LES MINISTRES
Diaprés le cërëmonial de la plupart des cours , Fambassadeur, aprèsFaudience solennelle, fait notifier, par un secrétaire d'ambassade , sa légitimation aux ministres du pays et aux ministres étrangers ; il en reçoit la première visite qu'il leur rend aussitôt. Les ministres étrangers du second et du troisième rang , lui envoient demander Theure à laquelle il les recevra. L'ambassadeur l'indique , etleur rend à son tour une visite sans aucun cérémonial ; s'il veut en observer , c'est une marque de distinction particulière. De simples visites amicales peuvent avoir lieu avant comme après l'audience. Il faut remarquer que dans quelques cours ce sont les ministrès du pays qui prétendent recevoir la première visite de cérémonie de l'ambassadeur. A Gonstantinople , les ministres étrangers ont tous une audience du grand-visir avant d'être reçus par le sultan; et dans les cours chrétiennes, l'ambassadeur ottoman est accompagné à sa réception par une garde d'honneur, usage réciproquement suivi à Constantinople.
Après leur réception, les ministies du second
ordre, et les autres Envoyés se font rëdproque* me^t visite n'observant pas d'étiquette , et communëment par cartes; mais ils exigent souvent que ceux du troisième rang leur fassent visite les premiers , après leur avoir donne par écrit connaissance de leur légitimation. Les ministres du second ordre ne trouvent nullement contraire à leur dignité de demander aux ambassadeurs de fixer l'heure à laquelle ils recevront la première visite de cérémonie. Dans tous les cas , tant que l'échange des visites n'a point été réglé d'une manière quelconque , les ministres étrangers ne se reconnaissent pas dans leur caractère diplomatique.
Dans les visites, chaque ambassadeur accorde la droite à celui qui vient le voir , sans avoir ^rd à la préséance entre les cours ; aucun ambassadeur n'accorde cette distinction aux ministres des autres rangs , même des cours auxquelles les siennes accordent cette préséance. Ces visites entre les autres Envoyés sont moins cérémonieuses, et tout ministre accorde le pas à celui qui vient le voir.
Il y a un grand nombre d'exemples de disputes de cérémonial, non - seulement entre les ministres étrangers , mais aussi entre eux et les dignitaires de la cour où ils résident. Les ambassadeurs ne veulent céder la préséance qu'aux princes du sang, et prétendent l'obtenir sur tous leg autres
grandfi-officiers de l«t cour et de FEtat^ même sur les cardinaux, bien qu'un bref papal de 1750 ait décide en faveur de ces derniers.
Les ministres des autres rangs font valoir, dans leurs prétentions , non-seulepient leur caractère d'agent diplomatique , mais aussi les rapports de dignité de leurs souverains , particulièrement à regard du prince près duquel Us résident , surtout les ministres impériaux et royaux, accrédités auprès des grands-ducs, ducs ou princes sou« verains, ou auprès des républiques.
Sans doute il est affligeant de voir que daipA une carrière où Ton ne devrait avoir à s'occuper que des grands intérêts des princes et des peuples, les frivoles difficultés de l'étiquette viennent souvent se mêler aux affaires les plus importantes , et que plusieurs fois on s'est brouillé , armé et battu pour les vains honneurs du pas ; mais il est des circonstances où il est bien difficile d'éviter la collision, et elles sont d'autant plus embarras* santés , que si des querelles naissent , on blftme ceux auxquels on les attribue ; tandis que ceux qui laissent prendre le pas sur eux déplaisent excessivement.
Voici deux exemples remarquables à ce sujet.
En 1661, à l'occasion de l'entrée de l'ambassadeur de Suède , le baron de Vatteville , ambassadeur d'Espagne à Londres , entreprit de dispu-
ter le pas à rambassadeiir de France. Pr^umant , ayec fondement^ que celui-ci^le serait pas disposé à céder honteusement lé tertain , il se fit escorter de beaucoup de domestiques et de gens du peuple armés ^ dont le nombre s'ëlerait à deux mille. Le comte d'Estrades n'était pas aussi bien accompagné. Dans la rencontre qui eut lieu entre les carrosses des deux ambassadeurs , les Espagnols attaquèrent les premiers celui de l'ambassadeur de France^ et après un combat qui dura quelques momens , les Espagnols coupèrent les jarrets de ses chevaux^ lui tuèrent deux cocliers , et prirent ensuite le pas qu'on n'était plus en état de leur disputer.
Un courrier en apporta la nouvelle à onze heures du soir y au comte de Brienne fils , lequel en alla faire part au roi qui soupait chez la reine-mèt*e j avec la reine régnante et monsieur. Après avoir prié le roi de ne point paraître étonné , pairce qu'il y avait là nombre de spectateurs , il lui dit que les gens du baron de Yateville avait coupé les traits des chevaux du carrosse de son amba^dem* , tué deux cochers , et coupé les jarrets des chevaux j que le carrosse de Yateville avait pris le pis sur celui de son ambassadeur , et que le fils de d'Estrdcles avait été blessé. Le roi se leva aussitôt de table avec tant de vivacité , qu'il pensa la renverser , et tenant Brienne par le bras , le
mena dans la chambre de la reine, sa mère, pour entendre la lecture de la dépêche de d'Estrades. La reine-mère le suivit : « Qo?y a^-il donc , lui dit-elle ? C'est , répondit le roi , que l'on veut nous brouiller le roi d'Espagne et moi » . La reine le pria d'acheyer son souper. « J'ai soupe , madame j dit-il , en haussant la yoix , j'aurai raison de cette affaire , ou je déclarerai la guerre au roi d'Espagne , et je l'obligerai de céder à mes ambassadeurs la préséance dans toutes les cours de l'Europe. » — Ah ! mon fik j reprit la reine , ne rompez pas une paix qui m'a coûté tant de larmes, et songez que le roi d!Espagne est mon frère. — Laissez-moi , je tous prie, madame , dit le roi , je yeux entendre la lecture de la lettre de d'Estrades ; allez yous remettre à table et qu'on me garde seulement du fruit » . La reine-mère s'étant retirée^ le roi écouta la lecture de la dépêche , et donna ensuite ses ordres au comte de Brienne, lesquels consistaient à commander au comte de Fuensaldagne , ambassadeur d^Espagne , de sortir incessamm^it du royaume , et d'écrire au marquis de la Fuente , qui yenait pour lui succéder , de ne pas mettre le pied en France. Le roi rappela , en même temps, les commissaires qui étaient sur les frontières d'Espagne pour régler les limites , ainsi que son ambassadeur à Madrid , Tarcheyêque d'Embrun ,
demandant au roi d^spagne, une réparation proportionnée à l'affront ; et en particulier , que le baron de Yateyille fut puni personnellement | et que le roi d'Espagne ordonnât à ses ambassadeurs de céder partout le pas aux siens dans les cours étrangères , enjoignant à son ambassadeur, de lui notifier , en cas de refus , une déclaration de guerre.
Louis XIV manda , d'un autre côté , au comte d'Estrades qu'il eût à solliciter auprès de la cour de Londres , une punition éclatante des individus du peuple de Londres qui avait insulté son ambassadeur j et que le roi d'Angleterre expuls&t le baron de Yateville de sa cour.
Le roi d'Espagne se montra très affecté de la voie de fait commise par sop ambassadeur ; cependant il fut indécis s'il accorderait la satisfaction demandée. L'affaire débattue dans son conseil , les sentimens furent partagés. Plusieurs souteuaienf que le roi de France n'avait aucune réparation à prétendre , et que Yateville n'avait fait que son devoir* Le roi d'Espagne , voulant éviter une rupture décida la question , en disant : « N'irritons pas le roi très chrétien , c'est un prince jeune et belliqueux qu'il faut ménager. H agit selon son âge et son tempérament* Agissons en père aussi bien qu'en roi. » Sur cela , après avoir rappelé le baron de Yateville y et avoir fait
écrire à ses ministres dans toutes les cours j il fit partir pour Paris , le marquis de la Fuente^ en quar litë d'ambassadeur extraordinaire , lequel , dans une audience publique qu'il eut j le 24 de mars i66a, en présence des princes du sang ^ et de plusieurs ducs et pairs , et des ministres des diffërens princes de TEurope , dësavouant , aU nom de son maître, Fentreprise du baron de Yateville, déclara , dans les formes les plus respectueuses t « que le roi d'Espagne , son maître , était fort fèché de ^ce qui s'était passé à Londres l'année précédente j au sujet de la compétence du rang ; qu'en censéquenôe , il avait destitué le baron de Yateville de son emploi d'ambassadeur , qu'il lui avait ordonné de sortir de Londres, et de se rendre en Espagne ; qu'en outre , il avait défendu à tous ses ambassadeurs, dans toutes les cours, de concourir avec les ambassadeurs de sa majesté très chrétienne. »
Le roi, satisfait de ce discours, répondit en ces termes : a Je suis bien aise d'avoir entendu la déclaration que vous m'avez faite de la part du roi votre maître , d'autant qu'elle m'obligera de bien vivre avec lui* »
Après ce peu de mots, l'ambassadeur sMtant retiré, le roi adressa la parole au nonce et à tous les ministres étrangers qui étaient présens , et leur dit : « Vous avez ouï la déclaration que l'ambas-
sadeur d'Espagne m'a faite ; je vous prie de Fëcrire à vos maîti^es, afin qu'ils sachent que le roi catho* liquea donne ordre à tous ses ambassadeursde cëder le rang aux miens en toute occasion» » Le roi fit en-^ suite dresser , par quatre secrétaires d'État , un acte authentique qu'ils signèrent , et dans lequel la déclaration de l'ambassadeur d'Espagne était insérée^ — ChristiernlV^ roi de Danemarck^ s'étantpro^ posé de faire câëbrer les noces de son fils, le prince de Danemarck , il s'éleva uiie difiiculté pour la préséance entre les ambassadeurs de France et d'Espagiîe; le premier était le comte d'Avaux ; le second don Gaspard de Tèves y Guzman, marquis de la Fuente. Les ministres danois ptopo* sèrent divers expédiens au comte d'Â vaux, et entre autres , celui de prendre séance dans la cérémonie au-dessous du roi , qui serait d'un côté , ou de l'ambassadeur de l'empereur , qui serait de l'autre. Le comte d'Avaux demanda qu'on lui donnât cette offre par écrit ; mais comme les ministres danois refusèrent de la faire , de crainte d'être blâmés ; « et moi, dît-il^ en se levant brusquement, je donne à choisir à l'ambassadeur d'Espagne la place qu'il jugera la plus honorable ; et lorsqu'il l'aura choisie, je l'en expulserai, afin de la prendre moi-m^e ; car je vois que vous me tendez des filets qu'il me sera plus facile de rompre que de dénouer. »
« Oseriezs-vDus bien , reprirent les ministres , faire cette violence en présence du roi ? « Pourquoi non j r^liqua d'Avaux , puisque mes prédécesseurs ont défendu le droit de préséance à Rome , dans Féglise , et partout ailleurs, i»
Le marquis de la Fuente , ayant appris que le comte d'Avaux était résolu de le précéder en quelque lieu qu'il fût^ fit courir le bruit qu^il était rappelé par le roi son maître , pour affaires urgentes qui ne lui permettaient pas d'attendre le joui* des noces ; puis il alla prendre congé du roi et du comte d'Avâux lui-même , sans témoigner aucune humeur , et s'embarqua pour l'Espagne .