‹ Traité clinique et pratique des opérations chirurgicales (volume 2)Chapitre 52 sur 141 · FIN DE LA TABLE · texte numérisé non relu

FIN DE LA TABLE

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TRAITÉ

DES

Sous le titre d'introduction, nous présenterons en tête de cet ouvrage le résultat de nos études sur Tanesthésie chirurgicale et sur quelques questions relatives aux opérations considérées en général.

DE UANESTHÉSIE CHIRURGICALE.

Dans rétat actuel de la science, le premier chapitre d'un traité d'opérations doit êti^ un exposé de Tanesthésie chirurgicale. C'est pour ce motif que nous ferons connaître au début de ce livre les recherches cliniques auxquelles nous nous sommes livré touchant l'emploi du chloroforme en chirurgie.

N'oublions pas que c'est aux Américains, à Jackson en particulier que nous devons l'emploi de l'éther connue anesthésique, et à l'illustre chirurgien écossais Simpson celui du chloroforme.

Quelques chirurgiens timides effrayés outre mesure des accidents auxquels a donné lieu le chloroforme, ont agité la question de savoir s'il ne faudrait pas renoncer à l'emploi de ce moyen.

Mais qu'ils le sachent bien, le chloroforme est invariablement acquis à toute bonne pratique chirurgicale.

Un mot seulement des accidents du chloroforme. Relativement au prodigieux usage du moyen, on peut dire qu'ils sont excessivement rares. Seraient-ils beaucoup plus fréquents, qu'il n'est plus au pouvoir de personne d'empêcher l'emploi des anesthésiques. Les malheurs du chloroforme n'y feront pas plus renoncer que les accidents de chemin de fer n'arrêteront l'usage de ces précieux moyens de transport. Quand d'immenses et I. i

nombreux avantages sont dus à une invention, il n*est pas dans la nature de rhomme d'y renoncer en vue de quelques inconvénients qui y sont attachés.

Or ces avantages sont immenses.

Le plus sûr moyen d'éviter les accidents, c'est de bien administrer le chloroforme, et pour le bien administrer il faut en étudier l'action, non pas dans son cabinet ni sur les animaux seulement, mais avant tout sur l'homme lui-même.

Quels sont donc les phénomènes de l'action du chloroforme ? Il y en a trois : Yexcitation^ le collapsus, la tolérance. Ces mots se définissent par leur seul énoncé. D'ailleurs nous aurons l'occasion de les expliquer en détail.

Maintenant quels ont été les divers modes d'administration du chloroforme?

Modes dlTers d'administration du chloroforme. — DlTlsion^ à eet

ég^ardy des chirurgiens en deux classes.

Avant mes recherches cliniques, l'emploi du chloroforme dans les opérations a été dirigé de la manière suivante : un malade va être opéré ; le chirurgien et les aides sont prêts, ainsi que l'appareil; chacun est à son poste. L'inhalation fonctionne, et alors le moment de Faction chirurgicale va différer suivant l'opérateur.

Celui qui craint outre mesure l'effet des anestliésiques commence l'opération aussitôt qu'il a constaté Tinsensibilité de la peau explorée par pincement. Si le malade s'agite, il est maintenu par la force.

Les chirurgiens, qu'une habitude journellement entretenue rend plus confiants dans l'emploi du chlorofoime, vont d'emblée jusqu'à la période de collapsus, et ne commencent lopération que quand cet état est parfaitement constaté.

Ces deux manières d'agir nous paraissent défectueuses ; non pas au même degré, non pas par le même genre de défauts, mais toutes deux par des inconvénients qu'il serait fort utile, ce nous semble, de faire disparaître de la pratique.

Examinons rapidement en quoi ils consistent : les chirurgiens qui opèrent sur le premier indice de l'insensibilité cutanée ont assurément l'avantage de ne pas se compromettre beaucoup, eu égard aux dangei's possibles du chloroforme. Mais, en réalité , tirent-ils de ce moyen sa véritable et sérieuse utilité? Nous ne le pensons pas. Us se bornent, suivant nous, à une pure démonstration sans résultats vraiment significatifs. Faire respirer, comme par acquit de conscience, quelques gouttes de chloroforme et dire à un malade qui. d'un bout à l'autre de l'opération, n'a cessé de s'agiter et de crier, lui dire qu'il n'a pas éprouvé la moindre douleur, est-ce bien là un rôle que le chirurgien puisse accepter?

ANESTHËSIE. 3

Sachons agir plus gravement. Si nous n'avons pas assez de confiance dans le chloroforme, refusons-le franchement aux malades ; mais du moment que nous le leur accordons , que ce soit d une manière efficace et sérieuse.

Employé autrement, le chloroforme n est plus, à nos yeux, qu'un moyen de surprise, un palliatif qui dérobe, il est vrai, au patient des préludes toujours redoutés, mais qui a l'inconvénient de provoquer un état d'agitation et des mouvements désordonnés propres à compromettre la bonne exécution des manœuvres opératoires.

Pour ceux qui n'agissent que quand le coUapsus est complet, si leur conduite échappe au ridicule, ils exposent le malade à des dangers réels. D'un côté, l'état de coUapsus anesthésique est quelque chose qui s'éloigne tellement des conditions normales de la vie, qu'au point de vue physiologique seul il y a lieu aux plus légitimes appréhensions, alors même que des faits malheureux ne les eussent point encore justifiées. D'autre part, quand le malade est dans un état de coUapsus bien prononcé, quelque robuste que soit la foi du chirurgien dans l'innocuité du chloroforme, il lui est bien difficile de ne pas se préoccuper par instants de l'état général de son opéré, de s'abstraire dans Tunique pensée de l'opération qu'il exécute, et de ne pas jeter de temps en temps un coup d'œil sur les progrès de Tanesthésie, surtout s'il est assisté par des aides encore peu expérimentés. II y a donc une division d'attention généralement fâcheuse dans des actes dont chacun réclame une préoccupation exclusive.

Nos reproches contre les deux modes d'administration précédemment indiqués se résument donc ainsi : pour le premier, insignifiance; pour le second, péril que court le malade, dispersion d'attention de la part de l'opérateur.

Ce n'est pas de cette manière que nous comprenons l'emploi d'un agent aussi précieux que le chloroforme, et qui, malgré les malheurs dont il a été l'occasion, est désormais invariablement acquis à la pratique de la chirurgie.

Voici maintenant comment je procède et par quels moyens je cherche à obtenir, avant d'opérer, ce que j'appelle la tolérance anest/iésique.

L'inhalation est commencée avec les ménagements que conseille, dans son excellent travail, M. le professeur Sédillot. La période d'agitation survient; je la laisse passer en continuant l'inhalation, et le malade arrive à la période de coUapsus. Aussitôt que cet état commence^ je suspends complètement l'inhalation. J'attends que la respiration et le pouls se régularisent et que le sujet soit plongé dans ce sommeil paisible qui succède chez beaucoup d'individus aux périodes initiales de Tanesthésie. Ce sommeil avec régularité parfaite des grandes fonctions, avec amoindrissement du nombre des pulsaiions, avec équilibre complet de la respiration qui est profonde et calme, constitue pour moi l'état de tolérance anesthésique.

Je puis affirmer , pour l'avoir expérimenté un très-grand nombre de fois, que lorsque le malade est arrivé à cette période, il ne court aucune espèce de danger, quel que soit le temps pendant lequel elle se prolmge, II est à remarquer que, dans cet état, l'insensibilité générale et la résolu* tion musculaire se maintiennent presque au même degré que dans la période de coUapsus.

Mais au moment où la tolérance existe, la sensibilité ne tarderait pas à renaître si Ton ne prenait pas, à cet égard, des dispositions partieu* lières.

Or, il a été reconnu que, chez les malades arrivés à cet état de presque saturation, des quantités minimes de chloroforme, des doses incapables d'amener aucun accident, suffisent à entretenir l'anesthésie, sans troubler en rien Tétat de tolérance où est plongée l'économie.

On a alors tous les genres de sécurité qu'on peut désirer : 1*^ contre les chances de douleur: insensibilité complète ; ^"^ conire les troubles fonctionnels graves : régularité parfaite des fonctions.

Indépendamment de ce que le chirurgien, exempt de toute préoccupation du côté de l'anesthésie, peut se livrer à l'exécution du manuel opératoire sans aucune inquiétude , il y trouve encore cet avantage que sa responsabilité comme opérateur est couverte. Elle ne commence, en effet, qu'à dater de l'action chirurgicale inclusivement. Tant qu'il n'a pas commencé d'agir, il reste dans les termes généraux de la responsabilité médicale en face d'un agent universellement employé. A-t-il commencé, son opération, quelle qu'elle soit, partage avec le chloroforme la responsabilité de ce qui peut advenir. Il y a donc peut-être quelque avantage à faire du chirurgien un observateur passif et désintéressé de TactioQ des anesthésiques, jusqu'au moment où l'état de tolérance est parfaitement constaté.

Cet état, malheureusement, n'est pas toujours aussi facile à obtenir qu'on pourrait le croire : il est des sujets qui y sont en quelque sorte réfractaires. Il semblerait que l'on ne puisse obtenir d'eux que de l'excitation ou du collapsus, et que cet état moyen, qui constitue essentiellement la tolérance, n'existe pas pour eux. Us commencent, comme presque tous les sujets, par l'excitation, arrivent au*tx>llap8us, mais aussitôt que celui-ci va finir, c'est pour faire place à une excitation nouvelle. Ce n'est guère que chez les enfants, chez certaines femmes ou chez des adultes très-débilités, qu'on parvient à les faire passer de la période d'excitation à celle de tolérance, sans observer la période de collapsus.

Je dois dire que phis j'avance dans la pratique, moins je trouve de sujets réfractaires à la tolérance, et je suis convaincu qu'avec de la patience et du tact, on peut chez tous les malades, sans exception, établir la tolérance. L'impossibilité à laquelle j'ai cru à cet égard pendant un temps, n'était que le fait démon inexpérience.

L'emploi du chloroforme ne laisserait rien à désirer, si l'on pouvait par*

venir à le débarrasser de Tétat d'excitation et de l'état de ooUapsus, et à établir d'emblée Tétat de tolérance. Cela s'observe quelquefois, mais d'une manière exceptionnelle, et le moyen qui nous a paru le plus propre à produire ce résultat avantageux, c'est la lenteur et la graduation très-ménagée de Tinhalation.

On voit, d'après ce qui vient d'être dit, que le chirurgien se donne beaucoup plus de peine quand il veut obtenir chez ses opérés l'état de tolérance ; mais, s'il y parvient, il en est largement récompensé par tout le bien qui en résulte pour le succès de son opération.

L'action du chloroforme se présente donc à nous comme pouvant produire ti*ois effets différents : l'excitation, le coUapsus, la tolérance. Quelques sujets présentent la tolérance d'emblée. D'autres arrivent à la tolérance immédiatement après la période d'agitation. Le plus grand nombre n'arrive à la tolérance qu'après avoir passé par les deux autres périodes. Certains sujets enfin semblent réfractaires à la tolérance anesthésique.

n ne faut pas confondre avec la véritable excitation chloroformiquc cette lutte qu'engagent avec l'opérateur et ses aides certains malades, avant toute action du chloroforme et dès le début de l'anesthésie. Cette résistance provient d'une sorte de retour sur eux-mêmes des malades au moment de l'exécution d'une chose consentie; et chez les enfants c'est la peur de tout ce qui leur paraît étrange.

Je vais maintenant résumer en quelques points la manière dont j'administre le chloroforme.

1® Préalablement à l'anesthésie, je m'assure de l'état de liberté de la respiration nasale. J'emploie une éponge et une compresse nouée à l'un de ses angles. L'éponge doit être de moyen volume, celui de la moitié du poing d'un adulte , par exemple. Trop petite , il faut la réimbiber trop souvent; trop grosse, elle donne lieu à une évaporation chloix)formique trop abondante, et l'air que le malade doit toujours respirer est en trop faible proportion relativement aux vapeurs anesthésiques.

La compresse, dans l'angle noué de laquelle est placée l'éponge, sert à recouvrir les yeux du malade, ce qui hâte et facilite l'assoupissement anesthésique ; elle s'oppose à l'accès de l'air en proportion trop forte, eu égard à celle des vapeurs anesthésiques.

2° Le malade est placé dans une position parfaitement horizontale, sans oreiller ni traversin. Je fais de X horizontalité une condition de rigueur. Un aide est spécialement chargé de tenir la tête.

3** Le sujet doit toujours être entouré d'aides en nombre suffisant et suffisamment forts pour maîtriser toute agitation du malade et le maintenir, quoi qu'il fasse, dans la position horizontale, sous peine de voir survenir des mouvements désordonnés auxquels peut succéder la syncope.

^ Les premières inhalations se font en tenant à distance l'éponge avec sa compresse, que l'on rapproche plus ou moins, suivant ce qu'il advient.

On observée alors les phénomènes indicatcn]*s du degré de l'action chlorofonnique. Je puise mes renseignements à cet égard aux sources que voici :

1" L'état du pouls ;

2° L'état de là respiration apprécié par Vtnspection éptgasfrique, beaucoup plus significative que celle qui résulte de Tobservation des parois costales ;

3* Le faciès^ qui alors même que pouls et respiration n'inquiètent pas encore, peut, par son expression, faire pressentir l'approche du danger. Le faciès s'observe en soulevant un des côtés du voile que forme la compresse. Je considère comme un signe des plus graves la fixité du regard avec immobilité complète du globe de l'œil et des paupières.

On a formulé le précepte de ne donner le chloroforme que quand les sujets sont à jeun. Nous adhérons pleinement à cette règle de conduite, en tant qu'il s'agit d'aliments qui auraient été ingérés depuis peu de temps. Les chances de vomissement seraient, en effet, trop imminentes. Mais nous repoussons formellement le précepte de l'abstinence préalable dans les circonstances suivantes :

Un malade devra être opéré, je suppose, à onze heures ou à midi. S'il est resté complètement à jeun, il peut être éminemment disposé à la syncope, et cela a de très-graves inconvénients. Aussi avons-nous constamment pour habitude, dans nos opérations en ville, opérations qui se font au sortir de l'hôpital, de dix heures et demie à midi, de prescrire l'iisage d'un bouillon pris de grand matin, afin que le malade ne se trouve pas dans des conditions d'affaiblissement propres à amener la lipothymie.

Les intermittences dans l'inhalation , judicieusement conseillées par M. Gosselin, nous paraissent constituer une pratique utile.

Action antihémorrhafifique du chloroforme pendant

les opérations.

Il est impossible que les chirurgiens qui ont fait un grand nombre d'opérations avec le secours du chloroforme n'aient pas été frappés de la petite quantité de sang que perdent, pendant des opérations graves, quelques sujets soumis à l'action de cet anesthésique : c'est, pour ma part, une remarque que j'ai faite depuis longtemps. Sans attacher autrement d'importance à cette particularité , je n'avais pu m'empêcher de comparer Texiguîté de ces pertes de sang à la quantité de celles qui ont lieu généralement pendant les grandes opérations faites sans le secours du chloroforme.

Réfléchissant au mécanisme en vertu duquel pouvait se produire un pareil résultat , je compris bien vite qu'un sujet chez lequel l'agitation physique et morale causée par une opération porte l'accélération du pouls

à 120, devait perdre, par une artère ouverte, plus de sang que le malade qui n'a que 60 pulsations par minute. Je crus trouver dans ce fait quelque chose de très-avantageux et d'une application directe à la pratique, au point de vue des hémorrhagies qui ont lieu pendant les opérations. Ce n'était toutefois, jusque-là, qu'un simple aperçu ne reposant, il est vrai, d'une part que sur des impressions assez vagues, mais d'autre part sur ce raisonnement pbysiologiquement incontestable, à savoir : que le blessé qui a 120 pulsations par minute doit perdre, dans un temps donné, et toutes choses égales d'ailleurs, plus de sang que celui qui n'en a que 60.

Mais, pour tirer des conclusions, et surtout des conclusions applicables Il la pratique, il fallait autre chose que des impressions et des raisonnements, quelque plausibles qu'ils fussent. Je résolus donc de soumettre à une observation spéciale un certain nombre de malades opérés à l'hôpital Saint- Antoine. Ce sont les résultats de ces observations que je vais faire connaître.

Onze sujets, sur lesquels trois amputations de la cuisse, quatre amputations du sein, une amputation de jambe, une résection totale du premier métatarsien et du premier cunéiforme, une résection de l'humérus, une de l'os maxillaire inférieur, m'ont fourni l'occasion de constater que, soit dans la période de collapsus, soit dans la période de tolérance anesthésique, les pertes de sang que comportent habituellement de pareilles opérations étaient énormément amoindries, et que, notamment chez deux sujets, l'une des femmes amputées du sein et un adulte amputé de la cuisse, l'opération s'était faite pour ainsi dire à sec. Chez ce dernier, il est vrai, la compression de la fémorale était faite avec beaucoup d'exactitude; mais ce qui nous prouva que le chloroforme entrait pour une part dans l'hémostase, c'est que, (juand je prescrivis de suspendre la compression, toute la surface de la plaie, à l'exception de l'artère principale qui fournissait un jet modéré, ne donnait qu'une quantité de sang tellement peu considérable, qu'on fut obligé d'attendre la cessation de l'état anesthésique pour pratiquer la ligature des artères secondaires. Chez la malade amputée du sein, âgée de vingt et quelques années, et qui était venue se faire opérer pour une tumeur adénoïde du sein droit, il ne s'écoula littéralement pas une cuilleréo à café de sang pendant l'opération. J'eus ici le tort de ne point attendre le réveil de la malade pour procéder au pansement ; et, chose ))onne à remarquer, il survint une hémorrhagie qui ne se déclara qu'un certain temps après l'application du pansement et alors que la malade avait été reportée dans son lit depuis quelques heures.

(]e n'est pas seulement au point de vue de l'hémorrhagie artérielle que lo chloroforme peut être considéré comme diminuant les pertes de sang, c*e8t encore eu égard à l'hémorrhagie veineuse. On sait, en effet, que les efforts mal contenus d'un malade qui souffre le disposent d'une manière particulière à l'hémorrhagie veineuse; car il est sous l'influence de deux

causes qui jouent un grand rôle dans ces sortes d*faémorrhagies : d'abord une respiration imparfaite, puis des contractions musculaires énergiques. Ces deux causes, le chloroforme les éloigne, mais à cette condition qu'on ait obtenu, par lui, Tétat de tolérance anesthésique.

Si nous voulons nous rendre compte des motifs en vertu desquels s'accomplit le phénomène qui nous occupe, il nous suffira de comparer brièvement Tétat d'un malade opéré dans les conditions ordinaires, à celui d*un sujet arrivé à la période de tolérance.

Chez le premier, Teffroi de l'acte opératoire qui va s'accomplir prédpite le nombre des pulsations, accroît la force d'impulsion des battements du cœur, retarde la libre arrivée du sang veineux, non-seulement par suitiî du trouble apporté à la respiration, mais aussi par les efforts que fait le malade, contenu avec le secours des aides. Ainsi, accroissement du nombre des pulsations, augmentation de leur intensité, stase du sang veineux, telles sont les conditions circulatoires du sujet qui subit une opération sans l'emploi des anesthésiques.

Ceux->ci ont-ils été administrés, que voyons-nous? Précisément tout le contraire : diminution dans les battements du pouls , affaiblissement de son intensité, état normal de la respiration et de la circulation veineuse.

En comparant des situations aussi opposées, il n'est pas difficile de comprendre la différence des résultats observés au point de vue de la tendance hémorrhagique.

Examinons maintenant quelles conséquences on peut tirer, pour la pra« tique, de ce qui vient d'être exposé. A ce titre, et conmie résultat de nos observations, on pourra noter :

i*" Que l'action sédative du chloroforme , pendant la période dite de tolérance, diminue chez les opérés : a le nombre des pulsations ; b la force d'impulsion des battements du cœur, ce qui s'apprécie par l'aplatissement du jet artériel; c la stase du sang, cause d'hémorrhagies veineuses ;

2" Que la diminution des hémorrhagies, pendant la période de tolérance, peut rendre des services réels dans les cas d'opérations qui supposent l'ouverture possible d'un grand nombre de vaisseaux -,

3^ Que s'il est quelquefois utile, ainsi que cela a été conseillé par quelques chirurgiens, de ne faire le pansement qu'un certain temps après les opérations, cette prescription devient pour ainsi dire obligatoire après l'emploi du chloroforme, les chances d'une hémorrhagie ultérieure étant d'autant plus grandes qu'il s'est écoulé moins de sang pendant Topération.

De la cyanose du •tkug par le ehloroforme. Remarques sur quelques effets couséentifs de Pacllon du cblorofome.

Un frisson et de la stupeur anesthésiques*

J'ai souvent remarqué, en pratiquant des opérations plus ou moins graves, et notamment des amputations de jambe et de cuisse, sur des sujets

endormis par le chloroforme, que le jet sanguin sortant des artères présentait, au lieu de sa couleur vermeille et rutilante , une coloration brun foncé pi^psque semblable à celle du sang veineux. Cette coloration prouvait évidemment que le sang n'avait pas subi, dans le poumon, une révivification ou oxygénation suffisante, et qu'il y avait dès lors un commencement d'asphyxie. Or, cela n'existe pas seulement dans des cas où le mode d'administration du chloroforme est défectueux, mais nous l'avons positivement constaté dans ceux où toutes les précautions avaient été prises pour éviter l'asphyxie. Il nous a donc fallu conclure de là que, même avec une inhalation très-bien faite, le sang des sujets soumis à l'action du chloroforme ne subissait point au degré normal les changements par suite desquels le sang devient artériel, de veineux qu'il était en arrivant au poumon.

En y regardant de plus près, nous avons vu que cet effet, qualifié par nous, impropr^nent peut-être, de cyanose du sang, s'observait à son plus haut degré pendant la période de coUapsus, pour diminuer ensuite à mesure que la respiration reprenait son type noimal. Si, pour des motifs que nous avons antérieurement déduits, nous n'eussions pas déjà considéré rétat de coUapsus comme une condition fâcheuse pendant l'anesthésie, cette circonstance de la cyanose du sang, atteignant son maximum pendant la période de coUapsus , eût suffi pour arrêter notre opinion à ce sujet.

Mais ce n'est pas là le point sur lequel nous insistons en ce moment. Ce que nous tenons à constater, c'est que l'inhalation du chloroforme, alors même qu'on la pratique de la manière la plus sage et la plus ménagée, s'accompagne toujours d'un certain degré d'asphyxie incomplète, attestée par un changement de couleur du sang artériel ; seulement, l'altération est .beaucoup plus prononcée pendant le coUapsus.

Il est une expérience que nous n'avons point faite, mais qu'il ne serait pas difficile d'instituer dans certaines opérations. L'expérience consisterait i recevoir, dans des tubes-éprouvettes , des quantités suffisantes du sang lancé par les artères et recueillies aux diverses périodes de l'anesthésie. A moins que nous n'ayons été le jouet d'étranges illusions , nous oserions prédire le résultat de ces expériences et avancer que Ton trouverait de remarquables différences de coloration dans le sang des diverses éprouvettcs.

Jusqu'ici, cette question a été trop peu étudiée pour qu'il nous soit possible de la traiter plus au long. Mais^ provisoirement, il nous a paru que celte circonstance de la cyanose du sang, même dans les degrés peu prononcés de Tanesthésie, méritait d'être signalée aux praticiens, et, à plus forte raison, l'accroissement très-sensible de cette cyanose pendant le collapsus.

Fiissoif AMESTHÉsiQUE. — Il est uu Certain nombre de sujets qui, après

! 0 INTHODUCTION.

l'emploi du chloroforme, sont saisis d'un frisson de courte durée. Ce frisson peut aller en s aggravant, se convertir enfin en un refroidissement progressif et même mortel , si le chirurgien ne lutte pas de bonne beure et très-énergiquement contre cette fâcheuse tendance. La première fois que j*ai observé cet accident, c'était sur un malade de l'hôpital Saint- Antoine, à qui j'avais pratiqué l'opération de la taille par le procédé bi-latéral avec le lithotome de Dupuytren. Le malade avait été reporté à son lit après l'opération ; aucun accident n'avait eu lieu ; il avait parfaitement repris connaissance ; j'avais seulement recommandé à mes internes de 8ur\'eiller l'état du malade. Toutefois, au moment de quitter l'hôpital après la consultation, je voulus voir encore une fois mon opéré. Je le trouvai en proie à un frisson tellement intense, déterminant une prostration si profonde, que je ne doutai pas qu'un état semblable n'eût infailliblement amené au bout d'une demi-heure, d'une heure peut-tétre, la perte du malade. Je m'occupai donc de rétablir la calorification par tous les moyens que j'avais à ma disposition en ce moment. Les premières tentatives ne produisirent qu'un effet peu marqué , mais en persévérant dans l'emploi des mômes moyens, savoir : les frictions avec l' eau-de-vie camphrée chaude, les alèzes brûlantes, des bouteilles d'eau chaude aux pieds, du vin sucré à Tintérieur, je parvins à ranimer le malade, et je ne quittai l'hôpital qu'en le laissant dans des conditions^rassurantes. Cet homme a parfaitement guéri.

Il ne m'est pas resté le moindre doute que si je ne fusse pas revenu auprès de cet opéré, il n'eût infailliblement succombé.

Stupeur anestmésique. — Chez certains malades, l'action du chloroforme a des effets consécutifs non pas très-éloignés, mais qui cependant ne produisent leurs conséquences définitivement fâcheuses qu'au bout de seize, vingt-quatre, quarante-huit heures. Il semblerait, dans ces cas, que l'atteinte portée aux forces vitales par le chloroforme ait été tellement profonde que le malade ne puisse pas s'en relever. Il retient , il est vrai, do l'engourdissement anesthésique primitif, mais il reste dans un état de demistupeur et de prostration tel qu'il succombe dans les courts délais que nous venons d'indiquer, sans qu'on puisse invoquer la circonstance d'une hémorrhagie ou d'une pénétration d'air dans le système veineux, rien, en un mot, qui puisse rendre compte de la mort, si l'on n'attribue pas une certaine part au chloroforme dans la terminaison fatale. La seule circonstance qui, dans les cas dont nous venons de parler, pourrait être invoquée comme cause de mort en dehors de l'action du chloroforme, ce serait cet épuisement de la force ner\^euse, signalé, dans le temps, par Dupuytren, mais qui restera toujours quelque chose de trvS- vague, de très-mystérieux et de très-contestable.

Les cas dans lesquels nous avons observé ce que nous appellerions des morts consécutives, se rapportent à des opérations faites chez des vieillards ou chez des sujets profondément débilités, ou à des opérations que nous

ANESTHÉSIE. i 1

appelons sidérantes pour indiquer à quel degix» elles agissent sur Tclat général des forces et sur l'économie tout entière ; par exemple, des opérations de hernie étranglée, des ablations de tumeurs considérables chez des vieillards, chez des malades épuisés , chez des sujets atteints de plaies d'armes à feu.

Le nombre encore très-peu considérable de ces faits, leur interprétation contestable, la coïncidence de remploi du chloroforme avec une opération très-grave par elle-même, nous imposent une grande réserve et ne nous permettent point encore de conclure. Ce sont donc seulement des doutes, des présomptions que nous soumettons au contrôle des praticiens; mais nous avons cru devoir le faire dès à présent, afin d'éveiller leur attention sur une cause de mort d'autant plus redoutable, qu'elle resterait plus inaperçue.

Db chloroforme pendant la |^ros«e««e'et pendant l'allaitement.

Il était fort à craindre que le trouble profond déterminé dans l'économie par l'action du chloroforme n'eût un retentissement fâcheux sur l'état du fœtus contenu dans le sein de sa mère pendant la grossesse, ou sur l'état de l'enfant allaité par une nourrice à laquelle on aurait fait respirer le chloroforme. Des faits de cette double espèce, et dont nous avons été témoin, nous permettent, quoique peu nombreux, de poser la question. Nous dirons d'abord quelques mots de l'aneslhésie pendant la grossesse, nous nous occuperons ensuite de l'anesthésie pendant l'allaitement.

La première fois qu'il nous arriva de provoquer l'anesthésie pendant la grossesse, ce fut chez une malade de l'hôpital Saint- Antoine, arrivée au cinquième mois de la gestation, et chez laquelle il s'agissait de détruire d'énormes végétations occupant les grandes lèvres. L'observation de cette malade se trouvant tout au long dans nos Recherches cliniques sur le chloroforme^ publiées en i 853, nous n'en présenterons qu'un résumé très-court.

Ob>ervation I". — Végétations énormes de la vulve. — Grossesse de cinq mois.

— Nombreuses tentatives pour détruire les végétations. — Ligatures multiples,

— Guérison. — Trois inhalations de chloroforme à quelques jours de distance. — Kirsch (Sophie), ûgi^e de vingt ans, blanchisseuse; bonne constitution. Cette fille fait remonter Tongine de ses végétations au début de sa grossesse. Dans lo principe, elle s'aperçut de l'existence, à la face interne des grandes lèvres, de deux petits boutons qui prirent du développement.

Des végétations très-volumineuses couvrent toute la surface de la vulve, s'étendant depuis Fanus jusqu'au pubis. Ces végétations, quoique très-condenséesà leur surface libre, forment des groupes distincts et pédicules.

Quoique l'état de celle femme n'eût rien d'immédiatement urgent, et que sa grossesse parût marcher heureusement, nous jugeâmes ne pas devoir rester spectateur passif des accidents qui pouvaient arriver.

Je résolus donc d'intervenir.

Je commençai, le2d septembre 1849, & pratiquer deux fois par jour l'attouchement des vég<^tations avec un pinceau chargé d*acide acétique concentré* Dans l'intervalle des deux applications, on maintient sur la tumeur des compresses imbibées de vinaigre.

• 30 septembre. L'action de l'acide acétique est très-douloureuse.

l*'*' octobre. Nouvelles applications d'acide toujours douloureuses.

8 octobre. Les applications d'acide et de compresses vinaigrées sont continuées avec persévérance. Douleurs continues, malaise général, coliques utérines. Toutes les dix minutes^ la malade sent, dit-elle, son ventre se durcir. II y a imminence de fausse couche.

Lavement avec vingt gouttes de laudanum. Les tranchées se calment. La malade a reposé.

9 octobre. Nous sommes bien convaincu désormais, non-seulement des dangers que la persistance dans une pareille médication peut entraîner, mais aussi de l'impuissance définitive de l'acide acétique pour la destruction de la tumeur qui, en somme, parait rester stationnaire.

12 octobre. Après avoir recouvert la tumeur avec le mélange réfrigérant du docteur Arnott, afin de modérer & la fois l'écoulement sanguin et la vivacité des douleurs, je pratique la cautérisation au moyen d'une forte application de pûte de Vienne. L'anesthésie produite par la glace n'est que momentanée et l'application du caustique est très-douloureuse. 11 est à remarquer que ce genre d'anesthésie locale n'atteint les tissus que dans leurs couches les plus superficielles.

Le 13, nouvelle application du mélange Arnott, qui détermine des douleurs dans la fosse iliaque gauche. Cautérisation à la pâte de Vienne, peu sentie d'abord, bientôt douloureuse.

Le 16, obh'gé de renoncer aux moyens précédemment décrits, je me décidai à mettre en usage la ligature.

Je fis pratiquer l'inhalation, et en une seule séance j'appliquai douze ligatures, de manière à cerner à peu près tous les pédicules de la tumeur.

Un quart d'heure environ après l'opération, la malade accuse de vives douleurs dont elle ne peut cependant pas rendre exactement compte. Malaise général : agitation, changement incessant, de position ; finalement, attaque éi hystérie qui dure deux heures.

Cinq centigrammes d'opium et application de compresses imbibées de laudanum sur la vulve.

Le 21, les ligatures sont toutes tombées. La tumeur a diminué des trois quarts environ.

Le 23, une nouvelle application de ligatures est exécutée après assoupissement de la malade par le chloroforme. Au réveil, nouvelles douleurs aussi violentes que lors de la première application. Attaque d'hystérie. Extrait gommeux thébaîque, dix centigrammes.

Le 26, coliques utérines. Le ventre se durcit, toutes les sept à huit minutes. Douleurs lombaires, pouls fréquents, face rouge, céphalalgie. Lavement avec vingt gouttes de laudanum.

Le 27, la céphalalgie continue. Les tranchées utérines ont cessé à la suite de lavement.

Le 28, les accidents élant calmés, et quelques pédicules ayant «encore échappé, une troisième et dernière application de ligaturer, au nombre de cinq, est pratiquée après qu*on a obtenu l'état anesthésique. Cette fois la malade a beaucoup moins souffert & la suite de l'opération.

Le 31, la malade est parfaitement bien.

Cette malade est restée à peu près un mois à Tbôpital après sa dernière opération. Aucun accident n*est survenu.

Ainsi chez cette femme, arrivée au cinquième mois de la grossesse, trois opérations accompagnées de l'emploi du chloroforme , et suivies néanmoins de douleurs très-vives, ont été faites à des intervalles assez courts. Nous avons dû nous demander si les attaques d'hystérie et les tranchées utérines qui avaient eu lieu après les deux premières opérations dépendaient du chloroforme ou de l'opération elle-même. Pour les attaques d'hystérie qui ont succédé presque immédiatement à l'emploi du chloroforme, il nous a paru rationnel de les attribuer à l'emploi de ce moyen. Quant aux tranchées utérines, si l'on veut bien prendre note qu'elles n'ont paru que le troisième jour après l'opération du 23, c'est-à-dire le S6 octobre, on comprendra que nous croyions devoir les attribuer plutôt encore aux suites de l'opération et aux douleurs vulvaires, qti'à l'action du chloroforme. D'autant mieux que, dans une autre observation dont il nous reste à parler et qui n'eut aucune suite douloureuse, l'emploi du chloroforme n'a déterminé absolument aucune contraction utérine.

Voici un résumé très-court de cette observation :

Grapinet (Apolline), dix-huit ans, enceinte de cinq mois, entre à l'hôpital Saint- Antoine le il février 1853, pour un abcès situé au sein gauche et qui date d'à peu près trois semaines. Afin de soumettre cette malade à la méthode de traitement que nous avons instituée pour un certain nombre d'abcès, méthode qui consiste à les laver avec soin et à les réunir par première intention, on lui fait respirer le chloroforme avant d'opérer.

La réunion primitive a échoué, comme cela s'observe assez souvent dans les abcès du sein. Mais cette malade a été suivie même après qu'elle a eu quitté l'hôpital, et nous savons très-positivement que sa grossesse n'a subi aucune entrave.

De ce que, dans les deux observations qui précèdent, le chloroforme n'a exercé aucune influence fâcheuse sur la grossesse, nous serions loin de conclure que cet agent puisse être employé toujours impunément chez les femmes enceintes. Nous pensons, au contraire, que malgré l'innocuité qu'il a eue entre nos mains dans ce cas, on ne doit pas recourir légèrement et sans motifs sérieux à l'anesthésie pendant la grossesse. Mais enfin, nous avons bien dû, puisque nous étions conduit à traiter des avantages aussi bien que des inconvénients du chloroforme, faire connaître le résultat de notre expérience sur ce sujet. Nous avons cru pouvoir, par là, poser quelques prémisses utiles dans la condition de grossesse, où certaines circon-

i4 INTRODUCTION.

stances peuvent engager le praticien à se demander s'il doit accorder ou refuser d'une manière absolue le secours du chloroforme à ses malades.

Depuis cette époque nous avons nombre de fois donné le chloroforme à des femmes enceintes pour les opérer soit de végétations , soit d'abcts, nous n'avons jamais observé cliez elles le moindre accident chlorofomiique.

Nous n'avons plus qu'à dire quelque chose du chloroforme pendant Vallaitement.

Peut-on faire respirer le chloroforme à une nourrice? Quelle influence l'anesthésie peut-elle avoir sur le nourrisson ?

Cette double question, qu'il serait si important de résoudre par une série d'observations bien faites, s'est présentée à nous bien des fois, parce que notre traitement pour les abcès du sein (lavage suivi d'occlusion) ne pouvant être appliqué sans déterminer des douleurs assez vives, nous avons eu recours à l'emploi du chloroforme chez un assez grand nombre de nourrices, soit à l'hôpital Saint-Antoine, soit dans la ville. Chez aucune d'elk^ nous n'avons observé d'accidents, et les nourrissons ne nous ont pas paru en ressentir une influence fâcheuse; toutefois, dans un cas, l'enfent allaité par une femme à laquelle nous avions fait respirer le chloroforme, a élé pris d'un assoupissement auquel cet agent ne nous a pas paru étranger. Nous avons donc pensé que, tout en avançant d'une manière générale que l'allaitement n'était pas une contre-indication à l'emploi du chlorofomKN il était de notre devoir de ne pas laisser ignorer que, dans certains cas, le nourrisson pouvait recevoir du fait de l'anesthésie un contre-coup dont il convient de tenir compte.

Voici de quoi il s'agit :

Une femme se présente à la consultation de l'hôpital Saint- Antoine, avec un enfant de quelques mois, dont elle est la mère et qu'elle allaite. Elle souffre d'un abcès volumineux du sein droit. Elle est reçue à la salle des nourrices, dans le service de notre honorable collègue M. Boulay. Comme la méthode du lavage est assez douloureuse dans les abcès du sein, on fait respirer le chloroforme. Revenue à elle depuis quelque temps et toute trace de l'anesthésie étant dissipée, cette femme donne à teter à son enfant du côté qui n'a pas été opéré. Le nourrisson est pris d'un assoupissement qui est remarqué par les psirents de la malade venus pour la voir, le jour même de l'opération. Cet assoupissement est accompagné de pâleur. Il ne se dissipe qu'au bout de quelques heures. Nous disons que, malgré l'absence complète de suites fâcheuses dans ce cas, il y a lieu du moins à établir c(* précepte : que quand une nourrice a été soumise à l'action du chloroforme, elle ne doit pas donner le sein à l'enfant avant qu'il se soit écoulé quelques heures, trois heures au moins, quatre ou cinq peut-être.

Je ne terminerai point ce que j'ai adiré au sujet du chloroforme, sans rappeler la discussion que je soutins à la Société de chirurgie, à l'occasion d'un rapport de M. Robert, sur un cas de mort par le chloroforme, commn-

ÂNESTHÊSIE. la

nique par M. le docteur Vallet, d'Orléans. M. Robert avait admis que Ja cause de mort devait être attribuée à une idiosyncrasie spéciale. Voici quelle fut ma réponse :

Le rapport que nous a lu M. Robert est une œuvre sérieuse, la Société de chirurgie doit la discuter sérieusement. Elle le doit non-seulement comme témoignage de considération et d'estime pour le travail en luimôme, mais encore parce qu'il s'agit d'une haute question de pratique, d'une question sur laquelle se concentre un grand intérêt d'actualité, d'un problème à l'égard duquel des solutions sont attendues avec impatience par tout le corps médical.

Avant d'entrer dans cette discussion, je me suis demandé jusqu'à quel point il était possible de discuter les faits eux-mêmes et les divers éléments de ces faits sans porter ombrage aux personnes, sans leur porter préjudice dans des choses que nous ne saurions trop respecter, la considération et les intérêts professionnels de confrères justement estimés.

Je déclare donc hautement que je n'entends me permettre de blâmer la conduite d'aucun de mes confrères dans les faits relatifs au chloroforme. Je puis bien dire, ce me semble, que telle ou telle pratique particulière na pas mon approbation ; mais de là à qualifier de fautes les actes émanés d'une conviction différente de la mienne il y a loin, et je m'empresse de déclarer que dans le fait qui sert d'origine à cette discussion, la conduite du praticien est au-dessus de tout reproche.

Quand fait-on une faute en pratique? C'est apparemment quand on se met en opposition volontaire et systématique avec quelques-uns de ces principes qui ont reçu la double sanction de l'expérience et du temps, qui sont depuis longtemps consacrés par l'universel assentiment des praticiens ('•claires. Mais les principes de l'anesthésie, ils sont nés d'hier, ils,se cherchent encore, ils ne se dégagent qu'avec peine et un à un des observations que chaque jour amène, empruntant leurs éléments à l'étude des malheurs mêmes que l'anesthésie peut enfanter.

Mais'autant nous avons de ménagements à garder dans tout ce qui louche à l'honneur et à la tranquillité de nos confrères, autant nous devons avoir de liberté et d'indépendance dans la discussion des principes.

Le fait capital du rapport de M. Robert, celui qui a dicté les conclusions de son travail, celui sur lequel il nous importe le plus de nous faire une opinion motivée, c'est celui-ci : la mort subite qui sur>'ient par Tinhalation du chloroforme est le résultat d'une idiosyncrasie que rien ne peut faire prévoir et dont rien ne peut arrêter les effets.

Cette doctrine qui repose sur le fait d'une idiosyncrasie, c'est-à-dire de. ce qu'il y a de plus insaisissable, de plus imprévu, de plus irrémédiable, permettez-moi de raoneler la doctrine du auid ianotum,

A côté de cette doctrine s'en élève une autre que j'appellerai la doctrine des causes connues^ pal'ce qu'elle repose, suivant moi, sur des faits

antérieurs de l'ordre physiologique et pathologique, sur des phénomènes connus dans leur cause, dans leur mécanisme et dans leurs moyens de traitement.

Si je ne consultais que l'impression favorable dont on ne peut se défendre à la lecture d*un travail que je considère comme un modèle de bonne discussion académique, je n aurais à donner au rapport et à ses concluions qu'une approbation pleine et entière.

Mais au lendemain de cet assentiment sans réserve, je rentre dans un service d'hôpital; je retourne auprès des malades qui, dans la pi*atique particulière, peuvent m'accorder leur confiance.

J'y rentre poureuivi par un sentiment de défiance et d'inquiétude. Je ne puis me soustraire au souvenir de ces paroles fatales : que je vais poser la question de vie et de mort, que je suis menacé par un quid ignotum^ une idiosyncrasie, un je ne sais quoi ! En face de chaque malade que je vais anesthésier, je me dis : Il y va de la vie de cet honune, et je sais, toujours d'après le rapport, que si la chance tourne mal, l'art ne me donne aucun moyen d'enrayer les accidents.

Cette situation, Messieurs, est intolérable; elle ne nous laisse aucune sécurité ; elle met chaque jour en question, et sur un coup de dés, notre réputation ; elle porte le trouble dans les âmes les plus fermes, dans les consciences les mieux éprouvées; elle nous porte invinciblement à restreindre l'emploi du chloroforme aux cas où il nous est pour ainsi dire imposé malgré nous.

Si telle était pourtant la fatalité des choses, il faudrait bien s'incliner devant l'évidence, et ce serait à nous de voir si, pour épargner de la douleur aux malades, si pour assurer la réussite plus prompte et plus complète de certaines opérations, nous devons les exposer, eux et nous, aux conséquences dangereuses de Tanesthésie. Nous avons donc à examiner ce qu'il peut y avoir de fondé dans cette doctrine, et notre position nous oblige à le faire avec un soin scrupuleux.

Nous avons à nous occuper de deux questions :

1** Est-il nécessaire de recourir à l'existence d'une idiosyncrasie pour se rendre compte des morts subites observées pendant l'emploi du chloroforme?

2' Les cas de mort peuvent-ils s'expliquer par l'intervention des phénomènes connus, tels que la syncope, l'asphyxie, la suspension ou la perturbation de l'action nerveuse ?

La première question se résout pour nous par la négative. Non, il n'y a pas une idiosyncrasie anesthésique, à moinjs qu'on ne prenne ce mot dans une acception inconnue jusqu'ici; car, suivant la judicieuse remarque de M. Robert lui-même, l'état particulier dont il parle peut se développer d'une éthérisation à l'autre, et jamais dans le langage médical exact le mot idiosyncrasie n'a été appliqué à pareille disposition. C'est quelque chose

de moins capricieux, de plas stable, de plas étroitement lié à la constitution du sujet; c'est une cause qui reproduit toujours ses mâmes effets dans les mêmes conditions ; qui n existe pas aujourd'hui pour dis]>araître demain. Le quid ignotum n'est donc pas une idiosyncrasie.

Si ce n'est pas une idiosyncrasie, qu'est-ce donc ?

C'est une syncope ou une asphyxie chez un sujet dont le système nerveux vient d'être mis par le chloroforme en dehors, de ses conditions ordinaires et de sa spontanéité normale. C'est chose très-fâcheuse, très-dangereuse même, mais ce n'est ni inévitable ni irrémédiable.

On me demande sur quoi je fonde cette opinion : je réponds que c'est sur l'analyse rigoureuse des faits, et je donne immédiatement mes preuves tiréesdetous ceux sur lesquels j'ai pu me procurerquelques renseignements.

J'ai réuni 47 observations, et il n'en est pas une où je ne trouve quelque dérogation à des principes que je crois utiles et préservateurs dans la pratique de Tanesthésie.

Ici j'ai besoin d'entrer dans quelques détails sur le mode d'administration du chloroforme.

Je vois, par exemple, que dans la grande majorité des quarante-sept cas dont je parle, l'inhalation a été pratiquée au moyen d'un linge (mouchoirs, serviettes, compresses, bourdonnets, etc.). £h bien ! cette pratique ne donne pas, selon moi, une sécurité su£Bsante contre l'asphyxie. Elle se prête d'une manière trop variable au libre accès de l'air, qui, suivant le principe posé par M. Sédillot, est une condition en quelque sorte obligatoire. Ces corps flottants jouent trop facilement le rôle de soupape, et s'ils viennent à se coller sur les orifices naturels, plus d'aspiration de l'air, inspiration exclusive de la vapeur anesthésique, asphyxie complète. Une expérience bien simple peut être faite à ce sujet, c'est celle qui consiste à respirer pendant qu'on est couché horizontalement la bouche largement ouverte sous un linge mouillé. On voit bien vite qu'à chaque inspiration le linge s'applique en manière de soupape sur l'orifice buccal et ne laisse passer l'air qu'avec difficulté.

Dans un certain nombre des quarante-sept cas, je vois que l'anesthësie a été pratiquée dans la position assise ; ici ce n'est plus à l'asphyxie, c'est à la syncope que nous avons affaire ; en effet, l'expérience de tous les jours ne nous apprend-elle pas que la position horizontale est le plus sûr moyen d'éviter la syncope et de la faire cesser quand elle existe. Est-il besoin de rappeler à ceux qui douteraient du rôle de la position assise comme cause de syncope que la position assise est tout juste la moitié de la position debout ? et faut-il ajouter, enfin, que l'attitude verticale pendant l'anesthësie serait une cause presque assurée de syncope ?

Chez d'autres malades faisant partie de la série des quarante-sept, il est sorvenu, peu de temps avant la mort, des mouvements désordonnés et violents, que je considère comme très-dangereux, en ce qu'ils préparent I. 1

une syncope^ et ils la préparent par le changemeat de position, qui convertit la position horizontale en attitude assise ou debout. — J'établirais donc volontiers, pour règle, qu'il ne faut point pratiqua Tanesthesie quand on n'a pas un nombre d'aides suffisant pour maintenir d'une manière assurée l'immobilité ; et si, malgré ces précautions, il se produit de grands mouvements du tronc, on doit suspendre Tinbalation pour ne la reprendre qu'après le retour du calme.

Quelques malades ont subi l'inhalation dans des lieux où le nombre des personnes présentes et le défaut de ventilation ne permettaient pas le renouvellement en quantité suffisante d'un air parfaitement respirable. Qu'on se demande, à ce sujet, ce qui arriverait si l'on pratiquait i'étbérisation dans une cave, et, d'autre part , ce que l'on fait aussitôt qu'une personne se trouve mal dans une réunion ; ne s'empresse-t-on pas d'ouvrir les croisées, ou de porter le malade au grand air ?

Je vois encore que parmi mes quarante-sept sujets il s'en trouve dont le pouls n'a pas été consulté à tous les moments de Tanesthésie; dès lors on n'a pas été averti assez promptementde l'imminence de la syncope : elle eût été signalée par l'affaiblissement du pouls, elle n'était qu'imminente; on aurait pu peut-être y porter remède ; quelques inspirations de plus, et cette syncope est devenue irrémédiable.

J'ajouterai enfin que, sur les quarante-sept cas, il s'en trouve dans les- ({uels le chloroforme a été administré par des personnes étrangères a la médecine. Enfin, dans certains cas, il y avait lésion organique du cœur ou des poumons. Ce ne sont pas des cas de ce genre qui ont été mentionnés par M. Robert ; mais si l'on tient pour êti'e de quelque valeur les conditions dont nous avons précédemment parlé, je vois que dans les sept observations mentionnées par notre honorable collègue il n'y en a qu'une seule dans laquelle l'inhalation ait été faite par le moyen de l'éponge. Je me trompe, il y en a deux ; mais l'éponge étant recouverte dans un cas par une vessie ou une toile cirée, je trouve cette dernière condition encore plus défavorable, attendu que si le mouchoir laisse passer très-peu de chose, la toite cirée ne laisse rien passer du lout. Je vois encore que, parmi ces sept cas, il en est quatre dans lesquels les malades étaient assis, et enfin trois dans lesquels ont eu lieu ces mouvements désordonnés, préparateurs delà synoc^. Il me suffit de rappelermesdames Simon et Labrune, et ce jeune homme qui, après avoir échappé aux aides, expire sous leurs yeux au moment où ils parviennent à le remettre en position.

Je voudrais donc, avant d'admettre l'existence d'une idiosyncrasie, que, pour justifier l'opinion de M. Robert, on présentât un nombre d'observa- ^ tiens suffisant pour motiver des conclusions générales, et dans lesquelles toutes 1(}S conditions que je vais énumérer ayant été scrupuleusement observées, la mort subite aurait eu lieu; jusque<»làj6 maintiendrai pour vraies

AINESTHÉSIE. 19

les propositions suivantes, qui n'ont pas le même caractère de atalité que celles de M. Robert :

4* La respiration du chloroforme rend très-dangereuses les asphyxies et les syncopes qui surviennent pendant l'action anesthésique.

2* D faut tout faire pour éviter l'asphyxie et la syncope pendant Tanesthésie.

3^ L'art parvient, dans l'immense majorité des cas, à prévenir les syncopes et asphyxies anesthésiques par l'emploi des moyens suivants :

i . Chloroforme pur ;

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