CHAPITRE III
i° DE L'ÉMuTIVITÉ NOP.MALE
Les considérations précédemment exposées nous ont amené à envisager notre personnalité psychique comme n'étant qu'une synthèse de phénomènes successifs combinés dans une direction convergente, et fusionnés en une stricte unité. Nous avons vu ainsi comment cette personnalité, véritable complexus de sensibilités multiples, se comportait à son tour en présence des incitations du monde extérieur, et comment elle était ainsi devenu participante et consciente des choses ambiantes.
11 nous reste à l'envisager sous un autre point de vue, sous les rapports de sa sensibilité spéciale, el des énergies spécifiques dont elle est animée, afin de montrer quelle importance considérable la sphère sensitive de la personnalité psychique est susceptible d'acquérir dans l'évolution des troubles de la pathologie mentale.
C'est le propre des régions dans lesquelles vit et palpite notre personnalité intime d'être essentiellement sensibles. — Animées et tenues incessamment en éréthisme par la confluence des courants sensilifs de l'organisme qui viennent se disperser dans leurs réseaux, elles constituent une sphère d'activité nerveuse, toujours sensible, essentiellement impressionnable et dont les caractères propres se résolvent en un mode spécial de sensibilité, la sensibilité psychique ou Vémotivité. — C'est cette sphère spéciale de sensibilité psychique dont Guislain a si bien signalé l'existence, sous le nom de sens émotif, et qui est le point de départ et le réservoir commun de toutes nos émotions (1). — C'est elle qui s'ébranle incessamment en nous, qui s'indigne et s'émeut en présence des iniquités sociales, qui s'attendrit à la vue du spectacle des souffrantes humaines,
(I; Suivant Guislain la dénomination sans émotif est synonyme du gemulli des Allemans, de l'animus des Latins, du b^ao: des Grecs. (Guislain, Leçons sur les phénoatliies.i. II, p. 123.)
qui s'exalte en présence de belles actions qui chez l'orateur suscite l'enthousiasme, et provoque l'entraînement de son auditoire. — C'est elle qui se révèle dans l'expression de nos joies ou de nos douleurs intimes, et devient ainsi le réservoir commun et inépuisable de toutes nos émotions.
C'est toujours elle qui, sans cesse en vibration dans le cours de la vie, subit à chaque instant du jour l'assaut des chocs de toute espèce qui viennent incessamment nous assaillir et qui forme ainsi ce que nous désignons normalement sous le nom de sensibilité morale.
On comprend ainsi quel rôle considérable cette région spéciale de notre personnalité psychique doit jouer dans la pathogénie des psychoses, et nous verrons plus loin quelle part importante il faut faire aux influences morales, dans leur mode d'apparition. — Guislain, pénétré de cette idé et du rôle important que le sens émotif jouait dans l'évolution des troubles psychopathiques, a très nettement attribué une part prépondérante aux phénomènes purement émotifs sur les phénomènes d'ordre purement intellectuel. — Pour lui la folie est bien plus souvent un trouble de la sensibilité primitivement ébranlée qu'un trouble de l'intelligence; pour lui, — et je partage volontiers son avis, la plupart du temps les perturbations mentales ne sont que le contre-coup d'un ébranlement émotif (1).
Ces considérations étant admises au sujet de la constitution des éléments du sensorium, et de la diffusion des impressions sensitives dans ses réseaux, il nous reste à examiner comment ces mêmes réseaux fonctionnent lorsqu'ils sont sollicités par les incitations du dehors, et comment ils réagissent à la suite en vertu de leur vitalité propre et s'émeuvent.
Au moment où un ébranlement quelconque émané du milieu ambiant vient à retentir dans l'intimité des réseaux de l'activité psychique, le phénomène immédiat et fatal qui se développe, en raison même des appareils mis enjeu, c'est un choc — c'est tout d'abord un saisissement émotif qui se produit. — Immédiatement après, la réaction du tissu vivant sensitif arrive, et suivant qu'il a été blessé ou flatté dans ses affinités intimes, elle se fait jour sous forme de manifestation de douleur ou de satisfaction.
Ce saisissement émotif est instantané et inéluctable, c'est un phénomène d'ordre somatique auquel nous ne pouvons pas nous soustraire. — En face d'une incitation quelconque, agréable ou pénible, ne savons-nous pas tous que nous ne pouvons pas faire autrement que de nous y associer? — nous ne pouvons pas ne pas souffrir ou ne pas nous réjouir en nous-mêmes.
Il se passe dans ces circonstances une réaction des tissus vivants sensitifs, aussi fatalement automatique et involontaire, que lorsque nous sommes plongés dans un bain froid, que notre peau est saisie, et que nous voyons
(1) Guislain, locoeita'to.
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la crispation des libres amener la pâleur cl la rétraction des tissus. — Nous ne pouvons pas plus maîtriser nos impressions psychiques que nos impressions purement somatiques, une fois que l'incitation extérieure est en conflit avec nos réseaux sensilifs. — L'émotivité normale est donc involontaire, automatique et complètement subordonnée aux forces Organiques du réticulum sensitif qui lui sert de support.
Nous venons plus loin, dans l'exposition des faits pathologiques, combien ces tendances émotives qui, physiologiquement, sont des incidents passagers, peuvent se perpétuer, devenir permanents (anxiétés, panophobies) avec l'éréthisme permanent et incoercible du substratum organique des régions émotives.
L'action de l'incitation extérieure, une fois qu'elle s'est produite dans les réseaux du sensorium, ne se borne pas là. Cet ébranlement, émotif qui a fait sortir de leur état d'équilibre les molécules de la substance organique et (|iii a élé subi fatalement, a provoqué autour de lui une réaction vitale — fatalement aussi il doit subir les lois de toutes les forces vives en évolution, qui se propagent à distance et se transforment sans cesse.
Qu'arrive-t-il alors? — Propageait sein des réseaux du sensorium, ce vaste réservoir commun de toutes les sensibilités de l'organisme, il va, une fois dans la place, se répercuter tantôt sur tel ou tel centre de la vie organique avec lequel il est plus intimement associé, — tantôt vers tel ou tel groupe musculaire, et déterminer ainsi ces associations sympathiques des muscles, ces réactions organiques inconscientes qui expriment au dehors les tonalités différentes de la sphère des émotions et la façon spéciale dont le sensorium a été primitivement ému (1).
Tantôt ce sont les appareils musculaires de la face qui sont sollicités; la physionomie exprime alors en un langage muet des impressions intimes concentrées dans le for intérieur; — tantôt ce sont les centres vaso-moteurs : de la face qui, sympalhiquement intéressés, trahissent par la pâleur ou la rougeur des téguments les émotions intimes. — Tantôt c'est sur l'innervation viscérale que se propage l'ébranlement primordial, — le cœur se trouve ainsi mis en mouvement et appelé à ressentir le contre-coup des émotions. — Ne savons-nous pas tous combien dans les luttes de la vie l'organe central de la circulation se trouve accéléré ou ralenti dans ses mouvements? — combien ses palpitations surgissent malgré nous, — et
(li Voy. Luys, Actions réflexes, p. 50 et suiv. Voy. encore, comme action réflexe consécutive à une émotion, les considérations sur le rire, sa signification physiologique et pathologique, par Hecker, Ann. méd.-psych., 1874, t. H, p. -438.
Debroii, Mémoires sur les mouvements involontaires qui sont exécutés par les muscles de la vie animale, Ann. méd.-psych., 1848, t. 1, p. 118.
combien, interprète automatique de nos ébranlements, il supporte la plupart du temps le poids de notre vie sensitive (1)?
On sait actuellement la part considérable .qu'il faut faire aux émotions morales dans la pathogénie des maladies du cœur et même, dans certains cas, sur les fonctions cutanées (2).
Le foie, l'intestin, les muscles inspirateurs sont tour à tour susceptibles d'être associés aux ébranlements irradiés du sensorium et, nous ne faisons que signaler ces rapports physiologiques du moral et du physique pour montrer combien tout se tient dans l'organisme, et combien les émotions du sensorium, conçues à l'état d'ébranlement sensitif, sont susceptibles de retentir au loin (3).
Dans les conditions normales dévie psychique le conflit du inonde extérieur avec les éléments de notre personnalité intime ne s'élève pas, d'habitude, aux paroxysmes extrêmes de la joie et de la douleur. — Suivant la nature et les tempéraments de chacun de nous, les choses se passent dans des limites moyennes d'une simple perception, la plupart du temps indifférente, et, il faut le dire, les incitations journalières, atténuées par l'habitude, saisissent faiblement notre sens intime, juste ce qu'il faut pour en avoir conscience. — H y a même un grand nombre d'impressions qui pénètrent en nous, demeurent à l'état latent et n'ont pas été suffisamment vibrantes pour déterminer l'appel de notre personnalité. — Ainsi, quand nous sommes occupés à un travail intellectuel actif, le timbre de la pendule placé à côté de nous peut impunément frapper ses douze coups à nos oreilles sans que nous en ayons eu conscience. — D'un autre côté, nous examinons
(1) Une des nombreuses actions du moral sur le physique, par Cornette, Annales mèdico-psych., 1873, t. I, p. 177.
(2) Meyer, de l'Influence des émotions morales sur le développement des affections cutanées, Paris, 1876.
(3) Les recherches modernes de la physiologie expérimentale ont mis en évidence les liens sympathiques qui unissent les différentes régions de l'écorce cérébrale avec les foyers divers de l'innervation viscérale.
En excitant par la faradisation localisée certaines régions de l'écorce, Bochefontaine a pu déterminer des effets dépressifs sur l'innervation du cœur. En électrisant d'autres régions, il a sollicité là, la contraction de la rate — là, celle de l'intestin — et déterminé dans d'autres l'hypersécrétion de la salive. Nous verrons plus loin que l'hypersécrétion salivaire est un phénomène morbide qui se rencontre souvent dans les psychopaties. Bochefontaine, Contributions à V étude des phénomènes produits par la faradisation de l'écorce grise du cerveau {Comptes rendus de la biologie, 1877).
Les expériences de Couty et Charpentier semblent démontrer d'une façon péremptoire l'influence centripète exercée par les impressions sensorielles périphériques sur l'encéphale d'une part, et par action secondaire sur le centre cardio-vasculaire. Le cerveau, ainsi que l'a dit Cl. Bernard, avec les phénomènes d'émotion et de perception dont il est le siège, serait donc une surface sensible, la plus délicate de toutes : et cette surface, comme toutes les autres, réagirait sur la circulation par l'intermédiaire du mésocéphale et de ses nerfs cardiaques et vaso-moteurs. Rev. des se. méd. 1878, p. 436.
un tableau, un paysage, nous croyons avoir vu tout ce qu'il comporte — un connaisseur experl vient-il à examiner les mêmes choses après nous, il nous dil : Q'avez-vous pas remarqué tel ou tel détail? — et, en rappelant nos souvenirs, nous trouvons dans notre mémoire ce détail qui n'avait pas ,1,. lui-même el d'emblée sollicité notre attention.
Il est «'■vident qu'il y a de grandes réserves à faire au point de vue de la perception du monde extérieur suivant les individus, et que dans l'appréciation des choses courantes, tel trouve des causes d'excitation, d'agacement dans l'appréciation de certains détails, dont la valeur est nulle pour d'autres individualités moins impressionnables. — Le tempérament cérébral individuel, l'émotivité propre de chacun, le sexe, les habitudes sociales ont une grande part dans cet ordre de faits.
Bien plus, chez le même individu, aux différentes phases de son existence, les mêmes objets, les mêmes sollicitations, sont différemment appréciés, suivant qu'il a encore les ardeurs de la jeunesse, et suivant que l'usure de la vie a refroidi en lui les élans de l'enthousiasme. Les mêmes situations, les mêmes paysages, les mêmes morceaux de littérature revus à vingt et trente ans d'intervalle nous apparaissent avec de tout autres apparences qu'au moment où ils nous ont frappés pour la première fois.— Les choses sonl les mêmes, c'estnotre impressionnabilité seule qui a changé.
Ne savons- nous pas encore que chez le même individu, suivant l'état de sa sensibilité organique, l'humeur et le caractère sont en perpétuel état d'oscillation? — A jeun on juge moins équitablement les choses, on est inquiet, inattentif et légèrement irascible.— Après le repas, les appétilions organiques satisfaites amènent l'humeur enjouée, et une véritable détente expansive. — A fortiori, combien dans le domaine de la volupté physique, les choses de l'amour ne changent-elles pas d'aspect suivant que les désirs ont été assouvis, et que l'éréthisme naturel de la passion a trouvé son issue naturelle!
L'émotivité normale représente donc cette propriété essentiellement fatale et automatiquede la cellule sensitive, en vertu de laquelle,— saisie par l'incitation extérieure, elle s'érige et s'émeut h la suite. C'est une propriété inhérente à tout tissu vivant que nous sentons se développer en nous, que nous subissons, et que nous sommes tout à fait incapables de diriger et de réfréner; c'est là la loi inéluctable de notre existence, et nous ne pouvons pas plus nous en séparer que nous ne pouvons, par exemple, nous séparer d'une partie matérielle de nous-mêmes (1).
(1) L'émotivité est tellement une réaction fatale et involontaire que dans les représentations théâtrales, alors oue nous savons que tout ce qui se passe devant nous n'est que fictif, — elle apparait malgré nous, et nous sommes tout surpris de nous trouver émus