MÉCANISME DE L'ACTION DES CAUSES MORALES
succombé dans la lutte, envahis par les symptômes de la démence paralytique (1).
Cette tendance à la fluxion sanguine, qui à la suite des émotions prolongées s'éternise dans les réseaux de l'encéphale, devient un élément pathogénique de premier ordre qui doit tenir en éveil l'esprit du médecin, et servir à le diriger dans l'appréciation de l'hygiène et des moyens thérapeutiques appliquables aux malades dont il a la direction.
Il est en effet très intéressant de se rappeler que : — si dans l'explosion des psychopathies, les incitations d'ordre moral ont pour le premier accès une influence déterminante des plus caractéristiques, il n'en est plus ainsi pour les accès ultérieurs, lesquels se succèdent la plupart du temps sans causes bien nettement déterminées, et rien que par le fait de fluxions sanguines à répétition. A la suite d'un premier accès, les mouvements congestifs qui se sont en quelque sorte frayé une voie toute faite, réapparaissent motu proprio, rien que par le fait d'un trouble survenu dans le jeu de la circulation cérébrale interstitielle. — Que de fois en effet, dans la vie des asiles, ne voit-on pas de sujets à l'abri de toute cause d'excitation qui, frappés tout d'abord par un ébranlement moral, ont des rechutes successives, imprévues, à la suite d'un incident minime de la vie physique? — Un refroidissement — l'apparition d'un flux mensuel ou d'une cause quelconque ayant influencé plus ou moins directement les phénomènes circulatoires, amènent des rechutes en quelque sorte spontanées.
C'est ainsi qu'en raison même du fonctionnement physiologique de l'activité de la cellule nerveuse et de la dispersion des courants sanguins dans la trame cérébrale, il s'établit un véritable cercle vicieux d'actions et de réactions qui s'influencent réciproquement. — A un moment donné, c'est l'activité vitale de la cellule nerveuse qui aspire en quelque sorte à son
(1) J'ai eu occasion de constater à plusieurs reprises l'influence nocive qu'exerçait sur le cerveau la pratique immodérée de certaines études. Ce sont principalement les études abstraites, les mathématiques en particulier, qui doivent être considérées comme ayant une action exclusivement congestive. — J'ai dû conseiller à deux professeurs de mathématiques, qui m'avaient consulté et qui, à la suite de travaux prolongés, avaient perdu le sommeil, d'interrompre leur carrière et de chercher dans une autre voie scientifique une dérivation salutaire à des tendances congestives qui tendaient à devenir très sérieuses.
Louyer-Vuillerney cite l'exemple d'un jurisconsulte célèbre, qui perdit la mémoire à la suite d'un travail intellectuel trop prolongé.
Moreau (de la Sarthe), rapporte un cas semblable, survenu chez un savant allemand, à la suite d'une forte contention d'esprit.
Le docteur Prat cite l'exemple d'un grand nombre de musiciens qui sont devenus sourds par suite de l'exercice immodéré de l'organe de l'ouïe (Journal d'hygiène, 1875). Forbes Winslow, qui s'est occupé de cette intéressante question sur l'exercice immodéré de l'esprit est arrivé à des conclusions semblables aux nôtres.
aide, dans son aire d'action les courants sanguins destinés à alimenter sa vitalité en exercice — tandis que dans d'autres moments c'est la fluxion sanguine primitive, qui les fait arriver à une phase d'éréthisme, et qui en raison même de sa persistance entretient la persistance de son état d'éréthisme ( I >.
Il découle naturellement de la connaissance de ces rapports intimes des phénomènes émotifs avec les fluxions consécutives des conséquences pratiques que le médecin doit toujours avoir présentes à l'esprit.
Il faut avoir vu avec quelle facilité les aliénés en général, les paralytiques en particulier, une fois qu'ils ont suhi l'influence du calme de l'asile et qu'ils ont été séparés de leur entourage pendant quelques semaines, deviennent à un moment émotifs, même ceux qui sont arrivés à leur dernière période, lorsqu'ils sont mis en présence des membres de la famille — pour comprendre avec quelle discrétion ces visites doivent être permises. — Chaque visite, en effet, par cela même qu'elle détermine l'émotion, devient une cause d'afflux de sang vers le cerveau, et comme dans ces circonstances les canaux sanguins ont, déjà, leurs parois plus ou moins désorganisées, plus ou moins affaiblies par place, elles ne résistent pas au choc, et se laissent dilacérer par l'ondée sanguine — de là des hémorrhagies interstitielles sous-méningées, de là îles monoplégies subites arrivant à quelques heures de dislance, de là l'embarras de la parole qui s'accuse de plus en plus, avec de l'excitation nocturne, — phénomènes variés qui démontrent d'une manière manifeste combien le cerveau des aliénés est chose fragile; et avec quelle précaution il faut savoir lui épargner les moindres secousses morales ou physiques (2).
(1) Voir les très curieuses expériences de Tarchanoff relatives au rôle prépondérant
que joue l'irrigation sanguine en excès, sur le développement liàtif de certaines facultés dans l'ensemble des fonctions cérébrales, Revue des sciences médicales, 1879, loco citato.
(2) Ces rapports intimes entre l'état d'activité du cerveau et les phénomènes circulatoires qui la suivent ont déjà été signalés par Calmcil. « Toutes les influences dites morales, écrit-il, soit qu'elles se traduisent parla persistance de chagrin, de regrets, soit qu'elles prennent la forme de la jalousie, de la haine, de déceptions ambitieuses, peuvent concourir à faire naître une accumulation maladive de sang dans les capillaires encéphaliques; il en est de même d'une contention de l'esprit habituelle, de tous les efforts que nécessite un travail intellectuel actif et prolongé. (Calmcil, Maladies inflammatoires du cerveau, t. I, p. .">. paris, 1859.
La question du dédoublement des opérations cérébrales, ou de l'activité indépendante de chaque lobe, est un des problèmes les plus intéressant que soulève l'étude des fonctions du cerveau et dont la solution semble se rapprocher de plus en plus.
On comprend, en effet, si cette question de la suppléance des lobes cérébraux et de l'autonomie fonctionnelle venait à être tranchée d'une façon évidente, combien l'étude de la pathologie mentale s'enrichirait d'explications rationnelles applicables à une foule d'états psychopathiques variés. — On sait en effet qu'il existe une série de circonstances dans lesquelles un sujet à la fois lucide et troublé se rend compte des incitations impulsives qui le dominent, des extravagances automatiques qu'il accomplit malgré lui, et de la lutte qu'il subit contre la portion morbide de lui-même qui, devenue insubordonnée, l'entraîne forcément à mal faire.
Cette théorie du dédoublement de l'activité mentale a été formulée d'une façon nette et précise par Dax (de Sommières) qui, dans un mémoire publié en J 836, indiquait déjà que les lésions localisées au lobe cérébral gauche amenaient l'anéantissement de la parole, et que ce lobe seul avait la part prépondérante dans l'expression verbale (1).
On sait que les recherches contemporaines, en poussant l'analyse plus loin, sont arrivées à montrer que ce n'était pas seulement le lobe gauche qui jouait le rôle principal dans l'expression verbale, mais bien une portion limitée du lobe gauche, la troisième circonvolution frontale en particulier, ainsi que Broca l'a le premier indiqué.
Ces premières tentatives qui en apparence semblaient localiser dans un point déterminé du lobe cérébral, cette faculté si complexe qui consiste à émettre des sons articulés, voulus, la parole en un mot, ces premières tentatives, dis-je, ne furent pas isolées, car, vers 1864, Follet, médecin de l'asile de Saint-Alhanase, signalait, chez les épileptiques seulement, l'inégalité de poids des hémisphères cérébraux et, partant de ce principe, formulait ses idées au sujet de l'évolution de la folie qu'il considérait déjà comme une rupture d'équilibre des courants nerveux dans la trame cérébrale (2).
Follet, en effet, a constaté chez les épileptiques des différences de poids entre chaque lobe qui s'élevaient de 15 à 25 grammes.
Les mêmes recherches ont été vérifiées et confirmées par son successeur,
(1) Dax (de Sommières), lésions de la moitié gauche du cerveau coïncidant avec l'oubli de la pensée. Mémoires lus au Congrès méridional de 1836, 1865, Gazette hebdomadaire.
(2) Annales médico-psychol., 1851 et 1855.
le Dr Baume, dansle même asile. Il a pareillement noté chez les épileptiques
une différence moyenne du poids des lobes cérébraux pouvant s'élever à 40 grammes (I).
Jaffé, qui a dirigé ses recherches dans cette direction, est arrivé à des conclusions semblables. Il a rapporté la très curieuse observation d'un malade qui se sentait double et à l'autopsie duquel on a noté une inégalité très nette des deux hémisphères.
Hupper enfin a pareillement abordé le même sujet, plutôt au point de vue psychologique, dans un travail sur le dédoublement de la conception (2).
Nous-même, dans un travail spécial lu à l'Académie de médecine, dans le cours de l'année 1879, avons réuni les faits connus en laveur de celte théorie et essayé de l'appuyer sur une série de documents personnels destinés à les mettre en valeur.
La théorie du dédoublement des opérations cérébrales peut s'appuyer :
1° Sur des preuves d'ordre anatomique.
2° Sur des preuves physiologiques.
3° Sur des preuves pathologiques.
Prouves anatomique*.
Malgré les apparences extérieures qui (ont croire que les lobes cérébraux sont construits sur le même plan et qu'ils se ressemblent comme tous les organes pairs, les reins, les ovaires, les yeux, les oreilles, etc., rien n'est moins réel, car l'étude anatomique montre :
1° Qu'ils sont asymétriques,
2° Qu'ils sont constitués, la plupart du temps, par une masse inégale de substance nerveuse et qu'ils sont inégaux en poids.