AMPLITUDES D'ACCOMMODATION ET DE CONVERGENCE
considérable pour voir l'objet nettement. Or l'œil couvert ne fait pas seulement le même effort d'accommodation, mais il l'accompagne d'un effort égal de convergence, et se porte en dedans comme si l'objet était rapproché d'une quantité correspondante à l'augmentation de l'accommodation.
Inversement, si nous faisons relâcher l'accommodation du premier œil en partie ou en totalité au moyen d'un verre convexe, Tœil couvert divergera par rapport à la position de l'objet.
Les relations des deux fonctions, de l'accommodation et de la convergence, sont tellement intimes, qu'elles ont fait admettre à quelques savants un centre d'innervation commun. Ceci n'est cependant pas admissible, comme nous le verrons. Mais il n'en est pas moins de la plus haute importance pour la pratique d'étudier les rapports qui existent entre les deux fonctions.
La première question qui se pose est celle-ci : l'amplitude d'accommodation et l'amplitude de convergence sont-elles égales, ou l'une est-elle plus grande que l'autre?
En d'autres termes, on peut se demander si le punctum remotum de l'accommodation coïncide avec celui de la convergence, et si le punctum proximum des deux fonctions est également le même.
Prenons comme exemple une personne dont les deux yeux soient emmétropes. Le punctum remotum de F accommodation se trouve là où son accommodation est nulle, c'est-à-dire à l'infini. Le punctum remotum de la convergence, par contre, est situé généralement au delà de l'infini, en arrière de la tête. Ainsi, dans le cas très fréquent où les lignes visuelles peuvent diverger sous un angle de 2 degrés, nous avons (pour une ligne
de base de 64"'™) un minimum de convergence négatif de = 1,09 am.
De ce côté, la convergence dépasse donc l'accommodation, parce qu'il n'y a pas d'accommodation négative, mais bien une convergence négative.
Voyons maintenant l'autre extrémité des deux amplitudes.
Lorsque nous avons parlé du punctum proximum de l'accommodation, il a toujours été question d'un seul œil. C'est en couvrant un œil et en faisant fixer à l'autre un objet de plus en plus rapproché que nous avons trouvé ce punctum proximum.
Découvrons subitement l'autre œil. Nous verrons que, pour voir l'objet [de fixation, il est obligé de faire un léger mouvement en dehors, comme s'il avait été atteint de strabisme convergent, pendant que l'autre fixait le punctum proximum. En même temps, la personne examinée reculera un peu jla tête pour voir l'objet nettement. L'œil couvert n'était donc pas dirigé sur l'objet de fixation. En effet, si nous le couvrons de telle sorte qu'il ne puisse pas voir l'objet, mais que nous puissions contrôler la direction de cet œil, nous observons que, pendant que l'un des yeux est adapté à son punctum proximum, l'autre louche en dedans. Les lignes de regard, au lieu
de se croiser au punctum proximum de l'accommodation, se croisent donc en deçà de ce point.
Ce fait, qui a été découvert par Donders, est de la plus haute importance. Il montre que la convergence et l'accommodation sont tellement liées l'une à l'autre que l'individu arrive à augmenter l'effet de son accommodation en faisant un etfort de convergence exagéré, et en renonçant à la vision binoculaire. En effet, au moment où nous découvrons l'œil pendant la fixation du punctum proximum absolu ou monoculaire, l'objet situé en ce point est vu double. Nous verrons plus tard que le grand physiologiste est arrivé à expliquer ainsi toute une catégorie de cas de strabisme convergent, et, qui plus est, à en indiquer le remède rationnel et efficace.
Généralement le punctum proximum de la convergence est même plus rapproché chez l'emmétrope que le punctum proximum absolu de l'accommodation. On peut s'en convaincre facilement à l'aide d'un petit objet lumineux (voy. plus loin notre ophthalmodynamomètre). Il est vu simple et binoculairement longtemps après avoir cessé d'être vu distinctement.
La convergence est donc presque toujours sensiblement plus puissante que l'accommodation, et son amplitude dépasse celle de l'accommodation aux deux extrémités, au moins pour les yeux emmétropes normaux.
Nous pouvons nous demander maintenant si, sur toute l'étendue qui leur est commune, l'accommodation et la convergence sont toujours égales, si le nombre des dioptries d'accommodation mises en jeu est toujours égal au nombre d'angles métriques de convergence.
Pour un emmétrope, ceci est évidemment indispensable. Pour voir nettement un objet situé à la distance D, il est obligé de faire un effort d'accom-
modation -• Si, en même temps, il faisait un effort de convergence plus
grand, de sorte que les lignes de regard se croisassent en deçà de l'objet, il percevrait de ce dernier deux images homonymes, comme cela se produit en réalité pour le punctum proximum absolu, et il ne pourrait pas mettre d'accord l'accommodation et la convergence. Il serait obligé, dans notre exemple, pour éviter la diplopie, de renoncer à l'accommodation. Pour voir le point simple, il doit diriger sur lui ses deux lignes de regard; mais à cette convergence correspondrait un degré d'accommodation moindre, et l'objet ne serait pas vu nettement. Les rayons lumineux se croiseraient en arrière de la réline, l'accommodalion n'étant pas suffisante.
Quelque chose d'analogue se produirait si la convergence restait au-dessous de l'accommodation, si les lignes visuelles se croisaient en un point situé au delà de celui auquel est adaptée l'accommodation. Ou bien l'objet serait vu simple, mais indistinctement (les rayons lumineux étant réunis en avant de la rétine); ou bien il serait vu nettement, mais double (diplopie croisée).
A l'état normal (chez l'emmétrope), il n'en est jamais ainsi, sauf aux deux limites de l'amplitude d'accommodation et de convergence. Le punctum
AMPLITUDE D'ACCOMMODATION BINOCULAIRE.
proximum de l'accommodation est plus éloigné que celui de la convergence, comme nous venons de le constater. Il y a vision nette, mais diplopie homonyme, ou vision binoculaire simple, mais indistincte.
L'inverse a lieu à l'autre limite des deux fonctions. Bien qu'à l'aide de prismes on puisse forcer les yeux à la divergence, l'objet n'ayant pas quitté sa place (l'infini) n'exige pas, pour être vu nettement, un changement analogue dans l'accommodation. La convergence devient négative, dans ce cas, sans exiger un effort négatif d'accommodation que l'œil ne serait pas en état de fournir. En eff'et, le prisme change la direction du faisceau de rayons lumineux qui provient du point fixé; mais il ne change pas la direction réciproque des rayons entre eux. S'ils ont été parallèles avant d'entrer dans le prisme, ils sont parallèles après leur sortie ; seulement ils paraissent provenir d'un autre point, leur direction à tous ayant été changée. Il faudrait ajouter à chaque prisme autant de dioptries convexes qu'il représente d'angles métriques. Alors l'accommodation ne pouvant pas tomber au-dessous de zéro, on aurait de nouveau, comme pour le punctum proximum de convergence, vision simple, mais indistincte, parce que la convergence dépasse l'accommodation à chacune de ses extrémités.
En dedans de ces limites, nous pouvons présumer que, pour l'emmétrope, la valeur de l'accommodation est égale à la valeur de la convergence; sans cela la vision binoculaire ne serait pas possible.
Amplitude d'accommodation binoculaire.
Il importe de connaître exactement l'étendue sur laquelle l'accommodation marche de pair avec la convergence. C'est l'espace dont l'individu dispose pour son travail binoculaire ; on l'appelle amplitude d'accommodation binoculaire.
Ici encore, nous distinguons un punctum proximum et un punctum remotum. Pour trouver le punctum proximum binoculaire, il s'agit de déterminer le point le plus rapproché qui puisse être vu nettement et binoculairement. Donders donne à sa distance le signe P2.
Ensuite, on cherche le point le plus éloigné qui puisse être vu nettement et binoculairement, le punctum remotum binoculaire. Il se trouve à la distance R2.
L'accommodation mise en jeu pour fixer le punctum proximum binoculaire sera donc — ou p^ dioptries; celle pour voir le punctum remotum binoculaire ^= r^ dioptries, et Y amplitude d'accommodation binoculaire est
encore la différence entre ces deux valeurs.
Elle peut être exprimée par une lentille, à la distance focale de laquelle on
donne le signe A2, tandis que sa force réfringente sera ~ ou a.2 dioptries.
iU LâNDOLT. — RÉFRACTION ET ACCOMMODATION.
La formule de l'amplitude d'accommodation binoculaire est donc, suivant Donders (1) :
1 J. j As" R».
ou, suivant nous,
<l2 = JO2 — ra.
Le punctum remotum binoculaire de l'emmétrope à Tétat normal est situé à l'infini. En fixant un point situé à l'infini (R2=oo)j l'emmétrope relâche entièrement son accommodation (r* — 0). En même temps, il donne à ses yeux une direction parallèle; il n'y a donc pas de convergence (V^ = 0). .
Le punctum proximum binoculaire, par contre, est beaucoup moins constant. Ainsi nous savons qu'avec l'âge, l'amplitude d'accommodation diminue. Le punctum proximum de l'accommodation s'éloigne de l'œil.
Le pouvoir de convergence ne subit pas une régression parallèle. La force des muscles qui président à la convergence ne diminue pas comme l'élasticité du cristallin. Tandis que P de l'accommodation augmente et que p diminue, P et p de la convergence restent plus constants. Dans l'amétropie, Je punctum remotum et le punctum proximum binoculaires doivent être infiniment plus variables encore, parce que le punctum remotum de la réfraction est déplacé sans que la convergence soit notablement altérée.
Enfin, les cas pathologiques ne sont pas rares où une affection localisée dans le domaine de la 3* paire a diminué la force accommodatrice en affaiblissant le muscle ciliaire, tandis que les droits internes ont moins souffert.
D'autres fois, au contraire, on rencontre une convergence insuffisante pour la distance à laquelle le travail oblige l'individu à maintenir sa convergence. Les plaintes si fréquentes de fatigue pendant le travail visuel, d'asthénopie, sont, la plupart du temps, dues à l'insuffisance de l'une ou de l'autre de ces fonctions, des deux ensemble, ou encore, comme nous verrons, à un défaut de coordination des deux.
Le punctum proximum binoculaire de l'emmétrope normal est un peu plus éloigné que le punctum proximum absolu. Il s'éloigne encore avec l'âge.
Chez l'hypermétrope, il se trouve, toutes choses égales d'ailleurs, plus loin des yeux que chez l'emmétrope, tandis qu'il est plus rapproché chez le myope. Dans les degrés élevés de cette dernière anomalie de réfraction, il peut se présenter le cas que le punctum proximum binoculaire coïncide avec le remotum de l'accommodation, et le plus extrême encore, où il n'y a plus de vision binoculaire, parce que le punctum proximum de convergence se trouve audelà du punctum remotum d'accommodation. Mais ce sont là déjà des cas pathologiques.
(i) D#»^ers, Anomalies, p. 110 de l'édit. angl., p. 98 de l'édit. allem.
Amplitude d'accommodation relative de l'emmétrope.
Lorsqu'on détermine le point le plus éloigné et le plus rapproché de la vision binoculaire, la première question qui se pose est la suivante : «Sommesnous sûrs que, pour chaque point du domaine de l'amplitude d'accommodation binoculaire, ces deux fonctions sont toujours et invariablement égales ?»
Dans le temps, oncroyait(Porterfield (1) et Jean Millier) qu'il existait entre elles une corrélation absolue, et que ce n'était qu'au delà des limites de l'accommodation qu'elles étaient indépendantes dans une certaine mesure.
Mais il est facile de prouver qne ce rapport n'est pas absolu. Un jeune emmétrope distingue encore nettement le même point éloigné malgré des lunettes concaves. Cependant ces verres exigent, pour ne pas rendre la vue indistincte, un effort d'accommodation plus ou moins considérable, tandis que la direction des lignes visuelles reste la même, le point n'ayant pas changé de place.
Nous pouvons également surmonter des verres concaves, ou supporter des verres convexes faibles pour la lecture à la même distance à laquelle nous lisons sans verres, c'est-à-dire que nous pouvons varier notre état d'accommodation indépendamment de la convergence de nos yeux.
Le fait que nous pouvons voir nettement et binoculairement un objet situé à une distance invariable, malgré des verres qui nécessitent un changement d'accommodation, est une preuve certaine que la relation entre cette dernière et la convergence n'est pas absolue; et le fait, tout aussi facile à constater, que ces verres ne peuvent cependant pas dépasser certains degrés, prouve que l'indépendance des deux fonctions n'existe qu'en dedans de cer-
! taines limites (2).
Donders a ajouté à cette preuve encore une autre non moins concluante :
j l'expérience ci-dessus prouve que, la convergence étant la même, l'accommodation peut varier. Il a prouvé que, inversement, l'accommodation restant
! la même, on peut faire varier la convergence.
Il a utilisé, dans ce but, des verres prismatiques de la manière suivante : si l'on fait fixer le même point en tenant devant l'un des yeux (ou devant les
i deux) un prisme, le sommet dirigé vers la tempe, on diminue la convergence,
' comme nous l'avons déjà vu dans la détermination du punctum remotum de celle-ci. En dirigeant le sommet du prisme vers le nez, on augmente, au contraire, la convergence nécessaire pour la vision du même point. Dans les
(1) Porterfield, A Treatise on the Eye, vol. I, p. 410, Edinburgh, 1759, et Jean Muller Vergleichende Physiologie des Gesichtssinnes, p. 216, 1826.
(2) Volkmann, ATeMe Beltraege zur Physiologie des Gesichtssinnes, 1836, p. 148. Donders, in Hollàndische Beitrage zu den anat. und physiolog. Wissenschaften, par Van Deen, Donders und Moleschott, 1846, vol. I, p. 379.
deux cas l'accommodation ne varie pas, l'objet n'ayant pas quitté sa place, et les rayons qui en émanent n'ayant pas subi de changement de direction entre eux.
Ici encore il existe, pour la convergence aussi bien que pour la divergence, des limites au delà desquelles l'accommodation ne reste plus stationnaire.
A l'aide des deux méthodes, Donders a constaté que, pour tous les points du domaine de la vision binoculaire, l'accommodation et la convergence sont, jusqu'à un certain degré, indépendantes l'une de l'autre.
Ainsi, pour voir binoculai rement un point situé sur la ligne médiane à
466,6'""' ou — de chaque œil, il faut une convergence de 6 angles métriques,
et, de plus, pour l'emmétrope, un effort d'accommodation de 6 dioptries. Mais, tout en maintenant cette convergence de 6 angles métriques, un emmétrope, examiné par Donders, voyait encore nettement le point à travers des verres concaves, jusqu'à 2,5 dioptries, et avec des verres convexes de 3 dioptries. Il pouvait donc augmenter son accommodation de 2,5 dioptries au delà de la valeur de la convergence. C'est comme si, le point de convergence n'ayant pas varié, il avait pu rapprocher le point d'accommodation.
Dans notre exemple, le point de convergence étant à 166™"", celui d'accommodation pouvait être rapproché jusqu'à ^^^=1: 11 7""™.
D'autre part, le même emmétrope pouvait relâcher son accommodation de 3 dioptries, ou porter le point auquel l'accommodation adoptait son système dioptrique au delà de celui vers lequel les droits internes faisaient converger ses yeux. Le point de convergence étant à 106"""', le point d'accommodation
peut être porté jusqu'à —=33,3""".
Il existe ainsi, pour chaque degré de convergence, un maximum et un minimum d'accommodation, un punctum proximum et un punctum remotum relatifs.
Donders a donné le nom ^'amplitude d'accommodation relative à toute la variation d'accommodation dont les yeux sont susceptibles pour un degré donné de convergence.
Ici encore cette amplitude est égale à la différence de force réfringente que présente l'œil à son maximum et à son minimum d'accommodation, c'est-à-dire quand il est adapté à son punctum proximum et à son punctum remotum relatifs.
Si nous donnons à l'amplitude d'accommodation relative le signe ai, pour la distinguer des amplitudes a et «2, en désignant le minimum par le signe n, nous avons pour cette quantité la formule :
ai =/)7— n.
Ou, si l'on préfère se servir des distances focales (ce qui est moins commode, mais ne pouvait pas se faire autrement lorsque Donders a écrit son ouvrage, le système des dioptries n'étant pas encore introduit en ophthal-
mologie), on appellera Pi la distance du punctum proximum relatif, Ri la distance du punctum remotum relatif, et Ai la distance focale de la lentille qui équivaut à la différence de réfraction que présente Tceil pendant l'accommodation au punctum proximum et celle au punctum remotum, c'està-dire V amplitude d'accommodation relative,
La formule prend alors la forme que Donders lui a donnée primitivement (1) :
1 1 1 aT ~ p7 ~ rT-
Nous connaissons donc maintenant trois espèces d'amplitude d'accommodation :
1° L'amplitude d'accommodation absolue (ou monoculaire) :
Elle correspond au changement de réfraction qu'un œil peut subir seul, et le maximum en est obtenu généralement grâce à un excès de convergence ;
"i" L'amplitude d'accommodation binoculaire :
I A2 ~ P2 Ri ■ ■