IV. — PROPHYLAXIE ET TRAITEMENT
A. Prophylaxie.
Dans les centres endémiques, les autorités sanitaires doivent s'appliquer à obtenir la modification des conditions locales , reconnues favorables à l'entretien de la maladie, par une amélioration constante de l'hygiène publique et privée. Elles redoubleront de vigilance aux époques saisonnières oii les cas deviennent plus multipliés et oii la constitution médicale semble indiquer comme une imminence de développement épidémique; aux époques de famine, de pèlerinages, ou d'expéditions de guerre, pendant lesquelles la susceptibilité des masses humaines s'accroît vis-à-vis des influences infectieuses.
Au cours d'une épidémie,, née dans une région endémique ou résultant, hors d'une semblable région, d'une importation nocive, les gouvernements ont l'obligation de notifier la contamination des ports aux consuls et ceux-ci le devoir d'avertir
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leurs gouvernements respectifs du départ des navires suspects. En bonne police, dans toute localité infectée, il y aurait lieu de mettre opposition à l'embarquement de passagers suspects. L'humanité et des considérations d'ordre supérieur ne permettent pas toujours de concilier des intérêts complexes et parfois opposés. Du moins doit-on, lorsqu'on éloigne d'un foyer des malades et des convalescents, éviter de les mêler avec des passagers sains, de former des convois trop considérables et de les diriger sur des ports non pourvus de lazarets à larges installations. Il serait même désirable que des établissements internationaux, situés sur des îles bien isolées, servissent d'escales aux transports venant des régions orientales, pendant les périodes épidémiques : l'île de Poulro-Condor, pour les provenances d'une partie de l'Indo-Chine et de la Malaisie ; l'une des îles Andaman, pour celles de l'Indo-Chine occidentale et des Indes néerlandaises ; les Seychelles ou Socotora, pour celles de l'Inde, conviendraient sans doute à une telle destination. Dans tous les cas, au départ, le navire sera complètement nettoyé, ses parois intérieures recevront des jets de vapeur surchauffée ou seront lavées avec une solution phéniquée, puis badigeonnées à la chaux ; la cale sera disposée de manière à ce que le chargement puisse être soumis à une aération suffisante et même à des fumigations pendant la traversée, si les circonstances venaient à l'exiger ; les effets, les bagages, les marchandises susceptibles ne seront tran.sbordés qu'après avoir été désinfectés, à terre ou sur rade, en chaland. S'il se produit, en mer, un éclat cholérique, les malades seront isolés, leurs linges détruits, leurs effets rigoureusement désinfectés : c'est pour satisfaire aux exigences de pareils cas, que les paquebots et les grands transports devraient posséder une étuve à désinfection. (( Si la désinfection était parfaite, si l'isolement des malades était complet, pendant tout le temps oij. la maladie est transmissible, si la séquestration des personnes, pouvant avoir la maladie exotique à l'état d'incubation, était absolue pendant tout le temps oii cette incubation est possible, il n'y aurait pas d'importation. » Pour nous, nous ne redoutons pas le malade, mais ce qui l'entoure, l'enveloppe, l'accompagne. Nous ne reconnaissons pas moins la juste préoccupation que doit inspirer le malade à bord et combien Proust avait raison de faire la déclaration qui précède à la conférence de Rome.
La désinfection et l'isolement étant rarement assurés sur les navires, il faut donc que l'on continue à se garder vis-à-vis d'eux, aux ports d'arrivée. Les quarantaines sont nécessaires. Toutefois elles sont susceptibles de modifications : l'ancien système a soulevé trop de justes critiques, pour qu'on le maintienne intact en dépit des protestations du commerce... et du simple bon sens. Déjà on peut se relâcher de quelque rigueur, quand les provenances suspectes donnent la preuve d'une sélection faite au départ, parmi les personnes et le matériel à embarquer, de mesures de purification accomplies à bord pendant la traversée, de l'excellence de leur état sanitaire pendant un long voyage. A défaut des lazarets que nous avons proposé plus haut d'établir loin des terres continentales, on a émis l'idée d'échelonner des postes d'inspection sur la route de l'Inde, à l'entrée et au débouché de la mer Rouge. Les bâtiments, à destination de l'Egypte et des ports de la mer Rouge, subiraient une première visite médicale à Babet-Mandeb ; ils seraient arrêtés là, en cas de contamination avérée, soumis à des mesures préventives convenables, en cas de simple suspicion, autorisés à continuer leur route s'ils étaient reconnus en bonnes conditions ; ils auraient à se soumettre à une deuxième visite au port d'arrivée. Les bâtiments en transit subiraient une seule inspection à Suez. Dans le cas d'infection à bord, les voyageurs seraient débarqués, isolés et soumis à une observation de S jours : pendant S jours aussi, le navire serait isolé. La quarantaine pourrait être réduite à 24 heures, si le médecin du bord établissait par un certificat que le navire n'a pas eu de choléra depuis 10 jours (conférence sanitaire de Rome, 20 mai 1885)'.
Nos colonies n'ont malheureusement aucun moyen de défense véritablement efficace contre les importations infectieuses. Un lazaret sérieux entraînerait des dépenses trop au-dessus des ressources budgétaires de la plupart d'entre elles. La Guyane a bien les îles du Salut, la Martinique l'ilet à Ramiers, la Guade-
* On doit reconnaître que les stations égyptiennes ne sont pas en état de faire face à l'arrivée fortuite d'un grand nombre de voyageurs et qu'un arrêt des équipages et des passagers venant de l'Extrême-Orient sous le climat torride de la mer Rouge, n'est pas sans danger pour des organismes déjà anémiés. Il y aurait donc peut être avantage à ce que les navires de toute nationalité traversassent le canal pour aller purger leur quarantaine dans les lazarets de leur pays, où ils pourraient être soumis à une observation plus efficace. (Sem. méd., 28 nov. 1885.)
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loupe Filet à Cabri (aux Saintes), oii il serait facile d'avoir de bons établissements sanitaires. Jusqu'à présent, les installations qu'on y a faites sont demeurées très insuffisantes, et, seraientelles complètes, elles n'auraient encore qu'une médiocre importance pour la préservation des populations. C'est que, dans ces petits centres à l'esprit étroit, agités sans cesse par les plus mesquins intérêts, l'autorité médicale est condamnée à l'impuissance, autant par l'inertie ou le mauvais vouloir des administrations locales, que par le défaut de moralité des agents subalternes qu'on l'oblige à recruter sur place ; elle donne des avis qui ne sont pas écoutés, ordonne des mesures qui ne sont pas exécutées; et, dans ses vaines tentatives pour concilier ses devoirs avec les difficultés qu'elle rencontre sans cesse à propos des moindres choses, elle en est réduite à prescrire trop peu ou à prescrire trop, sans jamais arriver à satisfaire personne. Nous parlons d'après notre propre expérience et sans entrer dans le vif d'une question sur laquelle nous possédons les plus amples documents, nous résumerons en quelques lignes nos appréciations sur les réformes à apporter dans l'organisation sanitaire de nos colonies. Aucune, à l'exception peut-être de la Cochinchine, u'étant en mesure de subvenir aux dépenses d'un lazaret convenable, celles d'une même région devraient s'entendre pour la création et l'entretien d'un lazaret commun. Par exemple, la Guyane et les Antilles pourraient établir un excellent lazaret à l'îlet à Cabri. La métropole, qui envoie aux colonies des troupes et des fonctionnaires, tirés de son sein, a le droit et le devoir de leur assurer protection : elle aurait à participer aux dépenses, dans une certaine mesure, mais à exiger, en revanche, que le service sanitaire fût entièrement confié à un personnel européen, ne relevant que du conseil *de santé supérieur de la marine. Le médecin européen, sans attache dans le pays, seul peut avoir l'indépendance que comporte une situation grave et difficile; des agents subalternes européens, recrutés parmi les anciens soldats ou sous-officiers, demeurés dans la colonie, seuls peuvent avoir le respect de l'autorité qui ordonne, l'énergie vis-à-vis des manquements à ses prescriptions, le souci constant d'un important devoir à remplir. Nous n'espérons guère que notre voix soit écoutée : l'on continuera à osciller entre la pusillanimité la plus honteuse à la plus légère crainte d'une importation
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dangereuse... pour les éléments indigènes , à critiquer quand même ce que feront les médecins de la marine ou à trouver tout pour le mieux, l'effroi dissipé, dans les pays qu'on déclare les meilleurs, les plus honnêtes et les plus intelligents du monde ! Du moins aurons-nous dit ce que nous estimions avoir à dire.
Une épidémie déclarée dans une localité maritime, on est réduit à isoler le foyer, à recommander les mesures d'assainissement le plus propres à l'extinction rapide de celui-ci \ comme à diminuer la réceptivité des milieux qu'il menace. L'isolement du foyer exigerait des quarantaines de terre, qu'on reconnaît aujourd'hui inutiles et impraticables. C'est donc sur l'hygiène individuelle" et sur l'hygiène publique des milieux déjà contaminés, ou en imminence d'infectivité , qu'il faut instituer la prophylaxie. L'on s'inspirera, à cet égard, des sages conseils formulés par le docteur Yallin, dans son rapport à la Société de médecine pratique et d'hygiène professionnelle (11 juillet 1883) ^
Mais une contamination écartée, il reste encore à modifier les conditions locales qui peuvent favoriser le développement d'une nouvelle épidémie, s'il survient un nouvel apport. Car on ne saurait trop répéter, avec Proust et avec Fauvel, « la façon dont se comporte le choléra dans une ville est le réactif de sa salubrité... l'incendie épidémique n'est pas proportionné à l'étincelle qui lui donne naissance, mais à la combustibilité et à l'agglomération des matières qu'il présente... » Il importe donc, guidé par les rudes leçons de l'expérience, de mettre à profit les périodes de calme, pour apprendre aux populations de meilleures habitudes d'hygiène et surtout pour apporter dans les conditions du sol, du régime des eaux, de la distribution des égouts, les changements nécessaires. Sous ce rapport, celles de nos villes coloniales, qui, comme la Pointe à Pitre, sont empestées par les eaux bourbeuses de canaux sans écoulement, où. malgré les règlements de police, les habitants des quartiers les plus pauvres viennent trop souvent vider leurs vases à déjections, ont à imiter l'exemple de Marseille et de Toulon, à médi-
' On consultera avec fruit, sur la désinfection des locaux et des bâtiments contaminés, les études publiées dans les Arch. de méd. nav., par Raoul (avril 1885) cl Pottier (juin 1886).
- Reproduit partons les grands journaux politiques et scientifiques de répo([ue.
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ter les moyens déjà mis en œuvre ou préparés pour l'assainissement de ces villes '.
Nous ne dirons que quelques mots sur certains moyens proposés, dans ces dernières années, pour conférer l'immunité aux individus. Le docteur Burcq, ayant cru remarquer que les ouvriers en cuivre demeuraient rcfractaires au choléra^, a recommandé l'usage de ce métal, appliqué à l'extérieur, sous la forme de ceintures (armatures) et administré quotidiennement à l'intérieur, à dose progressive, sous la forme de pilules ou en lavement. Trop de faits contraires à l'observation du docteur Burcq ont été publiés, pour qu'on puisse avoir confiance en sa méthode. On connaît les essais de vaccination cholérique du docteur Ferran, on sait avec quel tapage les prétendus succès du médecin espagnol ont forcé les portes des Académies, pour tomber presque aussitôt sous les révélations de BrouardeP. A priori, l'on pouvait mettre en doute la véracité des résultats avancés, prédire aux enthousiastes la prompte déception de leurs espérances ; car il eût été singulier qu'une maladie , si différente d'allures des infections virulentes et qui n'assure pas contre elle-même l'immunité par une première atteinte, fût susceptible d'être prévenue par un vaccin.
c. Traiteinent.
La nature de l'agent cholérique est encore trop hypothétique, la pathogénie de l'infection trop obscure, pour que la thérapeutique puisse être renfermée dans une formule rationnelle simple et en même temps suffisante à tous les cas. Les partisans de la doctrine microbienne, partant de cette idée que le parasite habite exclusivement la cavité intestinale et que la maladie reste, au moins primitivement, localisée à l'intestin, ont essayé l'antisepsie de celui-ci (acide phénique, bichlorure de
' RapporL de Proust et de Brouardel sur l'épidémie de Marseille en 1883, Ac. de méd. 11 août ISS.j. — Brouardel et Brunniquel, dispositions à adopter pour l'assainissement de la ville de Toulon. Ann. d'hyg. publ. et de méd. lég., sept. 1885.
- Nous ne savons où le D' Burcq et le professeur Vulpian ont appris que dans le delta du Gange, la vallée du Mékong et l'Egypte, les officiers anglais et tranchais se préservent du choléra par le cuivre !
^Acad. de méd., 7 juillet 188.J.
mercure, iodoforme, naphthaline, etc) : les recherches de Bouchard ont prouvé l'inanité de la méthode, en fournissant un nouvel argument contre Fétiologie animée. Peter, dans le camp des croyants à l'intoxication par un agent chimique , fait dépendre les indications d'un enchaînement de phénomènes plus théorique que démontré. En réalité, le traitement sera empirique ou tout symptomatique.