‹ Traité clinique et expérimental des fièvres dites essentiellesChapitre 89 sur 113 · OBSERVATION LI · texte numérisé non relu

OBSERVATION LI

Vingt-deux ans. Teinte jaune de la peau, fièvre, selles sanguinolentes, vomissement d’un sang noirâtre.— Mort, le dixième jour après l’entrée. — Abcès dans le foie, rougeur très vive de la membrane interne du cœur et de l’aorte.

2 53. Cogniasse (Jean ) , âgé de vingt-deux ans, cuisinier, né dans le département de la Loire, fortement constitué, éprouvant habituellement des étourdissements et des congestions cérébrales, entra à l’hôpital Cochin, le 3o juillet 1822. Il sortait ce jour-là de l’Hôtel-Dieu, où il avait été traité pour un engorgement de la face et du cou, et pour une douleur occupant le creux de l’estornac et l’hypochondre droit. 11 présente à l’entrée les symptômes suivants : coliques, selles très abondantes , liquides ( elles étaient probablement sanguinolentes ) ; teinte ictérique de la peau, et surtout de la conjonctive ; soif ardente, langue chargée , rouge sur ses bords; toux , son mat et absence de la respiration à la base du côté droit de la poitrine; respiration puérile plus haut, point de crachats sanglants; oppression moindre que les jours précédents; abattement, malaise, visageexprimant la plus profonde anxiété; décubitus dorsal , peau chaude et alternatives de frissons et de sueurs; pouls fréquent et assez élevé. — 3i juillet, même état. (Saignée, gomme éduîc., diète.) — ier et 2 août : la fièvre est considérable , les selles liquides et les coliques continuent. — 3 : peu de chan-

gement. (Trente sangsues à l’épigastre.) —4 : le

malade se sent mieux; cependant il a éprouvé ce matin un frisson d’un quart d’heure ; l’oppression et l’anxiété sont toujours très grandes. Le soir à six heures: tremblement , pâleur des pommettes qui étaient colorées , pâleur de la langue et des lèvres, anxiété inexprimable ; pouls mince et presque filiforme, accéléré. Deux accès semblables se manifestent la nuit suivante. — Le 5 au matin, envies de tousser et de cracher, que le malade ne peut satisfaire, pareeque, dit-il, i’baleine lui manque, douleur à la région diaphragmatique. Le soir, peu de changement ; la douleur est toujours rapportée vers le creux de l’estomac ; crachats géiatiniformes, adhérents, peu abondants; les facultés intellectuelles sont intactes , malgré les angoisses qui sont toujours extrêmes. Dans la nuit, après s’être levé plusieurs fois pour aller à la selle, le malade éprouvé de nouveau un tremblement violent, accompagné de petites quintes de toux continuelles. — Le 6 au matin, fièvre très vive, sueurs, assoupissement pendant lequel les paupières entr’ouvertes laissent apercevoir une portion du globe de l’œil tourné en haut. — Le 7, tremblement, frissons, et en même temps peau brûlante, ventre élevé, ballonné, dur.fLavement diacode.) — Le 8, anxiété plus considérable, hoquet. (Une saignée de bras. Le sang coulant difficilement et sans jet, on n’en tira qu’une palette et demie.) Le soir à 5 heures, le hoquet est continuel , l’anxiété est si grande, que le malade ne sent point son mal ; fièvre brû-

lante, visage animé, langue rouge et sèche , soif insatiable, pouls fréquent, assez développé, mais facile à déprimer, comme rebondissant ; peau sèche, léger trouble des facultés intellectuelles, ventre toujours élevé et météorisé; le malade ne paraît pas souffrir quand on presse cette cavité ; la respiration ne s’entend point à la partie inférieure du côté droit de la poitrine; le visage est rétréci, contracté. (Quarante sangsues au côté droit et à la région épigastrique , potion calmante avec quelques gouttes de liqueur d’Hoffmann.) — Dix heures du soir : l’anxiété est moindre , le hoquet est très rare , le pouls n’a rien perdu de son développement. Onze heures : légère épistaxis , vomissement d’environ un demi-verre de sang liquide d’un rouge brun, respiration anhéleuse, pâleur du visage, pouls précipité, faible et peu développé; œil languissant, tendance au sommeil, région épigastrique toujours tendue et sonore à la percussion. Dans le reste de la nuit, l’écoulement de sang par la bouche et le nez continue. — ■ Le 9 : râle trachéal , visage pâle et décomposé, lèvres décolorées , œil éteint, voix basse, faiblesse extrême, agonie.... Le malade meurt à deux heures après midi , ayant conservé jusqu’au dernier moment l’usage de son intelligence.

Autopsie cadavérique „ vingt-quatre heures après la

mort .

i° Habitude extérieure . Rigidité cadavérique très prononcée. Cadavre d’un jeune homme vigoureux ,

bien conformé, ayant les muscles rouges et bien développés. Un liquide noirâtre abreuve la bouche : on le fait couler en abondance , en comprimant le ventre. Celui-ci est dur et tendu : à peine ses parois sont-elles incisées que les circonvolutions intestinales s’échappent à travers l’ouverture.

2° Organes abdominaux . L’estomac et les intestins , mais particulièrement le cæcum et l’arc du colon, sont énormément distendus par des gaz, de telle sorte que le foie, refoulé jusque vers la troisième côte , a , pour ainsi dire , envahi la place du poumon droit. L’estomac, à gauche , est également repoussé vers la poitrine. La cavité abdominale contient environ deux verres d’un liquide presque purement sanguin ; le péritoine est généralement injecté, rouge, sec et comme visqueux. Le foie présente une injection sous-séreuse très considérable; son tissu est plus dense que dans l’état naturel , et plus grenu . Un scalpel plongé dans sa profondeur a pénétré dans un foyer rempli de bile jaune à peu près pure , lequel pouvait contenir un œuf ordinaire, et était tapissé de toutes parts par une membrane pulpeuse , d’une couleur jaune verdâtre ; autour de ce foyer central en ont été trouvés cinq autres , de même étendue, plus voisins de la face concave que de la face convexe du foie , mais contenant , au lieu de bile , un pus légèrement verdâtre , liquide et fétide. Tous ces abcès sont enkystés; le kyste est une membrane albumineuse , fragile , qui se détache aisément du tissu du foie. Celui-ci autour des foyers purulents

FIÈVRES ÉPIDÉMIQUES. [fi 1

est ramolli , de couleur lie de vin , tranchant avec la couleur pâle jaunâtre du reste du foie. Du sang est infiltré dans la substance ramollie , absolument comme cela arrive dans les ramollissements du cerveau. — La membrane muqueuse gastrique , blanche dans sa portion pylorique , présente dans la région splénique deux longues et larges plaques d’un rouge vineux, semblables à des ecchymoses , et se déchire en la raclant avec l’ongle. L’estomac contenait un liquide brun, analogue à une décoction concentrée de café , et qui n’était autre chose que du sang mêlé à des ingesta liquides. C’est cette matière qui abreuvait la bouche quand on comprimait les parois abdominales , et qu’on en produisait en quelque sorte le vomissement . Le duodénum ' contient de la bile et n’est point injecté. Le reste de l’intestin grêle, au contraire, généralement injecté, est rempli de sang, qui est partout coagulé , excepté vers la fin de l’iléon ainsi que dans le cæcum, où il est liquide et mêlé d’une grande quantité de gaz. Dans toute cette étendue, la membrane muqueuse est rouge comme si elle eût été teinte par ce liquide. L’épanchement sanguin diminue à mesure qu’on approche du colon gauche; à partir de ce point, on ne trouve que des matières jaunes, liquides, et la membrane muqueuse est d’une pâleur remarquable. Il n'existe ni épaississement ni ulcérations de cette membrane.

3° Organes thoraciques. La plèvre gauche est généralement injectée : sa rougeur est plus prononcée à la base du poumon , où l’on voit des plaques d’un

rou^e si foncé qu’on croirait qu’il existe une infiltration de sang : ses portions pulmonaire, médiastine, costale et diaphragmatique, adhèrent entre elles au moyen d’un tissu cellulaire frais, tendre et bien organisé. Le poumon gauche est gorgé, surtout à son bord postérieur, d’un sang qui s’en écoule en écumant. Dans le côté droit de la poitrine, on ne trouve des adhérences qu’au sommet du poumon. Cet organe est refoulé vers la clavicule par le foie. La plèvre diaphragmatique est très rouge et admirablement injectée. D’ailleurs, les deux poumons sont crépitants. Les bronches et leurs ramifications sont tapissées d’un mucus sanguinolent. Leur membrane muqueuse est d’un rouge foncé. Le tissu cellulaire sous-pleural et souspéritonéal est rouge et légèrement infiltré de sang. Les gouttières destinées à recevoir le bord postérieur des poumons contiennent une sérosité sanguinolente. Le péricarde renferme une médiocre quantité de sérosité d’un jaune foncé ; le cœur est volumineux, robuste et bien conformé, mais d’un tissu mou et flasque; il contient des caillots de sang , mollasses^ blanchâtres dans les cavités droites , et noirs clans les gauches. La membrane qui tapisse ces cavités présente , surtout â gauche , une couleur d’un rouge brun , contrastant avec la rougeur rutilante de l’aorte pectorale et ventrale. La membrane interne de cette artère , ainsi colorée , est très facile a détacher.

4° Organes encéphaliques. L’arachnoïde et la piemère sont généralement injectées; on trouve une

sérosité rougeâtre à la base du crâne et dans les ventricules. La substance cérébrale, d’une bonne consistance, n’est pas beaucoup piquetée de sang.

254. La teinte ictérique de la peau, le vomissement de sang noir, les selles de même nature, la gravité des symptômes généraux , la rapidité de la mort : telles sont les raisons qui m’ont fait dire que la maladie de Cognasse avait quelque ressemblance avec la fièvre jaune.

La fièvre jaune sporadique, dont je viens de rapporter un exemple, est à la fièvre jaune épidémique , ce qu’est la fièvre adynamique ou putride sporadique aux fièvres putrides épidémiques.

Le fait précédent est un exemple d’angio-cardite, coïncidant avec des symptômes de fièvre jaune. On ne saurait trop engager les médecins qui ouvriront désormais des sujets morts de fièvre jaune, à examiner attentivement le système vasculaire. Je crois que cet examen dissipera tôt ou tard une partie des ténèbres dont l’histoire du typhus jaune est encore enveloppée. Mais la connaissance des lésions vasculaires elles-mêmes est peut-être moins importante encore que celle de l’altération du sang. Nous ne saurions donc, je le répète, cultiver avec trop de soin cette partie si long-temps négligée de la science anatomico-pathologique.

§11, CONSIDÉRATIONS SUR LE TRAITEMENT DES TYPHüS.

i° Traitement prophylactique.

2 55. Le traitement prophylactique des typhus

consiste dans les moyens propres à prévenir la formation de toute espèce de fojrers d’infection animale.

266. Déterminer la série de ces divers moyens, ou faire connaître l’ensemble des mesures capables d’empêcher le développement des épidémies typhiques, est un problème d’hygiène publique dont nos forces ne nous permettent pas de donner la solution ; aussi nous nous bornerons à renvoyer le lecteur aux ouvrages des médecins qui ont eu l’occasion d’observer des épidémies de ce genre.

On pourra consulter avec fruit le mémoire que M. le docteur Audouard a publié dans le tome IV de la Revue médicale, ainsi que le rapport, déjà cité , fait à l’académie des sciences par M. Dupuytren.

25y. Nous dirons seulement ici que l’importation de la peste et de la fièvre jaune en Europe étant un fait, sinon rigoureusement prouvé, du moins extrêmement probable, il est du devoir des gouvernements européens de prendre toutes les mesures nécessaires pour prévenir l’importation d’un fléau si redoutable ; que si , malgré la vigilance des magistrats , la peste ou la fièvre jaune viennent à se manifester dans une contrée quelconque de l’Europe, toutes les autres contrées doivent user de tous les moyens qui sont en leur pouvoir pour s’isoler de la contrée infectée.

268. Considérée sous ce point de vue, l’institution des cordons sanitaires est de la plus haute utilité; car, suivant une heureuse expression de

F1ÈVBES ÉPIDÉMIQUES. 455

M. Dupuytren, ces cordons sont, pour ainsi dire, des murs vivants élevés entre une population qu’on regarde comme infectée et une population saine. Il laut aussi, ajoute M. Dupuytren, leur donner une grande étendue, afin que les habitants renfeimés dans leur enceinte puissent choisir des lieux sains et s’isoler en quelque sorte eux- memes au milieu du. foyer d’infection.

569. Lorsque l’on n’a pu s’opposer à l’établissement de foyers d’infection producteurs des typhus, il ne reste plus qu’à mettre en usage les divers moyens propres à neutraliser les agents miasmatiques dont l'atmosphère se trouve infectée. Chose vraiment admirable que l’on soit parvenu à trouver des contre-poisons à des poisons gazeux dont la nature physique et chimique nous est entièrement inconnue! C'est à Guyton de Morveau qu’appartient l’honneur d’une si belle et si heureuse découverte. Ce célèbre chimiste a fait voir que le chlore jouissait de la précieuse propriété de détruire les émanations miasmatiques, ou de désinfecter l’air au milieu duquel elles étaient répandues.

Tout le monde connaît le procédé employé par Guyton de Morveau , pour dégager du chlore dans les lieux infectés de miasmes.

260. Dans ces derniers temps, MM, Masuyer et Labarraque nous ont fait connaître un moyen de désinfection qui semble devoir obtenir la préférence sur le procédé de Guyton de Morveau. On sait que ce moyen consiste dans l’usage du clilo*

rure de chaux ou de soude ; il suffit d’en répandre une certaine quantité dans un endroit infecté, pour faire disparaître entièrement la mauvaise odeur et détruire les miasmes putrides à la présence desquels cette odeur était due.

2° Traitement curatif.

261. Puisque les typhus sont des espèces d’empoisonnement , leur traitement doit être basé sur celui des empoisonnements proprement dits.

Or, en quoi consiste le traitement de l’empoisonnement considéré d’une manière générale., sinon i° à déterminer l’expulsion du poison quand cela est possible; 20 à administrer les con tre-poisons connus ; 5° à employer les moyens propres à. combattre les effets produits par le contact du poison sur les organes?

262. Faisons une application de ces principes au traitement des typhus.

263. Première indication . Les moyens de déterminer l’expulsion des miasmes typhiques ne sont pas aussi exactement connus et aussi sûrs que ceux que l’on possède pour opérer celle des poisons introduits dans l’estomac. C’est dans le système

sanguin que les miasmes typhiques résident. Or, comment les en éliminer et faire vomir, si l’on ose s’exprimer ainsi, l’appareil qui les contient dans sa cavité? Les divers évacuants, et spécialement les sudorifiques , seraient-ils pour le système

FIÈVRES ÉPIDÉMIQUES. [fi*]

sanguin ce que les émétiques proprement dits sont pour l’appareil digestif? Plusieurs médecins le pensent ; M. Broussais lui-même convient que chez quelques sujets les boissons sudorifiques font cesser les symptômes du typhus ; il ajoute, à la vérité, que chez d’autres sujets les mêmes moyens augmentent les symptômes.

264. H est difficile de concevoir comment des miasmes une fois introduits dans le torrent sanguin , peuvent en être éliminés par les moyens dont il s’agit. Cette expulsion suppose que les miasmes sont mêlés seulement et non combinés avec les éléments du sang ; d’ailleurs quelle que soit l’explication d’qn semblable phénomène , il suffirait que l’existence en fût bien constatée pour justifier l’emploi de la méthode sudorifique.

sGS.Quoi qu’il en soit, un fait qui semble autoriser et légitimer en quelque sorte cette médication, c’est que tous les médecins qui ont observé des épidémies de typhus assurent avoir vu des malades guérir après avoir éprouvé des évacuations , soit par les sueurs, soit par les urines, soit par les selles, etc., évacuations que l’on connaît sous le nom de crises .

JNous ajouterons que quelques uns des animaux auxquels on a injecté des matières putrides dans le sang guérissent de la même manière.

266. C’est, sans doute , d’après la connaissance de ce phénomène remarquable, que plusieurs médecins ont eu recours non seulement aux sudorifiques, mais aux émétiques et aux purgatifs.

267. Je n’oserais affirmer si les émétiques, les purgatifs et les sudorifiques, ont été plus utiles que nuisibles dans les cas où ils ont été employés. Pour prononcer sur leurs avantages et leurs inconvénients, il me faudrait une expérience personnelle qui me manque entièrement. La théorie, dépourvue du flambeau de la pratique, marche nécessairement au hasard et court souvent risque de s’égarer. Je crois que, dans beaucoup de cas, il est plus sage de laissera la nature le soin de produire des évacuations critiques propres à éliminer les miasmes délétères, que de le confier aux moyens d’une thérapeutique trop souvent aveugle et trompeuse , surtout lorsque ces moyens , tels que les émétiques et les purgatifs , sont de nature à n’êtrepas toujours employés impunément.

268. Seconde indication . Cette indication consiste dans l’emploi des moyens propres à neutraliser les miasmes typhiques. La nature des miasmes vénéneux producteurs du typhus étant inconnue , la théorie ne peut nous indiquer aucun contre-poison rationnel. En effet, dans les empoisonnements proprements dits, tels que ceux par les acides, les alcalis, les sels, etc., les contrepoisons sont employés d’après la connaissance de la nature chimique des agents vénéneux, et de l’action qu’exercent sur ces substances celles qu7on leur oppose. Dans les cas où cette connaissance manque , c’est à l’expérience , et non à la théorie, qu’il faut demander le secret des contre-poisons. Or, l’expérience a-t-elle découvert des moyens de

ce genre contre les typhus? On ne peut, pour le moment, répondre à cette question que par la négative. En effet, il est bien vrai que l’expérience a constaté la propriété désinfectante du chlore , employé contre les émanations miasmatiques répandues dans Eatmosphère ; mais elle n’a point encore prouvé que ce moyen pût être mis en usage avec autant d’efficacité contre ces mêmes agents , une fois introduits dans le torrent sanguin. 11 serait bien important de multiplier les expériences à cet égard. Nous avons précédemment fait connaître celles de M. le docteur Gaspard (1).

269. Les acides étendus, le quinquina et quelques autres médicaments, ont été employés à titre d ’ antiputrides contre les typhus; comme ils l’ont été contre les fièvres putrides sporadiques. Plusieurs médecins assurent en avoir retiré de bons effets.

270. Je sais que , de nos jours, quelques auteurs ont proscrit sans retour l’emploi des antiseptiques. Mais j’avoue qu’une proscription semblable est faite pour nous surprendre. Quoi! l’on reconnaît que les typhus sont produits par des matières septiques, et l’on s’élève avec acharnement contre les moyens antiseptiques! IN’est-ce pas là véritablement un contre-sens thérapeutique? Il n’est pas permis de demander si l’on doit employer des antiseptiques contre des maladies septiques ; autant vaudrait demander si l’on doit combattre les ma-

(1) Chapitre IV, article du traitement de la fièvre adynamique ou putride.

46û FIÈVRES ÉPIDÉMIQUES.

ladies phlogistiques ou inflammatoires par les antiphlogistiques.

271. La véritable question est de savoir si l’art possède des antiseptiques appropriés aux affections putrides qui existent dans le typhus , et si tous les moyens employés jusqu’ici comme tels l’étaient réellement. L’expérience n’a pas encore prononcé d’une manière certaine et positive sur cette question.

272. Troisième indication . Elle a pour but de combattre les effets produits par le contact des miasmes typhiques sur nos organes. Nous avons indiqué précédemment ces effets, et nous avons vu qu’ils consistaient en des inflammations et en une altération du sang, encore mal décrite et pas assez étudiée.

270. Nous savons quels sont les moyens dont on doit faire usage contre les phlegmasies que produisent les miasmes putrides. Nous les avons indiqués, en nous occupant des phlegmasies qui constituent les fièvres gastriques, ataxiques, etc., des anciens pyrétologistes.

Nous n’y reviendrons point ici ; nous ferons seulement remarquer que leur emploi ne suffit pas au traitement des typhus, et qu’il ne réussira jamais .complètement, qu’autant qu’il sera habilement combiné avec les autres moyens dont ces maladies réclament l’emploi.

274. Cette proposition est si vraie, que les évacuations sanguines , quelquefois prodigieuses, qui s’opèrent spontanément chez plusieurs individus

FIÈVRES ÉPIDÉMIQUES. /jfil

atteints de typhus , et spécialement de la fièvre jaune, ne sont suivies très souvent d'aucune amélioration importante, lors même qu elles ne sont pas assez abondantes pour compromettre la vie des malades.

275. Il suffit de réfléchir sérieusement à ce phénomène, pour se convaincre que ce serait se tromper singulièrement, que de croire que les typhus ne sont autre chose que de simples phlegmasies, et que leur traitement doit être purement antiphlogistique.

276. Quant aux moyens propres à remédier à l’altération du sang, produite par l’action des miasmes typhiques sur ce liquide , il est impossible , dans l’état actuel de la science , de rien offrir de satisfaisant à leur égard. Ils sont aussi peu connus que la nature intime de cette altération ellemême, et que la manière d’agir des émanations miasmatiques. Ce point de thérapeutique mérite de nouvelles et nombreuses expériences.

Ces moyens d’ailleurs rentrent dans la catégorie de ceux appelés antiseptiques, et dont nous avons parlé tout à l’heure.

En attendant que de nouvelles recherches aient fixé les bases du traitement des typhus, nous croyons que les médecins prudents devront tenir, à l’égard des malades confiés à leurs soins, la conduite que Hildenbrand et M. Bally ont tenue envers eux-mêmes, lorsqu’ils furent affectés , l’un du typhus , et l’autre de la fièvre jaune. Or , on sait que ces deux médecins guérirent assez

promptement l’un et l’autre , par le seul emploi de la diète et des boissons rafraîchissantes et acidulés. Si quelque congestion violente se manifestait , il serait peut-être convenable d’ajouter aux moyens précédents les saignées locales , pratiquées dans de justes mesures.

277. Quelque rationnel que puisse devenir par la suite le traitement des typhus , ces maladies n’en resteront pas moins les plus dangereuses de la médecine, et leur pronostic sera toujours très grave.

Pour se convaincre de cette triste vérité, il suffit de réfléchir un moment à la nature des typhus , et de jeter un coup d’œil sur les tableaux de mortalité que nous ont laissés les médecins qui ont décrit des épidémies de ces maladies.

278. L’épidémie décrite par Poissonnier-Desperrières fit périr , en cinq mois , dix mille personnes dans les hôpitaux de Brest, un nombre très considérable dans les maisons particulières, cinq médecins et cent cinquante chirurgiens.

279. Le typhus qui régna dans les hôpitaux de Paris, en 1814? moissonna une quantité énorme de malades. Je me souviens qu’à l’hôpital St.-Louis, où j’étais employé à faire des pansements , l’amphithéâtre regorgeait de cadavres, et que tous les militaires que l’on fut obligé d’amputer succombèrent à la fièvre typhique , compliquée de la pourriture d’hôpital. Sur huit médecins , dit M. le professeur Pinel, qui vinrent volontairement s’associer à ceux de la Salpêtrière , trois succombèrent ( ce-

taient Duval , Serain et Blin). Tous les infirmiers chargés de ranger les effets des malades, et celui qui faisait les fumigations guytonniennes , moururent.

280. L'épidémie de fièvre jaune observée à Barcelonne en 1821 fit périr plus de la moitié des malades. « Il est permis de croire approximative- »ment, disent MM. Bally, François et Pariset , que »la mortalité dans Barcelone a été des deux tiers «des malades. Quelques personnes font élever ce «nombre aux trois quarts, et même aux quatre «cinquièmes pour les hommes. Du i3 septembre «jusqu'au 25 novembre , huit cent cinquante-trois «hommes entrèrent à l’hôpital du séminaire, et il » en mourut six cent quarante-trois (les trois quarts «presque exactement). Sur huit cent quatre-vingt- «six femmes admises dans le même hôpital, six «cent vingt-deux succombèrent (un peu moins des trois quarts ) (1). »

Suivant Diemerbroeck, le nombre des malades que fit périr la peste de Nimègue ( 1 63 5 — 37) fut immense . Aucune maison n’échappa aux ravages de ce fléau terrible.

28 1. La peste qui affligea Marseille, en 1720 et 1721, moissonna, au rapport du docteur Bertrand, cinquante mille habitants (d'après les documents officiels, le nombre des morts ne s’éleva qu’à 39,000). Cette épidémie ne régna cependant que

(1) Histoire médicale de la fièvre jaune de Barcelone , observée en 1821, pag. 56i.

depuis le 10 juillet 1720 jusqu’au mois de février

282. La peste de Russie , qui dura depuis le mois d’avril 1671 jusqu’au mois de mars 1772 , fit mourir i55,299 individus.

^85. La peste qui sévit sur l’armée française en Egypte fut très meurtrière , surtout pendant l’an VII ; dans les années VIII et IX, on guérit environ le tiers des malades (1).

284* « La peste qui régna depuis le 2 5 novem- »bre 181 5 jusqu’au 7 juin 1816, à Noja, attaqua » 928 habitants sur une population de 56 1 5 , et fit «périr 716 personnes, savoir : 554 hommes et » 582 femmes, 626 pauvres , 5 riches , et 90 arti- »sans. » (Boisseau, Pyrétologie physiologique, 5e édition , pag 517. )

285. Les faits qui viennent d’être mis sous les yeux des lecteurs suffisent pour donner une idée de la mortalité vraiment effrayante que les divers typhus entraînent à leur suite.

CONCLUSION

Page 1