PARTIE CLINIQUE (TUAITEMENT DE L'ANISOMÉTROPIE
11 y a trois mois, un jeune commerçant me consulta, en se plaignant d'être depuis longtemps considérablement gêné dans ses occupations par une fatigue de l'œil gauche, qui l'obligeait à fermer cet œil pendant le travail de près. Je constatai à gauche une hypermétropie de 1 D, V = 1 ; à droite emmétropie, V = l ; à Tophlbalmoscope : à gauche H 1,5, à droite H 0,5. Le malade accepta avec empressement la pleine correction de son anisomctropie, c'est-à-dire le verre convexe 1, placé devant l'œil gauche. Son astliénopie a cessé depuis lors.
Citons encore une observation absolument inverse, que nous avons faite il y a huit jours. Un garçon de douze ans se plaint d'aslhénopie. Son père est anisométrope, et présente une différence notable dans le développement des deux moitiés de la face. L'enfant lui-même montre une asymétrie du visage plus marquée encore. Le côté gauche est notablement arrêté dans son développement. 11 n'existe cependant qu'une faible anisométropie : à gauche, M 0,5, V = 1; à droite, M 1,5, V=l; pas d'astigmatisme. Al'ophthalmoscope, l'œil gauche se montre hypermétrope de 1, le droit de 0,5 D. Soupçonnant que l'asthénopie pouvait provenir de l'anisométropie, nous essayâmes d'y remédier à l'aide du convexe 0,5 placé devant l'œil gauche. Quelque faible que fût ce verre, le malade ne le supporta pas un seul instant, et nous serons obligé de recourir à une cure d'atropine, qui nous donnera sans doute un résultat satisfaisant.
Ces quelques observations prises au hasard démontrent bien tout ce que la correction de Tanisométropie renferme d'imprévu : l'un exige la correction totale, l'autre la rejette entièrement, un troisième réclame une correction partielle pour pouvoir se servir de ses deux yeux, un quatrième s'accommode de son asthénopie, sans cependant dédaigner le secours optique qui la diminue quelque peu.
Toutes ces difficultés ne se rencontrent guère chez les anisomètropes qui ne jouissent pas de la vision binoculaire. Les yeux sont indépendants l'un de l'autre; on peut les traiter isolément, en prenant en considération les besoins issus de leur emploi spécial. La tentative de les égaliser et de les faire fonctionner de pair serait presque sûrement infructueuse et contraire à l'intérêt de l'individu.
Ainsi, les anisomètropes qui se servent d'un œil pour voir au loin, de l'autre pour voir de près, nous sauraient mauvais gré si nous adaptions les deux yeux à grande ou à courte distance. D'abord, n'ayant pas appris à fusionner les images nettes des deux rétines, ils éprouveraient un sentiment d'embarras extrême, ils rejetteraient les lunettes d'emblée. Ou bien, si nous parvenions, au moyen d'exercices persévérants, à les y habituer, ils s'estimeraient moins heureux qu'auparavant, précisément parce qu'ils seraient obligés de porter des verres, alors qu'ils pouvaient s'en passer autrefois, ou de se servir d'une paire de lunettes de plus.
En effet, si l'individu a appris spontanément à dissocier ses deux yeux, à utiliser l'un pour voir au loin, l'autre pour son travail, c'est précisément que
m LANDOLT. — RÉFRACTION ET ACCOMMODATION.
la différence de réfraction entre les deux organes équivaut à celle que demande l'isométrope à son accommodation, ou à des verres de lunettes, lorsqu'il veut faire varier la portée de sa vue de l'infini à la distance de ses occupations. L'anisométrope a donc le grand avantage de pouvoir se passer de cet effort musculaire ou de ce secours optique et de jouir d'une amplitude d'adaptation extraordinairement étendue, grâce au fait que chaque oeil domine un espace différent et que les longueurs de leurs parcours s'ajoutent, au lieu d'être parallèles. Nous réduirions nécessairement cette amplitude, en ramenant artificiellement les deux yeux au même niveau de réfraction.
Donc, lorsque la différence entre les deux yeux de ces anisométropes est juste de 3 à 4 D, il vaut mieux la laisser intacte; si l'un des yeux est emmétrope, l'autre myope de 4 D, le malade verra toujours au loin et lira sans lunettes. Si les deux yeux sont hypermétropes et que le plus hypermétrope d'entre eux serve pour voir à distance, on donnera aux deux le même verre convexe, le verre correcteur de l'hypermétropie la plus forte, suivant ainsi l'exemple que nous a donné l'anisométrope cité plus haut. Si l'hypermétropie de l'un des yeux est de 4, celle de l'autre 1 D, nous prescrirons les lunettes convexes 4. Le premier œil y verra à distance, l'autre de près. Le cas inverse ne se présentera pas; on ne verra jamais l'œil le moins réfringent servir à la vision rapprochée.
Si les deux yeux sont myopes, avec l'intervalle indiqué, on pourra essayer de donner aux deux le verre correcteur du plus faible d'entre eux. Soit, par exemple, la myopie de l'un = 2 D, celle de l'autre =5D, le premier verra à grande distance, le second à 33 centimètres avec le concave 2. En pareil cas, le malade préférera cependant probablement ne pas se servir de verres du tout pour son travail. Il réservera donc son concave 2 pour la vision au loin.
Il peut cependant arriver que l'on soit obligé de donner des verres diffère ats aux deux yeux de cette catégorie d'anisométropes. Supposons une personne emmétrope à gauche, myope de 4D à droite, et âgée de soixante ans. Elle désire voir nettement à 50 centimètres^ c'est-à-dire donner à ses yeux une réfraction positive de 2 dioptries. Ni l'œil gauche, ni le droit ne peuvent les fournir, le premier, parce qu'il n'a plus que 1 D d'accommodation, le second parce qu'il est de 2 D trop fort et qu'il n'a aucun moyen pour diminuer sa réfraction. Nous nous trouvons donc entre ces deux alternatives seulement, ou de donner un verre convexe (un peu plus de 1 D) à l'œil emmétrope, ou le concave 2 au myope. Nous essayerons successivement l'une et l'autre combinaison, en laissant le choix au malade. Il est impossible de prévoir d'avance auquel des deux verres il donnera la préférence, mais, en tout cas, il ne saurait s'accommoder à la correction simultanée des deux yeux, et ne demandera pas non plus deux verres convexes ou concaves égaux pour les deux. On aurait alors diminué artificiellement l'anisométropie d'un certain degré.
La même nécessité peut se présenter lorsque la différence de réfraction entre les deux yeux est un peu moindre que celle qui est nécessaire pour