‹ Traité clinique et practique des maladies mentalesChapitre 40 sur 286 · DE LA SUREXCITATION INCOERCIBLE DES FACULTES ÉMOTIVES · texte numérisé non relu

DE LA SUREXCITATION INCOERCIBLE DES FACULTES ÉMOTIVES

A l'état normal, les ébranlements émotifs se succèdent incessamment dans les réseaux dn sensorium et disparaissent comme des ondulations vibratoires sans y laisser des traces notablement persistantes; les émotions succèdent aux émotions et, il faut bien le dire, celte mutabilité incessante est une des conditions favorables de l'intégrité de sa substance. Dans cette sphère émotive les distractions sont hygiéniquement favorables à sa conservation matérielle, aussi bien que dans la sphère purement intellectuelle, la diversité des occupations est une condition sine quel non de l'intégrité de l'appareil cérébral.

Mais lorsque les conditions du substratum organique sont troublées par des perturbations morbides, lorsque les troubles circulatoires ont modifié l'harmonie vitale des cellules du sensorium, des états nouveaux se développent à la suite. — Les éléments nerveux, une fois montés en période d'éréthisme, sont susceptibles de rester, en quelque sorte, polarisés dans cette phase nouvelle et de continuer à vibrer, alors que les causes de l'incitation première ont depuis longtemps disparu.

J'ai vu des sujets, clans la première période de la paralysie générale, alors que leur cerveau était déjà le siège d'une hypérémie persistante, chez lesquels les émotions profondes qui les avaient saisis à cette époque du début, ont pendant plusieurs mois persisté à l'état d'émotions fixes. Leur physionomie, leur attitude continuaient à exprimer les émotions de terreur qui les avaient tout d'abord impressionnés. Le saisissement primitif était, en quelque sorte, devenu permanent, et l'individu figé dans cette situation avait continué à vivre sans pouvoir récupérer sa situation normale (1).

au récit des choses qui n'ont aucune réalité. — Cet état spécial de notre émotivité a, du reste, déjà depuis longtemps, fixé l'attention des observateurs. Un écrivain de talent, dans cet ordre d'idées, s'exprime ainsi : « Prendre un bloc de marbre pour une figure » humaine, une toile peinte pour une réalité, compte pour une illusion aussi profonde » que celle qui consiste à.s'identifier avec l'auteur d'un drame; il y a même des momants » où tel individu sans culture va s'y laisser aller avec férocité, comme ce soldat indien w » poignardant à Calcutta le tragédien qui faisait Othello, en s'écriant que jamais il ne /* » serait dit qu'en sa présence un nègre aurait frappé une blanche.

» Chez un homme ayant de l'éducation, l'illusion a ses moments, elle va et vient, elle » est le reflet, la réflexion de l'œuvre d'art dans l'àme du spectateur, le prestige au » moyen duquel ce qui est invraisemblable devient pour quelques secondes la vérité ; » vous êtes ému, captivé, cela ne dure guère; n'importe, la scène vous tire une larme » et tandis que vous l'essuyez d'une main, vous reprenez de l'autre votre lorgnette. » (Revue des Deux-Mondes, F. de Lagenevais, 1er novembre, 1878, p. 201. t. XXX.) »

(1) M. X..., au moment des événements de la Commune à Paris, menacé d'être ^fusillé et déjà malade auparavant, fut pris d'une telle terreur que la trace de l'émotion

Émotivité morbide d'origine subjective. — A côté de ces faits d'émolivité morbide qui se développent suivant les processus naturels à la suite d'un choc émolif extérieur, il y a toute une série de faits dans lesquels, les régions du sensorium, sans être sollicitées parune stipulation extrinsèque, se mettent, motuproprio, dans le même état où elles sont, lorsqu'une incitation extérieure vient réellement à les ébranler. — Il se passe alors pour les réseaux du sensorium une sorte de processus hallucinatoire, analogue à ceux qui ont pour théâtre les régions purement sensorielles; et dans ces circonstances, on voitces réseaux du sensorium de la sphère émotive entrer en période d'érélhisme, et, en tant que cellules sensitives, se mettre à dégager de l'émotivité, — comme dans la série des phénomènes de la motricité, on voit les cellules motrices dégager d'une façon incoercible des courants incessants d'innervation motrice (l), et, par exemple, déterminer des spasmes musculaires involontaires et des contractures persistantes.

Tantôt ce sont des incitations de gaieté incoercible qui se montrent avec des éclats de rire sans motif, de la pétulance, de la loquacité, etc., les malades disent que c'est plus fort qu'eux, et qu'ils ne peuvent pas s'arrêter.

Tantôt ce sont des élans de tristesse, des appréhensions sans motif (panophobie) qui apparaissent. — Ces individus se sentent subitement envahis de sensations vagues (2). — Ils ne savent pourquoi ils gémissent, ils s'agitent, et (comme lorsqu'il s'agit de véritables phénomènes hallucinatoires d'origine sensorielle) il n'est pas possible de les tranquilliser par une discussion suivie, — ils n'écoutent pas plus ce que l'on leur dit pour les rassurer que les véritables hallucinés, que l'on cherche à convaincre de leur aberration, — tant ces états d'émotivité subjective sont d'une nature autre que les émotions réelles et engendrées suivant des lois différentes!

I. ta gravée sur ses trais et dans son attitude pendant plus de huit mois consécutifs. Il regardait toujours autour de lui comme un homme effrayé, et même alors qu'il (Hait silencieux demeurait toujours dans l'altitude delà terreur — la démence l'envahit dans cette situation.

M. II..., surpris en flagrant délit d'adultère fut tellement terrifié que malgré les progrès incessants d'une paralysie générale dont il était atteint, il conserva pendant près d'une année sur sa physionomie et dans ses gestes l'expression d'une terreur persistante.

(I) Dans ceiir phase d'éréthisme spontané' des cellules du sensorium sous l'influence de l'accélération du cours du sang, il se passe un phénomène artificiellement développé analogue à celui qui a lieu dans l'érection spontanée de la verge, produite soit par l'irritation de l'urètre dans la blennorragie, soit par la compression des plexus veineux lorsqu'on est trop longtemps assis en voiture.

(y2) Dans le même ordre d'idée, Lauçler Lindsay, qui s'occupe avec tant d'intérêt de psychologie comparée, a noté l'existence de terreurs paniques s'exercant sur un grand nombre de chevaux, lesquels ont donné ainsi de véritables signes de folie. (Ann. médicopsych., 1. 1, p. 287, 1875.)

Elles sont automatiques et incoercibles et par conséquent réfractaires à tous les procédés usuels de discussion.

Ces manières d'être spéciales de l'émotivité, qui acquièrent dans certaines circonstances une intensité, une permanence si caractéristiques, nous montrent donc l'exagération, portée à une extrême limite, d'une propriété naturelle des éléments nerveux. Nous verrons plus loin, à propos de l'étude des lypémanies anxieuses combien cette propriété naturelle est susceptible de s'exalter et de devenir un élément perturbateur des plus graves de l'harmonie des facultés mentales (1).

3° de l'alanguissemext des facultés émotives, de l'apathie (2)

L'émotivité de l'être vivant conçue ainsi que nous l'avons indiqué n'est •donc que l'expression physiologique et la réaction des cellules émotives en période d'activité. On comprend ainsi comment elle est susceptible de s'exalter, de s'alanguir, de disparaître, de persister plus ou moins longtemps, suivant que les éléments spéciaux qui l'engendrent sont eux-mêmes en période d'éréthisme ou en période de collapsus, — suivant qu'ils sont respectés ou détruits par les différents processus morbides qui sévissent dans les réseaux de l'écorce.

Chose bien .remarquable! et qui la plupart du temps passe inaperçue \ pour lés personnes non initiées aux phénomènes de la pathologie mentale — tandis que, en effet, les régions de l'activité intellectuelle ne peuvent pas être impunément détruites sans que l'effondrement de la fonction saule aux yeux de tous et se révèle d'une façon ostensible, — la diminution de la faculté émotive, Vanesthésie de la sensibilité morale, latorpidité du sens émotif peuvent au contraire exister d'une façon latente, chez un grand nombre d'individus, sans que cette disparition se dénote avec des carac-

(1) Legrand du Saulle, de la Peur des espaces, agoraphobie. Paris, 1878. Baillarger, de la Monomanie, de la prédisposition aux idées fixes, {Ann. méd.-psych.,

t. II, p. 159).

C'est ainsi, comme le fait très judicieusement remarquer Baillarger, que les idées fixes s'engendrent dans l'esprit et se perpétuent à la suite d'émotions concomitantes : S / lorsque, dit-il, la faiblesse de caractère et d'intelligence se trouve unie à une sensibilité très vive, les grands chagrins sont difficilement surmontés. Les idées tristes dominent z/1^ l'esprit au point que toute distraction est impuissante; elles acquièrent une telle fixité ' •que la santé générale et les facultés intellectuelles en particulier ne tardent pas à subir les plus graves atteintes. Une dame restée veuve avait concentré toutes ses affections sur un jeune fils âgé de quinze ans qui lui fut enlevé par la fièvre typhoïde. La malheureuse mère est accablée par cette perte : elle ne verse pas une larme, ne peut s'occuper de rien et reste dans un état complet d'inertie. L'idée que peut-être elle eût dû prévoir •la maladie de son enfant, la prévenir, surgit alors dans son esprit, bientôt elle accepte cette idée et passe ses journées à se reprocher la mort de son fils.

(2) Brière de Boismont, de l'Ennui (tœdium vitœ), Ann. méd.-psrjcho-, 1850, p. 3-15.

tères révélateurs qui attirent l'attention! — Il faut qu'une occasion fortuite mette en relief un individu qui accomplit un méfait; il faut qu'il ait commis quelque attentat public à la pudeur, quelque indélicatesse au jeu, quelque défaillance incompréhensible au point de vue de l'honneur, pour que l'on s'aperçoive combien le sens commun de l'appréciation de la moralité des choses est troublé en lui, et combien il est devenu incapable de sentir comme ses semblables les notions du bien et du mal, et, a fortiori, les simples délicatesses morales (1).

Chez les alcooliques en général, et chez un grand nombre d'alcooliques larvés, qui en cachette se livrent à des excès solitaires, — chez certains déments anciennement mélancoliques, on est tout étonné quelquefois de rencontrer des délabrements profonds de la sensibilité morale et de voir avec quelle facilité, avec quelle absence de scrupules, ils commettent des actes cyniques et révoltants, des vols dans les endroits publics, des indélicatesses au jeu, des oublis de leur propre dignité. — On les voit avec impassibilité exprimer des propositions choquantes, des conversations ordurières, même devant les assistants qu'ils devraient respecter, sans avoir le sentiment de la réprobation ambiante qu'ils suscitent. — Et avec cela, les facultés intellectuelles sont conservées, ils vivent dans la société et passent même souvent pour des i^ens d'esprit.

Ces actes bizarres taxés d'extravagances, et envisagés ou trop légèrement ou trop sévèrement par les gens du monde et les magistrats qui souvent n'y voient rien de pathologique, en tant que manifestations morbides, n'ont cependant pas d'autre explication plausible qu'un alanguissement lent et progressif des régions où siège la sensibilité morale, et de ces régions émotives par excellence qui sentent les incitations extérieures, et qui sponte sua, rien que par les seules forces de leurs énergies natives, chez les individus sains, réagissent en présence d'une conception malsaine, d'une impulsion contre nature, et mettent immédiatement leur veto (2).

4° DE l'éhotivité latente

Il est par contre, des circonstances inverses dans lesquelles on voit

(1) Schnepf, Des aberrations du sentiment, thèse, Paris, 1855.

(2) C'est encore en vertu des mêmes conditions pathologiques de la sensibilité morale, que l'on constate ces exemples si incompréhensibles au point de vue du sens commun, de femmes névropathiques qui, ayant les avantages de la fortune, de la situation d'une famille honorable comme milieu d'émergence, se livrent sans pudeur à la lubricité de certains valets entreprenants. 11 y a la plupart du temps dans ces cas non seulement un phénomène d'anesthésie morale, mais encore des influences héréditaires qui se font jour et qui fatalement exercent leur action. Ce sont, évidemment, de véritables infirmités morales.

chez certains déments, et chez certains paralytiques surtout, les facultés émotives survivre à la destruction des régions intellectuelles proprement dites.

Ainsi tous ceux qui pratiquent la vie des aliénés savent combien les malades privés de la visite de leurs parents pendant plusieurs semaines, alors même qu'ils ne témoignent aucune appétition pour les voir, sont inopinément saisis et émus lorqu'ils se trouvent en leur présence. Souvent ils peuvent à peine parler, mais à leur attitude, à leur regard, à la rougeur qui vient immédiatement colorer leur face, on reconnaît qu'une émotion inattendue, qu'un choc silencieux a été produit et que la faculté émotive a été sollicitée. — Cet ébranlement est tellement réel qu'il ne s'éteint pas immédiatement; il se propage à travers le cerveau endolori, rappelle d'anciens souvenirs, d'anciennes émotions, et devient ainsi une sorte de sollicitation morbide, qui amène, à la suite, des perturbations nouvelles.

11 n'est pas de médecin d'asile qui n'ait eu l'occasion de noter fréquemment l'influence nocive de visites intempestives faites à des malades en traitement et de voir que la plupart du temps, — même chez des déments paralytiques, on a à déplorer une phase d'excitation nocturne à la suite, et des poussées congestives, suivies souvent dans les vingt-quatre heures de troubles paralytiques ou convulsifs.

Chez les hémiplégiques simples, on constate quelquefois une véritable survie de l'émotivité qui prend quelquefois des proportions pathologiques ; et se révèle avec éclat. Ainsi, on les voit souvent, alors qu'il reçoivent une visite et qu'on les interroge, se mettre à larmoyer, à balbutier quelques paroles avec des sanglots dans la voix, puis immédiatement devenir larmoyants. J'ai vu chez quelques hémiplégiques les mêmes manifestations émotives débuter par une expression enjouée de satisfaction et, insensiblement, se convertir en une expression de douleur grimaçante avec larmoiement prononcé (1).

Dans le même ordre d'idées, Dagonet a cité l'exemple de certaines femmes hystériques qui sous forme d'attaques subites se mettent à rire, à pleurer ou à pousser des cris sans que rien ne vienne justifier ces excès de joie, de tristesse ou de colère. Les malades avaient conscience de cette situation et ne pouvaient modérer cet entraînement automatique à exprimer leur émotion (2).

(1) Il serait intéressant de pouvoir localiser les régions spéciales dont la destruction ou la conservation sollicite chez certains hémiplégiques la mise en activité de la sphère émotive. Jusqu'ici, nous n'avons aucune donnée précise pour résoudre le problème. Comme point de départ de recherches ultérieures, je suis seulement porté à dire que dans trois cas d'hémiplégie simple avec larmoiement, j'ai rencontré la lésion de l'insula et des circonvolutions ambiantes, exclusivement dans le lobe droit.

(2) Dagonet, Annales médico-psych., 1877, p. 29.

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