CHAPITRE IX
CONGESTION DU FOIE. — HÉPATITE SUPPURATIVE. — AFFECTIONS DU FOIE D'ORIGINE PALUSTRE. - PARASITES DU FOIE ET DES VOIES BILIAIRES
PREMIÈRE SECTION
CONGESTION DU FOIE
Le foie, l'un des organes les plus vasculaires de l'économie, est aussi l'un de ceux qui se congestionnent avec le plus de facilité. Nulle part son hypérémie n'est aussi fréquente que dans les pays chauds. On a voulu expliquer ce fait par une sorte de surmènement de la glande, obligée à déployer une activité physiologique plus grande, pour suppléer à l'amoindrissement de la fonction pulmonaire, dans un milieu à oxygène raréfié : c'est la vieille théorie du balancement réciproque entre le dépurateur pulmonaire et le dépurateur hépatique, théorie qui ramène à l'assimilation avec l'état fœtal des organes en pleine possession de leur fonctionnalité, et qui a engendré la doctrine de l'hépatopathie intertropicale, le foie devenant, dans les climats chauds, le grand facteur de la morbidité, l'hypersécrétion de la bile donnant naissance aux états bilieux, à la dysenterie, au choléra, etc. Ainsi que l'ont établi Layet et Nielly % le foie, entre les tropiques, ne
* Avant eux, plus d'une protestation s'était élevée contre une doctrine exagérée, contre ce que Collas appelait le jecorisme, et Morehead s'était eiïorcé de limiter les cas où le foie semble remplir un rôle supplémentaire ou compensateur par rapport au poumon. « L'un des eiïets d'une température élevée sur l'homme, écrit
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souffre pas par excès, mais plutôt par défaut : il participe à l'atonie générale des viscères, et il n'a pas à élaborer davantage dans un organisme oi^i les éléments d'élaboration sont toujours diminués. La moindre énergie de l'impulsion cardiaco-artérielle et de l'inspiration thoracique entraîne la stase dans les veines du système sus-hépatique, et, par contre-coup, dans les veines du système porte, dont la déplétion est rendue plus difficile par l'existence de réseaux capillaires intermédiaires à deux ordres de vaisseaux. Le système porte est d'ailleurs maintenu, chez les personnes les mieux en santé et surtout chez celles qui font usage d'une alimentation à gros déchets, dans un état de turgescence habituelle, par une constipation que favorise la diminution des sécrétions intestinales, corrélative d'une transpiration très abondante à la surface cutanée. Il y a donc tendance à la congestion passive. Mais sur ce fond d'hypérémie atonique, divers facteurs exercent une action stimulante, qui communique au processus des caractères nouveaux, et le transforme d'autant plus aisément en état inflammatoire, qu'elle porte sur des éléments plus aff'aiblis dans leur résistance. La lenteur de la digestion gastro-duodénale sollicite par réflexe et prolonge dans le foie une dilatation des capillaires sanguins, doublée d'un surcroît momentané de l'afflux biliaire ; un régime, mal proportionné à l'énergie des organes qui le doivent préparer pour
ce dernier, est de diminuer sa production de chaleur, d'où, par conséquent, moins d'appétence pour les aliments, moins de métamorphoses de tissus et diminution dans le volume des excrétions. La vérité de cette assertion se fait jour, lorsqu'on compare l'état asthénique de ceux qui vivent dans les pays chauds à l'état des habitants des régions tempérées. Le soldat européen, le matelot, qui viennent d'arriver dans l'Inde, ne comprennent ni ne consentent à subir les changements d'habitude nécessaires pour conserver la santé, lorsqu'ils ont à vivre dans un climat chaud. Leurs excès, qui seraient sans conséquence dans un climat froid, sont ici suivis de troubles, par l'effet de l'augmentation des prédispositions que crée une température élevée. C'est alors qu'ils sont exposés à contracter des diarrhées bilieuses ou le choléra par l'afflux du liquide de la sécrétion hépatique suractivée. Sous l'influence de le diminution de la génération du calorique, les produits hydrocarbonés que les poumons doivent éliminer, ne l'étant plus que d'une manière incomplète, peuvent déverser sur le foie la charge d'en débarrasser l'économie, lorsqu'ils sont en excès. Mais il ne s'ensuit nullement que, lorsqu'il y a un rapport exact entre le volume des aliments et celui des excrétions, ce qui se rencontre dans les habitudes de tout habitant prudent d'un pays chaud, que l'action du foie soit, entre les tropiques, plutôt que dans les régions froides, complémentaire de celle du poumon... La preuve que la sécrétion bilieuse n'augmente pas, dans les pays chauds, résulte de ce fait, que chez les natifs de l'Inde et les Européens qui ont adapté leur manière dé" vivre au climat, on n'observe que rarement des accidents congestifs ou inflammatoires de la glande hépatique."
Voir sur ce sujet l'IIyg. des Europ. dans les rég. intert. de M. iS'iolly.
l'assimilation, et souvent rendu plus dangereux par Fusage exagéré des boissons spiritueuses, jette dans la circulation de la veine porte un trop plein de matériaux ou des éléments d'excitation, qui agissent directement sur les cellules glandulaires et appellent un redoublement de l'hypérémie ; le poison palustre intervient souvent, pour entretenir celle-ci et l'aggraver, soit qu'il exerce sur le foie une atteinte médiate, par l'intermédiaire du système nerveux ou par l'intermédiaire du sang, surchargé de déchets globulaires, soit qu'il provoque une irritation immédiate et sui generis de la cellule hépatique; enfin', la dysenterie amène ou augmente l'état congestif du foie par irritation sympathique ou de continuité, en même temps que par irritation septique ou récrementitielle , l'altération de la muqueuse intestinale engendrant des produits putrides ou ptomaïques, résorbés et entraînés dans les voies veineuses abdominales. Sous ces influences, isolées ou combinées, l'hypérémie se dessine graduellement. Que l'une ou l'autre de ces influences dépasse tout à coup les limites d'une intensité moyenne ordinaire, ou qu'une circonstance nouvelle, accidentelle, vienne à se produire, comme la suppression brusque de l'élimination sudorale, qui a pour conséquence de retenir dans la masse sanguine et d'accumuler vers le foie des quantités anormales de principes nocifs, d'accroître la pression dans les vaisseaux de l'organe, le processus congestif apparaît sous des allures d'acuité particulière, s'il ne se transforme en inflammation.
La congestion du foie, dans les pays chauds, serait, d'après ce qui précède, tout à la fois passive et active, passive par les conditions de torpidité générales qui la dominent, active par les conditions d'excitation qui l'accentuent et la dirigent plus particulièrement vers tel ou tel processus ultérieur et définitif. Dans le premier mode, l'hypérémie est surtout sus-hépatique (congestion intra-lobulaire) ; dans le second, surtout sous-hépatique (congestion péri-lobulaire). Mais, dans l'un comme dans l'autre, elle est moins la caractéristique d'une maladie proprement dite, que d'un état initial et instable, commun à diverses maladies, dont elle est le premier degré, le stade indifférent.
Néanmoins, on a donné à l'hypérémie du foie une place à part, dans le cadre nosologique, et l'on a distingué, dans l'espèce, une forme chronique et une forme aiguë.
La forme aiguë, par sa brusquerie d'apparition, l'intensité de
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ses symptômes, sa transformation fréquente en hépatite suppurative, accuse plus particulièrement l'intervention des causes actives. Après une courte période de courbature et de malaise, quelques frissons, accompagnés de nausées ou de vojnissements, le malade se plaint d'une sensation de pesanteur au niveau de l'hypochondre droit : cette région est douloureuse à la palpation, plus bombée qu'à l'état normal, et la percussion y dénote une augmentation de la matité hépatique ; il existe des symptômes de gastricité, souvent de Yictère (hypersécrétion de bile et entrave à l'excrétion, les canalicules étant comprimés par les capillaires distendus ou obstrués à la suite d'une propagation de l'état catarrhal des voies gastroduodénales), de la fièvre à type rémittent ou irrégulièrement intermittent, quelquefois des douleurs articulaires. Au bout d'une ou deux semaines, tout rentre dans l'ordre, ou bien l'hypérémie se reproduit par poussées successives. Dans les cas où les phénomènes locaux atteignent un très haut degré de sévérité, ou quand, malgré l'atténuation ou la disparition apparente de ces phénomènes, la fièvre persiste, chez
des sujets débilités par la malaria ou une dysenterie antérieure, il faut craindre une transformation en hépatite suppurative.
La forme chronique relève davantage des causes passives, ou, si elle se lie en même temps à l'intervention des causes actives, elle résulte moins d'une excitation forte que longtemps continuée ou souvent répétée. Le foie est augmenté de volume, plus ou moins douloureux à la pression ; il y a parfois de l'ictère, mais léger, seulement appréciable aux sclérotiques (il n'est pas la conséquence nécessaire d'une hypersécrétion ; la bile peut être sécrétée en moindre quantité; mais la turgescence des capillaires favorise sa résorption, à l'origine des canalicules), fréquemment des troubles gastriques mul définis, fréquemment aussi de hi dyspnée, mais rare-
FiG. 39. — Type fébrile dans un cas de congestion aiguë du foie (Guadeloupe).
ment de la fièvre, à moins de complication malarienne. Cet état peut coexister avec un engorgement splénique. Il persiste pendant longtemps ou passe à la cirrhose, tantôt atrophique, tantôt hypertrophique, selon la nature particulière des irritations qui l'entretiennent (alcoolisme, impaludisme).
Le traitement varie suivant les conditions étiologiques. Mais, abstraction faite des indications qui découlent de celles-ci et que nous retrouverons dans les sections suivantes, il s'adresse avant tout à l'état local. Dans la congestion aiguë, on aura recours aux applications, sur la région correspondante à l'organe malade, de sangsues ou de ventouses scarifiées ^ de larges cataplasmes, de pommade mercurielle, de liniments opiacés-belladonés, si la douleur est très vive ; à l'administration des purgatifs salins ou huileux, de la macération d'ipécacuanha à doses filées ; pour hâter la résolution, aux badigeonnages avec la teinture d'iode, aux vésicatoires volants et, s'il reste quelque trouble de la fonction gastrique, aux alcalins (eau de Yichy), aux eupeptiques, aux amers. Dans la congestion chronique, il faut principalement insister sur l'emploi des révulsifs cutanés et des dérivatifs intestinaux ; on devra aussi soumettre le malade à l'hydrothérapie (douches froides, en jet, sur la région hépatique), parfois à Fiodure de potassium, et, s'il existe de l'anémie, de l'atonie digestive, à l'usage des eaux alcalines, des amers et des martiaux.
Toute personne obligée au séjour dans les pays chauds trouvera, dans l'observation rigoureuse des règles de l'hygiène, la -prophylaxie de la congestion hépatique ; si l'hygiène n'a pu préserver d'une atteinte, elle pourra l'atténuer, l'empêcher tout au moins d'arriver jusqu'au processus inflammatoire. On devra s'abstenir, autant que possible, de tout exercice fatigant, proscrire les boissons alcooliques, limiter le régime et ne pas le choisir trop substantiel, aider les digestions par l'usage modéré des eaux alcalines, maintenir les fonctions de la peau par les bains froids et la liberté du ventre par des lavements ou de légers purgatifs, si cela est nécessaire.
* Se fondant sur l'innocuité habituelle des ponctions du foie, et l'avantage qu'il y a dans certains cas à soutirer directement une certaine quantité de sang à un organe congestionné, Ilarley préconise la phlébolovvie hépaiique ; il la pratique avec un lonq trocart, qu'il relire un peu après l'avoir enfoncé dans la substance du foie, et enlève ainsi rapidement jusqu'à 500 et 600 grammes de sang. (Sess. de rAssoc. méd. britan., août 1886, et c. r. Sem. méd., même année, p. 330.)
DEUXIÈME SECTION
HÉPATITE SUPPURATIVE*