‹ Traité clinique et expérimental des fièvres dites essentiellesChapitre 88 sur 113 · I. CONSIDÉRATIONS THÉORIQUES SUR LES TYPHUS · texte numérisé non relu

I. CONSIDÉRATIONS THÉORIQUES SUR LES TYPHUS

232. La théorie d’une maladie quelconque ne peut être complète qu’autant que l’on connaît ses causes et leur mécanisme, ses symptômes et les altérations organiques correspondantes à ceux-ci. La conséquence de ce principe incontestable , c’est que, dans l’état actuel de la médecine, il est impossible de présenter une théorie entièrement satisfaisante des typhus. En effet, leurs causes productrices se sont jusqu’ici dérobées à toutes les expériences de la physique et de la chimie, et nous ne possédons qu’une description encore très imparfaite des altérations matérielles que déterminent dans les solides et dans les liquides, les agents miasmatiques appliqués sur l’économie animale.

233. Introduits dans la masse du sang, à la faveur de l’absorption , les miasmes putrides circulent avec ce liquide dans toute l’étendue du sys-

tème vasculaire, et vont par conséquent exercer leur funeste influence sur tous les organes. Nous avons décrit et les symptômes ou les lésions fonctionnelles qui signalent la présence de ces redoutables modificateurs , et les altérations organiques dont leur introduction dans le corps vivant est suivie. Nous avons vu, d'une part, que, pendant la vie, des phénomènes d’irritation et de putridité se développaient chez les individus infectés , et que, d’autre part, l’inspection cadavérique faisait reconnaître à la fois des traces de phlegmasie dans plusieurs organes , et des altérations évidentes dans les liquides, et notamment dans la masse sanguine. Par conséquent, nous ne pouvons nous empêcher d’admettre que les agents miasmatiques producteurs des typhus enflamment les organes sur lesquels ils sont appliqués, et altèrent profondément la composition du sang, dans le torrent duquel ils se sont introduits.

Mais ce n’est pas seulement dans l’estomac et les intestins que l’on rencontre des traces de phlegmasie : l’appareil cérébro-spinal et ses membranes, quelquefois les poumons et la plèvre, en offrent également. Ce serait donc commettre une erreur évidente que de soutenir que les typhus ne sont autre chose qu’une gastro-entérite.

204. Si, d’un côté, l’examen cadavérique démontre l’existence de diverses phlegmasies chez les sujets qui succombent aux typhus, le tableau des symptômes, d’une autre part, ne permet pas de révoquer en doute la présence de ces mêmes

phlegmasies. En effet, les douleurs abdominales , les vomissements , la diarrhée, ne sont-ce pas là autant de symptômes d’une irritation gastro-intestinale? Le délire, les mouvements spasmodiques, la céphalalgie, la rachialgie, l’excessive susceptibilité des sens, etc., tous ces phénomènes ne constituent-ils pas les signes certains d’une irritation du système cérébro-spinal?

Ainsi donc, et les symptômes observés pendant la vie, et les altérations trouvées après la mort, concourent de concert à nous démontrer que les miasmes putrides déterminent une phlegmasie de divers organes de l’économie.

235. Les expériences que j’ai rapportées dans le quatrième chapitre de cet ouvrage auraient pu nous faire prévoir ce résultat. Le lecteur n’a point oublié, sans doute, que les animaux dans les veines desquels on injecte des matières putrides, présentent , après la mort, des traces d’inflammation dans plusieurs organes, tels que le cœur, les poumons et les viscères digestifs; il doit se souvenir aussi que les symptômes observés chez ces animaux ont une ressemblance frappante avec ceux des typhus.

206. Mais, ainsi que je l’ai dit plus haut, les miasmes putrides ne bornent pas leur action à enflammer plus ou moins violemment les organes avec lesquels ils se trouvent en contact; ils exercent en outre une influence funeste sur le sang lui-même , et par suite sur le système nerveux. En effet, les observateurs qui ont examiné le sang

des individus morts de typhus, ont remarqué que ce liquide avait perdu, en grande partie, sa force plastique, ou la faculté de se coaguler, et qu’il était plus noir que dans l’état ordinaire.

20^. Sans doute, nos connaissances sont encore bien peu avancées sur cette matière. Il est difficile de décrire exactement, et de préciser lë genre d’altération que le sang a subie; mais cette altération existe incontestablement : il n’est pas permis de la nier. En attendant que des expériences chimiques nous aient dévoilé plus complètement les mystères de l’anatomie pathologique des liquides, nous croyons devoir insister, dès à présent, sur l’analogie qui existe entre le sang des sujets qui succombent aux divers typhus, et celui des animaux qui périssent d’une injection de matières putrides dans les veines. Cette analogie est parfaite , ainsi qu’on peut s’en assurer, en comparant ce que j’ai dit dans ce chapitre du sang des individus morts de typhus, avec ce que j:ai dit dans le chapitre quatrième de cet ouvrage, du sang des animaux morts par suite d’une injection putride.

238. Ce n’est pas seulement par l’autopsie cadavérique que l’on peut s’assurer de la réalité de l’altération du sang dans les cas qui nous occupent : plusieurs des phénomènes observés pendant la vie ne permetttent pas de la méconnaître. Les pétéchies, les infiltrations sanguines du tissu cellulaire, les hémorrhagies qui s’opèrent à la surface des membranes muqueuses et même à celle des membranes séreuses , la fétidité de toutes les ex-

crétions ; certes , voilà autant de signes irrécusables d’une profonde altération du sang. Si l’on réfléchit que la plupart de ces phénomènes sont précisément ceux qui caractérisent la décomposition putride commençante, il sera difficile de ne pas admettre que les sujets atteints de typhus sont pour ainsi dire frappés, pendant la vie, d’une sorte de putréfaction dont le sang est le siège primitif.

2J 9. On ne saurait trop le répéter, c’est dans cette affection combinée des solides et des liquides que consistent essentiellement les maladies désignées sous le nom de typhus; c’est par elle que peuvent s’expliquer tous les phénomènes. Mais celui-là n’aura jamais qu’une idée incomplète de ces maladies , qui ne tiendra pas également compte et de l’altération du sang et de l’irritation des organes. C’est bien ici surtout qu’il convient de dire avec l’immortel Bichat : « Toute théorie exclusive » d’humorisme ou de solidisme est un véritable con- »tre-sens pathologique. »

240. L’altération putride du sang est tellement marquée dans les typhus , qu’elle influe même sur les caractères des inflammations qui se remarquent dans ces maladies. On sait , par exemple , que, dans ces maladies, plusieurs observateurs, frappés de l’infiltration sanguine dont les tissus enflammés sont souvent le siège , et de la teinte noirâtre qu’ils présentent , désignent cette espèce de phlegmasie par l’épithète de scorbutique. Or, cet aspect noirâtre, cette infiltration comme scorbutique des parties enflammées, on en trouve l’explication dans l’alté-

ration même du sang, lequel, devenu noirâtre, trop liquide, et pour ainsi dire dissous, s’épanche dans les tissus où l’irritation l’attire et leur communique sa propre couleur.

241. Les considérations que je viens d’exposer sont bien propres à faire sentir qu’il existe une étroite affinité , pour ne pas dire une ressemblance parfaite, entre les typhus et la fièvre putride, dont nous avons tracé précédemment l’histoire. ( Voy. le chap. iv. )

2^2. Cette affinité d’ailleurs n’a point échappé aux observateurs; tous conviennent seulement que, vu l’intensité de leurs causes, les typhus marchent avec une violence que l’on ne rencontre dans aucune autre maladie.

2/\3. L’affinité qui existe entre les typhus et la fièvre putride n’a plus rien qui doive nous surprendre. En effet , en traitant de cette dernière , nous avons fait voir que les phénomènes putrides qui la caractérisent, provenaient d’une véritable infection du sang, infection dont les organes profondément altérés, suppurés , gangrénés , étaient euxmêmes le foyer. Or nous venons de voir que les typhus reconnaissent pour cause essentielle une infection putride du sang; il est donc tout naturel que l’on trouve entre la fièvre putride et les typhus des traits de ressemblance.

Il existe cependant entre ces maladies une différence qu’il est important de noter : c’est que, dans la fièvre putride ou adynamique proprement dite, les phénomènes de putridité sont consécutifs à

une phlegmasie, tandis que dans les typhus ils se développent pour ainsi dire d’emblée, et sans avoir été précédés de phlegmasie locale.

2[\l\ . Je me suis occupé précédemment de l’analyse des phénomènes putrides (i) avec assez d’étendue pour me croire dispensé d’y revenir ici. Il me suffit, en ce moment, d’avoir signalé leur existence dans les typhus, et d’avoir ainsi fait entrevoir les connexions intimes qui rattachent les typhus ou fièvres putrides épidémiques aux fièvres adyna uriques ou putrides sporadiques.

245. il est probable que l’extrême danger qui accompagne les maladies désignées sous le nom de typhus , a plutôt sa source dans l’altération profonde du sang que dans les phlegmasies qui coïncident. avec celle-ci. On sait, en effet, que certains sujets affectés de peste ou de fièvre jaune périssent avec une rapidité telle , qu’on croirait qu’ils ont été, pour ainsi dire, frappés de la foudre. « Il y a eu des «pestes, dit Huxham,où quelques personnes sont «tombées mortes en un clin d’œil, sans aucune vfièore ou autre indisposition précédente (2). »

246. Il est évident que, dans des cas semblables, ce n’est pas à une phlegmasie que la mort doit être rapportée,- mais bien à l’action d’un miasme délétère, semblable à ces poisons subtils qui, tels que l’acide prussique, l’acide hydro-sulfurique , le venin de certains animaux , etc., produisent la mort instantanément, par un rnéca-

(1) Chapitre iv.

(2) Essai sur les fièvres.

nisme dont il est impossible de se faire encore aucune idée précise. On sait seulement que ces effroyables agents n’exercent leur mortelle influence qu’après avoir pénétré dans le torrent sanguin , et qu’immédiatement après leur absorption, ils foudroient, pour ainsi dire, toutes les puissances vitales.

247» Une autre considération qui prouve que ce n’est pas à l’inflammationseulement , et à la gastro-entérite en particulier, qu’il faut rapporter les principaux accidents des typhus, c’est que la fièvre putride, consécutive à une gastro-entérite ordinaire, est certainement moins grave que les typhus proprement dits, bien que, dans le premier cas, les altérations de la membrane muqueuse digestive soient plus profondes que dans le second.

2/1 8. IN oublions pas d’ailleurs que la gastroentérite elle-même n’entraîne de graves dangers, que parcequ’il se développe à sa suite une altération du sang analogue à celle qui se remarque dans les typhus.

2/19. Je livre les réflexions précédentes k la méditation des médecins de la nouvelle école; qu’ils les examinent de sang-froid et sans prévention. Je ne leur dirai point que les plus illustres médecins des temps passés admettaient l’existence de l’altération du sang dans les maladies miasmatiques et putrides : ils pourraient, avec quelque droit, récuser leur autorité; mais je leur rappellerai que les trois plus grands physiologistes des temps modernes, Haller , Bichat et M. Magendie , sont en ce

4^6 fièvres épidémiques.

point d’accord avec les anciens, et je pense que l’opinion de ces trois auteurs sera de quelque poids auprès de médecins qui tiennent à honneur de porter le nom de physiologistes.

s5o. Une chose qui m’a surpris dans les divers ouvrages publiés sur le typhus , c’est que nul d’entre eux ne fasse mention de l’inflammation de la membrane interne du cœur et des vaisseaux. Nous savons, en effet, que les phénomènes fébriles dépendent d’une irritation du système vasculaire. Cette irritation, chez les individus morts de typhus , ne laisserait-elle donc jamais de traces de son existence? Cela ne me paraît pas probable.

25 1, J’ai déjà dit que, dans une épidémie typhoïde récemment observée sur des' chevaux, on avait trouvé, après la mort, des traces positives d’une angio-cardite. Pourquoi ce qui arrive chez les animaux , dans ce cas, n’aurait-il pas lieu chez l’homme dans des cas analogues?

252. Voici une observation qui me porterait à croire que les traces d’une angio-cardite peuvent se rencontrer quelquefois chez les individus affectés de typhus. Cette observation est relative à un jeune homme qui mourut après nous avoir présenté des symptômes presque entièrement semblables à ceux que l’on remarque dans la maladie dite lièvre jaune.

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