II. — ÉTUDE CLINIQUE
D'après Dangaix, la maladie présente 3 degrés. — « Dans le premier, tendance au sommeil : celui-ci se prolonge plus longtemps qu'à l'ordinaire, se produit souvent à des heures inaccoutumées, et n'est secoué qu'avec peine. Regard morne et vague. Peau tantôt normale, tantôt chaude et rugueuse ; pouls d'ahord petit, concentré, faible, quelquefois pourtant élevé, devenant ensuite lent et calme. — Le second degré est marqué par un sommeil presque constant, surtout dans le jour, et revenant souvent au milieu d'une phrase. Intelligence obscurcie, vue faible, ouïe dure, marche titubante ou sautillante ; pouls calme, lent, devenant parfois rapide vers le soir ; amaigrissement des membres ; pesanteur de tête, rarement de la céphalalgie sus-orbitaire ; pas de troubles des fonctions générales, sauf quelquefois un peu de diarrhée. — Enfin, dans le troisième degré, le sommeil est encore plus profond et plus continu. La face offre l'expression de la stupidité, ou plutôt de l'abrutissement ; yeux injectés et saillants ; la maigreur augmente, l'appétit persiste ; mais la faiblesse du sujet est souvent telle, qu'on est obligé de le faire manger; diarrhée opiniâtre, annonçant une fin prochaine. »
D'après Nicolas, « le premier signe extérieur de l'invasion delà maladie s'observe aux paupières, que le malade tient à demi fermées, comme s'il ne pouvait plus les relever entièrement. En même temps, il est pris, à divers moments de la journée, d'un besoin de dormir plus ou moins impérieux... En dehors de ces accès de sommeil, le sujet ne paraît pas malade... Peu à peu, les accès se rapprochent et se confondent : il faut éveiller le malade, et souvent l'exciter pour le faire manger, ce qu'il paraît toujours faire avec plaisir, si on l'éveille suffisamment... Bientôt, le malade ne s'éveille réellement plus ; les stimulations de toute espèce ne provoquent qu'un effet incomplet. Un malade, pressé de boire, essayait de porter le verre à sa bouche et s'assoupissait avant d'avoir achevé ce mouvement si simple. Il est facile
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de voir là toutes les nuances qui existent entre l'assoupissement et même la simple tendance au sommeil et le sommeil le plus profond. A ce moment de la maladie, les malades dorment dans les positions les plus diverses et souvent les plus pénibles en apparence, mais dont aucune n'exige d'efforts musculaires; toujours, le corps repose en entier sur le sol. Ils s'éteignent ainsi progressivement, sans crises, sans douleurs, et sans qu'on puisse saisir le passage du sommeil à la mort. C'est là, on peut le dire, toute la symptomatologie de la maladie du sommeil; les autres symtômes sont insignifiants. »
Nous ne croyons pas que la symptomatologie de la maladie dite du sommeil soit aussi réduite que le prétend le D' Nicolas. Nous allons essayer de le démontrer, en reproduisant la description que nous avons écrite, nous-même, au retour de notre voyage d'étude aux centres endémiques les plus redoutés de la Sénégambie. — La maladie débute ordinairement par un sentiment d'alanguissement et une tendance plus ou moins prononcée à la somnolence, souvent par de la céphalalgie et des vertiges. Le malade se plaint d'éprouver de la faiblesse dans les reins et dans les jambes, de ne pouvoir plus se livrer avec la même activité à ses occupations habituelles, ou même d'être obligé d'interrompre celles-ci plus ou moins complètement : il éprouve des envies irrésistibles de se livrer au sommeil; quelquefois, il s'endort presque subitement au milieu de son travail ou de ses distractions. La maladie continuant à se développer, la somnolence devient plus fréquente et plus prolongée, ou bien elle est remplacée par une grande hébétude. Des convulsions, des paralysies partielles et des contractures apparaissent. Rarement des symptômes spéciaux se rencontrent du côté des fonctions végétatives. La digestion s'accomplit normalement, jusqu'aux derniers jours, chez la plupart des patients. La vie s'éteint doucement, sans crises, quelquefois au milieu de convulsions.
Reprenons maintenant, avec quelques détails, les principaux traits de ce tableau morbide et étudions les symptômes secondaires qui gravitent autour d'eux.
Habitude exlérieure, caloriflcation^ état des forces. — Au début, et môme pendant une assez longue période, les malades conservent souvent un emb&npoint de bonne apparence; mais généra-
lement, le volume du corps subit une diminution graduelle, et, quand la mort arrive, Fémaciation de certains sujets est très prononcée. Les hydropisies sont rares ; à peine rencontre-t-on parfois un léger œdème périmalléolaire ou quelque bouffissure de la face : aussi devrait-on s'étonner de voir la maladie désignée sous le nom à^'hydropisie somnolente [sleeping-dropsy) , si nous n'avions déjà dit que plusieurs médecins la confondaient avec le béribéri. — La calorification nous a semblé diminuée : les malades sont plus sensibles aux impressions du froid ; ils recherchent le soleil et s'étendent, au moment de sa plus grande ardeur, sur le sable aride et brûlant. On constate, par le simple contact, cette tendance au refroidissement du corps, qui est surtout remarquable aux extrémités ; mais, dans beaucoup de cas graves, la température s'élève au thermomètre et subit même un augment régulier dans la soirée. Cet accroissement de la température coïncide avec une accélération du pouls. — Les forces subissent une dépression considérable : les malades se fatiguent au moindre exercice et ne demandent que le repos. — Le faciès exprime l'apathie, le regard est triste et indifférent; d'autres fois, l'œil est morne et dépourvu de toute expression ; fréquemment les lèvres sont épaissies et laissent échapper une bave gluante.
État de la peau et du système lymphatique ganglionnaire. — Il est difficile d'apprécier les variations de couleur de l'enveloppe extérieure du corps, chez le nègre : à l'état de santé, la coloration noire ou bistrée n'a point cette teinte mate qu'on s'imagine; elle est comme animée par une vascularisation active, qui se traduit, chez les jeunes sujets, par une sorte de velouté. Cette belle apparence peut se conserver plus ou moins longtemps, dans la maladie du sommeil ; mais elle finit toujours par disparaître avec les progrès de l'affection. La peau est habituellement sèche; elle est furfuracée chez un grand nombre de malades. Les calvities partielles du cuir chevelu, les éruptions impétigineuses de la face ne sont pas rares. Mais un fait digne de remarque est la fréquence de petites élevures papuleuses ou papulo-vésiculeuses sur les membres et sur le tronc, principalement sur la poitrine, élevures qui donnent lieu à un prurit caractéristique, d'après les noirs de Joal et de Portudal. — L'engorgement des ganglions du cou, mentionné pour la première fois par Clarke,
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n'est pas constant ; on distingue même deux formes d'hypnose, d'après l'absence ou l'existence de ce symptôme. Rarement il est bien prononcé. Dans l'immense majorité des cas, les ganglions ne dépassent pas le volume d'un haricot ; on les sent sous la peau ou dans les couches cellulaires profondes, comme de petites masses indurées, roulantes, isolées ou en chapelet. On observe cette augmentation de volume et cette induration des glandes lymphatiques dans toutes les régions du cou, quelquefois dans les régions sus-claviculaires ; elles ne sont pas en rapport absolu avec des lésions cutanées ; car la peau paraît bien saine dans les régions correspondantes aux ganglions altérés. — A défaut de l'engorgement des ganglions lymphatiques, nous avons plusieurs fois constaté celui des glandes salivaires , l'empâtement sous-mentonier ou parotidien, symptôme connexe avec l'écoulement baveux que nous avons signalé.
Fonctions de relation. — Les facultés intellectuelles peuvent être amoindries ou perverties. Dans quelques cas, la mémoire est affaiblie ou abolie. Mais, en général, l'intelligence demeure intacte ; le caractère devient seulement morose et taciturne ; le malade cherche à s'isoler, il répond lentement et par monosyllabes, ou il garde un mutisme absolu. — La somnolence, exceptionnellement poussée jusqu'au coma, rarement continue, n'est pas rigoureusement constante. Tous les malades ne dorment pas ; beaucoup demeurent couchés, les paupières fermées , demioccluses ou complètement ouvertes, mais sans autre séparation d'avec le monde extérieur qu'un profond indifférentisme. Il est à remarquer que la plupart des malades véritablement somnolents nient le sommeil, quand on les interroge ; on ne les a pas plutôt quittés, qu'on les aperçoit étendus dans un coin de cour ou de case. — La sensibilité générale est plus ou moins émoussée dans la dernière période ; on observe des anesthésies partielles ; quelques malades se plaignent de fourmillements. La céphalalgie est fréquente au début ; elle est variable de siège et d'intensité. La sensibilité sensoriale semble un peu amoindrie ; les perceptions tactiles, auditives et visuelles seraient plus lentes. Chez divers malades, on a constaté le prolapsus permanent de la paupière supérieure, du strabisme, de la dilatation avec insensibilité de la pupille; mais dans le seul examen ophthalmoscopique qui ait
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été pratiqué, l'on n'a trouvé rien d'anormal ni dans les miUeux, ni dans le fond de l'œil (Sénés). Chez presque tous les malades d'âge adulte, le sens génital serait obtus ou aboli. — Les convulsions sont tardives ; elles consistent fréquemment en un tremblement choréique, tantôt général, tantôt limité à un membre. Les contractures et les paralysies les suivent ordinairement : les premières siègent particulièrement dans les sterno-mastoïdiens et les muscles fléchisseurs des membres; les secondes, que nous sommes porté à regarder comme des pseudo-paralysies dans la plupart des cas. sont limitées à un côté du corps ou à un membre ; elles peuvent revêtir la forme paraplégique et occuper les sphincters de la vessie et de l'anus, déterminant alors l'incontinence d'urine et l'émission involontaire des matières fécales. Un malade nous a présenté des symptômes d'ataxie locomotrice^
Fonctiojis de nutrition. — L'appétit est inégal ; mais presque toujours il persiste jusqu'aux derniers moments. Les vomissements sont rares ; les selles sont régulières, ou bien il existe une alternance de diarrhée et de constipation. (Glarke a vu les malades évacuer des ascarides en grand nombre, phénomène d'ailleurs fréquent dans la plupart des maladies des nègres.) Le ventre nous a paru plus affaissé ou même retracté que tendu et ballonné. — Nous n'avons observé aucun symptôme particulier du côté de la respiration, mais Clarke a mentionné, avec la fétidité de l'haleine, chez un malade, de la dyspnée, une douleur sous le sein gauche, un ralentissement graduel de la respiration dans les derniers moments. — Le pouls reste souvent normal; d'ordinaire, il est peutêtre un peu lent (Dangaix), faible, et, dans la période ultime, il devient précipité, concentré, de plus en plus misérable. — Nous n'avons pas étudié les urines : Sénés et Cuérin n'y ont jamais rencontré d'albumine ; Carbonnel les a trouvées chyleuses chez un enfant.
Marche, durée, terminaison. — La marche de l'affection est lente ; elle est continue, mais on observe quelquefois des ré-
* A ces symptômes, que, pour la plupart, nous avons signalés le premier, nous regrettons de ne pouvoir ajouter l'état de la sensibilité réflexe prérotulienne ; le réflexe rotulien n'avait pas encore été étudié à Tépoque de notre exploration des foyers endémiques.
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missions qui peuvent faire croire à des amélioralions sérieuses. La période d'incubation paraît fort longue : on aurait vu des individus atteints deux, trois, cinq ans, après avoir quitté les centres endémiques; aussi les gens de Gorée, qui ont habité ceux-ci, ne se considèrent-ils comme indemnes qu'après sept années passées sans interruption dans leur propre pays. Une fois déclarée, la maladie a une durée variable de quelques mois à un ou deux ans, davantage même si Ton en croit l'affirmation de nombreux indigènes et de plusieurs médecins. La mort est la terminaison presque fatale (Guérin a compté une guérison sur 148 cas); elle survient le plus ordinairement par épuisement nerveux et, dans quelques cas, elle est hâtée par la production d'énormes plaies de position à la région sacrée et aux trochanters.
m. — ANATOMIE PATHOLOGIQUE
Elle laisse une fâcheuse lacune dans l'histoire de la maladie. Jusqu'ici, aucun examen sérieux de la moelle épinière et de l'encéphale ne parait avoir été pratiqué : on n'a relevé que de vagues lésions de surface, des altérations de consistance banales, parfois des états contradictoires. Les autopsies n'ont en effet abouti qu'à la mention des quatre ordres de résultats suivants : 1° on n'a rencontré aucune lésion du cerveau et de ses membranes ; 2° on a constaté de l'anémie cérébrale ou 3° de l'hypérémie passive des méninges, souvent avec augmentation de la quantité du liquide ventriculaire ; 4° on a trouvé des lésions inflammatoires au cerveau (ramollissement), à la base et à la convexité de l'encéphale (dépôts de matière concrète albumineuse ou albuminopurulente : Bérenger Férand), aux méninges (injection et état trouble). L'étude des lésions est donc entièrement à faire.