DOCTRINE DE LA SUPPRESSION DES LOCHIES
C'est la plus ancienne de toutes. ;
332 ans avant l'ère chrétienne, Hippocrate considérait la suppression des lochies comme la cause la plus fréquente des- maladies des femmes en couches (1). . •
(1) Hippocrate, De morb. mul., lib. IV, sect. v.
HERV1EUX.
DE L'EMPOISONNEMENT PUERPÉRAL.
En l'année 200 de l'ère chrétienne, Galien l'ait dépendre l'inflammation de la matrice de la suppression des lochies (1).
En l'an 1000, Avicenne dit avoir remarqué que la rétention des lochies, surtout après un accouchement laborieux, produit des fièvres de mauvais caractère ainsi que des dépôts funestes, et que l'enflure du ventre peut devenir mortelle (2).
En 1085, Albucasis regarde la suppression des lochies ou leur écoulement trop abondant comme cause des diverses maladies qui surviennent pendant l'état de couches (3).
En 1532, Rhodion fait observer que les maladies des femmes en couches naissent d'un flux immodéré ou insuffisant des lochies (4).
En 1537, Félix Plaler attribue les maladies puerpérales graves à l'inflammation de la matrice, inflammation produite elle-même par les efforts de l'accouchement et la rétention des secondines (5).
En 1570, Mercatus prétend que la suppression des lochies peut occasionner toutes les maladies aiguës des femmes en couches (6).
En 1575, Ambroise Paré attribue à l'introduction du froid dans la matrice la suppression des vidanges qui produit à son tour la suffocation de l'utérus, des tranchées, des fièvres et autres accidents souvent suivis de mort (7).
En 1582, Mercurialis admet la suppression des lochies parmi les causes de l'inflammation de la matrice (8).
En 1590, Forestus rapporte la plupart des maladies des femmes en couches à la suppression des lochies (9).
En 1595, Massaria dit que chez la nouvelle accouchée il faut apporter la plus grande attention aux vidanges, dont le libre écoulement prévient les fièvres auxquelles elle est exposée lorsque cette évacuation n'a pas un cours convenable (10).
En 1597 , Roderic à Fonteca reconnaît la suppression des lochies pour cause des fièvres et des inflammations aiguës qui atteignent les femmes en couches (11).
En 1603, Roderic à Castro assigne aux maladies des femmes en couches
(1) Galien, De medicinà, lib. XIII, lib. II, cap. 8, p. 74. — Galeni Libri, Isa, p. 48.
(2) Avicenne, Cation, rned. cap. de disposit. enixar.
(3) Albucasis, In spacchio, cap. 78.
(4) Rhodion, De partu hominis, etc., cap. 7.
(5) Félix Plater, Prax. med., t. II, cap. 13.
(6) Mercati Operum, t. III. — De mulier. affect., lib. IV, cap. 4, 7, 8, 9, 10, 11.
(7) A. Paré, Livre de la générât., chap. 34.
(8) Mercurialis, In spacchio, lib. IV, cap. 1, 2, 18.
(9) Forestus, Observ. rned.
(10) Massaria, Practica med., lib. IV, 'cap. 13.
(11) Roderic à Fonteca, Consult. med., consult. 45.
diverses causes, particulièrement l'augmentation ou la diminution des lochies (1).
En 1631, Sennert attribue les affections aiguës des femmes en couches à la suppression des lochies (2).
En 1640, Zacutus Lusitanus considère la suppression des lochies ou leur flux immodéré comme produisant chez les nouvelles accouchées beaucoup de maladies aiguës, fièvres diverses, pleurésie, frénésie, diarrhée, convulsions, paralysies, inflammation de l'utérus (3).
La même année, L. Rivière exprime l'opinion que l'impression du froid, les boissons astringentes et froides, les affections vives de l'àme, sont les causes ordinaires de la suppression des lochies, et que de cette suppression naissent les maladies qui frappent les femmes en couches (k).
Cette même année, 1640, Tulpius raconte plusieurs exemples de maladies survenues après l'accouchement et qu'il attribue à la suppression des lochies (5).
En 1655, Primerose fait dépendre les maladies des femmes en couches de plusieurs causes, parmi lesquelles, et au premier rang, il cite la suppression ou la diminution des lochies (6).
En 1665, Antoine Petit distingue trois espèces de lochies, à la suppression de chacune desquelles il attribue des maladies particulières, toujours trèsaiguës; c'est ainsi que de la suppression des lochies sanguines naît l'inflammation de la matrice, des intestins, etc.; de celle des lochies puriformes les maladies laiteuses, l'apoplexie, la péripneumonie laiteuses, etc.; de la suppression des lochies séreuses, les dépôts laiteux (7).
En 1668, Raymond Fort dit avoir vu la fièvre putride des nouvelles accouchées produite par la rétention des lochies (8).
En 1676, Willis signale la rétention des lochies parmi les causes de la fièvre maligne des nouvelles accouchées, mais sans lui assigner le premier rang (9).
En 1682, Etmuller avance que la suppression des lochies peut donner lieu à plusieurs maladies inflammatoires chez les femmes en couches (10).
En 1683, Sydenham fait remarquer que la suppression des lochies produit ordinairement une fièvre qui peut rester à l'état de la plus grande simplicité,
(1) Roderic à Castro, De univers, mulier. med,, I. IV, sect. 11, cap. 2.
(2) Sennert, Opéra omnia, t. IV, lib. IV, pars u, sect. vil, cap. 11.
(3) Zacutus, Praxis histor., t. II, lib. III, cap. 19. (ù) Rivière, Prax. med., lib. XV, cap. 24.
(5) Tulpius, Obs. med., lib. II, IV.
(6) Primerose, De mulier. morb. et sympt., lib. IV, cap. 12.
(7) A. Petit, Traité des mal. des femmes enceintes, etc., t. II, p. 150.
(8) Raymond Fort, Consil. de febr. et morb. mulier.
(9) Willis, Opéra med. et phys., cap. 16.
(10) Ettmuller, Opéra med. theor. pract., t. III, lib. IV, sect. vin, cap. 19*
4 DE L'EMPOISONNEMENT PUERPÉRAL.
mais qui prend généralement le caractère de la fièvre déjà existante chez l'accouchée ou bien celui de la maladie régnante (1).
En 1690, Hervé regarde la rétention des lochies et leur putréfaction dans la cavité de l'utérus comme la cause de la plupart des fièvres des nouvelles accouchées (2).
Peu voit dans la suppression des vidanges la source d'une infinité de maladies très-graves, telles que l'inflammation du bas-ventre avec frissons, nausées, hoquets, vomissements, frénésie, convulsions, etc.; des abcès, salutaires à la vérité, mais longs et difficiles à guérir (3).
Boërhaave prétend que, la fièvre de lait interrompant le cours des lochies, il en résulte des accidents plus ou moins graves, comme l'apoplexie, la frénésie, la dysenterie, etc., suivant que le sang se porte sur tel ou tel viscère (4).
En 1721, Van Swieten dit que les femmes en couches ont à redouter différents maux qui procèdent, soit de la rétention des lochies, soit de leur transport sur quelque organe essentiel, soit de la stagnation du lait dans les mamelles (5).
En 17/i0, Hecquet a vu l'inflammation de la matrice produite par la suppression des vidanges (6).
En 1758, Ludwig admet chez les accouchées deux espèces de miliaire qui peuvent être produites, entre autres causes, par la suppression totale ou partielle des lochies (7).
En 1762, Smellie reconnaît une fièvre puerpérale inflammatoire qui naît de l'obstruction des lochies (8).
En 1765, Delamotte reconnaît pour cause unique des maladies des nouvelles accouchées la suppression ou la diminution des lochies (9).
La même année, Lieulaud regarde la suppression des lochies comme l'accident le plus fâcheux qui puisse survenir pendant les couches. Leur flux trop abondant aurait aussi des conséquences funestes (10).
En 1769, Bouté n'assigne plus qu'une place secondaire à la suppression des lochies parmi les causes de la diarrhée des femmes en couches (11).
(1) Sydenham, Dissert, epist. ad. G. Cole, p. 279.
(2) Hervé, De par tu oper., p. 369.
(3) Peu, Prat. des accouch., p. 520.
(U) Boërhaave, Aphor. de cognosc. et curand. morb., aph, 1329, seq., etc.
(5) Van Swieten, Comment, in aphor. de cur. morb., aph, 1329, seq., etc.
(6) Hecquet, Méd. ch. et pharm. des pauvres, t. II, chap. 62, 64.
(7) Ludwig, Instit. méd. clin., p. 476.
(8) Smellie, A treatise theor. pract. of midwif., vol. I, p. 408.
(9) Delamolte, Traité des accouch., part. III, liv. I, sect. il et chap. 2.
(10) Lieutaud, Synops, univers, prax. med., part. I, p. 460.
(11) Bouté, Journ. de méd., t. XXX, pp. 27 et 112.
En 1770, Deleurye soutient cette opinion que les lochies rouges occasionnent toujours des maladies aiguës dont le siège est dans le bas-ventre; que la suppression des lochies blanches détermine des affections aiguës ou chroniques intérieurement et des dépôts laiteux extérieurement (1).
En 1772, Home observe que différentes maladies aiguës sont consécutives à la suppression des lochies (2).
Il résulte des citations qui précèdent :
1° Que le monde médical a vécu, pendant près de deux mille ans, sur la doctrine de la suppression des lochies;
2° Que cette doctrine n'a commencé à perdre de sa faveur que dans le courant du xvne siècle, un certain nombre d'auteurs ne considérant déjà plus la suppression des lochies que comme une des causes qui déterminent les affections puerpérales;
3° Qu'elle a disparu tout à fait vers la fin du siècle dernier pour faire place à diverses autres doctrines, et notamment à la théorie des métastases laiteuses, que nous allons bientôt examiner.
Existe-t-il en pathologie une seule doctrine, à quelque point de notre science qu'elle se rattache, qui se présente à la critique historique avec de pareils titres de noblesse ? Un règne de vingt siècles, Hippocrate et Galien pour premiers patrons, et la longue série d'hommes illustres que nous avons cités pour défenseurs !
En me livrant à cette revue rétrospective des opinions de nos devanciers, je me suis demandé avec inquiétude de quel côté était la vérité. Est-elle du côté des anciens, qui, durant deux mille ans, sont restés inébranlablemcnt attachés à la même croyance ? Est-elle dans le camp des modernes, qui, depuis un siècle, ont tour à tour embrassé et abandonné les doctrines les plus diverses et qui, aujourd'hui encore, nous offrent, en matière de puerpéralité, le triste spectacle du doute et de l'indécision?
A tous ces titres, la doctrine de la suppression des lochies nous imposait un examen attentif. J'ai du la soumettre à l'épreuve d'un contrôle sévère. Or, voici ce qui résulte de mes observations cliniques :
Il n'est pas exact de dire avec les anciens que les affections puerpérales graves reconnaissent constamment pour cause, et surtout pour cause unique, la rétention ou la suppression des lochies.
Loin de se supprimer, les lochies persistent presque toujours pendant la première période au moins de ces affections, et se font même souvent remarquer par leur abondance et leur fétidité.
Lorsqu'elles se suppriment, c'est généralement à une époque avancée de la maladie, et l'on doit alors considérer cette suppression, non comme la cause initiale, mais comme un effet de cette maladie.
(1) Deleurye, Traité des accouch., 2e part., liv. II, sect. 1.
(2) Home, Princ. med,, p. 211.
DE L'EMPOISONNEMENT PUERPÉRAL.
ARTICLE ff.