PARTIE CLINIQUÉ
l'emmétropie qu'il s'agit de combattre, c'est une véritable maladie de l'organe, dont l'élat particulier de réfraction n'est qu'un symptôme.
En général, il est donc bien entendu, et nous tenons à le dire, à l'enconlre d'une tendance à la polythérapie que nous avons souvent constatée : un certain degré d'hypermétropie ou de myopie ne rend pas par lui-même un œil pathologique.
Après ce degré faible de l'amétropie, nous distinguons le degré moyen : de deux à cinq dioptries environ pour l'hypermétropie, de trois à sept environ pour la myopie.
Ici les conditions sont déjà bien différentes. L'amétropie en elle-mêm.e réclame presque toujours une correction optique. Néanmoins l'œil proprement dit peut encore être normal. Son acuité visuelle peut atteindre la moyenne et même la dépasser. L'accommodation est encore la même que celle de l'emmétrope. Cependant les différences dans les dimensions du globe et dans sa forme commencent déjà à se manifester, l'œil hypermétrope étant visiblement plus petit, le myope plus grand que l'œil emmétrope type. Ces différences trouvent leur expression, entre autres, dans le champ de fixation, qui indique, pour le premier, des excursions plus grandes que pour le second (1).
Mais ce qui caractérise ces degrés moyens d'amétropie, c'est que, si chaque œil isolé peut encore fonctionner normalement, la coopération des deux se trouve compromise. Précisément le fait que la vue de chacun d'eux estencoi'C assez bonne inspire à l'individu le vif désir de les employer simultanément. Mais, pour fusionner les impressions nettes de chaque œil en une vision binoculaire stéréoscopique, il s'agit de concilier avec le degré d'accommodation qui corrige l'amétropie le degré de convergence qu'exige la position de l'objet.
Or nous avons vu (p. 190 et suivantes) que les deux fonctions sont liées ensemble de telle sorte qu'elles ne sauraient être disjointes que dans une certaine limite. Tout en fixant simultanément le même objet, les yeux peuvent tendre ou relâcher leur accommodation de quelques dioptries, ou changer leur degré de convergence de quelques angles métriques. L'espace dans lequel se meuvent ces variations relatives des deux fonctions n'excède pas toutefois certaines bornes. Il semble avoir été ménagé par la nature précisément en vue des irrégularités qu'elle ne peut éviter dans les rapports entre la longueur et la force réfringente de l'œil. L'amplitude relative d'accommodation et de convergence oscille, en effet, à peu près entre les limites que nous avons assignées à la réfraction d'yeux sains, quoique légèrement amétropes.
Aussitôt que l'amétropie est plus élevée, ce correctif ne suffit plus pour
(1) bonders, loc. cit., p. 1?9 et 248, édit. anglaise; p. 152 et 208, édit. allemande. — Landolt, Transact. of the internat, med. Congress, London, 1881, vol. 111, p. 25, et Arch. d'opht., I, p. 589 (1880-81),
réaliser la vision binoculaire. Le maximum d'accommodalion lié à la convergence qu'exige la' vision binoculaire est impuissant à adapter l'œil hypermé- ' trope à celte distance, et inversement, si la correction optique est obtenue, elle a provoqué un excès de convergence qui rend la vision binoculaire ; impossible. i
Chez le myope, au contraire, la convergence régulière tend à amener ^ un excès d'accommodation. Tandis que la faiblesse delà tension accommodatrice ou son relâchement complet, tel que l'exige le degré de la myopie, exclut une impulsion suffisante pour la convergence. Cette dernière reste donc au-dessous de ce qu'elle devrait être, ou n'est réalisée qu'au prix d'un excès d'accommodation.
Cette lutte entre le désir de la vision nette et celui de la vision binoculaire engendre, chez des amétropes de degré moyen, les manifestations d'asthénopie les plus diverses, et souvent ils n'en sont quittes qu'avec la perle relative d'un œil. Les hypermétropes sont atteints de strabisme convergent, les myopes, de strabisme divergent. Ils ont acquis le repos en sacrifiant la vision binoculaire à la vision distincte. D'autres fois, la coopération des deux yeux est conservée, mais au détriment de l'adaptation optique parfaite.
Nous verrons en détail, dans des chapitres spéciaux, tous les inconvénients, les tourments, les dangers auxquels sont exposés les yeux amétropes de degré moyen. Pour le moment, il nous suffit de faire remarquer que c'est dans la vision binoculaire surtout que se manifestent les troubles dus à cette classe de l'amétropie.
Après les degrés moyens, nous rencontrons les degrés élevés d'amétropie.
Les yeux de cette catégorie peuvent en général être considérés comme pathologiques, les hypermétropes comme imparfaitement développés, les myopes comme atteints d'une véritable maladie. Les uns et les autres fonctionnent également mal, quoique par des raisons différentes. L'acuité visuelle est faible, et tombe d'autant plus au-dessous de la normale que l'anomalie de réfraction est plus prononcée. L'accommodation est presque toujours défectueuse, et l'appareil moteur des yeux est altéré, souvent même à un point très considérable. ;
Par cette dernière raison déjà la vision binoculaire serait très difficile à obtenir. Mais elle rentre presque au second plan en face des difficultés que rencontre chaque œil isolément à se procurer une vue passable. Souvent même ce but n'est pas atteint; mais, si, grâce à la combinaison de tous les moyens dont dispose l'organe et de ceux que peut y ajouter l'art de l'oculiste, les deux yeux sont rendus à leur fonctionnement respectif, il n'est pas rare d'observer que le désir même de la vision binoculaire fait défaut. L'individu se sent assez heureux — non sans raison — de pouvoir se servir utilement au moins d'un œil, ou des deux alternativement.
Si, dans la première catégorie de l'amétropie, il faut se garder d'une intervention trop zélée, de médicaments aussi bien que de verres de lunettes, dans la seconde, la connaissance de la physiologie oculaire et l'observation