‹ Traité clinique et practique des maladies mentalesChapitre 117 sur 286 · TROUBLES DE LA MÉMOIRE. 2SJ · texte numérisé non relu

TROUBLES DE LA MÉMOIRE. 2SJ

l'on pratique sur leur peau, et qui par conséquent, n'en gardent aucun souvenir.

Chez les excités, alors que toutes les activités cérébrales sont plus ou moins en période d'éréthisme, les réserves des souvenirs anciens, comme des lueurs phosphorescentes du passé, brillent d'un plus vif éclat et, en raison de la suractivité du substratum qui les supporte s'associent de mille manières, à l'improviste, pour former des combinaisons variées. Elles produisent alors ces conceptions bizarres, ces idées incohérentes que certains malades exhalent avec éclat et qui dénotent chez eux une grande richesse de souvenirs anciens.

A côté de ces types d'individus en période de suractivité chez lesquels toutes les facultés sont plus ou moins en effervescence, se place la nombreuse catégorie de malades calmes et tranquilles, anciens excités devenus déments et chez lesquels, suivant que les processus morbides ont sévi avec plus ou moins d'intensité à travers leur cerveau, on rencontre des délabrements plus ou moins profonds de la mémoire.

Au point de vue des défaillances de cette faculté les paralytiques présentent des exemples des plus caractéristiques. — Ces défaillances sont tellement profondes, tellement rapides qu'en quelques semaines, quelquefois en quelques jours, on voit des sujets perdre complètement la mémoire des choses récentes, ne pas se rendre compte, lorsqu'ils sont amenés à l'asile, des motifs de leur placement, de l'endroit où ils sont. Ainsi ils perdent si vite le souvenir des règles de bienséance, qu'à table, on les voit prendre les mets dans un ordre irrégulier, et au hasard. Même en sortant de table, ils ont oublié qu'ils ont dîné, et ils disent qu'ils n'ont pas dîné.

Bien plus, cet effacement des impressions gagne bientôt les réserves du passé, et en vertu de ce travail de désorganisation rapide qui s'avance on les voit oublier en quelques semaines leurs occupations sociales antérieures et leurs affections de famille les plus chères (1). En même temps, on note l'oubli des noms propres, des substantifs, de la construction des phrases, si bien, qu'un grand nombre de paralytiques arrivent au bout d'un temps quelquefois très court à/levenir taciturnes et silencieux, moins parce

(il L'anéantissement ou le trouble des facultés affectives est un symptôme des plus caractéristiques de l'aliénation mentale.

L'aliéné prend en aversion ses proches les plus intimes. Et on sait avec quelle facilité il se porte quelquefois à des voies de fait à leur égard, comment il fuit son intérieur pour éviter quelquefois leur présence, et combien souvent il s'irrite rien qu'à leur propre vue il).

(1' Brifcre de Boismont. Obscrv. de perversion affective, Annales médico-psych., 1851, p. 692.

qu'ils n'enfantent plus aucune pensée active, que parce qu'ils ont complètement oublié les moyens d'exprimor leurs émotions et les rudiments de pensées qui peuvent germer encore en eux, par suile de l'amnésie des vocables usuels de la conversation.

3° TROUBLES DE LA PERCEPTION SENSORIELLE ET DE LA PERCEPTION CONSCIENTE

(Illusions. — Hallucinations.)

On comprend ainsi comment, à la suite de ces troubles profonds survenus soit dans la faculté d'attention, soit dans la faculté de pouvoir retenir les incitations dérivées du monde extérieur, la perception consciente, et le contact avec le milieu ambiant cessent de s'exercer d'une manière régulière.

Le cerveau de l'aliéné au point de vue de cette situation spéciale pourrait être comparé à celui d'un individu cbez lequel la sensibilité cutanée avec toutes ses modalités, et la sensibilité sensorielle viendraient progressivement à cesser de se propager. Les moyens d'information et de contact.avec le monde extérieur étant ainsi supprimés il n'y aurait plus pour lui aucune communication avec l'extérieur, il n'aurait aucune notion de la froidure ou de la chaleur ambiante pas plus que des vibrations lumineuses, des vibrations sonores, des émanations odorantes ou gustatives, — il serait en un mot fermé à tout et inconscient de tous les phénomènes ambiants.

L'homme aliéné est dans une situation relativement comparable à cetétat spécial de l'homme séparé de tout.

Les foyers d'incitations morbides qui se sont développés dans son for intérieur, et qui sollicitent en lui des illusions sensorielles et des hallucinations incessantes forment comme un rideau isolateur qui le sépare du milieu ambiant. Ces incitations autogéniques dérivent en leur faveur toutes les forces vives de son attention, si bien — que, lorsque les incitations du monde extérieur se présentent à son entendement, elles ne produisent aucun retentissement en lui, dominées qu'elles sont par le tumulte des congénères subjectives.

C'est ainsi que les aliénés n'ont aucune notion des changements de la température; au moment du changement de saison ils sont aussi incapables que des enfants de pouvoir choisir des vêtements appropriés. — C'est ainsi qu'en présence des événements extérieurs, tels que l'inondation, l'incendie,

ils ne se rendent pas compte du danger, et se laisseraient volontiers envahir par l'eau ou le feu, si l'on n'y prenait garde (1).

La présence des illusions' et des hallucinations joue donc, dans les phénomènes de la perception, un rôle perturbateur qui masque la réalité ambiante, et la dénature d'une manière plus ou moins complète.

Lorsqu'il s'agit d'illusions simples, les malades perçoivent encore les incitations extérieures, seulement ils les perçoivent d'une façon vicieuse. Ils voient les individus autrement qu'ils ne sont; ils les voient transformés avec une figure différente; ils les prennent pour d'autres personnes et, dans certaines circonstances, ils ont conscience de leur erreur, ils cherchent à la rectifier.

Mais dans d'autres cas il n'en est pas ainsi, ils collectionnent par exemple des cailloux et des menus objets, et ils leur trouvent des formes appropriées à leur délire et des signes particuliers. Ils les voient, non pas tels qu'ils sont, mais, comme on dit, avec les yeux de leur imagination. Ils sont convaincus de ce qu'ils sentent, de ce qu'ils goûtent, et comme ces troubles de perception n'entraînent pas un délabrement profond dans l'ensemble des facultés, ils raisonnent avec ces fausses perceptions et deviennent, sous forme de maniaques raisonnants, un élément de'trouble et de désolation pour leur intérieur. Ils restent toujours sur les limites de la raison et de la folie et, à moins qu'ils ne commettent quelque acte complètement extravagant, ils peuvent même continuer à vivre dans la société, s'exciter par moments, devenir querelleurs, accuser telle ou telle personne de propos inconvenants qu'elle n'aura pas tenus, propager des imputations mensongères fruits de leur imagination en délire, et devenir ainsi un véritable fléau pour leur entourage.

S'agit-il au contraire d'hallucinations franches, les troubles de la perception sensorielle sont beaucoup plus apparents.

L'individu, avec conviction, alors qu'il est seul dans sa chambre, dit qu'on vient lui adresser des injures; il entend des voix qui lui parlent; il voit des personnes qui le menacent et, d'une façon subite, devant le médecin qui l'examine, il est pris quelquefois d'inquiétude, il suspend tout à

(1) En 1871, au moment où les troupes de l'armée de Versailles cherchaient à s'emparer de la commune d'Ivry, alors que les obus et les balles étaient projetées dans l'intérieur de la maison de santé dont j'étais alors médecin directeur, la plupart des pensionnaires de l'établissement, indifférents au tumulte de la bataille et au bruit des canons, ne comprenaient absolument rien à tout ce qui se passait autour d'eux, et refusaient absolument de descendre dans les caves pour se protéger des projectiles qui tombaient autour de nous.

coup la conversation. 11 rétrocède en lui-même, marmotte à voix basse des paroles sans suiteel parait converser avec des êtres imaginaires. L'irritation subjective reprend alors le dessus, elle malade retombant dans ses visions intérieures, garde un silence si bien obstiné que c'est en vain que par des interrogations réitérées vous chercherez à le captiver. — Il retombe fatalement soit dans ses visions, soit dans ses auditions subjectives, absolument comme le bras contracture de l'hémiplégique dont on cherche à pratiquer l'extension, et qui reprend automatiquement sa position première, aussitôt que l'effort pour l'étendre a cessé de se produire.

Les troubles de la perception sensorielle sont donc les éléments constitutifs par excellence de l'aliénation proprement dite. L'individu obsédé, con-r centré de plus en plus en lui-même, s'isole du milieu ambiant et devient tout à fait étranger à ce qui se passe autour de lui. Ses moyens d'information habituels, ses conducteurs nerveux deviennent impropres à la transmission sensorielle. Ils cessent de propager au sensorium leurs incitations normales, et, c'est une sorte d'anestbésie diffuse et vague qui plane sur toutde système de l'innervation périphérique qui, à son tour, s'allanguit et devient silencieux.

Voyez en effet ce qui se passe : La sensibilité du tégument cutané s'émousse peu à peu ; si on pince les malades ou qu'on les chatouille, ils réagissent à peine. Ils sont indifférents à tous les soins i\f la propreté la plus élémentaire; ils ne se îtelloyeraient jamais si on n'avait soin de veiller à leur hygiène quotidienne.

Les odeurs fétides qui les environnent ne leur produisent aucun effet désagréable. On sait avec quelle avidité certains malades gloutons avalent des substances les plus infectes et les plus répulsives, et combien on en voit qui vivent dans l'obscurité, indifférents à la lumière, tandis que d'autres, doués d'une sorte d'anestbésie de la rétine peuvent impunément fixer l'éclat du soleil sans en être éblouis. 11 y a évidemment chez l'aliéné un trouble profond qui s'établit dans l'évolution des impressions sensorielles à travers les voies centripèdes qui les transmettent au sensorium (I), et vraisemblablement, ils sont plus ou moins dans certaines régions périphériques frappés d'une sorte d'anesthésie, et c'est ce qui explique avec quelle inconscience ils supportent les entraves, les camisoles et les mutilations spontanées qu'ils pratiquent sur eux-mêmes {-2).

(I) Jclm, Sur les déuouvertes ophtalmoscopiques chez les aliénés. Annales médicopsijch., 1876, t. [, p. :m.

Noyés, Examen ophtalmologique de 70 aliénés, IS74, t. II. p. 421.

(•2) Calais, Des mutilations chez les aliénés pour servir à l'histoire des altérations de la sensibilité chez ces malades. Thèse de Paris, I8G7.

Page 1