‹ Traité clinique et expérimental des fièvres dites essentiellesChapitre 3 sur 113 · TRAITÉ · texte numérisé non relu

TRAITÉ

I INTRODUCTION

OU

CONSIDÉRATIONS PRELIMINAIRES SUR LA FIEVRE ET LES FIÈVRES DITES ESSENTIELLES EN GÉNÉRAL, ET PARTI- CULIÈREMENT SUR LEUR CLASSIFICATION.

1. Les médecins qui les premiers employèrent le mot fièvre , s’en servirent pour désigner l’un des symptômes qui accompagnent le plus constamment les maladies aiguës; mais ils ignoraient à peu près complètement et le siège et la nature intime de la fièvre. Or, puisque, comme l’a dit notre Bichat, l’observation n’est rien sil’onignore là où siège le mal, il s’ensuit que ce n’est pas chez les anciens observateurs que nous pourrons puiser des lumières sur la doctrine de la fièvre ou des fièvres . On ne nous contestera pas, sans doute, la vérité des deux propositions que nous venons d’émettre, sa-

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voir , que les premiers médecins qui créèrent le mot fièvre ne connaissaient ni le siège ni la nature de cette maladie; en effet, comment n’auraientils pas ignoré le siège de la fièvre, eux qui ne possédaient presque aucune notion sur l’anatomie humaine, eux qui ne connaissaient pas même le nom de l’anatomie pathologique? et comment en auraient-ils connu la nature, tandis que nous ne la connaissons pas encore nous-mêmes?

2. Puisque la lièvre est un symptôme, et qu’un symptôme suppose nécessairement une lésion d’organe, on ne connaîtra jamais parfaitement la maladie désignée sous le nom de fièvre que du moment où la lésion organique qui fait partie de son essence sera connue elle-même. Mais , pour parvenir à la connaissance de cette lésion , il est évident qu’il faut emprunter le secours de l’anatomie pathologique, c’est-à-dire qu’il faut étudier les altérations plus ou moins profondes qu’ont subies les organes dont les fonctions ont été troublées. Et n’oublions pas que les organes étant composés de solides et de liquides, ce n’est ni l’altération isolée de ceux-ci , ni l’altération isolée de ceux-là, qui doit être l’objet exclusif de nos recherches ; mais que nous devons, au contraire, examiner avec une attention égale l’une et l’autre de ces altérations, et, si j’ose le dire , ce double élément de toutes les maladies. Car, de même que les solides et les liquides , dans l’état physiologique ou normal, concourent à l’exercice des diverses fonctions; ainsi, dans l’état pathologique ou anormal , les uns

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et les autres jouent un rôle particulier dans la scène des phénomènes morbides , lesquels ne sont en quelque sorte que des fonctions pathologiques. C’est donc avec raison que Bichat a dit : « Une théorie exclusive de solidisme ou d’ humorisme est un contre-sens pathologique (1). «Loin de nous, toutefois , l’absurde dessein de défendre les opinions surannées des anciens humoristes. Le temps et la saine observation en ont fait justice. L’humorisme dont nous nous déclarons les partisans est celui que l’immortel auteur de l’Anatomie générale protège de son autorité; celui, en un mot, qui repose sur des faits directs et bien constatés. Cet humorisme n’est autre chose que la physiologie et l’anatomie pathologiques des diverses humeurs qui font partie intégrante de notre organisation : il se rattache, par conséquent, de la manière la plus immédiate et la plus intime, à l’anatomie et la physiologie pathologiques proprement dites, que l’on regarde, à si juste titre, comme les fondements de la médecine , et que F. Hoffmann, dans son langage métaphorique, appelait les deux yeux de cette importante branche des sciences naturelles. Que si les médecins grecs et romains étaient réduits , par les circonstances mêmes où ils se trouvaient, à décrire les phénomènes fébriles, sans pouvoir les rallier à une lésion organique déterminée, il est évident, nous le répétons, que l’on chercherait vainement dans

(1) Voyez Anatomie générale , Considérations préliminaires,

£ introduction.

leurs ouvrages une histoire satisfaisante des maladies que l’on appelle fièvres.

5. Il n’appartenait qu’aux médecins qui, plus heureux que les précédents , purent interroger les cadavres, de répandre quelques lumières sur la doctrine pyrétologique. Toutefois, il est triste de l’avouer, les médecins qui cultivèrent les premiers le fertile champ de l’anatomie pathologique, laissèrent la doctrine dont il s’agit dans la môme obscurité où elle était comme ensevelie depuis tant de siècles. Morgagni lui-même, cet immortel observateur, à qui presque toutes les autres parties de la médecine sont redevables de leurs importants progrès, Morgagni n’a rien fait, en quelque sorte, pour l’histoire des fièvres. Sachons gré , du moins , à cette grande lumière de l’anatomie pathologique de n’avoir point ajouté à l’obscurité de leur histoire, en divisant en ordres , en espèces , et en variétés, les maladies fébriles. Car, nous ne craignons pas de le dire , ce sont les classifications pyrétologiques que l’on doit accuser de la longue et déplorable confusion qui a régné sur cette grande question de la science pathologique. Jetons un rapide coup d’œil sur quelques unes de ces classifications.

4- La division des fièvres en essentielles et en symptomatiques est celle qui se présente la première à notre examen. Que signifie une pareille division? qu’entend-on par une fièvre essentielle? ... On n’a point encore répondu d’une manière plausible à cette question. Sans doute on ne veut pas

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désigner sous le nom de fièvre essentielle une fièvre indépendante de toute lésion organique ; car, admettre une fièvre semblable , ce serait admettre qu’il existe un effet sans cause ; ce serait, logiquement parlant , tomber dans une absurdité. Nous supposons que, par l’expression de fièvre essentielle , on a désigné une fièvre qui n’était pas produite par l’inflammation de quelqu’un çles organes de l'économie animale. Mas il se présente ici une grave objection s car, ou votre lièvre essentielle est de même nature que la fièvre symptomatique , ou elle est d’une nature différente : si elle est de la même nature , il est clair que vous avez eu tort de faire deux classes distinctes d’une seule et même maladie. Est-elle au contraire d’une nature différente ? Alors^ pourquoi désigner sous le nom commun de fièvre deux maladies d’une nature différente? Je sais bien que vous répondrez que vous les avez distinguées l’une de l’autre, en donnant à l’une l’épithète de symptomatique, à l’autre celle essentielle. Heureuse réponse, puisque, même pour vous, l’expression d’ essentielle est absolument vide de sens. C’est une singulière façon de prouver la différence de nature de deux choses , que de se contenter d imposer à chacune d’elles une dénomination différente ! On ne procède pas ainsi en bonne logique. Au contraire, on ne donne des noms différents aux objets qu’après avoir préliminairement démontré que ces objets sont différents entre eux. Ainsi donc, jusqu’à ce que l’on nous ait démontré qu’une fièvre dite essentielle est une maladie essentiellement dif-

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fé renté d’une fièvre dite symptomatique , nous considérerons cette classification comme tout-àfait arbitraire; et si nous parvenons, de notre côté , à prouver par des faits positifs qu’il n’existe pas de différence essentielle entre les maladies en question , nous espérons que nos adversaires renonceront, sans regret et sans retour, à une distinction qui ne repose sur aucun fondement solide, et pour laquelle ils ont employé une expression que nous ne comprenons pas, et qu’ils ne comprennent probablement pas mieux que nous. Mais passons à l’examen d’autres classifications.

5. Ce n’était pas assez d’avoir métamorphosé , pour ainsi dire , le substantif singulier fièvre en le substantif pluriel fièvres, sans nous donner la raison d’une pareille métamorphose ; ce n’était pas assez d’avoir abusé de cette complaisante expression, à tel point que, avec le secours de quelque adjectif, elle servait à désigner presque toutes les maladies aiguës ; d’avoir fait des fièvres graves, bénignes, rouges, jaunes, ardentes, chaudes, algides , pestilentielles , charbonneuses , etc. , etc.; ce n’était pas assez d’avoir imaginé la classification capitale des fièvres en essentielles et en symptomatiques ; une foule de médecins s’évertuèrent encore à séparer les fièvres essentielles elles-mêmes en ordres , genres et espèces. Grâces à ces lumineuses classifications, la doctrine pyrétologique parvint enfin au plus haut degré d’obscurité et de confusion, dont aucune autre partie des sciences physiques nous ait jamais fourni le triste exe m™

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pie. Ce serait abuser aujourd’hui de la patience du lecteur y que de lui rappeler toutes les divisions dont les fièvres dites essentielles ont été successivement l’objet. 11 nous suffira de reproduire ici la plus récente et la plus célèbre, celle qui, pendant plusieurs années , a été généralement adoptée dans presque toute l’Europe , et qui a pour auteur un homme dont la médecine , la philosophie et l’humanité conserveront éternellement Je glorieux souvenir. Tout le monde a deviné que la classification dont il s’agit en ce moment est celle du vénérable auteur de la Nosographie philosophique et du Traité de l’aliénation mentale. Cet illustre nosographe reconnaît six ordres de fièvres essentielles , savoir , les fièvres angio-téniques ou inflammatoires, les fièvres méninge-gastriques ou bilieuses , les lièvres adéno-méningées ou muqueuses , les fièvres adynamiques ou putrides , les fièvres ataxiques ou malignes , enfin les fièvres adéno-nerveuses ou pestilentielles ( la peste ). Nous allons présenter quelques réflexions sur cette classification , en conservant le ton respectueux que nous impose l’autorité d’un homme tel que M. Pinel , d’un homme qui fournit à Bichat l’idée première de son Anatomie générale , et qui fut le maître de l’auteur du Traité des phlegmasies chroniques et de YExamen des doctrines médicales.

6. Avant de classer les fièvres dites essentielles , M. le professeur Pinel aurait dû s’attacher à démontrer que ces maladies existent réellement, et quelles constituent une classe distincte de celles

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des autres maladies aiguës. Au lieu de procéder ainsi , le célèbre pyrétologiste , après quelques considérations générales , applicables dans toute leur latitude aux phlegmasies , substitue aux classifications établies avant lui celle que nous avons indiquée plus haut. M. Pinel aurait dû également nous apprendre comment le mot fièvre, qui, dans son acception primitive, ne signifiait qu’un symptôme commun à toutes les phlegmasies violentes et étendues, a été ensuite employé , en changeant de nombre , pour désigner une classe tout entière de maladies aiguës , essentiellement différentes des phlegmasies fébriles. Il n’était pas philosophique de détourner ainsi un mot de son acception, pour lui en donner une autre beaucoup plus vaste : il était moins philosophique encore d’attacher un même nom à des choses que l’on regarde comme essentiellement différentes. Hippocrate , dont on se plaît à citer si souvent l’autorité, n’avait point fait delà fièvre une maladie essentielle , et, qui pis est, une classe de maladies essentielles tout-à-fait distinctes des maladies aiguës dont la fièvre forme un symptôme , et qu’elle accompagne , pour ainsi dire, comme l’ombre suit le corps. On ne conçoit pas comment , de simple phénomène ou effet d’une maladie , la fièvre est tout-à-coup devenue essentielle ; et comment cette maladie , ainsi esseniialisée , a pu constituer à elle seule une classe entière de maladies, dont chaque ordre renferme lui-même une maladie spéciale. Certainement il est impossible de rien comprendre à

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une méthode qui viole si ouvertement toutes les lois de la saine philosophie médicale, et si contraire aux principes des méthodes usitées dans les autres sciences naturelles.

7. Dans l’ordre des fièvres angio-téniques , M. Pinel comprend toutes les fièvres essentielles marquées au dehors par des signes d9 irritation et de ten~ sion des vaisseaux sanguins (1). Or, on demande si des fièvres marquées au dehors par des signes d9 irritation des vaisseaux sanguins , peuvent, rigoureusement parlant, être considérées comme des maladies essentiellement différentes des phlegmasies ? on demande si des fièvres dites inflammatoires peuvent être autre chose que des inflammations fébriles ? on demande enfin comment des fièvres inflammatoires sont des maladies indépendantes de l’inflammation? N’est-il pas évident que des maladies marquées au dehors par des signes d9 irritation des vaisseaux sanguins rentrent naturellement dans l’ordre des irritations du système vasculaire, et que par conséquent elles ne constituent pas un ordre de maladies essentiellement différentes des phlegmasies ?

8. L’ordre des fièvres méningo-gastriques renferme celles dont le siège primitif paraît correspondre à la région épigastrique (2), et qui consistent en une augmentation d9 irritabilité dans le canal alimentaire , surtout dans l9 estomac et le duodénum ,

(1) Nosographie philosophique , tom. I, pag. 9, 5e édit.

(2) Ibid, j tom. I, pag. 90.

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ainsi que dans les organes sécréteurs de la bile et du suc pancréatique (1).

Mais avouer que les fièvres ménin go-gastriques ont leur siège dans les viscères de la digestion , et qu’elles ont pour cause l’augmentation de l’irritabilité, ou l’irritation de ces viscères, n’est-ce pas ranger ces maladies dans la classe des phlegmasies , renverser d’une main la classification qu’on avait élevée de l’autre, et se combattre , pour ainsi dire, avec ses propres armes?

9. L’ordre des fièvres adéno-méningées est consacré aux fièvres essentielles dont tous les symptômes indiquent une irritation des membranes muqueuses du conduit intestinal (2).

Il n’est personne qui ne soit convaincu que les fièvres essentielles dont tous les symptômes indiquent une irritation des membranes muqueuses du conduit intestinal ne sont autre chose que l’effet de cette irritation elle-même. Or , comment ces fièvres peuvent-elles en même temps être et n’être pas l’effet de l’irritation des membranes muqueuses du conduit intestinal? C’est ce qu’il n’est pas facile aux essentialistes de nous expliquer. Qu’ils conviennent avec nous que ces fièvres 11e sont point essentielles , et dès lors toutes les difficultés disparaîtront d’eiles-mêmes.

10. Sous l’ordre des fièvres adynamiques , M. Pinel a rangé celles qui se manifestent > surtout à l’ex-

(1) Nosographie philosophique , Ion). I, pag. 9.

"(2) Ibid . , tom. I, pag. 9 et 10.

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térieur j, par des signes d'une débilité extrême et d'une atonie générale des muscles (1).

On voit que M. Pinel , après avoir distingué ses trois premiers ordres de fièvres, en les rattachant à l’irritation des organes malades, caractérise le quatrième ordre par l’état des forces musculaires. Par conséquent, sa classification ne repose sur aucune base fixe ; par conséquent , elle est entachée d’un vice capital : car la première qualité de toute bonne classification, c’est d’avoir pour fondement un caractère ou des caractères invariables et déterminés. C’est avec raison que M. Broussais a signalé cette sorte d’inconséquence dans son examen de la nosographie.

D’ailleurs , est-il un médecin qui ne sache qu’un très grand nombre de phlegmasies sont accompagnées d’une débilité extrême des muscles, et que, par cette raison , un semblable caractère est toutà-fait insuffisant pour distinguer les fièvres dites essentielles des phlegmasies. L’ordre des fièvres adynamiques essentielles tombe donc de lui-même, puisqu’il n’est pas prouvé , dans la Nosographie philosophique , que ces fièvres existent indépendamment de toute inflammation , et que , comme nous ne tarderons pas à en fournir des exemples nombreux , plusieurs phlegmasies , au contraire , déterminent tous les symptômes adynamiques.

11. L’ordre des fièvres ataxiques embrasse les lièvres marquées par des alternatives d’ excitation

( r ) Nosographie philosophique , tom. I , pag. io.

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et (V affaissement , avec des anomalies nerveuses les plus singulières ( 1 ).

Jusqu'ici M. Pinel avait caractérisé chacun de ses ordres de fièvres, soit par un adjectif qui en indiquait le siège , soit par un adjectif qui en représentait le symptôme prédominant. Maintenant, pour désigner son cinquième ordre de fièvres, il emploie le terme d 'ataxiques, c'est-à-dire un terme qui ne fait connaître ni leur siège, ni leur symptôme principal, ni l'état des forces , et qui indique seulement l’irrégularité de leurs phénomènes. Par conséquent, M. Pinel se montre encore une fois infidèle aux principes qui doivent présider à une classification rationnelle. Ajoutons que l’irrégularité des phénomènes morbides , et les anomalies nerveuses les plus singulières , ne constituent pas des caractères propres à distinguer les fièvres ataxiques essentielles des phlegmasies, puisque ces phénomènes se rencontrent dans les irritations inflammatoires de l’encéphale et de ses dépendances,1 2 dont ils forment en quelque sorte les signes propres et caractéristiques.

Enfin, les fièvres adéno-nerveuses , qui composent le dernier ordre de la classification qui nous occupe, sont, suivant M. Pinel, une sorte de fièvres ataxiques , avec des affections simultanées des glandes (2). Cet ordre de fièvres est par conséquent établi sur des fondements aussi peu solides que le

(1) Nosographie philosophique , lom. I , pag. io.

(2) Ibidem.

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précédent. Nous pourrions ajouter que la peste* ou , ce qui est la même chose , la fièvre adéno-nerveuse , soit sous le rapport des causes spécifiques dont elle dépend, soit sous le rapport de quelques uns de ses phénomènes, est une maladie tellement différente de plusieurs de celles comprises dans la classification pyrétologique de M. Pinel, quelle doit être étonnée, s’il est permis de s’exprimer ainsi , de se trouver placée à côté d’elles.

12. La classification que nous venons de soumettre au creuset d’une critique impartiale régnait tranquillement dans les écoles, lorsque du sein du tumulte des camps sortit un homme dont la main hardie osa renverser de fond en comble cet édifice révéré.

La publication de Y Examen de la doctrine médicale , généralement adoptée, est un de ces importants évènements dont les fastes de la médecine conserveront long-temps la mémoire. Fruit d’un esprit profondément observateur, d’un génie ardent, fier et indépendant , cet ouvrage, lorsqu’il parut , changea, pour ainsi dire, la face delà médecine. La révolution médicale, dont M. Broussais jeta les fondements en 1816, est, sans contredit , la plus remarquable que la médecine ait éprouvée dans les temps modernes. Cet illustre auteur s’est acquis une gloire éternelle, en ralliant aux lésions des organes les groupes de symptômes qui , jusqu’à lui, avaient été considérés comme indépendants de ces lésions , et décrits comme constituant des maladies essentielles. C’est ainsi qu’il posa

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en principe que les fièvres essentielles des auteurs n’étaient réellement que des phlegmasies , dont le siège n’avait pas encore été déterminé. Cette opinion est celle qui excita les plus vives discussions, et qui éprouva l’opposition la plus opiniâtre. Ce n’est pas qu’elle fût la plus nouvelle, et qu’elle présentât quelque chose de paradoxal; mais c’est quelle renversait des idées protégées de l’autorité d’un grand nom , et consacrées , en quelque sorte, par le temps; c’est qu’elle détruisait un dogme fondamental de la doctrine médicale généra lement adoptée . Certainement le système de la non essentialité des fièvres était trop simple, trop naturel ; il était environné d’une trop grande masse de lumières , pour ne pas réunir les suffrages de tous les médecins qui n’étaient animés que de i’amour de la vérité, et qu’aucun préjugé n’aveuglait. Aussi M. Broussais ne trouva-t-il d’adversaires que dans les rangs des médecins qui étaient intéressés à soutenir d’anciennes opinions , ou dont l’esprit s’était tellement pénétré de l’idée de l’existence des fièvres essentielles , qu’il était devenu inaccessible à toute autre idée. On sait combien il est difficile de dissiper des préjugés et des erreurs qui ont déjà poussé de profondes racines. Que l’on ne s’étonne donc pas si , depuis dix ans que M. Broussais l’a proclamé , le dogme de la non essentialité des fièvres n’est pas encore généralement adopté. Toutefois le moment n’est pas éloigné où cette grande vérité, appuyée sur une immense quantité de faits , brillera de tout son éclat.

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Elle triomphera , n'en doutons point , de la longue résistance qui lui a été opposée , et son triomphe n’en sera que plus complet, plus durable et plus glorieux.

i5. Mais s’il est vrai que M. Broussais ait rendu un immense service à la science et à l’humanité, en démontrant qu’il n’existait point de fièvres essentielles, il ne s’ensuit pas que ce célèbre réformateur ait dissipé toutes les ténèbres dont la doctrine pyrétologique était couverte. L’auteur de l’Examen des systèmes soutient que toutes les fièvres essentielles ne sont autre chose qu’une phlegmasie plus ou moins intense de la membrane muqueuse gastro-intestinale. Cependant il nous semble qu’une semblable opinion est trop exclusive ; car, comment expliquer, par l’existence d’une seule et même maladie , l’existence de symptômes aussi essentiellement différents que ceux qui constituent les différents ordres de fièvres essentielles admis pai les nosologistes. Quelle identité trouve-t-on , par exemple, entre les phénomènes qui caractérisent la fièvre angio-ténique pure et simple , et ceux qui signalent la présence de la fièvre putride et des typhus? Certainement, des phénomènes d’une nature si évidemment différente ne reconnaissent pas des lésions organiques parfaitement identiques. Ce n’est pas que nous prétendions qu’il n’y ait rien de commun entre tel et tel ordre des fièvres dites essentielles: mais, outre l’élément commun que l’on y rencontre , une saine analyse physiologique y constate des éléments particuliers ; éléments qui

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distinguent les unes des autres les diverses maladies décrites sous le nom impropre de fièvres essentielles , et dont M. Broussais et les élèves de son école ne nous paraissent pas avoir tenu assez de compte. Il faut avouer , d’ailleurs , que l’auteur de la nouvelle doctrine pyrétologique , concentrant , pour ainsi dire , toute son attention sur les phlegmasies locales qui produisent la fièvre, a trop négligé les recherches relatives à la fièvre elle-même. C’est ainsi qu’il ne nous a rien appris sur les lésions matérielles ou organiques du système circulatoire, correspondantes aux symptômes fébriles , système qui, de toute évidence, est le siège de la fièvre; c’est ainsi qu’il a passé presque entièrement sous silenceles altérations constantes que le sang éprouve dans quelques unes des maladies connues sous le nom de fièvres essentielles ; c’est ainsi qu’il a glissé, avec trop de légèreté , sur les cas assez nombreux où l’on observe les symptômes des fièvres indiquées, indépendamment de toute phlegmasie gastro-intestinale antécédente. C’est pour remplir, autant que nos faibles moyens nous le permettront, ces lacunes , que nous publions cet ouvrage.

14. Les considérations générales que nous venons de présenter font assez sentir que , pour élever la doctrine des fièvres au niveau de quelques unes des autres parties de la médecine, il faut employer à l’étude de ces maladies les mêmes moyens par lesquels on est parvenu à perfectionner l’histoire de plusieurs autres affections pathologiques. Or, ces moyens ne sont et ne peuvent être autres

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que l’observation, l’expérience et le raisonnement. Ce n’est qu’en recueillant un grand nombre d’observations exactes , en produisant artificiellement sur les animaux les maladies dont la nature afflige l’humanité , et en rapprochant avec sagacité les faits recueillis , que les médecins parviendront à reculer les limites de la science qu’ils cultivent, et qu’ils élèveront. son édifice sur des fondements inébranlables. C’est la méthode que nous avons constamment suivie , en nous occupant de l’étude des maladies improprement appelées fièvres essentielles.

i5. Le plan de cet ouvrage a dû être le même que celui des auteurs des traités qui ont paru sur les maladies que nous allons examiner. Ainsi nous nous entretiendrons successivement des fièvres inflammatoires ou angio-téniques , bilieuses ou méningo-gastriques , etc. Après avoir rapporté un certain nombre d’observations et d’expériences relatives à chacune de ces fièvres, nous en tracerons l’histoire générale.

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