Rectiligne, quelquefois articulé.
Extrémités souvent renflées, arrondies.
Propagation le plus ordinairement le long des tendons et des tubes nerveux.
Décoloré.
Incurvé ou ondulé.
Pas de renflements aux extrémités.
Propagation surtout par les voies lymphatiques.
c. Transmissibilité .
La lèpre est-elle transmissible? — D'après la croyance populaire, depuis l'antiquité, la lèpre serait transmissible par hérédité et par contagion. Des faits scientifiquement observés donnent un fondement à cette opinion.
Hérédité. — Danielsen et Boeck ont pu établir, d'après de sérieuses recherches : 1° que la lèpre était susceptible de transmission par voie héréditaire ; 2° que l'hérédité est paternelle ou maternelle, mais que la pi'cmicre est plus fréquente que la seconde ; 3° que la transmission n'est pas continue, qu'elle est plus répandue dans la ligne collatérale que dans la ligne directe ;
4° que, dans la transmission paternelle, la mère peut demeurer indemne * ; 5° que, dans la transmission héréditaire, les premières manifestations de la maladie peuvent se produire, chez l'enfant, à une époque plus ou moins rapprochée de la naissance (rarement avant la troisième année).
Contagiosité. — On connaît des faits d'importation de la lèpre d'un milieu endémique dans un centre jusqu'alors indemne : le plus remarquable et aussi le plus récent est celui de la contamination des îles Sandwich par les émigrants chinois (Wood) ; le D'' White rapporte aussi à l'immigration de sujets infectés le développement que tend à prendre la maladie aux Etats-Unis. Plus d'une fois, la lèpre a pris naissance, chez des sujets sains, purs de toute tare même prédisposante, à la suite d'une cohabitation intime avec des malades ; on cite des exemples d'infirmiers et de médecins contaminés dans l'exercice de leur profession, et la nocivité des matières excrétées par les lépreux (sueurs, crachats, salive) serait rendue probable par l'extensivité de la maladie, là où des peuplades, insouciantes de toute propreté, vivent entassées dans des cases étroites et misérables, mangent au même plat, boivent à la même écuelle (noirs africains et océaniens). A la Guadeloupe, on nous a cité le cas d'une famille de couleur, presque blanche, sans tare héréditaire, dans laquelle deux enfants étaient devenus lépreux, après avoir reçu les soins d'une bonne, plus tard morte lépreuse à l'hôpital de la Désirade.
Toutefois, jusqu'ici, l'inoculation, ce critérium de la vraie contagion, n'a point fourni d'exemples assez nombreux ou assez précis pour conclure à celle-ci d'une façon catégorique. Le D"" Wood rapporte bien des cas où la lèpre a été contractée à la suite d'une inoculation accidentelle (enfant européen blessé avec le même couteau qui venait de servir à l'incision d'une région des téguments anesthésiée, chez un camarade indigène lépreux, à Bornéo, et devenu lépreux lui-même à son adolescence ; personnes contaminées par du vaccin impur, aux îles Sandwich). Mais l'inoculation expérimentale est demeurée négative, ou peu démonstrative, chez les animaux.
* Fait du D'' Hilairet, Soc. méd. des hôp., 23 juillet 1880.
Si, de ces résultats, on rapproche les observations fort nombreuses de non-transmission héréditaire, d'immunité conservée malgré la cohabitation la plus intime avec des sujets infectés (Campet, Brassac, Leloir, etc.), de préservation de médecins qui se sont dévoués aux malheureux lépreux ; si l'on songe qu'en Norwège, malgré le défaut d'une séquestration rigoureuse des malades, ou les rapports très étroits de ceux-ci avec des individus sains (habitation commune dans les masures des fyords, séjour en salle commune dans les hôpitaux, etc.), la lèpre tend à décroître, comme elle a disparu de l'Europe centrale, après le moyen âge, malgré l'insuffisance de l'isolement dans les léproseries , il faut bien admettre que la transmissibilité de la lèpre est au moins limitée (ce qui n'est pas favorable à la doctrine de l'étiologie bactérienne, à notre avis).
En présence de faits et d'observations opposés, on conçoit l'indécision qui règne parmi les médecins et que l'on a pu constater dans certaines enquêtes ^ comme dans une récente discussion à l'Académie. Mais il n'y a pas contradiction : il nous paraît logique d'accorder à la lèpre la même transmissibilité réduite qu'à la phthisie tuberculeuse.
^ « En 1862, sur l'initiative du soils-secrétaire d'Etat pour les colonies anglaises, eut lieu une vaste enquête sur le mode de transmission et de propagation de la lèpre. Des 250 rapports parvenus au Royal Collège, la grande majorité concluait à la non-contagion ; aussi, l'illustre compagnie, se basant sur cette quantité considérable de renseignements, crut pouvoir formuler les conclusions suivantes : 1" il existe un accord presque unanime pour considérer la lèpre comme souvent héréditaire, mais aussi que la maladie se manifeste souvent sans qu'il puisse être question d'hérédité ; 2" la conviction presque unanime des observateurs les plus expérimentés des différentes parties du monde est entièrement opposée à la croyance que la maladie est contagieuse ou communicable par proximité ou contact avec les malades. — En 1872, le duc d'Argyle fit faire une enquête dans l'Inde britannique, par les soins de deux dermatologistes éminents, les D" Filbury Fox et T. Farqhar, qui dressèrent un questionnaire auquel devaient répondre les médecins de l'Inde. De toutes les réponses fournies et aussi d'après leur propre expérience, les deux médecins conclurent à la non-contagion, tout en faisant des réserves au sujet de la question de l'inoculation... — Virchow a voulu, lui aussi, faire une enquête; il fit appel aux médecins de tous les pays à lèpre. Les réponses qu'il reçut ne le fixèrent pas d'une manière précise, mais presque toutes pourtant, sont en faveur de l'hérédité et la plupart contre la contagion. Parmi ces réponses, nous noterons celles des médecins japonais ou exerçant au Japon : 1° La disposition héréditaire doit être considérée comme prouvée, quelquefois elle saute une génération; 2° l'infection n'a lieu ni par le mariage, ni par le commerce charnel ; 3" ils ne connaissent pas de cas de contagion directe bien constatée; 4» il n'y a au Japon, ni léproseries, ni hôpitaux, pas plus que de prescriptions hygiéniques ou ordonnances légales, relatives aux lépreux. » (Brassaé.)