‹ Traité clinique du rhumatisme articulaireChapitre 16 sur 109 · QUELQUES MOTS SUR LE RHUMATISME EN GENERAL · texte numérisé non relu

QUELQUES MOTS SUR LE RHUMATISME EN GENERAL

Si l'on consulte les divers auteurs qui ont fait du rhumatisme un objet spécial de leurs recherches, on y rencontre la plus déplorable incertitude sur la véritable nature de cette affection , ainsi que sur son siège. On ne sera pas surpris, d'ailleurs, de cette incertitude quand on réfléchira que jusqu'ici , les auteurs les plus classiques, quelle que soit l'école à laquelle ils appartiennent, proclament hautement que l'anatomie pathologique, ce flambeau de la médecine, n'a point encore lui sur l'affection dont il s'agit. f Ceux-ci considèrent le rhumatisme comme une inflammation, soit simple ou ordinaire, soit spéciale; ceux-là veulent, au contraire , qu'on fasse du rhumatisme une maladie à part , une affection sui generis; d'autres enseignent que le rhumatisme est tantôt inflammatoire et tantôt non inflammatoire, etc.

Pinel, dans les premières éditions de sa nosographie, parle lu rhumatisme à l'occasion des phlegmasies musculaires, et îe le distingue même pas alors en rhumatisme musculaire et m rhumatisme articulaire ou fibreux (cette distinction se rouve dans les dernières éditions). Deux pages à peine sont îonsacréesà cette phlegmasie musculaire, sans qu'on s'oc-

2 RHUMATISME El* GENERAL.

cupe le moins du monde de montrer en quoi elle peut différer de certaines phlegmasies musculaires produites par des causes autres que celle qui détermine le rhumatisme.

Il faut , d'ailleurs , en convenir : pendant le long règne des écoles de Pinel , de Bichat et de Broussais, il n'est apparu aucun ouvrage de clinique , assez riche de faits pour dissiper les épaisses ténèbres qui enveloppaient la plupart des questions relatives aux points les plus importans de l'étude du rhumatisme. L'ère de la clinique exacte n'était pas encore venue pour cette maladie.

Les affections qui portent le nom de rhumatisme revêtent des formes si diverses, selon les différens degrés d'intensité dont le mal est susceptible et selon qu'il siège dans tel ou tel tissu , dans tel ou tel organe extérieur ou intérieur, qu'il semble, au premier abord, qu'on a désigné sous une seule et même dénomination des étals morbides essentiellement distincts les uns des autres. L'analyse exacte de toutes ces formes rhumatismales, depuis celle qui consiste en des douleurs fugaces, errantes, vagabondes, mobiles, rapides comme l'éclair, qu'on appelle douleurs rhumatismales ou simplement douleurs , jusqu'à celte forme violente qui porte le nom de rhumatisme articulaire aigu plus ou moins fixe ou de fièvre rhumatismale; l'exposition de leurs caractères communs et de leurs caractères spéciaux ou différentiels, ne se trouvent dans aucun des ouvrages qui ont paru jusqu'ici sur la matière. Depuis huit ans , j'ai recueilli assez de matériaux cliniques pour la composition d'une histoire détaillée de chacune des principales formes ou espèceà de la maladie désignée sous le nom de rhumatisme. Mais le temps et l'espace ne me permettent pas aujourd'hui l'exécution d'un si long travail. Mon objet spécial est l'étude de la forme la plus importante de toutes celles que peut revêtir le rhumatisme, de celle généralement connue sous le nom de rhumatisme articulaire.

Toutefois, la connaissance approfondie de celle forme, qui se combine souvent avec les autres , suffira pour jeter un jour nouveau sur ces dernières; et à l'occasion de ces combinaisons, je présenterai les considérations qui me paraîtront les plus propres à dissiper les incertitudes et les obscurités que

RHUMATISME EN GÉNÉRAL

nous présente à chaque pas l'étude du rhumatisme, telle que nous la trouvons dans les auteurs les plus estimés.

La forme avec laquelle se combine le plus fréquemment le rhumatisme dit articulaire ou fibreux, est celle qui porte le nom de rhumatisme musculaire , et qui, jusqu'à ces derniers temps, avait même été considérée comme constituant le rhumatisme par excellence. Or, de même que nous démontrerons par les faits les plus positifs et les plus concluans que le rhumatisme dit fibreux, soit qu'il occupe les parties extérieures les articulations entre autres, soit qu'il réside dans les organes intérieurs , le cœur, par exemple , sévit plus essentiellement encore sur les tissus séreux (synoviales et membranes séreuses proprement dites) que sur les tissus fibreux, qui ne se prennent en quelque sorte qu'en raison de leurs rapports avec ces tissus séreux (1), ainsi des faits non moins positifs et non moins concluans prouvent que le rhumatisme dit musculaire, soit extérieur, soit intérieur, affecte moins directement, et si , l'on peut ainsi dire, moins immédiatement, moins primitivement le tissu musculaire que le tissu cellulaire intermusculaire, d'où il peut se propager plus profondément, et envahir non-seulement les fibres musculaires elles-mêmes, mais le périoste , le tissu cellulaire sous-périostique et le tissu osseux lui-même. (2)

Nos recherches établiront surabondamment que, sous l'empire de la même cause qui détermine cet état morbide particulier connu sous le nom de rhumatisme articulaire, où voit, dans l'immense majorité des cas où cette cause s'est exercée avec intensité sur un grand nombre d'articulations, se développer dans les tissus séreux et séro-fibreux des or-

(i) D'ailleurs, soit en raison de l'intensité et de la profondeur avec laquelle peut avoir frappé la cause rhumatismale, soit en raison de la loi de propagation de l'inflammation par contiguïté et continuité, tous les autres tissus voisins pourront participer plus ou moins à Vétat inflammatoire d'origine rhumatismale. °

(a) Les synoviales qui tapissent les gaines des tendons partagent le pius souvent le travail inflammatoire rhumatismal dont les synoviales articulaires ou le tissu cellulaire musculaire peuvent être le siège.

/j RHUMATISME EN GÉNÉRAL.

-ânes intérieurs , et dans ceux du cœur plus spécialement, des étais morbides analogues, identiques à celui des tissus séro-fibreux extérieurs. Nous ne devons pas nous appesantir ici sur cet important rapport, sur cette nouvelle loi, tant contestée d'abord , aujourd'hui si évidente ; mais il était bon de la signaler dès en commençant, parce qu'elle constitue un rapprochement qui nous éclaire sur le véritable siège du rhumatisme dit articulaire.

Toutefois, ce n'est pas seulement sur les tissus séro-fibreux des organes intérieurs, c'est aussi sur les mêmes tissus concourant à la composition des organes extérieurs, telles que les veines, les artères, les nerfs, etc., que la cause rhumatismale peut exercer son influence. On ne sera donc point étonné si l'on voit souvent tes phlébites , des névralgies inflammatoires ou de véritables névrites coïncider aussi avec un violent rhumatisme articulaire aigu. Ce sont là des phlébites, des névrites que nous appelons rhumatismales. Et de même que l'on voit le rhumatisme articulaire ou l'arthrite rhumatismale se développer sans accompagnement de véritable phlébite ou de névrite rhumatismale, de même aussi certaines angeites ou névrites rhumatismales peuvent se manifester en l'absence de rhumatisme articulaire ou d'arthrite rhumatismale. (1)

Sans énumérer maintenant de nouveaux tissus ou de nouveaux organes dans lesquels puisse se rencontrer une affec-

* (!) Le rhumatisme des nerfs doués de fonctions si diverses est une forme rhumatismale dont l'étude avait été trop négligée jusqu'ici. Elle est réellement la clef d'une foule de phénomènes et d'accidens qui avaient singulièrement embarrassé les auteurs. Il y a la même différence entre les phénomènes dont il s'agit et ceux qui caractérisent l'inflammation bien caractérisée [des organes mêmes où se trouvent ces nerfs, qu'entre une pleurodynie et une pleurésie, une gastralgie et une gastrite , une péritonite et une abdomuialffie ou une abdominodynie (qu'on me passe ces expressions pour designer une névralgie des parois abdominales, comme on appelle pleurodynie une névralgie des parois de la poitrine). Que dis-je ? Les phénomènes dont il s'agit ne sont eux-mêmes qu'une espèce particulière de névralgie, une névralgie rhumatismale ou si l'on veut une irritation plus ou moins vive des nerls, affection qui se traduit par des sjmplômes très divers, selon les fonctions auxquelles président les nerfs malades,

RHUMATISME EN GENERAL

lion dite rhumatismale, un vrai rhumatisme, je dirai , d'une manière générale, qu'il en est peu, s'il en est réellement, qui soient entièrement à l'abri des atteintes de la maladie dont il s'agit. Et pour donner plus de précision à ma pensée, j'ajouterai, par anticipation, que la cause essentielle et unique des véritables affections rhumatismales , quelle que soit leur forme, est l'influence du froid, du froid humide surtout, influence qui se fait sentir avec d'autant plus d'énergie ou d'intensité, qu'elle s'applique sur l'organisme au moment où sa température est portée à un degré plus élevé au-dessus de l'état normal avec accompagnement de sueurs.

Cela posé, il s'ensuit que, toutes choses d'ailleurs égales, les organes les plus exposés aux affections rhumatismales , devront être ceux qui sont les plus accessibles à l'influence que nous signalons. Or, cette conséquence ou cette induction est chaque jour confirmée par l'observation et l'expérience. Une autre conséquence de ce qui précède , c'est que la cause ou l'influence dont il s'agit, Rappliquant le plus souvent à un grand nombre de points à-la-fois; et à l'éconpmie presque tout entière, il doit en résulter des affections multiples, quoique essentiellement les mêmes au foud, et une sorte dediathèse générale ou d'affection constitutionnelle qui, dans un certain nombre de cas du moins, semble dominer les affections locales multiples et disséminées. Or, cette nouvelle conséquence ou cette nouvelle induction est elle-même admirablement conforme à l'observation journalière , pourvu qu'elle soit exacte et bien faite. En effet, chez les individus qui ont reçu dans toute sa plénitude , dans toute son énergie, l'impression de l'influence que nous signalons, ce n'est pas ordinairement une seule articulation ou un seul muscle , mais plusieurs ; ce ne sont pas seulement les articulations et les muscles , ce ne sont pas seulement les parties extérieures, mais aussi plusieurs organes intérieurs, spécialement le cœur et l'appareil vasculaire tout entier qui se prennent, et de là cette grande fièvre dite rhumatismale , véritable type de l'état général décrit sous le nom de fièvre inflammatoire. En présence de cette fièvre inflammatoire modèle, en présence de ces affections locales tant extérieures

6 RHUMATISME EN GÉNÉRAL

qu'intérieures, dans lesquelles éclate le génie inflammatoire dans toute sa pureté, dans toute sa légitimité, n'est-ce pas une chose des plus étonnantes que de voir encore aujourd'hui des hommes qui se piquent d'être observateurs, s'obstiner à repousser de la classe des inflammations un rhumatisme articulaire bien caractérisé ! Certes, si l'on bannissait du cadre des phlegmasies toutes les maladies qui en font partie , moins une seule, c'est ce rhumatisme articulaire aigu bien caractérisé qui devrait y rester.

Mais c'en est assez sur le rhumatisme considéré d'une ma-* nière générale. Il est temps d'entrer directement en matière et d'aborder l'objet particulier de ce traité, savoir le rhumatisme articulaire.

Page 1