IMPULSIONS IRRÉSISTIBLES
être déséquilibrées, tout en étant respectées en partie par le fait seul de l'éréthisme morbide survenu dans un seul lobe cérébral.
En nous appuyant sur ces faits acquis, qui prouvent qu'à l'état pathologique le dédoublement existe réellement dans certains cas donnés, on peut par analogie appliquer les mêmes données à l'interprétation d'un grand nombre d'états psychopathiques transitoires, dans lesquels on voit les malades demeurer lucides, avoir conscience du mal qui les envahit, et chercher à lutter contre ses progrès, — comme le tétanique, par exemple, qui voit ses muscles, soumis ordinairement à sa volonté, échapper à sa direction et se contracter malgré lui.
On voit, en effet, un grand nombre de malades, qui expriment ainsi cette lutte intime qu'ils ont avec eux-mêmes. — Ils sentent que leur tète se perd, qu'ils deviennent fous, que des voix les incitent dans telle ou telle direction mauvaise, qu'ils sont envahis par des pensées malsaines, qu'ils pensent et qu'on sait ce qu'ils pensent, qu'on suit leur pensées. —Un malade de celte catégorie me disait qu'au moment où il pensait à quelque chose, on lui happait la pensée à mesure qu'elle se produisait et qu'au moment où il voulait parler on lui répétait ses propres paroles aux oreilles. — Un autre me disait qu'il sentait qu'il n'était plus maître de lui, qu'il se sentait dominé par une force intérieure, qui tantôt le dirigeait et tantôt le laissait libre et qu'il était tout surpris de cette nouvelle situation qu'on lui faisait (1).
Gomment encore expliquer autrement que par un dédoublement de l'activité cérébrale, ces curieux phénomènes contradictoires de la perception consciente coexistant avec un accès de délire?
Ne savons-nous pas tous que chez les malades en délire, alors que leur
(1) Jaffé, dans le même ordre d'idées a rapporté la très curieuse observation d'un malade qui se sentait double et à l'autopsie duquel on a trouvé une inégalité très nette des deux hémisphères, voici le résumé de cette observation :
« Homme, cinquante-trois ans, ancien soldat, adonné aux alcooliques, garde de police ayant reçu plusieurs fois des coups sur la tête. 11 devint insensiblement aliéné. Il parlait en employant le pronom nous : nous irons — nous avons beaucoup marché. Il disait qu'il parlait ainsi parce qu'il y avait quelqu'un avec lui; à table il disait : je suis rassasié, mais l'autre ne l'est pas. Il se mettait à courir, on lui demandait pourquoi et il répondait qu'il aimerait mieux rester, mais que c'était l'autre qui le forçait, quoiqu'il le retint par son habit. Un jour il se précipita sur un enfant pour l'étrangler, disant que ce n'était pas lui, mais l'autre. Enfin il tenta de se suicider pour tuer l'autre, etc. La démence arriva progressivement. — L'autopsie révéla une différence considérable entre les deux moitiés du cerveau. L'atrophie était surtout accusée à gauche. Il est évident que le siège unilatéral de ces lésions a été sinon l'unique, du moins la cause essentielle du délire de la double personnalité, l'individu étant différent de chaque côté et se sentant deux. » (Annales médico-psych., 1873, p. 342.)
•2 h.' PATHOLOGIE.
agitation, leur loquacité incessante, semblent faire pressentir qu'ils n'ont aucun point de contact avec le milieu ambiant, il en est un certain nombre qui donnent parfois d'une façon subite et imprévue des réponses lucides et des réflexions judicieuses? — qu'il est un certain nombre pareillement de [ypémaniaques en stupeur qui ont la notion consciente de ce qui se passe autour d'eux? — Ils répondent précisément aux questions et sont aptes, pendant quelques instants, à entrer en communication avec leurs semblables.
On les croit vainement les uns et les autres fermés à toutes sollicitations extérieures, et lorsque l'orage est terminé, lorsqu'ils sont revenus à euxmêmes, ils rendent compte de ce qu'ils ont vu et entendu pendant la période d'obscurité mentale apparente. — Ii semble qu'une partie de leur unité sentante et percevante ait été momentanément respectée, et ail pu rester indemne au milieu de la tourmente.
Enfin cette théorie du dédoublement de l'activité mentale peut encore trouver sa place dans une série de phénomènes pathologiques caractérisés par les impulsions involontaires conscientes qui poussent certains malades à parler, à courir malgré eux, et à dire qu'ils font ces excentricités sans cesser de savoir ce qu'ils font.
Ainsi madame X..., âgée de cinquante ans, ancienne hystérique très intelligente et très lucide, éprouve à un certain moment donné le besoin d'aller vociférer clans un endroit solitaire, elle exhale ses doléances, ses récriminations contre sa famille et son entourage; elle sait parfaitement qu'elle a tort de divulguer tout haut certains secrets, qu'elle dit des choses déplacées; mais, comme elle le répète, il faut qu'elle parle, qu'elle décharge sa bile et satisfasse ses rancunes.
Un certain nombre de malades impulsifs, conscients de ce qu'ils font, racontent en effet, qu'ils sont entraînés à commettre des actes blâmables, que c'est plus fort qu'eux, et qu'ils font en vain des tentatives de résistance.
Nous n'insistons pas sur ces mille détails, connus de tous les médecins, et dont l'uniformité n'a d'égale que la banalité. Tous, en effet, nous avons vu et apprécié quotidiennement ces phénomènes, nous les avons tous constatés sans chercher à les rattacher d'une façon régulière aux lois générales de la physiologie mentale, et vraiment, en présence d'une théorie aussi simple que l'alternance et le dédoublement de l'activité mentale, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'un certain nombre d'entre eux se laissent interpréter suffisamment par cette manière de voir.
Sans pouvoir l'appuyer sur des démonstrations véritablement scienti-