ENTOZOAIRES DE L'HUMEUR VITRÉE
L'époque à laquelle ou opère influe donc très sensiblement sur les chances à courir. Un corps étranger a-t-il séjourné pendant plusieurs semaines déjà dans l'humeur vitrée? il est à présumer que sa présence a altéré notablement la consistance du milieu où il a pénétré ou pour mieux dire qu'il s'est formé déjà un décollement plus ou moins étendu du corps vitré. Lorsqu'en pareil cas on fait une tentative d'extraclion, on sera tout surpris, en dépit de l'apparence saine que présente à l'ophthalmoscope la vitrina, devoir une quantité considérable de liquide transparent s'écouler, la coque oculaire s'affaisser, la cornée se plisser et une opération régulièrement conduite être rendue matériellement impossible.
Trois conditions essentielles sont donc indispensables pour ces sortes d'extractions; il faut : 1° que la transparence des milieux soit telle qu'on puisse, avec l'ophthalmoscope, localiser exactement l'emplacement du corps vulnérant; 2° que l'emplacement qu'il occupe et ses dimensions ne réclament pas une incision trop étendue de la coque oculaire, ni une introduction trop profonde des instruments (aimantés ou non) qui doivent l'amener en dehors; 3° que ces tentatives d'extraclion soient faites peu de temps après la blessure. Du reste, plus on est éloigné du traumatisme, l'œil ayant conservé les conditions de transparence, plus une temporisation sera indiquée, car on sera davantage en droit de compter sur la tolérance définitive de l'œil pour conserver le corps vulnérant.
Personne n'ira, actuellement, faire à l'aveuglette l'extraction d'un corps étranger, sur le siège duquel on n'aura pas de données absolument précises, nul ne fera pareille extraction sans le concours de l'ophthalmoscope, à moins d'avoir (comme nous l'exposerons à l'occasion de l'extraction des cysticerques) pu prendre un point de repère absolument exact. Combien l'on peut raisonner avec quelque sûreté sur l'emplacement d'un corps étranger, c'est ce qui résulte des recherches de M. Berlin sur le parcours du corps étranger dans l'œil; sur onze yeux énucléés, il trouve, en effet, deux fois le corps vulnérant près de la plaie sclérale, neuf fois du côté opposé, près de la sclérotique, dans laquelle il reste trois fois implanté.
Les entozoaires qu'on rencontre dans le corps vitré sont presque exclusivement le scolex du ténia, le Cysticercus cellulosœ. Suivant la coutume des divers pays de consommer la viande crue ou fort peu rôtie, on rencontre plus ou moins fréquemment la présence de cet entozoaire dans l'organe de la vision. C'est principalement dans le nord de l'Allemagne que cette affection grave s'observe; tandis qu'en France, et en particulier à Paris, les observations sont si rares qu'elles ne se bornaient encore qu'à quatre cas en 1876 (Follin, Desmarres, Siebel fils et moi); elles sont si fréquentes en Allemagne, que M. Alf. Graefe rapporte onze opérations qu'il a pratiquées dans l'espace de trois années.
Des données exactes sur la répartition numérique de cet entozoaire suivant les divers pays n'existent pas encore; mais, ce qui est surprenant, c'est que, dans certaines contrées, bien qu'il ne soït pas rare dans d'autres parties du
DE WECKER. —
corps (cerveau, foie), il ne se rencontre pas dans l'œil, ou au moins fort exceptionnellement. N'oublions pas que jusqu'alors aucun cysticerque n'a été signalé en France, comme ayant séjourné librement dans la chambre antérieure. Du reste, il n'existe pas de tableau comparatif sur la tendance du scolex à se localiser plus dans un organe que dans l'autre. Pourtant, suivant les pays, nous trouvons la localisation du cysticerque dans l'œil ou dans ses annexes, à l'exception de tout autre point, tandis qu'au contraire, dans d'autres pays, on peut voir des malades farcis en quelque sorte de pareils parasites sans que l'organe de la vision donne asile à aucun. Des conditions de structure particulière du scolex, suivant sa provenance, doivent expliquer pareil fait étrange, dont voici un exemple des plus démonstratifs :
M. Capelle, vingt-sept ans, cocher à Paris se présente le 8 janvier 1876 dans ma clinique. Le malade a paru jusqu'il y a dix-huit mois d'une excellente santé, lorsque soudain il commence à maigrir et à éprouver de la lassitude et des douleurs dans les membres. Depuis cette époque il se plaignait fréquemment de maux de tête et d'étourdissements. Dans le courant des trois derniers mois il a eu trois attaques (épileptiformes), attaques pendant lesquelles il est resté quelque temps sans connaissance. La première attaque pendant laquelle il avait perdu connaissance pendant cinq minutes remonte à sept mois. Il y a cinq jours, il lui fut impossible de parlei- pendant un quart d'heure. Le malade fait remonter l'origine de sa maladie à l'habitude qu'il avait prise pendant le siège de manger toutes sortes de viandes (viande de chien); à part cela il s'alimentait comme d'ordinaire et ne faisait que rarement usage de viande de porc. Il n'y a qu'un an qu'il observa qu'il se formait à la surface de son corps de nombreuses nodosités et actuellement il en est littéralement couvert. Ces petites tumeurs, situées sous la peau, le plus souvent sous les aponévroses musculaires, ont la grosseur d'un pois et sont si nombreuses qu'il est facile d'en compter une centaine à un seul bras. Le D'' Masselon avait déjà eu occasion d'observer le malade dans le service de Broca, où l'on s'était assuré par l'excision et l'examen microscopique de quelques-unes de ces nodosités qu'elles renfermaient des cysticerques et l'on en avait déjà détruit deux cent dix, au moyen de ponctions. Examinet-on ce malade quant à la répartition des cysticerques, on trouve que ni la figure ni les mains n'en sont atteintes, on constate sous le cuir chevelu plusieurs tumeurs, en particulier près des tempes, mais ni les sourcils, ni les paupières, ni la conjonctive n'en renferment. Depuis quelques temps déjà le malade se plaignait de sa vue et signale principalement sur l'œil gauche des phosphènes en flammèches qu'il aperçoit simultanément avec un bruit strident dans l'oreille gauche. L'examen fonctionnel donne 0. D. Hm. 1,25 V = 1 0. G- Hm. 1,25 également, mais difficilement V =• 1. L'examen ophthalmoscopique montre les milieux absolument transparents, rien d'anormal du côté du fond de l'œil à l'exception des nerfs optiques. Les deux papilles sont légèrement gonflées, les contours complètement effacés à l'exception d'un segment situé en haut et en dehors qui contourne une excavation physiologique. Le système capillaire des papilles très développé (état télangiectasique), la striation par saillie des libres nerveuses très accusée. Les gros troncs vasculaires, principalement les veines, sont très tortueux jusqu'à deux diamètres papillaires de leur parcours. Sur la papille gauche se voit un petit foyer apoplectique, li s'agit donc ici du début d'une papillite qui se rapporte probablement à la présence de cysticerques intracrâniens ; en l'absence d'un examen ophthalmoscopique on n'aurait pas manqué de conclure des troubles visuels à la présence de cysticerques dans les yeux.
Il sera intéressant de comparer les chiffres de de Graefe(l) avec les nôtres. Notre éminent maître note, sur 80 000 malades, 80 cas de cysticerques, c'est-à-dire 1 pour 1000, tandis que, sur 100 000 malades, nous
1) Archiv f. Ophthalm., t. XI ,p. 2, U.