‹ Traité clinique et practique des maladies mentalesChapitre 54 sur 286 · TROUBLES DE LA MÉMOIRE · texte numérisé non relu

TROUBLES DE LA MÉMOIRE

sibles, à l'aide desquels on justifie leur éloignement de leur intérieur. Par contre, le souvenir des choses passées peut persister plus longtemps et, en général, s'ils répondent vaguement sur certains détails, on reconnaît qu'ils sont encore aptes à se remémorer certains faits de leur existence habituelle.

Chez les hallucinés qui ne sont pas encore en démence, la notion de contact avec le milieu ambiant n'est pas tout d'abord affectée. Ils peuvent encore enregistrer les faits quotidiens qui se passent autour d'eux, faire des réflexions et en garder des fragments de souvenir. Mais peu à peu, lorsque le processus hallucinatoire continue ses progrès, l'individu s'absorbe de plus en plus en lui-même, l'activité subjective l'emporte sur l'activité objective et alors, soit que l'atrophie ait envahi les régions intellectuelles (1), soit que les ganglions intermédiaires des couches optiques aient subi la dégénérescence scléreuse, le sensorium n'enregistre plus rien de ce qui se passe dans le conflit quotidien avec la réalité ambiante.

L'être vivant, cerclé, entouré de toutes parts, et fermé à toute incitation dérivant du dehors cesse d'avoir la notion du temps qui s'écoule. Il oublie non seulement les incidents récents du jour qui passe, mais peu à peu les choses anciennes de sa vie, le souvenir de ses proches, et même, la notion de l'usure de sa propre mémoire.

La disparition progressive de l'aptitude à retenir les ébranlements extérieurs, l'affaiblissement en un mot, de la phosphorescence des éléments nerveux, n'appartient pas exclusivement au domaine de la pathologie mentale.

On sait en effet que sous l'influence de la sénilité, un grand nombre de sujets sont prédisposés, d'une façon précoce, à perdre partiellement la mémoire. — On voit fréquemment des individus qui ont de la difficulté à retrouver certains noms propres, les substantifs en particulier : ils parlent alors en employant des circonlocutions, et ont plus ou moins conscience de la difiiculté qu'ils éprouvent à exprimer leurs pensées. - — Dans certains cas les amnésiques n'ont aucune conscience des interrogations répétées qu'ils font dans un très court espace de temps, sur un sujet donné. Ils oublient immédiatement les réponses qu'on leur fait, ils reviennent plusieurs fois à la charge, sans se rendre le moindre compte de ce qu'on leur a dit (2).

Sous l'influence de circonstances tout opposées, les cellules cérébrales sont

(1) J'ai rencontré chez certains hallucinés chroniques une atrophie très nette des deux premières frontales avec des lésions dégénératives de la substance des couches optiques.

(2) Voyez Luys, Cerveau et ses fonctions, troubles de la mémoire, p. 127, 132, 133.

luys. 10

sisceptibles de s'élever à une phase d'éréthisme pathologique qui donne lieu à des manifestations insolites, à des reviviscences des souvenirs tout à fait inattendues.

On voit en effet, chez des individus surexcités, atteints de manie aiguë, ou de manie périodique, les souvenirs s'associer avec une richesse et une profusion extrême. Ils conjuguent les idées les plus imprévues, les impressions ancii'iines avec les nouvelles; ils récitent des tirades de poésie, déclament des seènes improvisées qu'ils créent de toutes pièces; ils se livrent ainsi à des dépenses d'esprit dont normalement ils sont tout à fait incapables.— j'ai rapporté déjà des cas semblables, celui de Michéa entre autres, relatif à un jeune boucher qu'il avait observé à Bicètre et qui sous l'influence d'un accès de manie récitait des tirades entières de Phèdre de Racine. Revenu à une période calme, il dit qu'il n'avait entendu qu'une seule fois la tragédie en question, et qu'il lui était impossible, malgré ses efforts, d'en réciter un seul vers (1).

Il est encore une autre série de manifestations patbologiques très curieuses, relevant de cette propriété élémentaire de phosphorescence des éléments nerveux et qui se révèle quelquefois chez les épileptiques.

On sait en effet, qu'il existe en certain nombre d'épileptiques qui dans chaque période d'absence, répètent les mêmes actes et profèrent les mêmes cris, ou les mêmes paroles. .1. Falret a parfaitement rendu compte de ces formes morbides (2) dans lesquelles les malades rééditent toujours un acte quelconque préalablement accompli, lequel apparaît, au moment de la crise, comme une trace phosphorescente du passé.

Du sait encore que dans les impulsions suicides, alors que les individus envahis ont cherché tout d'abord à employer — qui, la strangulation, — qui, la pendaison, — qui, la précipitation d'un lieu élevé... cette même tendance impulsive qui pendant de longues années peut rester silencieuse, se réveille quelquefois avec les mêmes caractères au bout de dix, douze et quinze ans, et se manifeste fatalement par des tentatives de même ordre. — Ce sont de véritables souvenirs inconscients d'impulsions anciennes qui par une sorte de réversion pathologique s'alimentent aux mêmes sources d'où sont sorties les premières impulsions.

Parmi les faits pathologiques dans lesquels lareviviscence de certains souvenirs joue un rôle important, même longtemps après la disparition de

(1) Michéa, Annales médico-psych., 1860, p. 302.

(2) Jules Falret, état mental des épileptiques, Archives générales de médecine. Paris, 860, t. II, . G70.

Page 1