‹ Traité clinique et pratique des maladies puerpérales suites de couches [electronic resource]Chapitre 3 sur 136 · DOCTRINE DES DÉVIATIONS OU MÉTASTASES LAITEUSES · texte numérisé non relu

DOCTRINE DES DÉVIATIONS OU MÉTASTASES LAITEUSES

Cette doctrine, pour être plus récente que la the'orie de la suppression lochiale, n'en a pas moins été très-universellement répandue, et sa popularité est encore aujourd'hui si grande qu'il est peu de praticiens qui ne soient journellement obligés de compter avec elle. Combien de femmes, même du meilleur monde, ne voyons-nous pas s'en prendre des accidents puerpéraux ou de leurs suites à un làit répandu ?

On trouve les premières traces" de cette doctrine dansSennert, 1631. Il fait dépendre, dans certains cas, les fièvres aiguës des femmes en couches des dérangements de la sécrétion laiteuse (1).

Primerose, en 1655, a signalé aussi la Irop grande abondance du lait parmi les causes des maladies des femmes en couches (2).

Mais c'est surtout dans Puzos, 1686, que nous voyons s'affirmer cette doctrine des déviations laiteuses. Puzos ne voit dans toutes les maladies des nouvelles accouchées que l'effet de la déviation du lait. 11 fait circuler le fluide laiteux avec le sang, et suppose qu'il est attiré vers l'utérus pendant la grossesse et vers la mamelle après l'accouchement, mais qu'il peut aussi se porter sur d'autres parties dans lesquelles il se répand, ou bien former des dépôts et enfin se diriger vers la peau el y faire naître des éruptions. Les dépôts peuvent être aigus ou chroniques et se présenter avec l'apparence de toute autre maladie, de fièvre maligne, de fièvre intermittente (3).

En 1746, la théorie des métastases laiteuses avait déjà fait beaucoup de progrès ; car nous la voyons adoptée pleinement par A. de Jussieu, Col de Villars et Fontaine, dans le mémoire qu'ils publièrent sur l'épidémie qui sévit cette année là, à Paris, tant en ville qu'à l'Hôtel-Dieu, sur les femmes récemment accouchées. Ils rapportent, en effet, qu'à l'ouverture des cadavres on trouvait une sérosité laiteuse épanchée dans la cavité du bas-ventre et du lait caillé attaché à la surface externe des intestins (ft).

En 1758, Ludwig range la métastase du lait parmi les causes de la miliaire des femmes en couches (5).

En 1763, Sauvages, qui comprend'Tdutes les maladies des femmes en couches sous la dénomination de metritis puerpéfarum, admet une variété qu'il appelle metritis lactea, dépôt laiteux sur quelque partie, principalement sur

(1) Sennert, Opéra omnia., t. IV, lib. IV, pars II, sect. il, cap. 11.

(2) Primerose, De mulier. morb. et sympt., lib. IV, cap. 12.

(3) Puzos, Premier mémoire sur les dépôts laiteux.

(4) A. de Jussieu, Col de Villars et Fontaine, Mém. de l'Ac. roy. des se, 1746.

(5) Ludwig, Instit. médt clin., p. 476.

l'abdomen, avec fièvre aiguë, tension, météorisme, douleur de la matrice (1).

En 1765, Lieutaud concilie la doctrine de la suppression des lochies avec celle des métastases laiteuses. La suppression des lochies est, selon lui, l'accident le plus fâcheux qui puisse survenir pendant les couches. Elle est suivie de symptômes graves, tels que la distension douloureuse de l'abdomen, la phlogose des mamelles, les douleurs atroces des lombes et des aines, les tranchées les plus aiguës, le délire, les convulsions, l'apoplexie, enfin des congestions soit laiteuses, soit purulentes ; bientôt après, la mort. A l'ouverture des cadavres, on trouve dans l'abdomen des épanchements laiteux ou purulents. Le flux trop abondant des lochies, le mélange du lait avec le sang, ont des conséquences aussi funestes (2).

En 1766, Levret fut un des grands partisans de la déviation laiteuse; il croyait toutes les maladies produites par cette cau.se (3).

En 1769, Bouté, dans un mémoire sur la diarrhée des femmes en couches, distingue plusieurs espèces de lochies, et entre autres signale les lochies laiteuses ou puri formes (lx).

En 1770, Bordeu prétend que les femmes rendent le lait par la transpiration, par les selles et par les urines, qu'elles le mâchent et le mouchent. Il explique tous ces phénomènes en disant que le sang est régulièrement arrosé à- chaque couche d'une surabondance d'humeur laiteuse, et que, lors même que le lait parait fixé dans les mamelles, cet arrosement en reflux vers le sang a encore lieu ; que le lait est personnellement repompé, qu'il s'égare dans le tissu muqueux, qu'il se transporte avec le sang d'un lieu à un autre. Si cette cachexie laiteuse gagne la tète et les nerfs, si elle gagne la poitrine, si elle inonde la matrice où la nature aime à la reporter, il survient mille phénomènes, tous dépendants de cette cause (5).

La même année, Deleurye soutient cette thèse que la suppression des lochies détermine des maladies aiguës intérieurement et des dépôt laiteux extérieurement. Ces dépôts peuvent aussi se faire dans l'intérieur même des viscères et produire, selon l'organe qu'ils affectent, l'apoplexie, la péripneumonie, la diarrhée laiteuse et différentes espèces de miliaire (6).

En 1771, Leroy (de Montpellier) dit que les femmes en couches sont sujettes à une fièvre de lait maligne due à un dérangement de la sécrétion laiteuse, dérangement par suite duquel le lait est retenu dans la masse du sang. Ce liquide pouvant ensuite se déposer sur quelque partie, y produit des abcès, des dépôts laiteux (7).

(1) Sauvages, Nosol. méthod., class. 3, ord. 17.

(2) Lieutaud, Synops. univ. prax. med., pars I, p. 460.

(3) Levret, Essai sur l'abus des règles générales, etc., chap. 3.

(4) Routé, Journ. de méd., t. XXX, p. 27 et 112.

(5) Rordeu, Mal. chron., p. 393.

(6) Deleurye, Traité des accouch., 2e part., liv. H, sect. 1.

(7) Leroy (de Montpellier), Mil, de méd. etdephys., p. 198.

8 DE L'EMPOISONNEMENT PUERPÉRAL.

En 1779, Maret fait dépendre les dépôt laiteux de la déviation de l'humeur laiteuse et de celle gui doit s'évacuer par les lochies (1).

En 1781, Fuclis, dans sa dissertation inaugurale sur la fièvre puerpérale, explique les effets de cette maladie en disant que le lait se promène des organes de la lactation à ceux de la génération, en raison de leurs rapports directs et sympathiques, et qu'il peut se fixer sur ces derniers.

En 1 782, Doulcet, ayant été témoin de l'épidémie puerpérale qui sévissait à l'Hôtel-Dieu de Paris depuis 1774, annonçait qu'après la mort des malades il trouvait toujours dans la cavité du has-ventrc un épanchement bien visiblement de nature laiteuse; c'est-à-dire composé d'environ deux à trois pintes de petit-lait et de gros morceaux de lait caillé, pour l'ordinaire fort blanc, et dont une grande partie était collée à la surface externe des intestins (2).

En 1784, Jean Sédillot, cité par son fils, a soutenu la doctrine de la métastase laiteuse (3).

En 1784, Chambon de Monteaux trouve dans les déviations du lait la source de toutes les maladies qui suivent l'accouchement (4).

En 1791, Doublet, dans sa monographie sur la fièvre puerpérale, s'efforce de prouver que toutes les maladie des femmes en couches sont dues à la déviation du lait (5).

En 1805, Tourtelle soutient que ce qui distingue la fièvre puerpérale des autres fièvres essentielles, c'est la déviation du lait et la déplétion des mamelles dont elle est toujours accompagnée (6).

En 1789, Grimaud a révoqué en doute la nature laiteuse des dépôts qui se produisent chez les nouvelles accouchées (7).

Mais c'est surtout à Bichat, en 1801, qu'il faut rapporter l'honneur d'avoir fait connaître l'origine des épanchements qu'on trouve dans l'abdomen des femmes mortes en couches. 11 démontre que ces dépôts dépendent de l'inflammation du péritoine et non de la déviation du lait sur le bas-ventre, la péritonite amenant les mêmes résultats chez les femmes qui ne sont pas en couches et même chez les hommes (8).

Le jugement de Bichat a été l'arrêt de mort de la doctrine des métastases laiteuses. Tous les médecins du xixe siècle se sont ralliés à l'opinion du grand physiologiste. Ils ont reconnu que les faits anatomiques sur lesquels s'appuyait cette trop fameuse doctrine étaient complètement erronés, que le lait ne se

(1) Maret, Dict. des se, art. Dépôts laiteux.

(2) Doulcet, Joum. de méd., 1782, t. LVI1I, p. 448.

(3) J. Sédillot, Thèses, Paris, 1817.

(à) Chambon de Monteaux, Mal. des femmes, t. I.

(5) Doublet, Nouvelles rech. sur ta fièv. puerp.

(G) Tourtelle, Èlém. de méd. théor. et prat., t. I, p. 337.

(7) Grimaud, Cours compl. ou traité des fièv., t. II, p. 26.

(8) Bichat, Anat. gén,, t. III, Syst. sér.

transportait pas en nature, ainsi qu'on l'a soutenu pendant plus d'un siècle, sur le péritoine, la plèvre, les méninges; qu'il ne se mêlait pas aux lochies après avoir traversé le torrent de la circulation, que ce que l'on prenait pour du lait n'était que du pus ou des pseudo-membranes.

J'ajouterai, quant à la suppression du lait dans le cours des affections puerpérales, qu'elle n'a lieu ni aussitôt ni aussi complètement qu'on l'a prétendu, et lorsqu'elle s'effectue, on peut, de même que la sécrétion lochiale, la considérer comme un effet et non comme une cause de la maladie.

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