II. — CENTRES OPTIQUES PSYCHIQUES
L'animal privé de ses hémisphères et qui en marchant ou en volant évite
I des obstacles, ne doit pas être pour cela considéré comme éprouvant des
i sensations visuelles. Un tel animal est probablement une machine réflexe
1 très compliquée, mais inconsciente, dans laquelle les impressions visuelles
I aboutissant aux couches optiques et aux tubercules quadrijumeaux modifient
j dans un certain sens les mouvements exécutés, tout comme les excitations
i des autres nerfs centripètes. Les nerfs du sens musculaire et du sens de
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l'équilibre par exemple règlent également chez le même animal, et d'une manière purement réflexe, les mouvements exécutés.
A la rigueur on ne peut pas nier la possibilité que chez les vertébrés inférieurs surtout, la couche optique et les tubercules quadrijumeaux ne soient le siège d'une sensation visuelle plus ou moins obtuse; mais chez l'homme tel ne paraît pas être le cas : les lacunes occasionnées dans le champ visuel par des lésions des hémisphères sont quelquefois absolues, c'est-à-dire que l'individu n'éprouve aucune sensation par l'apparition d'un corps lumineux dans le scotome du champ visuel. — Tout nous porte au contraire à rechercher dans l'écorce cérébrale les sièges des sensations les plus diverses, notamment des sensations optiques.
Flourens avait déjà (en 1842) remarqué que chez le pigeon, l'ablation des parties postérieures d'un hémisphère rend l'animal aveugle. Cette observation n'a guère éveillé l'attention des physiologistes; elle est cependant facile à répéter. L'ablation de celte partie cérébrale d'un seul côté rend l'animal aveugle sur l'œil opposé. Seulement, il faut que l'ablation soit un peu large, sinon le trouble visuel se dissipe plus ou moins. En enlevant de petites portions de cette écorce, on remarquera aussi que les différentes portions rétiniennes sont représentées en des endroits corticaux différents.
En 1874", Hilzig annonça brièvement que des ablations pratiquées dans 1 e lobe cérébral postérieur du chien produisent une cécité de l'oeil opposé.
Ferrier (1874 et 1876) alla à la recherche du centre psycho-optique chez le singe. Il trouva dans l'écorce occipitale un endroit (dans le gyrus angularis) dont l'extirpation, d'après lui, produit la cécité de l'œil opposé. L'excitation électrique de cet endroit cortical donna lieu à certains mouvements que l'auteur réussit aussi à provoquer chez le chien par l'excitation d'une partie postérieure de la seconde circonvolution. 11 conclut donc qu'en ce dernier endroit existe aussi le centre psycho-optique du chien.
La figure 142, page 570, représente un cerveau de chien. Le centre psycho-optique de Ferrier s'étend de a en b.
Goltz (1876) avait remarqué que chez le chien, le trouble visuel de l'œil opposé à l'hémisphère mutilé n'a pas les caractères de la cécité absolue, et de plus, que la vision de l'œil du côté opéré n'est pas intacte non plus. D'après lui, on pourrait observer les mêmes troubles visuels après des extirpations corticales pratiquées ailleurs que dans le lobe occipital. Nous aurons l'occasion de revenir sur les assertions de cet auteur, ainsi que sur celles de son élève Loeb (1884), qui résument les idées que Goltz se fait du centre psycho-optique.
Un peu plus tard H. Munk (1877) commença une série de publications sur le centre psycho-optique chez le singe et surtout chez le chien. C'est dans le lobe occipital que Munk localise le centre psycho-optique. L'ablation de cette écorce chez le singe produit une hémianopie du côté opposé, c'est-à-dire un état dans lequel les moitiés des deux rétines situées du côté de l'opération ne fonctionnent plus. Dans une publication ultérieure Munk annonça
que l'extirpation large de l'écorce d'un lobe occipital produit également chez le chien une hémianopie du côté opposé.
Nos développements ultérieurs consistent surtout à confronter les observations et les opinions de Goltz et de Munk, les deux auteurs qui ont le plus expérimenté sur le centre psycho-optique.
Luciani et Tamburini (1879) observèrent chez le chien des troubles visuels après l'ablation de petites portions corticales dans presque toute l'étendue de la deuxième circonvolution (fig. 142, de b en c).
On remarquera que le centre psycho-optique de Munk correspond assez bien à la partie postérieure de ce même centre tel que le décrit Ferrier et tel que le délimitent Luciani et Tamburini.
Dalton enfin (1881) place chez le chien ce même centre dans le gyrus angularis (fig. 142, en d).
Il y a de cela quelques années, on en était réduit, pour élucider la question du centre psycho-optique chez l'homme, à conclure des résultats obtenus par l'extirpation de l'écorce chez les animaux. Ce procédé était I certes légitime dans une certaine mesure; mais une grande difficulté ressortait de ce fait que directement nous ne savons absolument rien d'une altération des sensations survenue chez un animal à la suite d'une opération; nous ne pouvons que conclure à une telle altération en observant qu'après avoir été mutilé, l'animal se comporte d'une manière inusitée à l'égard de certains excitants extérieurs. Ce moyen peut être suffisant pour constater l'absence totale d'une sensation déterminée; mais lorsque, comme dans la plupart des cas que nous aurons à envisager, nous provoquons seulement une diminution ou une perversion des sensations optiques, la nature du trouble visuel est assez difficile à préciser; il devient dès lors hasardé de transporter sur le terrain de la physiologie humaine un point qui est encore en discussion dans le domaine de la physiologie expérimentale. Mais grâce à la lumière que cette dernière avait jetée sur les fonctions cérébrales, des questions précises relatives au centre psycho-optique chez l'homme ont pu être posées, questions auxquelles la clinique aidée de l'anatomie pathologique n'a pas tardé à répondre. Nous disposons aujourd'hui d'un certain nombre d'observations pathologiques démontrant que chez l'homme les lésions bornées au lobe occipital, soit à l'écorce seule, soit à la masse blanche de ce lobe, produisent ou bien de l'hémianopie typique, ou bien des scotomes symétriques dans les deux champs visuels. Voyez ces observations plus loin, à l'article Hémianopie homonyme. — D'un autre côté, dans l'immense majorité des cas de troubles visuels occasionnés par des lésions plus étendues d'un hémisphère, il y avait une lésion, soit de l'écorce occipitale, soit des masses blanches qui se rendent à cette écorce. On consultera avec fruit à ce sujet la liste complète des cas de ce genre, rassemblés par Exner {Die Localisationen in der Gehirnrinde, Wien, 1882). Ces observations sont tellement nombreuses que les quelques cas de troubles visuels par cause cérébrale dans lesquels on n'a consigné aucune lésion des parties
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que nous avons en vue, ne peuvent guère entrer en ligne de compte, et laissent subsister le doute légitime qu'on n'ait pas remarqué certaines lésions des hémisphères.
L'observation de Huguenin (Correspondenzbl. f. schweizer Aerzte, 1878, n'' 22), confirmée par Nothnagel (Top. Diagnosî. der Gehirnkrankh.y 1879, p. 389-414), d'une atrophie de l'écorce d'un lobe occipital chez un homme aveugle depuis longtemps sur l'œil opposé, parle dans le même sens, bien qu'elle n'ajoute guère quelque chose à la démonstration qui précède.
La localisation du centre psycho-optique dans l'écorce du lobe occipital de l'homme nous semble donc aujourd'hui un fait bien établi. Il est démontré de plus que chaque lobe occipital est l'aboutissant de fibres provenant des deux rétines. De larges destructions d'un lobe occipital produisent précisément la même hémianopie que la destruction de la bandelette optique du même côté. Toutes les fibres optiques d'une bandelette se rendent donc dans le lobe occipital du même côté. Nous verrons de plus que chaque lobe occipital contribue à innerver les deux foveœ centrales, les centres physiologiques des deux rétines. Le fait que des scotomes sensiblement symétriques dans les deux champs visuels sont si fréquemment le résultat d'une attaque apoplectique (voyez l'article Hémianopie homonyme) démontre de plus que vers leur terminaison corticale, ou au moins dans les hémisphères, deux fibres provenant de points correspondants des deux rétines se sont sensiblement rapprochées.
L'étendue exacte du centre psycho-optique de l'homme reste cependant indéterminée pour le moment. On ne sait pas non plus de quelle manière plus précise les terminaisons des diverses fibres optiques se juxtaposent dans l'écorce occipitale. Nous reviendrons sur ce dernier point après avoir discuté certaines observations faites sur le centre psycho-optique du chien.
La pathologie, guidée par les données expérimentales, ayant donc localisé le centre psycho-optique de l'homme avec un tel degré de certitude, est à son tour à même de rendre à la physiologie le service qu'elle a reçu d'elle : dans certaines questions physiologiques controversées, son appui peut entraîner la décision dans telle ou dans telle direction. Il en est ainsi de la localisation du centre psycho-optique chez le singe. Eu égard à la grande similitude du cerveau humain et du cerveau simien, il faut bien admettre que l'écorce occipitale de ce dernier est le centre en question, conformément à la manière de voir de Munk; c'est-à-dire que la destruction de cette écorce produit une véritable hémianopie du côté opposé, hémianopie qui existait manifestement chez les singes opérés par cet auteur. — Munk explique de la manière suivante le trouble visuel observé par Ferrier après l'extirpation du gijrus angularis. Cette extirpation ne produirait un tel trouble que si elle est un peu profonde et intéresse le faisceau sagittal de substance blanche sous-jacent, faisceau qui conduit des radiations optiques depuis l'écorce occipitale jusqu'à la capsule interne.
Wernicke {Lehrb. d. Gehirnkrankh., 1881, p. 20) a cru pouvoir proposer un schéma d'après lequel se feraient les terminaisons des fibres optiques dans l'écorce occipitale de l'homme. Suivant ce schéma, basé sur les idées de Munk relatives à la sphère visuelle du chien, le faisceau croisé se terminerait au côté interne du lobe occipital, et le faisceau direct dans les parties externes, temporales, de ce lobe. Nous croyons cette tentative prématurée, parce que les idées de Munk, sur lesquelles elle est basée, ne sont rien moins que prouvées, et parce que nous ne disposons pas d'une seule observation faite chez l'homme etqui soit utilisable dans une telle entreprise.
Nous en arrivons au centre psycho-optique du chien, le terrain sur lequel se débattent la plupart des questions plus délicates touchant le centre psychooptique, notamment celle de la nature des troubles visuels observés à la suite d'extirpations corticales, et celle de l'arrangement géométrique des éléments optiques psycho-sensibles. La question est surtout débattue entre Munk et Goltz. Nous avons dit aussi que la publication récente de Loeb doit être considérée comme exprimant le plus clairement les idées de Goltz touchant ces diverses questions. Nous allons donc surtout procéder à la confrontation des expériences et des opinions des deux auteurs.
Commençons par analyser les travaux de Munk. Pour cet auteur, l'écorce du lobe occipital est, chez le chien comme chez les autres animaux, le centre psycho-optique, la « sphère optique ». L'extirpation complète de l'écorce de tout le lobe cérél)ral postérieur (fig. 142), y compris celle de la face interne dans toute la profondeur de la grande fente cérébrale — opération qu'il faut exécuter en plusieurs temps pour ne pas voir mourir l'animal — , produit une véritable hémianopie, c'est-à-dire une insensibilité de chaque rétine dans la partie située du côté opéré. Seulement la portion rétinienne insensible est beaucoup plus large dans i'œil opposé à l'extirpation, et de plus elle y comprend l'endroit de la vision la plus distincte. Il ne reste sur ce dernier œil qu'une petite portion temporale de la rétine qui fonctionne encore, de même que la rétine du côté opéré n'est insensible que dans une petite portion temporale. Un petit segment temporal de la rétine est donc innervé par le lobe occipital du même côté (par le faisceau direct du nerf et de la bandelette optiques), tandis que la plus grande partie interne ou nasale de la rétine, celle qui comprend l'endroit de la vision la plus distincte, est innervée par l'hémisphère du côté opposé (par le faisceau croisé). Le faisceau direct du nerf optique est beaucoup plus faible que le faisceau croisé. Il y a décussation partielle des fibres optiques dans leur parcours depuis l'écorce jusqu'à la rétine, car l'extirpation la plus large de l'écorce d'un hémisphère ne produit jamais la cécité complète de l'un ou l'autre œiL
L'existence de cette hémianopie peut se démontrer chez le chien, si en lui couvrant alternativement les deux yeux, on avance de divers côtés dans le champ visuel un objet éveillant son attention, de la viande par exemple.
Au lobe occipital gauche, par exemple, se rendent donc les fibres sorties d'une petite portion temporale de la rétine gauche, et de plus celles qui sont
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sorties de la plus grande portion nasale de la rétine droite. Ces terminaisons corticales des fibres optiques sont disposées en mosaïque, à peu près comme les terminaisons rétiniennes des fibres, et cela de la manière suivante. L'extirpation corticale bornée au centre du lobe occipital, à l'endroit ponctué dans la figure 142, rend insensible dans l'œil du côté opposé l'endroit de la vision la plus distincte. Une extirpation partielle d'un centre psychooptique contre la grande fente cérébrale rend insensible la portion interne de la rétine opposée, celle qui est située en dedans de l'endroit rétinien le plus sensible. Une extirpation partielle de a portion externe du centre
FiG. 142. — Topograpliie physiologique de l'écorce cérébrale du chien, d'après H. Miink.
Vision, milieu du centre optique d'après Munck. — De a en b, ccnlre optique d'après Ferrier. — De 6 en c, e même centre d'après Luciani et Tamburini. — d, centre optique de Wallon. — Les mots : œil, oreille, téte, tronc, extr. ant. et post. représentent, d'après Munck, les régions de la sensibilité pour les organes indiqués; d'après d'autres auteurs, ce seraient les centres psycho-moteurs des organes correspondants.— Audition, centre psycho-acoustique d'après Munk.
optique, en dehors de l'endroit ponctué (fig. 142), produit une cécité de la portion temporale de la rétine du même côté. Il y aurait de plus une espèce de transposition, d'entre-croisement des fibres provenant du même œil, transposition en vertu de laquelle les fibres internes sur la rétine seraient externes dans l'écorce cérébrale, ainsi que cela est représenté dans la figure 143, dans laquelle Munk a dessiné cette transposition comme si elle s'opérait dans le chiasma optique, bien qu'elle puisse avoir lieu aussi en
d'autres endroits. — Enfin les libres supérieures dans la rétine seraient,
FiG. 143. — Schéma du parcours des fibres nerveuses optiques depuis la rétine jusque dans l'écorce cérébrale occipitale (d'après H. Munk).
G, œil gauche. — D, œil droit. — Ch, cliiasrna. — A, A et a, a, centre psycho-optique.
d'après Munk, antérieures dans l'écorce, et les éléments rétiniens inférieurs seraient reliés aux parties inférieures (postérieures) du lobe occipital.
NUEL. — AMBLYOPIES ET AMAUROSES.
Une extirpation plus ou moins étendue de l'écorce d'un lobe occipital produit une « cécité corticale » de parties plus ou moins étendues, soit des deux rétines, soit d'une seule; ce seraient de véritables scotomes absolus dans le champ visuel. — Un point cortical n'est relié qu'à un seul point de l'une ou de l'autre rétine, et un point rétinien n'est relié qu'à un seul point de l'un ou l'autre hémisphère.
L'extirpation totale de l'écorce des deux lobes occipitaux rend l'animal tout à fait aveugle. Lorsque la guérison des plaies est complète, l'animal est normal sous tous les autres rapports sensoriels (tact, goût, odorat, etc.) ; les pupilles se resserrent à la lumière, s'agrandissent dans l'obscurité, absolument comme avant l'opération ; c'est l'image typique d'une amaurose cérébrale. Seulement, pendant les premières semaines qui suivent l'opération, l'animal est apathique; il ne se met à marcher que poussé par la faim, la soif, ou contraint par l'homme. Alors il marche lentement, en tâtonnant le terrain de son nez; il se heurte contre les obstacles. Dans la suite, sa démarche devient un peu plus dégagée, parce qu'il apprend à mieux utiliser ses autres sens. Cependant, l'absence des données sensorielles fournies par un organe aussi important que celui de la vue laissera l'animal pour toujours dans un certain degré d'infériorité intellectuelle, que du reste Munk prétend retrouver aussi chez le chien auquel on a énucléé les deux yeux.
D'après Munk, ce qui précède n'épuiserait pas ce qu'il y a à dire sur les troubles visuels observés chez le chien privé de certaines portions de l'écorce occipitale. Chaque fois qu'on extirpe le centre (pointillé dans la figure U2) de la sphère cortico-optique, il y a d'abord cécité corticale permanente pour l'endroit de la vision la plus distincte de la rétine opposée, et de plus, il y aurait « cécité de l'âme » pour cet œil. La dernière cécité serait susceptible de disparaître par l'exercice de l'œil.
Voici en quoi consiste cette « cécité de l'âme ». Le chien auquel on a extirpé à 2-3 millimètres de profondeur l'écorce aux sommets des deux lobes occipitaux (dans la partie ponctuée de la figure 142), se comporte de la manière suivante lorsqu'après quelques jours la blessure est fermée. Il se meut librement, ne se heurte à rien, évite et surmonte des obstacles compliqués. Mais, s'il voit manifestement, il ne s'émeut plus à la vue d'êtres ou d'objets qui avaient cet effet sur lui avant l'opération. Il reste indifférent en présence de son maître ou de ses camarades avec lesquels il ne faisait que jouer. Quand il a faim ou soif, il se met à marcher d'une manière persistante , mais ne cherche plus aux endroits où d'ordinaire il trouvait son manger ; si l'on met sur son chemin le vase habituel avec le boire ou le manger, il passe souvent à côté sans avoir l'air de le remarquer. Il ne remarque le manger devant soi que s'il le sent. L'aspect du feu ou du fouet dont il avait peur dans le temps ne l'émeut nullement. Avec un regard vague, hébété, il regarde les objets environnants, sans avoir l'air de les reconnaître, bien qu'il les envisage d'un air étonné et de tous les côtés, etc.
Peu à peu le chien reconnaît les objets à la vue, d'abord le manger et le
boire, son gardien, d'autres chiens, etc. En même temps sa curiosité et l'espèce d'agitation qui l'animait se calment. Enfin, trois à quatre semaines après l'opération, la vision est en apparence restituée tout à fait.
Un chien ayant subi la même opération d'un seul côté se comporte de même si on lui ferme l'œil du côté opéré; au contraire, si on lui laisse les deux yeux ouverts, rien dans sa manière d'être ne dénote un trouble visuel. Dans ce cas encore la restitution apparente sur l'œil du côté opposé à l'opération se produit, si en couvrant l'autre, on force l'animal à se servir seulement de l'œil amblyopique pendant quelque temps. On pourrait cependant toujours constater que le scotome primitif dans le champ visuel, c'est-àdire la cécité corticale, continue à persister.
Munk explique de la manière suivante le trouble particulier de la vue et sa restitution apparente. Le chien voit encore après l'opération, seulement il ne reconnaît plus à la vue les objets. Il est dans le cas d'un nouveau-né, c'est-à-dire qu'il doit apprendre à reconnaître les objets à la vue. Cette éducation répétée serait achevée après trois ou quatre semaines. Avec la portion corticale en question, on aurait enlevé non seulement les éléments psycho-sensibles correspondant à l'endroit rétinien le plus apte à la vision, mais encore les impressions visuelles plus ou moins durables qui font que le chien reconnaît un objet qu'il revoit, qu'il se souvient de ceci et de cela. Munk se figure que les impressions visuelles persistantes, ou les représentations optiques {Gesichtsvorstelhmgen) sont déposées d'abord au centre de l'endroit extirpé, puis, à mesure qu'elles deviennent plus nombreuses, autour de ce point, dans l'aire d'un cercle s'agrandissant toujours. Peut-être même que ce dépôt se ferait dans des éléments anatomiques autres que les éléments cortico-sensibles, mais situés dans le voisinage immédiat de ces derniers. — En temps ordinaire, toute l'écorce optique ne serait pas utilisée pour emmagasiner ces impressions visuelles; aussi après l'extirpation de l'écorce en question, avec son stoc d'impressions, les parties environnantes pourraient entrer en fonction. Seulement, comme l'animal n'y a pas encore déposé des impressions anciennes, il faut qu'à l'aide de ces parties corticales, laissées jusqu'ici en quelque sorte en friche, il apprenne à voir de nouveau. Cette absence des représentations optiques acquises est appelée par Munk « cécité de l'àme ». L'enlèvement de la portion centrale de la sphère optique produirait donc d'une part la cécité de l'âme, qui peut disparaître, et d'autre part une cécité corticale pour l'endroit de la vision la plus distincte, qui, elle, serait définitive. Et pour que rien ne manquât à la démonstration, l'auteur prétend avoir observé qu'un enlèvement partiel de l'écorce au point indiqué peut enlever la mémoire optique de certains objets, et les laisser persister pour d'autres (! !), par exemple pour le fouet.
Après enlèvement de toute l'écorce d'un lobe occipital, il y aurait cécité de l'âme pour l'œil opposé à l'opération ; il y aurait de plus hémianopie, c'est-à-dire cécité corticale pour la plus grande partie nasale de la rétine de l'œil opposé à l'opération, ainsi que pour une petite portion temporale
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de la rétine du côté opéré. En couvrant ce dernier œil, le trouble visuel est plus fort qu'après l'enlèvement de la seule portion centrale, puisque maintenant il ne reste plus au chien qu'une petite portion rétinienne temporale pour refaire son éducation visuelle. — L'endroit rétinien de la vision la plus distincte, celui qui sert à la fixation binoculaire, serait donc chez le chien innervé par le seul hémisphère du côté opposé, contrairement à ce qui existe chez l'homme.
Certes, un physiologiste habitué à penser sainement écartera par la question préalable un tel mélange, nous dirions incestueux, de notions psychologiques et physiologiques, qui aboutit à créer cette notion de la « cécité de l'âme )), et qui nous emporte à cent coudées au delà du terrain des sciences naturelles, le seul qu'il nous soit permis de fouler sans risquer de trop trébucher. Mais enfin la <ï cécité de l'âme » est aujourd'hui un objet discuté, et elle a même fait irruption sur le terraia de la pathologie (voy. plus loin : Amauroses par cause cérébrale) ; nous ne pouvions donc pas la passer sous silence.
Nous croyons avoir le premier (Ann. d'ocuL, 1878) interprété à un point de vue plus physiologique la « cécité de l'âme », c'est-à-dire les troubles visuels offerts par un chien auquel on a enlevé le centre de la sphère visuelle. En supposant que chez le chien la vision avec les différentes parties de la rétine se fasse à peu près comme chez l'homme, il suffit d'un scotome à l'endroit de la vision la plus distincte — scotome qui paraît exister réellement dans le cas supposé — pour expliquer tous les troubles visuels présentés par le chien. A l'article Amblyopie alcoolique, nous verrons qu'un homme affecté de scotome central, à l'endroit de la vision la plus distincte, voit encore, s'oriente parfaitement au milieu des objets environnants, même dans une rue très fréquentée ; mais il ne reconnaît plus personne à la vue, et surtout ne remarque plus l'expression de la figure de son interlocuteur. Un tel individu a le regard vague, hébété, que Munk relève comme caractéristique de sa « cécité de l'âme ». — Nous concevons aussi qu'à force d'exercice, le chien puisse arriver à s'orienter un peu mieux à l'aide des sensations visuelles défectueuses que continue à lui procurer la partie périphérique de la rétine restée sensible.
Nous sommes toujours d'avis que c'est là encore la seule interprétation qu'on peut donner aux faits. Aussi, sans nous arrêter à relever bon nombre d'invraisemblances inhérentes à la notion de la « cécité de l'âme », nous passerons aux travaux de Goltz, qui ont également le chien pour objet. Dans ce qui suit, nous nous tiendrons surtout au grand travail de Loeb, fait sous les auspices de Goltz. Cet auteur dispose du reste d'une expérience considérable dans ces sortes de questions ; nous pouvons considérer comme parfaitement établis les points au sujet desquels il est d'accord avec Munk, et cela d'autant plus que de tout temps il s'est posé en adversaire de Munk pour ce qui regarde la question des localisations cérébrales en général et celle des sensations visuelles en particulier.
Ce qui nous semble le plus clairement ressortir des publications de Goltz et de Loeb, c'est que le lobe occipital est réellement le centre psycho-optique ; que chaque lobe occipital est relié aux deux rétines^ de manière que des extirpations de Vécorce d'un lobe produisent des troubles visuels hémianopiques ; chaque lobe occipital est relié à la portion temporale de la rétine de son côté et à la portion nasale de la rétine du côté opposé.
Ce ne sont pas là précisément les conclusions de Goltz (qui n'admet pas de localisation dans l'écorce cérébrale), mais elles nous semblent légitimes d'après ses expériences mêmes.
La localisation plus détaillée des éléments optiques corticaux, d'après le schéma de la figure 143, donné par Munk, semble ne pas pouvoir être maintenue. Chaque fois que Goltz a obtenu des troubles visuels après une extirpation corticale unilatérale, ils étaient de nature hémianopique. Chaque point cortical semblerait donc être relié aux deux rétines. Pour ce qui regarde spécialement le point rétinien servant à la fixation, au centre physiologique de la rétine, il semble être relié aux deux hémisphères, de sorte qu'il n'est jamais absolument insensible à la suite d'une extirpation dans un hémisphère cérébral. Enfin, le trouble visuel serait constitué ordinairement par une simple hémiamblyopie, et non pas par une véritable hémianopie.
Pour ce qui est de la localisation du centre psycho-optique dans l'écorce du lobe occipital, Loeb et Goltz prétendent bien qu'il n'y a en réalité pas de localisation dans l'écorce, qu'on peut enlever les centres optiques des divers auteurs sans provoquer de troubles visuels, et que des extirpations en dehors des limites du lobe occipital, notamment dans le gijrus angularis (le centre optique de Walton), produisent de tels troubles. Mais ils sont forcés d'avouer, d'une part, que de loin la plupart des opérations pratiquées sur le lobe occipital sont suivies de troubles visuels, et d'autre part, que de tels troubles ne se produisent avec une certaine intensité que si l'extirpation corticale empiète plus ou moins sur le lobe occipital; de ce nombre sont les extirpations dans les régions occipito-temporale et occipito-pariétale.
Nous ajouterons, de notre côté, qu'une demi-douzaine d'extirpations que nous avons pratiquées, chaque fois sur un seul lobe occipital, ont été toutes suivies de troubles visuels, la plupart certainement de nature hémianopique; mais toujours la vision était beaucoup plus diminuée sur l'œil opposé à l'opération. De plus, les extirpations assez nombreuses que nous avons j pratiquées dans l'écorce dite (f motrice », chez le chien, au pourtour du ! sulcus cruciatus, n'ont jamais été suivies de troubles visuels appréciables. I Les quelques extirpations dans le lobe occipital qui, chez Goltz et Loeb, n'étaient pas suivies de troubles visuels appréciables, ne nous semblent pas inconciliables avec la localisation d'un centre psycho- optique dans l'écorce du lobe occipital, car une petite lacune dans le champ visuel peut très bien ne pas être sensible pour un observateur, surtout si cette lacune n'est que relative, si la vision est simplement diminuée, ce qui, d'après Goltz, serait la règle.
NUEL. — AMBLYOPIES ET AMAUROSES.
Les troubles visuels qui résultent d'extirpations corticales pratiquées ailleurs que dans le lobe occipital ne prouveraient qu'une chose, c'est que le centre optique s'étendrait plus loin que Munk ne l'a admis. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que les centres corticaux ne sont nullement délimités anatomiquement, et que leur emplacement et leur étendue semblent même varier sensiblement d'individu à individu, et surtout d'une race à l'autre.
Nous avons déjà dit que, d'après Loeb-Goltz, du moment qu'un trouble visuel résulte d'une extirpation corticale, il est dénature hémianopique. Nos propres observations sont trop peu nombreuses pour nous permettre de décider ce point délicat. Quelquefois nous n'avons pas observé de trouble visuel sur l'œil du côté opéré, bien qu'il y en eût de très manifestes de l'autre côté; mais, comme le fait remarquer Loeb, un faible trouble peut très bien passer inaperçu. Nous croyons donc que, jusqu'à plus ample informé, ce point devra rester en suspens. On remarquera que la solution de cette question en déciderait une seconde, celle de savoir si, conformément à la manière de voir de Munk, les éléments cortico-sensibles correspondant à une réline sont disposés à part dans l'écorce; ou bien si les fibres que les deux yeux envoient dans le même hémisphère s'entremêlent daas leur terminaison corticale, peut-être de telle sorte que les deux fibres issues de deux points rétiniens correspondants se terminent dans le même point cortical.
D'après Loeb-Goltz, le trouble visuel ne consisterait jamais en une insensibilité absolue des parties rétiniennes, mais en une hémiamblyopie d'autant plus intense qu'on aurait soumis le même lobe occipital à des opérations plus nombreuses; de plus, les troubles peu intenses seraient de nature passagère. — Je me suis convaincu également qu'ordinairement il ne s'agit que d'une amblyopie plus ou moins intense. Mais Loeb est forcé, d'avouer que lorsque le trouble est très intense, les objets apparaissant dans la partie défectueuse du champ visuel ne sont pas du tout remarqués. Que se produirait-il de plus s'il y avait hémianopie véritable?
Pour ce qui est de la restitution de la partie insensible, niée par Munk, admise par Loeb-Goltz, il semble certes très souvent qu'elle soit complète. Mais il nous est toujours resté un doute à cet égard. Elle peut très bien n'être qu'apparente, l'animal apprenant peu à peu à masquer la lacune, surtout si elle est incomplète.
Quant à la raison de ce fait que le trouble visuel consiste tantôt en une amblyopie, tantôt en une insensibilité absolue de la rétine, nous croyons devoir la rechercher dans la difficulté qu'il y a d'extirper toute l'écorce occipitale. Il y a dans le lobe occipital de profondes incisions, dont on n'atteint le fond qu'en enlevant à peu près tout le lobe. Il se peut même que la grande lacune du champ visuel renferme ordinairement de petits îlots au niveau desquels la vision persiste plus ou moins.
Quant à la « cécité de l'âme », après ce qui a été dit plus haut, il nous semble inutile d'insister davantage sur les raisons pour lesquelles elle est
rejetée par Goltz. Cet auteur prétend que la manière extraordinaire dont se comportent ces animaux s'explique aisément en partie par l'amblyopie, et en partie par les troubles généraux de rintelligence ou de l'innervation cérébrale totale.
GoKz insiste surtout sur un phénomène offert par ses chiens. Lorsqu'ils sont hémianopiques, ils ne se retournent presque jamais du côté de la lacune du champ visuel. Supposons un chien qui n'a que l'œil gauche, et qui ne voit plus qu'à droite, contre le nez, à la suite d'une extirpation dans le lobe occipital droit. On meut rapidement au-devant de lui, et de dehors en dedans, un morceau de viande; ce dernier est aperçu dès qu'il arrive dans la moitié interne du champ visuel; si la viande dépasse la limite interne du champ, l'animal tourne la tête et tout le corps de ce côté, et cherche la proie. Si au contraire on fait passer rapidement la viande de droite à gauche, dans la partie aveuglée dn champ visuel, Tanimal cesse de s'en occuper dès qu'elle a disparu; il n'essaye de tourner de ce côté ni la tête, ni le corps, pour essayer d'atteindre la viande.
Suivant Goltz, la raison pour laquelle ces animaux se tournent de préférence du côté opposé à l'amblyopie ne serait pas l'amblyopie, mais un déficit dans l'innervation motrice générale pour toute la moitié du corps opposée à l'opération. L'explication ne nous semble pas satisfaisante.
Enfin, d'après Goltz, l'amblyopie par suite d'extirpations corticales ne serait pas due à la suppression d'éléments corticaux, mais à l'excitation de certaines parties restantes. Ce serait une influence d'arrêt. — Nous avouons ne pas saisir une idée précise à cet égard dans les développements de Goltz. Le fait que le trouble visuel est transitoire ne prouve rien, d'après ce que nous avons dit. Du reste, assez souvent il s'agit d'une insensibilité absolue, et on ne se figure guère une influence d'arrêt pathologique qui continuerait à agir indéfiniment.
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