MUSCLES DE LA LANGUE
Il existe dans la langue des muscles extrinsèques et des muscles intrinsèques. Les premiers qui sont au nombre de trois de chaque côté, le stylo-glosse, l’'hyo-glosse et le génio-glosse, ont déjà été décrits dans le second volume ( p. 51-53), mais comme nous ne les avons considérés que dans leur disposition générale extérieure à la langue, nous serons obligés d’y revenir à propos des seconds, au point de vue de la structure musculaire générale de la langue à laquelle ils concourent en commun.
Muscles intrinsèques de la langue.
On donne ce nom aux faisceaux musculaires qui composent,
presque en entier, la structure intime de la langue. Aristote avait défini la langue une chair molle et spongieuse, et après lui, les
Alexandrins en faisaient une substance charnue spéciale. C'était, du premier coup, avoir vu assez juste. Galien n'avait bien connu de la langue que ses muscles extrinsèques. A la renaissance, Vésale, avec cesens net qu'il a porté partout, avait reconnu dans la langue trois sortes de fibres, droites, transverseset obliques, mais tellement mélées et confondues, que l’œil ne pouvant les suivre; il était impossible de les représenter par des figures. C’était là évidemment un premier travail original d’une signification positive et telle qu’elleaurait dû étregénéralement acceptée. Toutefois, on trouvait aussi dans la composition de la langue tant de substances si différentes, des membranes, de la graisse, des glandes, des gros vaisseaux, etc., dont on ne comprenait pas les usages, que pendant deux siècles, on n'avait su à quelle opinion s’arréter sur la texture de cet organe. Bellint, dans le cours du xvu' siècle, nous révèle à ce sujet les incertitudes de ses contemporains. « Si nous consultons, dit-il, sur la nature de la langue, « les anatomistes les plus exercés et les princes de la science , « pour savoir si la substance de cet organe est glanduleuse ou « musculeuse, ou formée d’un tissu spécial, nous voyons sa tex- « ture reconnue glanduleuse par Galien, glanduleuse et muscu- « leuse par Casserius, musculeuse seulement par Carpi, charnue « par Veslingius, semblable à la substance du cœur par Vésale,
tissue de fibres variées par Fallope, formée d’une sorte de mus- < cles linguaux par Spigel, composée de substances diverses par « Arculanus, ou considérée comme une chair spongieuse spéciale
« par une foule de médecins (1). » De cette énumération de l’anatomiste florentin, il apparaît bien néanmoins que la structure musculaire de la langue était déjà suffisamment constatée, même avec assez de détails, par les observateurs les plus éminens. Mais s’il pouvait rester encore quelques doutes à cet égard, à l’époque où écrivait Bellini, ils venaient tout récemment d’être résolus par le travail de Malpighi sur la langue, où les divers tissus de cet organe se trouvaient distingués dans leurs caractères anatomiques et leurs usages. À propos des muscles, on y trouve ce passage : « Immédiatement après avoir enlevé les membranes et le corps « papillaire, on voit des fibres musculaires droites, prolongemens « des muscles, par lesquels la langue est raccourcie et rétractée. « Le centre de l’organe est évidemment formé de plusieurs es- « pèces de fibres, longitudinales, transversales et obliques qui « s’entrecroisent à courtes distances, et se tissent en commun les « unes avec les autres, de manière à offrir un aspect natté, comme « il apparaît sur les diverses figures que j'en ai données (2). » Cette description précise faite d’après la langue du bœuf, est accompagnée d’une planche destinée à montrer la direction des fibres musculaires. La figure 1° représente cet organe divisé en cinq parties. Les figures 2 à 6 montrent ces cinq plans séparés : 1° sur la deuxième tranche qui répond au tiers antérieur de la
(1) Si de ipsius naturà anatomicæ rei studiosos, et principes consulimus , num glandulosæ substantiæ sit, num musculosam participet, num peculiari constilutione gaudeat, glandulosam habebimus ex Galeno; glandulosam et musculosam à Casserio, musculosam tantümmodo à Carpo; carnosam à Veslingio; cordi similem à Vesalio, variis contextam fibris à Fallopio, lingualibus ex musculis fortassè conflatam à Spigelio, quid ex plurimis confartum substantiis ab Arculano, et propriæ spongiosæ carnis contextum à non paucis, iisque vulgatissimis medicis.
L. Bellini. Gustus organum, etc. Manget, Biblioth. anatom. Genevæ, 1685, t. 11, p. 488.
(2) Immediatè enim subexaratis membranis,et papilloso corpore rectæ observantur fibræ carneæ musculorum propagines, quibus retrahitur, et abbreviatur lingua. Centrum autem linguæ multiplici fibrarum genere constat, longis, transversis et obliquis, quæ identidem invicem per superequitationem intextæ colliguntur, ita ut fiat veluti teges, ut ex variis iconibus apparet.
Exercitatio epistolica de lingua. — Manget, #hid., t. 11, p. 458. ma Lve
langue, on voit les fibres longitudinales disposées à sa surface sous forme d’une couche assez épaisse, et ainsi indiquées par Malpighi : « Fibres charnues plus solides que les autres, qui parcou- « rent la longueur de la langue, l’enveloppent partout à son « contour , et par lesquelles cet organe est rétracté » (f{bræ carnecæ cæteris solidiores per longum ductæ, totum linguæ ambitum investientes, quibus retrahitur lingua). Ce sont bien là, comme nous le verrons plus loin , les fibres des divers muscles longitudinaux intrinsèques , unies à celles du stylo-glosse, qui, sur un plan de section transversal de la langue, se montrent partout à son contour, excepté au milieu de sa face inférieure par où entre la masse des fibres du génio-glosse. Au centre de la figure, les fibres transversales s’entrecroisent avec les fibres verticales comme les tresses d’une natte (ita ut fiat veluti teges) suivant l’expression de l’auteur; 2° la troisième tranche montre des fibres obliques dirigées du dos de la langue vers ses parties latérales, et dont l’objet, comme le dit Malpighi, est d’entrainer, de chaque côté, l'un vers l’autre, le dos et le bord de la langue ( ftbræ carneæ lingucæ dorsum et latera trahentes). Rien de plus évident et de plus facile à voir que ces fibres qui pourtant n’ont été reproduites depuis par aucun anatomiste. Enfin les quatrième et cinquième tranches font voir des fibres marchant obliquement des bords vers le milieu de la face inférieure de la langue, et qui auraient pour objet de faire rétracter cet organe sur lui-même, de ses bords vers le centre de sa base (4. fibræ angulares linguæ intro-trahentes. — 5. fibræ acuminatum dorsum deprimentes). Nous ferons voir que ces fibres ne forment pas, comme les précédentes, un muscle spécial, et ne sont autres que des épanouissemens des génio-glosses.
Ce travail de Malpighi dont nous n’avons extrait ici que les faits principaux sur la structure musculaire de la langue est complété par ses recherches sur la membrane tégumentaire de cet organe, que nous rapporterons plus loin, et par celles qui ont pour objet les papilles, et dont nous avons consigné les résultats dans la névrologie, en traitant de l’organe du goût. Comme il est arrivé de presque tous les mémoires si originaux de ce grand anatomiste, non-seulement celui qui a pour objet la langue, est la base de tout ce que l’on sait encore aujourd’hui sur cet organe, mais, suivant qu'il ressortira des faits, sous certains rapports il est plus avancé, car la science n’en avait pas retenu tout ce qu'il en avait dit. À l'apparition de ce travail quelques anatomistes distingués, tels que Stenon, Bidloo , suivirent les traces de Malpighi et arrivérent à-peu-près aux mêmes résultats. Après eux les recherches sur la langue avaient été négligées, et, à part Morgagni, les anatomistes du xvrrr siècle, Dionis, Heister, Haller, etc., s’en sont tenus sur la texture musculaire de la langue à ce qu’on en savait avant eux. Mais de nos jours, cette étude a été reprise et plusieurs travaux ont été produits sur ce sujet important par MM. Baur, Gerdy, Blandin, Cruveilhier, auxquels nous ajoutons ceux qui nous sont propres.
M. Gerdy (1), dont les recherches sur la texture musculaire, faites sur la langue du bœuf, sont les plus complètes, distingue dans cet organe: 1° une membrane dense est comme cartilagineuse à sa surface adhérente, où elle fournit une insertion solide aux fibres musculaires sous-jacentes. C’est la membrane muqueuse linguale, sur laquelle nous reviendrons; 2° un tissu jaune lingual; 3° un muscle lingual superficiel ; 4° deux linguaux profonds; 5° des linguaux transverses; 6° des linguaux verticaux. A ces recherches sur les muscles intrinsèques, l’auteur ajoute
(1) Thèse inaugurale. Paris, 1823.
quelques observations sur les muscles extrinsèques, les styloglosses, hyo-glosses, génio-glosses et les faisceaux hyo-glossoépiglottiques. A ces élémens de la texture de la langue on s’accorde à joindre des muscles linguaux latéraux et obliques, et avec Baur un noyau central formé par les intrications des fibres des divers muscles profonds, avec interposition de graisse et du tissu jaune lingual. Nous allons successivement décrire ces diverses parties telles qu’on les admet dans l’état actuel de la science, en mélant aux travaux des divers anatomistes les résultats de nos recherches les plus récentes.
° Tissu jaune lingual. M. Gerdy paraît le seul qui ait admis l'existence de ce tissu, au moins chez l’homme, car ce qu'il en dit n’a été reproduit par aucun des anatomistes les plus modernes. Suivant lui il recouvre la base de la langue et tapisse la membrane d’enveloppe dont la texture en ce point est moins dense. Ce tissu qui a beaucoup d’analogie avec celui de la pointe de l’épiglotte, adhère en arrière à cette soupape, et à l’hyoïde, et en avant à un grand nombre de fibres musculaires. Des glandules sont renfermées dans sa substance. L'examen attentif de la langue nous semble confirmer de tout point l’assertion de l’auteur sur l'existence du tissu jaune. Il est bien apparent sur la langue de l’homme, et d’une abondance remarquable dans la langue du bœuf et celle du cheval, à tel point que, après avoir été amolli par la coction, il s’en détache sous la forme d’un magma blanchâtre, de 1 centimètre d'épaisseur, dans lequel se trouvent mélées les fibres du muscle longitudinal supérieur. Ce tissu fibreux élastique semble avoir pour usage de former à la base de l’organe,et sous la membrane tégumentaire, une charpente élastique et solide, disséminée entre ses fibres auxquelles elle sert d'appui dans une plus grande étendue.
2° Muscles lingual superficiel où longitudinal supérieur. Ce muscle décrit par Malpighi est constitué par une bandelette de fibres antéro-postérieures qui recouvrent la face dorsale et les bords de la langue. Elles semblent naître successivement d’arriére en avant du tissu jaune et de la membrane d’enveloppe. Plus épais en avant où suivant l'observation de M. Cruveilhier ses fibres, ramassées sur un plus petit espace, forment une couche rosée, ce muscle est mince et pâle en arrière où ses fibres sont disséminées sur une plus grande surface et mélées avec le tissu jaune. Latéralement et en avant ses fibres se confondent avec celles du stylo-glosse. Nous verrons plus loin comment elles se mélent aussi avec celles du glosso-staphylin, et avec les plus antérieures de l’hyo-glosse. Suivant l'observation très exacte de Malpighi, et qu'il a consignés dans ses figures, les fibres continues des muscles longitudinaux supérieurs, stylo-glosses et longitudinaux inférieurs forment en commun une enveloppe superficielle qui revêt la face dorsale et les bords de la langue. Le muscle longitudinal supérieur paraît avoir pour usage d’incurver la langue en haut et d’en redresser la pie en la portant vers l’isthme du gosier. f
3° Le lingual longitudinal inférieur, lingual profond de M. Gerdy, appelé simplement le Zingual par Douglas, est plus épais et plus fort que le précédent. M. Gerdy le décrit comme un petit faisceau attaché en arrière au tissu jaune lingual, et qui s'étend latéralement à droite et à gauche sous les deux tiers postérieurs de la langue. Mais M. Cruveilhier donne à ce muscle une étendue plus considérable. Dans son opinion , à laquelle
nous adhérons d'après nos propres recherches, le muscle lingual, situé à la face inférieure de la langue, naït en arrière de l'os hyoïde, et il faudrait ajouter aussi, comme M. Gerdy, du tissu jaune profond, etse dirige d’arrière en avant, entre le génioglosse et l’hyo-glosse avec les fibres desquels les siennes s'entrecroisent. Au-delà de l’hyo-glosse, devenu libre et superficiel en avant, entre le génio-glosse et le stylo-glosse, il se termine à la pointe de la langue en unissant ses fibres avec celles du styloglosse. Tel que nous venons de le décrire, le muscle lingual inférieur est considéré comme un rétracteur de la langue dont il incurve la face inférieure en portant sa pointe en bas et en arriére.
4° Pour compléter cette description des fibres musculaires longitudinales ou antéro-postérieures de la langue, j'ajouterai une observation qui me parait avoir quelque importance pour la théorie de la structure de la langue. Les fibres superficielles dont on a fait les muscles longitudinaux, supérieur et inférieur, ne sont pas les seules. Il existe aussi dans l'épaisseur même de la langue, des fibres profondes antéro-postérieures, impossibles à isoler, sans doute, dans le nexus inextricable du noyau central de la langue, mais dont la trace néanmoins est assez visible pour être suivie au milieu des entrecroisemens de direction variée, et qui se distinguent mieux surtout en arrière et en avant, vers la base et le sommet de la langue. Disons pourtant que ces fibres longitudinales cessent d’être apparentes au contact des deux génio-glosses dans le noyau central, à 8 ou 10 millimètres du cartilage médian, où les fibres transversales et obliques, au contraire, sont trés visibles. Au reste la découverte de ces fibres musculaires mitoyennes etantéro-postérieures, dans les deux tiers au moins, si ce n'est véritablement dans toute la largeur et l'épaisseur de la langue, n’est point une nouveauté. Loin d’être récente, elle est au contraire fort ancienne, puisqu'elle appartient à Malpighi, et qu’elle a été entrevue par tous les anatomistes du dernier siècle, et tout récemment par M. Cruveilhier. Quoi qu'il en soit, l’existence de ces fibres étant posée, faut-il admettre un #uscle longitudinal médian de la langue, distinct des deux autres, qui serait le rétracteur direct de l'organe en arrière, de sa pointe vers sa base, et allierait plus ou moins ses mouvemens avec ceux de l’un ou l’autre plan superficiel, pour les incurvations de la langue sur ses faces supérieure ou inférieure ? Ou bien doit-on considérer les trois plans musculaires parallèles comme ne formant qu’un seul muscle lingual longitudinal ou antéro-postérieur intrinsèque, alors rétine dans cette interprétation, le muscle lingual essentiel, ou la tige musculaire principale de la langue? Assurément l’une et l’autre opinions peuvent être admises , car l’une et l’autre soutiennent également l'examen en anatomie et en physiologie, les trois plans musculaires, dans leur configuration et leurs usages, pouvant être, alternativement ou simultanément, considérés tout aussi bien comme distincts ou réunis en un seul. Toutefois la détermination d’une seule tige musculaire antéro-postérieure, noyau commun d’entrecroisement des faisceaux intrinsèques, verticaux, obliques et transverses, et des épanouissemens périphériques des muscles extrinsèques, et par cela même le pivot mobile de tous les appendices musculaires convergens, me semble la plus plausible. Cette manière de voir, qui centralise toutes les forces motrices de la langue, et la montre, malgré sa complexité, comme un seul organe, lequel, avec un même point d’ appui mobile sur lui-même, se porte à volonté dans toutes les directions, est à-la-
fois plus rationnelle, plus simple, plus complète, et par cela même, sans cesser d’être aussi anatomique, apparaît, à mon avis, beaucoup plus physiologique. Ajoutons que cette réunion synthétique des trois muscles longitudinaux des deux côtés de la langue en un seul, n’est après tout que la réhabilitation de l’ancien muscle lingual, considéré par tous les anatomistes depuis Malpighi, et même encore aujourd’hui par beaucoup de savans en Europe, comme un seul muscle pair, dont les trois couches, que nous venons de décrire, ne seraient en réalité que des faisceaux superposés.
5° Les muscles linguaux transverses, signalés par tous les anatomistes depuis Vésale et Malpighi, sont des plus faciles à distinguer isolément dans la langue des divers animaux , et en particulier dans celles de l’homme. Suivant M. Gerdy, ils traversent à angle droit, sous le lingual longitudinal supérieur, la face dorsale de la langue. Ils ne sont pas droits, mais forment, de même que la surface libre de la langue, des arcs surbaissés, à convexité supérieure, et se terminent en s’incurvant sur les bords où ils s’attachent à la membrane d’enveloppe. Ils sont divisés comme tous les muscles latéraux en deux paires, séparées au milieu par le raphé longitudinal de la langue. A cette description, généralement acceptée, ajoutons quelques faits qui nous sont propres. Les linguaux transverses ne sont pas bornés à une couche sous-jacente au lingual longitudinal supérieur. Cette couche où ils sont le mieux isolés, est bien celle où ils apparaissent avec le plus d’évidence, mais en réalité ils occupent tout le reste de l’épaisseur de la langue, où leurs entrecroisemens avec les autres muscles empêchent de les distinguer aussi nettement. Superficiellement ils s’entrecroisent à demiépaisseur avec le lingual longitudinal supérieur, comme sur les bords avec les stylo-glosses; mais dans le reste de leur hauteur ils s'entrecroisent avec tous les autres muscles, obliques et verticaux, dont la direction est différente de la leur. Les muscles transverses servent, dit-on, à rétrécir la langue en travers, et contribuent à l’incurver dans le même sens. Mais dans ce mouvement ils me semblent également propres à remplir deux offices contraires , suivant les espèces de faisceaux qui leur servent plus essentiellement d’auxiliaires. Ainsi, aidés des génio-glosses et des muscles verticaux, les transverses creuseraient la langue en gouttiere, tandis que d'accord avec les muscles obliques et les muscles élévateurs extrinsèques, ils contribueraient à ce mouvement par lequel la langue s'étale en une courbe convexe en travers.
G° Les linguaux verticaux traversent la langue de haut en bas, en croisant perpendiculairement la direction des fibres des linguaux longitudinaux, et s’insèrent à la membrane d’enveloppe de l’une à l’autre face supérieure et inférieure de la langue. En arrière, ils se courbent et deviennent, selon M. Gerdy, de plus en plus obliques vers la base de l'organe. D’après nos observations, ces muscles dont l'évidence est si grande sur tous les animaux, cheval, veau , mouton, et aussi chez l’homme, ne me semblent néanmoins appartenir qu’à la périphérie du génio-glosse, de manière qu'ils ne seraient en quelque sorte que le complément de ce muscle. Ainsi, c’est au-devant du génio-glosse, depuis son extrémité jusqu’à la pointe de la langue, qu’ils sont le plus visibles, au point que sur la langue divisée longitudinalement par une déchirure verticale, ce sont les fibres seules des linguaux verticaux que l’on voit, perpendiculaires à la face dorsale et parallèles entre elles comme les dents d’un peigne. Sur les côtés de
la langue on en saisit bien encore la direction à travers les entrecroisemens des diverses fibres longitudinales, transverses et obliques; mais dès que commence l’épanouissement des fibres rayonnées du génio-glosse, leur fusion avec celles-ci devient apparente. D'abord les fibres des muscles verticaux croisent la direction encore oblique de celles du génio-glosse ; mais à mesure que ces dernières se redressent, les autres deviennent plus rares et enfin se confondent avec les faisceaux du génio-glosse, lorsqu'ils ont acquis la direction perpendiculaire à la surface de la langue. L'usage des muscles verticaux semble devoir être de rétracter de haut en bas ou d’aplatir la langue sur elle-même, et de concourir à creuser sa face dorsale en une gouttière longitudinale.
7° Pour se conformer aux descriptions des auteurs, viennent ensuite les muscles linguaux obliques et latéraux superficiels. Ces couches, admises par M. Cruveilhier , ne le sont pas généralement par les anatomistes chez l’homme, où je ne sache pas que, qui que ce soit, les ait jamais vues assez manifestes. Pour bien les voir, il faut les préparer sur une langue de bœuf, bouillie et un peu macérée dans une eau acidulée. On en a décrit trois espèces. Selon M. Cruveilhier, deux très minces se croisent en sautoir : la plus superficielle marche d'arrière en avant et de haut en bas ; la plus profonde marche aussi obliquement d’arrière en avant, mais de bas en haut. Ces deux couches ne viennent pas jusqu'à la partie antérieure de la langue, et s'arrêtent auprès de sa base. D’après ce que j'ai pu reconnaître qui se rapporterait à cette indication, la première couche consisterait dans un faisceau superficiel et très mince, bien visible sur le veau, qui prolonge de chaque côté les ligamens glosso-épiglottiques , contourne latéralement en ceinture le glosso-staphylin à son point d'immersion dans la langue, et va se perdre et s’entrecroiser en dessous dans l’hyo-glosse et le lingual inférieur. La seconde couche ne me parait autre que le faisceau profond de l’hyoglosse. La troisième, composée de fibres longitudinales, ne serait à ce qu’il me semble, que les épanouissemens du glosso-staphylin et du mylo-glosse de Winslow (t. 11, p. 52), continus avec le stylo-glosse, et dont quelques fibres se prolongent avec celles de ce dernier , jusqu’à la pointe de la langue. De ces faisceaux musculaires, le premier, le seul que je croie distinct, aurait pour usage de rétracter d'ensemble ou de fléchir isolément, de chaque côté, la langue sur ses bords.
8 Il est à remarquer que de toutes ces études faites jusqu'a présent par les anatomistes, aucune ne reproduit les faisceaux obliques profonds, indiqués par Malpighi sur la langue du bœuf. Cependant ces muscles ne sont pas moins évidens que tous les autres, aussi bien dans la langue de l’homme que dans celle des grands animaux. Malpighi en distingue deux espèces; nous en trouvons deux aussi, mais dont l’une n’a pas été signalée par Malpighi, tandis que la troisième nous paraït devoir subir une autre interprétation. Ces deux muscles, que je propose de nommer oblique latéral et oblique médian, sont croisés en sens opposé.
L’oblique latéral forme de chaque côté une portion considérable de la masse des bords de la langue dans les deux tiers externes de sa moitié antérieure. 1l s'étend d’avant en arrière, depuis la pointe de la langue jusqu’à la masse centrale du génioglosse. Pour le bien voir, il suffit, sur une langue préparée par la coction, d'opérer verticalement sur un point quelconque de son
étendue,une déchirure suivant le diamètre transversal, aprèsavoir incisé circulairement le plan de revêtement des fibres longitudinales qui se déchirent mal dans ce plan perpendiculaire à leur direction. Les fibres de l’oblique latéral se présententalorsnettement suivant leur longueur. Dirigées dans le plan vertical, elles forment, à partir de l'angle correspondant au bord de la langue, une série de courbes concentriques à concavité interne et supérieure; de sorte que les externes situées, dans l’angle, étant d’abord très courtes, les internes, les plus longues, et qui arrivent aux deux tiers de la largeur de la moitié de la langue dont elles font partie, en mesurent toute la hauteur. Les fibres du muscle oblique latéral, environnées au contour de la langue par celles des linguaux longitudinaux , les traversent néanmoins par entrecroisement pour se fixer sur la membrane tégumentaire, ou mieux sur son feuillet fibreux formant l’aponévrose linguale. De sorte que, à partir du bord de la langue représentant l’angle mousse de ses deux faces, les fibres obliques latérales unissent la face dorsale de la langue avec son bord et sa face inférieure. C’est donc avec raison que Malpighi, qui a exactement indiqué et figuré ce muscle, le considère comme rétracteur du dos et des bords de la langue ( fbræ dorsum et latera trahentes). D'oùil résulte qu’il doit concourir à amincir et étaler la langue en travers.
Le muscle que j'appelle oblique médian, beaucoup plus faible que le précédent, et non indiqué par Malpighi, est bien prononcé sur la langue des grands animaux , le veau et le cheval, mais je n’ai pu en saisir que des indices très vagues chez l’homme, probablement à cause de sa petitesse, difficile à distinguer au milieu de tant d’autres fibres entrecroisées. Chez le veau il n’occupe que le premier quart de la moitié antérieure de la langue, au-devant de la masse du génio-glosse. Dirigé aussi verticalement il se compose de fibres plates, nées du cartilage médian, qui forment, à partir de la ligne médiane, une série de courbes concentriques à concavité supérieure, inverses à celles de l’oblique latéral, qu’elles croisent en losanges par plans juxta-posés et s’insérant comme ces dernières à l’aponévrose linguale, après avoir traversé le longitudinal supérieur. Ce muscle ne peut avoir d’autre usage que de déprimer en gouttière la portion de la face dorsale de la langue, à laquelle il appartient. Il répondrait parfaitement à l'expression (intro-trahentes), employée par Malpighi pour caractériser le faisceau suivant.
Le troisième muscle est celui situé, selon Malpighi, au quart postérieur de la langue et dont les fibres latérales, étendues des bords de cet organe vers le milieu de sa base, auraient pour effet de les attirer en bas et en dedans ( fbræ intro-trahentes). D’après leur direction, j'avoue que ces fibres ne me semblent autres que les plus externes des génio-glosses.
9° Noyau musculaire central de la langue. C’est l'étude de ce noyau central qui a toujours présenté le plus de difficulté. En faisant bouillir une langue, et en y pratiquant diverses coupes, on y démontre plusieurs ordres de fibres. Ainsi, d’après tous les anatomistes modernes, 1° par une coupe verticale en travers, comme elle est figurée par Malpighi (fig. 2), on distingue des fibres verticales et des fibres transversales qui forment des plans successifs ; 2° par une coupe verticale antéro-postérieure, on reconnait parfaitement l'existence de fibres longitudinales ou antéro-postérieures. Ajoutons aussi que, par des coupes antéro-postérieures, dirigées en travers dans l'épaisseur de la langue et parallèles ou obliques à ses faces, on distingue aussi avec les fibres
longitudinales et transversales , d’autres fibres obliques d'avant en arrière des bords vers le milieu de la langue, et qui sont les prolongemens de ses muscles extrinsèques hyo-glosses , myloglosses et glosso-staphylins, tandis que les génio-glosses fournissent dans toute leur étendue des fibres verticales de prolongemens perpendiculaires à la face dorsale de la langue, et par conséquent obliques sur les bords, par rapport à l'axe, comme l'avait déjà observé Bichat. Que résulte-t-il de ces faits? que le noyau central de la langue est bien véritablement formé par un entrecroisement multiple et comme natté des fibres de toute sorte qui entrent dans la composition de la langue (Foy. pl. 15), tel en un mot que Malpighi l'avait parfaitement compris, sinon exactement représenté dans sa figure où cette disposition est trop exagérée.
Dans l'épaisseur de la langue, entre les fibres, mais surtout entre celles du noyau lingual, se trouve interposée une graisse molle et demi-fluide dont la quantité augmente à mesure que l’on approche de la base de l'organe et desa surface dorsale. Entre les fibres longitudinales superficielles sont encastrées des glandules.
Prolongemens des muscles extrinsèques dans la substance de la langue.
Pour terminer ce qui a rapport à la structure musculaire de la langue, il faut voir la part qu'y prennent les muscles extrinsèques qui viennent se mêler aux faisceaux propres de l'organe pour devenir en commun avec eux intrinsèques dans sa substance.
En thèse générale tous les muscles extrinsèques, d’abord faibles à leur attache extérieure, s'élargissent graduellement en approchant de la langue, et acquièrent une masse encore bien plus considérable en entrant dans sa substance dont ils forment la portion la plus considérable. J’appelle l'attention des anatomistes sur ce fait, dont l'évidence me parait telle qu'il n’a besoin que d’être énoncé pour que chacun en reconnaisse la réalité. Avant toute autre considération tirée de la texture, c’est déjà là une preuve qu'il n'y a point à proprement parler dans la langue de muscles extrinsèques , les portions extérieures elles-mêmes de ceux que l’on appelle de ce nom, n'étant que les attaches mobiles de l'organe en divers sens pour ses mouvemens généraux. L'examen de chacun des muscles dits extrinsèques, vient confirmer cette conclusion.
1° Les génio-glosses, les muscles principaux de l'appareil lingual, nés par un sommet aigu de l’apophyse géni de la mâchoire inférieure, pénètrent dans l'épaisseur de la langue, entre les faisceaux des muscles linguaux inférieurs, accolés l’un à l’autre en un double faisceau divisé par le fibro-cartilage médian. Parvenus dans la substance de la langue, ils s'y épanouissent en divergeant en gerbe , c’est-à-dire chacun de son côté, dans toute la courbe formée par la moitié correspondante de l’organe jusque sur son bord. Leurs fibres, continues dans toute la longueur, traversent sans changer de caractère toute l'épaisseur de la langue, et arrivent directement jusqu’à sa membrane d’enveloppe. Dans leur trajet, ces fibres qui tiennent lieu des linguales verticales , traversent les linguaux longitudinaux , sont traversées par les linguaux transverses et obliques, s’entrecroisent latéralement avec les hyo-glosses, mylo-glosses, et même, comme l'indique Huschke, d'un muscle génio-glosse à l’autre, en avant, sur le plan moyen, de manière à réunir en un seul muscle les deux moitiés de la langue sur la ligne médiane.
2° Les Ayo-glosses, larges mais tres minces à leur attache hyoiïdienne, s’insinuent latéralement dans la langue chacun, de son côté, entre le lingual inférieur et le stylo-glosse avec lesquels ils mêlent quelques fibres. Mais parvenus dans l'épaisseur de la langue, ces muscles, pour s’y distribuer, prennent une ampliation considérable. Étudiés sur la langue de l’homme aussi bien que sur celle du veau, du mouton ou du cheval, on voit avec évidence qu'ils se divisent, par une sorte de renforcement, en deux grands faisceaux, superficiel et profond. 1° Le faisceau super- Jiciel, celui que l’on décrit ordinairement, s’insinue entre le muscle longitudinal supérieur et la couche superficielle des muscles transverses, et s’épanouit à plat en rayonnant. Les fibres postérieures, les plus courtes, sont récurrentes et s’incurvent un peu en arrière, vers la base de la langue; les moyennes continuent la direction centrale de l'hyo-glosse; les antérieures, les plus longues , s’inclinent de plus en plus en avant de manière à se terminer avec celles du côté opposé, sur la ligne médiane, en un sommet aigu , au cinquième antérieur de la langue. Les plus extrêmes se continuent avec les fibres longitudinales du lingual superficiel et du stylo-glosse. 2° Le faisceau profond, non décrit par les anatomistes, et cependant le plus considérable, dissémine ses fibres de haut en bas et d’avant en arrière en une espèce de cône et plonge, fibre à fibre, à travers les muscles obliques, le génio-glosse et le lingual longitudinal médian, pour contribuer à former, en commun avec ces muscles, le noyau central de la langue. Les fibres les plus inférieures de ce faisceau s’entrecroisent avec celles du lingual longitudinal inférieur. Autant qu’on peut juger de la manière dont se comportent les fibres profondes de l’hyo-glosse par celles qui sont superficielles, les centrales se fixent sur le fibro-cartilage médian et les périphériques s’entrecroisent d’un côté à l’autre, de sorte que les deux hyo-glosses contribueraient poür une part considérable à souder les deux moitiés de la langue en un seul organe. Tout cet ensemble de structure des hyo- glosses les représente comme des rétracteurs directs de la masse de la langue, qu'ils élargissent en faisant bomber sa surface dorsale. Par la même raison, chaque hyo-glosse est un puissant rétracteur et abaisseur de la langue de son côté.
30 Les stylo-glosses, dirigés directement en avant sur les bords de la langue, restent plus superficiels , mêlent seulement leurs fibres avec celles des linguaux longitudinaux supérieurs et inférieurs, et sont traversés par celles des linguaux transverses et des génio-glosses. Les glosso-staphylins et les mylo-glosses, dirigés plus obliquement, mêlent une partie de leurs fibres avec celles des stylo-glosses, et letraversent par l’autre partie qui va contribuer, avec l’hyo-glosse, à former des rayonnemens de fibres obliques dans le noyau central.
En résumé, pour se faire une idée précise de l’ensemble de l’appareil musculaire de la langue , il faut se la figurer formée plus essentiellement de deux masses musculaires principales. L'une, constituée par la gerbe épanouie des deux génio-glosses, horizontale et oblique dans la portion pharyngienne de la langue, puis successivement verticale et oblique dans sa portion buccale, sur laquelle elle s'étend perpendiculairement de la base vers la pointe de l’organe. L'autre masse, ou le muscle lingual longitudinal, est verticale en arrière et horizontale dans la bouche; de sorte que le muscle lingual, écarté sous la langue pour laisser entrer le cône des génio-glosses , s’entrecroise avec ces muscles, fibre à fibre, dans l'épaisseur de l’organe.
A cette masse en T, formée par les génio-glosses et le lingual viennent s’adjoindre comme annexes: 1° les stylo-glosses qui longent les bords de la masse commune ou de la langue; 2° les hyo-glosses,les glosso-staphylins,les linguaux verticaux, obliques et transverses, qui traversent, chacun dans une direction différente, la masse des génio-glosses et du lingual, et forment par les entrecroisemens mutuels de leurs fibres avec celles de ces muscles, dans l'épaisseur de la langue, cette intrication en natte, signalée par Malpighi, et que l’on a nommée son noyau central.
Huschke prétend que les muscles de la langue tiennent le milieu entre ceux de la vie animale et ceux de la vie organique; plus rapprochés des premiers à leur origine (les muscles extrinsèques), et des seconds dans la substance de l'organe. D'une part, on ne peut nier qu'il n’y ait quelque fondement à ce rapprochement avec le tissu musculaire splanchnique, dans l’aspect mou et grisâtre des muscles de la langue, dont les fibres, mêlées et fondues les unes avec les autres, sont dépourvues de tendons et se servent mutuellement de point fixe de proche en proche. Mais d’autre part ces muscles se rapportent bien plus essentiellement à ceux du système nerveux cérébro-spinal par tous les autres caractères, leurs stries transversales, la graisse qu’ils contiennent
et surtout leur dépendance si complète de la volonté.
Anatomie microscopique de la structure musculaire de la langue
(pl. 15 bis, et t. 3, pl. 86).
La substance de la langue, si différente de celle de tous les autres organes musculaires soumis à la volonté, méritait bien d’être l’objet d’un examen spécial sous le microscope. Si on étudie l’aspect de ce tissu sur une tranche quelconque d’une langue fraiche, il se présente sous la forme d’une masse molle, élastique, légèrement diaphane, d’un brun fauve, plus ou moins coloré en rouge par le sang que renferme ses vaisseaux , et qui occupe toute l'aire comprise en dedans de la membrane tégumentaire. Cette masse, sur la nature de laquelle on ne peut se méprendre, est bien évidemment de structure musculaire , et cette prévention est justifiée par la disposition du tissu en fibres onduleuses, inégales, peu saillantes, et confondues les unes avec les autres, mais toujours distinctes, et, quelle que soit l’inclinaison de la tranche que l’on observe, dont les unes parcourent le champ par lignes parallèles, tandis que les autres, inclinées en différens sens, ne sont visibles que par points espacés. À la dissection d’une langue fraiche, on parvient bien à saisir, sous certaines inclinaisons, des directions générales de faisceaux musculaires par plans ; mais ces faisceaux, entrecoupés par d’autres, dans toutes les directions, ne fournissent que des aspects trop vagues pour une analyse anatomique. Force est donc pour une détermination précise du nombre,de la direction,de l’étendue et du mode mutuel d’intrication des faisceaux musculaires de la langue, de soumettre préalablement la substance de cet organe à diverses préparations chimiques qui, en détruisant les liens celluleux et vasculaires de ses fibres, en permettent l’isolement. Divers procédés sont en usage à cet égard. Celui qui nous a le mieux réussi , et dont nous avons fait usage pour l'étude des muscles de la langue, telle que nous l’avons détaillée plus haut, consiste à laisser pendant quelques jours une langue macérer et s’'amollir dans très peu d’eau, jusqu’au point où elle commençait à menacer de putréfaction. En cet état la membrane tégumentaire s’enlève d’elle-même d’une seule pièce dans les trois couches dont nous verrons plus loin qu’elle se compose, en
laissant à la surface les deux äutres couches, la membrane papillaire et l’aponévrose linguale que nous verrons aussi revêtir le plan musculaire superficiel. On plonge alors la langue pendant quelques minutes dans de l’eau bouillante aiguisée avec un peu d’acide azotique et d’azotate de potasse; après qu'on l’en a retirée, elle a perdu la moitié au moins de son volume, mais elle se trouve dans les meilleures conditions pour l'étude de sa substance musculaire; ses fibres nettes, bien disctinctes, ayant perdu touteadhérence fibro-celluleuse et vasculaire, peuvent facilement s’isoler par déchirure à tous les plans et sous toutes les inclinaisons, de manière à montrer partout avec évidence, nonseulement la direction et les intrications d'ensemble de leurs faisceaux, mais aussi pour les fibres elles-mêmes, prises une à une, leur longueur, leurs accolemens, leurs fusions et leurs entrecroisemens avec les fibres voisines. C’est dans ce détail que nous allons entrer.
J'ai déjà dit qu'il n’existe dans la structure de la langue qu’une sorte de muscles, les intrinsèques ; c’est-à-dire que les muscles extrinsèques (génio-stylo-hyo-mylo-glosses et glosso-staphylin), ne peuvent être considérés comme tels, à mon avis du moins, que dans leur portion extérieure à la langue; car leurs fibres de prolongemens dans l’épaisseur de cet organe, y revétant dès l'entrée, les caractères anatomiques des fibres propres avec lesquelles elles se mélent et se confondent, y deviennent conséquemment, au même titre, des fibres intrinsèques. Cela étant posé, voyons d’abord en quoi consistent les caractères généraux des fibres musculaires quelconques de la langue, selon qu'il résulte des observations nombreuses que nous en avons faites au microscope chez l’homme, le veau, le mouton, le cheval, à des grossissemens de cinq à trente diamètres.
Les fibres de la langue, comme celles de tous les muscles, sauf leurs épanouissemens rayonnés, sont parallèles dans un même faisceau, de sorte que chacune d'elles a , dans son ensemble, une direction rectiligne. Pourtant aucune fibre de la langue n’est droite ou plutôt directe, comme le sont , en général , celles des muscles de la vie animale, et plus particulièrement de quelquesuns (exemples : muscles sous-hyoïdiens, biceps-brachial, couturier). Dans la fibre linguale la direction rectiligne n'est que la résultante moyenne d’une série continue de petites inflexions alternes dans tous les sens, qui se compensent de l’une à l’autre. Ceci, pour être clair a besoin d’une explication. Soit, par exemple, une toile: les fils qui la compose, tant ceux de la trame que ceux de la chaïne, sont tous droits dans leur ensemble; mais commeils se tissent et se nattent les uns avec les autres, les fils de chaque série ne sont droits que par une succession de petites inflexions demi-circulaires alternes, en sens opposé, autour de ceux de l’autre série. Or c’est ce qui arrive aux fibres de la langue, mais dans une complexité beaucoup plus grande. Cet organe aussi est un assemblage de fibres tissées, non pas seulement à deux directions en longueur et en largeur, et croisées simplement à l'angle droit; dans la langue il existe neuf directions de fibres de chaque côté: d’abord celle des trois diamètres, le vertical (génio-glosse et lingual vertical), le transversal (muscle transverse ), et l’antéro= postérieur (lingual longitudinal), auxquelles s’adjoignent six directions obliques (stylo-hyo-mylo-glosses, glosso-staphylin, muscles obliques latéral et médian ). Ajoutons que toutes ces fibres, déviées forcément deleur direction pour contourner celles dedirections différentes, doivent aussi laisser entreellesun passage pour les nerfs et les vaisseaux. Enfin si, à ce nexus déjà si complexe de chaque côté, on ajoute , sur le plan moyen, la double
intrication qui résulte des entrecroisemens de toutes les fibres d’un côté à l’autre, on comprendra bien à l'avance quelle masse inextricable doivent former ces entrecroisemens si variés dans le noyau central. Ces données générales déduites de l'observation étant établies, rien de plus facile que de comprendre les caractères anatomiques des fibres linguales.
Les fibres de la langue, au premier aspect, ressemblent à des cordelettes cylindriques ; mais en réalité, comme toutes les fibres musculaires, celles surtout de la vie organique, elles sont aplaties et rubanées, c’est-à-dire que leur tranche est ellipsoïde, comme on le voit partout sur le plan de déchirure des fibres qui sont perpendiculaires à la direction de la surface que l’on observe. Leur plus grand diamètre est de 0,50 à 1 et 1,25 millimètre ; leur petit diamètre, moitié moindre, est de 0,25 à 0,75 millimètre. Le premier, en général, est dirigé verticalement, de sorte que les fibres verticales et longitudinales présentent leur surface la plus large sur les côtés, dans le sens du diamètre transverse de la langue, et les fibres transversales d’avant en arriere, dans le sens de son diamètre longitudinal. Le petit diamètre, au contraire, est transversal pour les fibres antéropostérieures et verticales, et antéro-postérieur pour les fibres transverses. Une disposition analogue, mais variable suivant les inclinaisons , s’observe dans les fibres obliques, de manière que, en somme, toutes les fibres de la langue présentent leur plus grand diamètre suivant l'épaisseur ou la hauteur de la langue, et le plus petit suivant sa largeur et sa longueur. A cette disposition générale, ajoutons que toute fibre quelconque de la langue est brisée à courte distance, dans sa continuité, par une succession de petites courbures en divers sens au moyen desquelles elle incline vers les fibresenvironnantes pour y adhérer ou plutôt se fondre et se continuer avec elles par autant de branches communes, en interceptant des fentes ellipsoides pour laisser passer les fibres de direction contraire et les vaisseaux. Soit, par exemple, une fibre verticale : à des longueurs de trois à six fois son grand diamètre, elle s'incline alternativement, soit à droite ou à gauche , en avant ou en arriére, pour s'unir par un prolongement charnu avec les autres fibres verticales qui l'entourent ; toutes, chemin faisant, s'unissent de la même manière avec les fibres longitudinales transverses et obliques qui croisent leur direction, sans pourtant, de part et d’autre, suspendre leur continuité , et ainsi de suite pour tout l'ensemble, en ménageant à tous les plans, dans leurs intervalles , des fentes de passage pour les nerfs et les vaisseaux.
Dans leurs connexions et leurs fusions mutuelles , les fibres musculaires affectent deux formes différentes de liaison. Celles dont les directions sont mutuellement perpendiculaires ou obliques, s’accolent, suivant que nous l'avons dit, par des branches communes d’anastomose ; mais celles dont les inclinaisons se rapprochent, se fondent insensiblement et arrivent à se continuer les unes dans les autres. Les exemples de cette nature s’offrent de toutes parts. 1° Le longitudinal supérieur entrecroisé perpendiculairement, sauf accolement, avec les muscles verticaux et transverses , s’entrecroise aussi d’abord , et peu-à-peu se confond sur les côtés avec le stylo-glosse et le glosso-staphylin dont les fibres sont parallèles aux siennes. Comme ces trois muscles forment, de chaque côté, la surface libre ou l’enveloppe musculaire elle-même, de la masse charnue de la langue, ce sont eux qui montrent avec le plus d’évidence, et pour ainsi dire sans préparation , les fentes ellipsoïdes de passage des vaisseaux et des nerfs de la substance musculaire dans la mem-
brane tégumentaire. Il suffit en effet sur une langue amollie, et dont on a mis à nu la membrane papillaire, de soulever et détacher avec précaution cette membrane et l’aponévrose linguale, pour voir par tiraillement leurs vaisseaux et leurs nerfs, émergeant de la masse musculaire de la langue, au travers de ses fentes longitudinales, obliques de bas en haut et d’arrière en avant, de la profondeur de l'organe vers sa surface. 2° Les fibres du génio-glosse, entrecroisées avec celle des muscles tiansverses et obliques, se fondent en avant avec celles des muscles verticaux. 3° L’hyo-glosse dont les fibres sont rayonnées, offre par cela même des dispositions variées. I1 se confond au contact avec les muscles transverses par ses fibres correspondantes et en avant avec le longitudinal supérieur dont les fibres semblent en naître successivement en profondeur au profil, lorsque leurs directions commencent à se rapprocher. 4° Les muscles obliques latéraux et médians dont la direction contrarie également celle de tous les autres, sont les seuls dont les fibres n’ont avec les leurs que des rapports d’anastomose.
D'après cet aperçu du mode d’agencement des muscles, quant aux connexions des vaisseaux et des nerfs dans la substance de la langue, on comprend que ces derniers marquent successivement leurs trajets par une succession d’anneaux ou de fentes musculaires dans toutes les directions, que les lames celluleuses d'adhérence entre les fibres, transforment en autant de gaines. Et de ces gaines, graduellement décroissantes dans toute l’étendue de leur parcours, depuis leur entrée entre les faisceaux musculaires jusqu’à leur sortie en capillaires par les fentes ellipsoïdes des fibres longitudinales et de l’aponévrose linguale, émergent à la surface de la langue les vaisseaux et les nerfs microscopiques qui vont se ramifier en réseaux dans la membrane papillaire.
En somme, dans cette organisation générale de la langue, nous voyons du même coup les muscles à-la-fois distincts et confondus les uns avec les autres, et les vaisseaux et les nerfs pénétrant librement partout sans gêner les mouvemens des muscles ni être comprimés par eux. D'où il suit que les nombreux faisceaux charnus, si variés de direction, se fondant tous les uns avec lés autres, fibre à fibre, à tous les plans, la langue elle-même, malgré l'extrême diversité de ses mouvemens, en rapport avec les inclinaisons de ses faisceaux , peut être néanmoins considérée, dans son ensemble, comme un seul muscle dont toutes les parties sont solidaires. De sorte que tous les muscles concourant à-la-fois, chacun à sa manière , aux mouvemens généraux de l'organe, chaque muscle spécial aussi , pour son mouvement propre, est aidé d’une manière et dans une proportion différente, par tous les autres, c’est-à-dire par la masse musculaire linguale en son entier.