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CHAPITRE III

DES FIÈVRES MUQUEUSES , PITUITEUSES OU ADÉNO-

MÈNINGÈES.

65. « Quelque induction qu’on tire des faits particuliers, dit M. Pinel, quelque manière de rai- » sonner qu’on adopte sur l’action des mucosités » surabondantes ou viciées contenues dans le » canal alimentaire, on ne peut guère méconnaître une affection primitive dirigée sur l’organe «sécrétoire , c’est-à-dire une irritation particulière » de la membrane muqueuse qui revêt les premières » voies , et qui , par une sorte de correspondance « sympathique avec les autres systèmes de l’écono- »mie animale, produit l’ordre des fièvres mu- »queuses (î). » Ne doit-on pas s’étonner, après avoir lu ce passage , que M. Pinel ait considéré la fièvre muqueuse comme étant essentielle , et non symptomatique? Comment concevoir, en effet, qu’une fièvre produite par la correspondance sympathique de la membrane muqueuse digestive irritée avec les autres systèmes , ne soit pas une fièvre symptomatique, ou, ce qui est la même chose , une fièvre sympathique ?

66. D’ailleurs , si Ton consulte les principaux ouvrages publiés sur la fièvre muqueuse, on ne

(i) Nosographie philosophique , tom. I, pag. i3r .

tardera pas à se convaincre que cette maladie, ainsi que Ta dit M. Pinel, consiste essentiellement en une irritation plus ou moins violente de la membrane muqueuse gastro-intestinale. Sarcone, qui, sous le nom de fièvre glutineuse gastrique, a décrit une épidémie de lièvre muqueuse qui régna à Naples en 1764 , trouva sur les cadavres des individus qu’il eut occasion d’ouvrir, les traces les moins douteuses d’une phlegmasie gastro-intestinale. Hœderer et Wagler, qui ont également observé une épidémie de lièvre muqueuse , qu’ils ont décrite sous le nom de maladie muqueuse , déclarent qu’ils ont toujours trouvé des marques d’une inflammation tant externe qu’interne du canal alimentaire : semper in canali alimentario tàm externez quàm internez inflammationis notez ob servantur (1). Des ulcérations aplitheuses sur la membrane muqueuse de l’arrière-bouche ; la rougeur , l’épaississement , l’ulcération , la gangrène de la membrane muqueuse gastro-intestinale ; le développement des follicules muqueux sous forme de pustules ou de végétations; l’inflammation, la gangrené du mésentère; la rougeur, la tuméfaction inflammatoire des ganglions mésentériques , surtout aux endroits correspondants aux portions enflammées des intestins : telles sont les principales altérations organiques signalées par Ræderer et Wagler. Est-il permis, de bonne foi, de faire , d’une maladie caractérisée par de sem-

(1) Tractcitus de morbo mucoso, Gœttingæ , 1780.

blables altérations, une fièvre essentielle ^ une fièvre indépendante d’une phlegmasie quelconque? Quel est donc le fatal empire des préjugés sur les têtes les mieux organisées , puisque la connaissance de ces lésions organiques n’a pas empêché M. Pinel de faire de la maladie qu’elles constituent un ordre de fièvres essentielles , c’est-à-dire de fièvres essentiellement distinctes de celles qui accompagnent les phlegmasies? Qu’ils sont épais et difficiles à soulever les voiles dont les idées, consacrées par le temps et l’autorité de noms célèbres , enveloppent notre esprit, puisque, plus de trente ans après le bel ouvrage de Rœderer et de Wagler sur la maladie muqueuse , on trouve encore cette maladie rangée parmi les fièvres essentielles ! Pourquoi n’a-t-on pas aperçu plus tôt les traits de lumière qui jaillissaient de cet important ouvrage? Hâtonsnous donc enfin de sortir d’un long et déplorable aveuglement, et réparons l’espèce de faute scientifique dont nous sommes coupables , en applaudissant sincèrement aux travaux des hommes , quels qu’ils soient, qui nous ont enrichi de vérités nouvelles sur la doctrine des fièvres.

67. Puisqu’on doit reconnaître que la maladie décrite sous le nom de fièvre muqueuse essentielle est le résultat d’une inflammation gastro-intestinale, on est obligé d’admettre en même temps que cette fièvre est essentiellement la même que la fièvre bilieuse.

68. Ainsi , les symptômes décrits sous le nom de fièvre muqueuse, et ceux décrits sous le nom

î26 fièvres muqueuses.

de fièvre bilieuse , ne sont que deux des nuances que peut affecter la phlegmasie des organes digestifs. Mais puisque nous avons tracé le tableau de la fièvre bilieuse dans le chapitre précédent , ce serait nous exposer aux plus fastidieuses répétitions que de présenter maintenant celui de la fièvre muqueuse, lequel ne diffère du précédent que par quelques traits fugitifs à peine dignes d’être notés. Qu’il nous suffise de dire que les circonstances qui favorisent plus particulièrement le développement des symptômes muqueux sont : le tempérament lymphatique , l’habitation dans des lieux froids et humides , l’usage d’une nourriture malsaine , une abstinence prolongée , et peut-être quelques autres circonstances peu connues encore , et fort peu importantes à connaître.

69. Je crois d’ailleurs que la maladie dite fièvre muqueuse, telle que l’a décrite M. Pinel, ou se rencontre très rarement , ou qu’elle est presque toujours confondue avec la fièvre méningo-gastrique. En effet , en repassant sous mes yeux les nombreuses observations que j’ai recueillies sur les fièvres dites essentielles , je n’en trouve aucune qui porte le nom de fièvre muqueuse , et depuis plusieurs années que je fréquente les divers hôpitaux de la capitale , je ne me souviens pas qu’aucun des médecins dont j’ai suivi la clinique ait désigné sous la dénomination de muqueuse quelqu’une des centaines de fièvres soumises à son observation. En parcourant le volume dans lequel mon ami le docteur Andral s’est occupé des fièvres ,

je ne me suis pas aperçu non plus qu’il y fût question de fièvre muqueuse ou pituiteuse. Toutes ces remarques me semblent prouver que l’ordre des fièvres muqueuses ou adéno-méningées aurait dû être réuni à celui des fièvres méningo-gastriques , dont il ne diffère que par des caractères extrêmement légers.

70. Si l’on veut lire avec attention le traité de Rœderer et de Wagler sur la maladie muqueuse , on ne tardera pas à se convaincre que plusieurs des malades dont les observations y sont consignées présentaient la plus parfaite ressemblance avec ceux dont MM. Petit et Serres ont rapporté l’histoire dans leur ouvrage sur la fièvre enter o -mésentérique. Une telle ressemblance n’a rien qui nous doive étonner, puisque les altérations rencontrées à l’ouverture des cadavres par llœderer et Wagler sont essentiellement les mêmes que celles observées par MM. Petit et Serres. Mais ce qui a véritablement droit de nous surprendre, c’est que MM. Petit et Serres aient pu regarder comme une maladie nouvelle, celle qu’ils ont désignée sous le nom de fièvre eniéro-mésentérique. Une chose peut-être encore plus surprenante, c’est que voulant classer une maladie dont le siège résidait dans les intestins et le mésentère , et qui consistait dans l’épaississement, l’ulcération ,1a gangrène, etc., de la membrane muqueuse de l’intestin grêle, et particulièrement de l’iléon avec développement des follicules muqueux, gonflement des ganglions mésentériques; une chose plus surpre-

nante, répétons -nous, c’est que MM. Petit et Serres n’aient pas trouvé à placer plus convenablement leur nouvelle maladie que dans la classe des fièvres essentielles. Qu’auraient-ils pu faire de plus si, au lieu de l’effroyable inflammation dont les intestins et le mésentère leur présentaient des traces profondes, ils n'eussent rencontré absolument aucune lésion , soit dans ces parties , soit dans les autres organes de l’économie? M. Pinel lui-même ne put s’empêcher de refuser à la fièvre entéromésentérique la place que MM. Petit et Serres lui avaient assignée dans le cadre nosographique , et il la relégua dans la classe des phlegmasies. Il est vrai que s’il eût accordé à la fièvre entéromésentérique une place parmi les fièvres essentielles , il n’eût pas manqué de la mettre à côté de la fièvre adynamique, sans égard aux objections de MM. Petit et Serres. Qr, par suite de cette disposition , la fièvre adynamique se serait trouvée auprès d’une violente entérite. Un tel rapprochement n’eût pas été sans danger pour la doctrine des fièvres essentielles. Car, comme il n’eût pas été facile de croire que la fièvre entéro-mésentérique était essentielle , bien qu’elle fût l’effet d’une phlegmasie violente , ulcéreuse et souvent gangréneuse des intestins, on n’eût pas tardé à réfléchir sur une opinion aussi singulière, et il était impossible que ces réflexions ne devinssent pas funestes au dogme mystérieux de l’essentialité des fièvres , tel qu’il régnait alors. En effet, dans les sciences, et surtout en méde-

FIÈVRES PUTRIDES

ci ne , un dogme qui ne repose pas sur la base immuable de la saine observation , et qui répugne à la raison , ne saurait échapper toujours à la juste réprobation dont il est digne.

Mais il est temps d’en finir sur la fièvre dite adénoméningée, laquelle se rattache, par un de ses points, à la fièvre dite bilieuse, dont nous nous sommes déjà occupés , et par l’autre, à la fièvre adynamique ou putride, dont nous allons traiter dans le chapitre suivant.

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