‹ Traité complet de l'anatomie de l'homme, par les Drs Bourgery et Claude Bernard et le professeur-dessinateur-anatomiste N.H. Jacob, avec le concours de Ludovic Hirschfeld. Tome cinquième (volume 2)Chapitre 55 sur 373 · USAGES DE LA SALIVE · texte numérisé non relu

USAGES DE LA SALIVE

On s'accorde généralement à reconnaître aux fluides salivaires trois sortes d’usages. 1° £u égard aux alimens dans la bouche (a) ; d'aider à leur division mécanique et de les réduire en une pâte molle ; (2) de leur faire subir, par leur action chimique , une premiere altération préparatoire à la digestion stomacale ; (c) de faciliter par leur viscosité le glissement du bol alimentaire au travers de l’isthme du gosier. 2 Par rapport à la cavité buccale ; de lubrifier les parois de la membrane muqueuse pour les maintenir molles, souples et humides, et de faciliter, sous ce rapport, leurs mouvemens et ceux de la langue pour l'articulation de la parole. 3° £n ce qui concerne la digestion , d’être l'agent d’un premier départ chimique dans la cavité de l'estomac. Ce dernier usage dans l’état actuel de la science , exige quelques développemens.

Action de la salive dans la digestion.

Longtemps les physiologistes ont borné la salive à un rôle toutà-fait physique eu égard au mécanisme de la déglutition. Ils puisaient dans l’anatomie comparée des argumens en faveur de leur opinion, danscefaitqueles glandes salivaires se montrent d'autant plus développées chez les animaux, que la mastication devient plus nécessaire ( ex. herbivores) , tandis que chez les animaux qui ne sont en quelque sorte que des avaleurs, et chez lesquels la mastication ne s'exerce pas ( ex. oiseaux, poissons ), on voit les glandes salivaires diminuer ou disparaitre.

Dans ces derniers temps on a considéré le rôle de la salive sous un tout autre point de vue, et on a cherché à établir que ce fluide agit chimiquement comme un dissolvant pour la transformation des matières amylacées dans l’acte de la digestion. Cette théorie chimique parait avoir pris son point de départ dans les expériences de Leuchs. Cet observateur a démontré le

premier que la salive humaine mise en contact avec l’empois d’amidon déterminait sa transformation en sucre de raisin et en dextrine. Cette expérience reproduite par Schwann et Lehmann a donné lieu à diverses interprétations. Ce n’était point la ptyaline à laquelle était dû cet effet, puisque seule elle ne le produit point. D’après Lehmann il aurait eu pour cause une combinaison de protéine avec du soufre et peut-être du phosphore qui existerait dans la salive , et que Simon croit être de la caséine. D'un autre côté, en France, M. Miahle, qui a reconnu vrai le résultat obtenu par Leuchs, a cru donner l'explication du fait en montrant qu'il existait dans la salive humaine un principe diastasique séparable par l'alcool, et analogue à la diastase végétale, d'où le nom de diastase salivaire que cet auteur a donné au principe actif de la salive.

M. Lassaigne expérimenta sur la salive parotidienne du cheval, et remarqua qu’elle n’avait aucune action sur l’empois d’amidon; il conclut que sous ce rapport la salive humaine et celle du cheval ne pouvaient être comparées.

M. Magendie reprit l'expérience de M. Lassaigne dans de meilleures conditions , en ce sens, qu’il se procura de la salive mivte du cheval, c’est-à-dire de la salive recueillie dans la bouche et résultant des sécrétions réunies de toutes les glandes salivaires. Il observa que cette salive mirte agissait sur l’empois d’amidon ( moins énergiquement cependant que celle de l’homme ), tandis que la salive parotidienne isolée n’agissait aucunement.

La question arrivée à ce point, pour concilier les expériences, on en est venu à admettre que les glandes salivaires de toute sorte ne fournissaient pas une salive identique, opinion en faveur de laquelle militent également les différences de composition chimique et de propriétés physiques des diverses sortes de salive. Ainsi on s’accordait à croire que la salive de la parotide, par exemple, légère, limpide et claire comme de l’eau pure, était privée du principe diastasique qui agit sur l’amidon ; tandis que la salive des glandes sous-maxillaire et sublinguale visqueuse , épaisse et filante, aurait été le véritable menstrue chimique pourvu de diastase.

Mais voici que M. C. Bernard , dans un mémoire à l’Académie des sciences , vient appeler de cette décision par une nouvelle série de recherches qui tendraient, à son avis, à n’accorder qu'un rôle purement physique aux différentes espèces de salives dans la digestion. Voyons les résultats du travail de ce jeune et habile physiologiste d’après une note qu'il m’a communiquée.

« J'ai voulu, dit-il, vérifier par l’expérience si la distinction «entre les liquides des diverses glandes salivaires était bien réel- « lement fondée. Pour cela je me suis procuré isolément sur des « chiens et sur des chevaux des salives parotidienne , sous-maxil- « laire et sublinguale ; puis essayant sur l’empois d’amidon l’ac- «tion de chacun de ces fluides salivaires séparément, je me suis « assuré qu'elle était nulle. En réunissant ces trois salives pour « en faire une mixte, résultat du mélange de toutes, je n’obtins « pas davantage de transformation sur l’empois d’amidon. Je me « trouvai dès-lors amené à cette conclusion que la salive, re- « cueillie dans la bouche, possède la propriété de transformer « l’amidon , tandis qu’elle en est dépourvue si on la recueille au « sortir des glandes, en isolant leurs conduits par la vivisection.

«En poursuivant mes recherches sur la cause de ce phéno- « mène, j'arrivai à reconnaître que le principe diastasique en « question n’était rien autre chose que le mucus de la bouche « qui, au contact de l’air, subissait un commencement de dé-

«composition par lequel il devenait apte à jouer le rôle de fer- «ment. C'est ce principe très soluble qui, entraîné par la salive, « lui donnerait dans la bouche la propriété fermentescible ou « diastasique qu’elle ne possède pas dans les conduits salivaires.

« D'un autre côté je n’ai pas tardé à m'apercevoir que la plu- « part des muqueuses, qui ont le contact de l’air, possèdent un « mucus doué des mêmes propriétés (ex. : mucus nasal, mucus « vaginal, muqueuse de tout le reste du tube intestinal ). Beaucoup « d’autres liquides de l’économie, normaux ou anormaux , ceux « des kystes de l’ovaire, le sérum du sang, etc., possèdent aussi « le même principe diastasique, et transforment très bien l’empois « d’amidon en sucre ou en dextrine, pourvu que les liquides ne « soient pas rendus acides. Dès-lors, à mon avis , on doit rejeter « la dénomination de diastase salivaire , d’abord parce que ce «mot indique , comme étant propre aux glandes salivaires, une «propriété qui leur est étrangère et appartient à la mu- « queuse buccale ; en outre, parce que cette propriété diasta- « sique est commune à presque tous les fluides de l’économie qui «ne sont pas acides. En conséquence, je pense que cette pro- « priété diastasique de la salive n’est qu'un accident de sa com- « position, qui résulte de ce que ce fluide s'écoule à la surface « d’une muqueuse.

« Si au lieu de se limiter dans un petit tube en verre où l’on a « mis de la salive en contact avec de l'empois, on se reporte « dans le tube gastro-intestinal, on reste convaincu que la salive «ne peut pas avoir dans la digestion le rôle chimique qu’on a « voulu lui attribuer dans ces derniers temps. En effet, la sa- « live, en tombant dans l'estomac et en se mélangeant avec le suc « gastrique acide , perd subitement les propriétés d’agir sur l’a- « midon. Enfin , la quantité de salive qui est si constamment en « rapport avec la durée de la mastication, avec l’état de séche- « resse où d'humidité de l’aliment, etc., me semble démontrer « bien évidemment le rôle essentiellement physique de cette sé- «crétion pour la facilité de l’ingestion des alimens jusque dans « l'estomac. Je le répète, le rôle du fluide salivaire se termine « forcément à son entrée dans la cavité stomacale, parce que « l'acidité de suc gastrique rend toute action chimique de la sa- « live impossible en ce lieu. »

Le mémoire, dont cette note est extraite, offre assurément beaucoup d'intérêt par les faits précis qu’il renferme. Mais s’ensuit-il qu’il faille admettre de tout point les conclusions de l’auteur? Je ne le pense pas. Supposez que les résultats de ces expériences soient constans et irrécusables, il est curieux sans doute de voir dénier aux liquides sécrétés par les trois grosses glandes salivaires la transformation de l’amidon en sucre de raisin et en dextrine; mais rien ne démontre que le principe dissolvant auquel est dû ce phénomène, ne se trouve dans quelqu’un des liquides divers des myriades de glandules dont nous avons vu que la cavité buccale est tapissée. Pourtant, oublions encore cette objection, allons plus loin, et puisque aussi bien cette action paraît produite également par d’autres liquides étrangers aux glandes salivaires , admettons provisoirement, avec l’auteur, qu'elle ait sa cause dans la muqueuse buccale. Certes ce serait là un fait de chimie organique très important, puisqu'il tendrait à généraliser dans les muqueuses , celles surtout du tube digestif, une influence catalytique déjà démontrée par Eberle sur quelques points de son parcours, confirmée depuis avec des résultats encore plus variés, par d’autres expériences de M. C. Bernard , et dont nous saurons apprécier toute l'importance en traitant de la digestion. Toutefois en supposant, ce qui n’est pas dé-

montré, que cette action chimique sur l’amidon soit produite uniquement par la muqueuse buccale, il nes’ensuit pas quetoutes les salives, quelles que soient les glandes qui les fournissent , n’exercent dans la digestion qu’une action purement physique, ce qui tendrait à les réduire à un seul liquide identique, chimiquement inactif, c’est-à-dire presque à de l’eau pure. Une pareille conclusion ne me semble pas pouvoir être admise. L’amidon n’est pas la substance alibile unique, et par conséquent n’est pas la seule sur laquelle il y ait lieu à ce qu’une action chimique soit produite dans la cavité buccale. Il existe bien d’autres substances alimentaires sur lesquelles il y a toute raison de supposer que les diverses sortes de salives exercent des effets encore inconnus. Loin donc de croire que les conclusions auxquelles a été entraîné M. C. Bernard, soient le dernier résultat possible de la physiologie expérimentale, je ne serais pas surpris qu’en multipliant et variant ses expériences, comme il sait le faire, cet ingénieux physiologiste ne fût lui-même amené à des conséquences opposées.

Tousles faits militent en faveur de cette opinion. Les liquides salivaires provenant des diverses glandes ont des propriétés physiques et une composition chimique et organoleptique un peu différentes ; c’est un fait hors de doute. Pourquoi alors ne tenir compte que d’une partie de leurs propriétés en assimilant uniquement leur action à celle de l’eau pure, leur excipient, comme celui de tous les fluides de l’économie. Dans un liquide animal où se montrent au microscope des élémens organiques en certain nombre, et où la chimie démontre un principe animal particulier, sous quelque nom qu'on le désigne , ptyaline, caséine, diastase ou autre, et même sulfocyanogène, etc., il est bien difficile de réduire à néant leur influence chimique, pour si suspecte ou hypothétique, d’ailleurs, que puisse être la signification qu’on leur aurait donnée. Mais, en outre, à ne tenir compte que des agens chimiques minéraux bien connus et faciles à démontrer, la salive assurément est alcaline par plusieurs bases, la soude, la potasse, la chaux; et renferme à divers états de combinaison, avec ces bases, divers agens puissans, le chlore, le soufre, le phosphore et divers acides organiques. Toutes les analyses sont d'accord à cet égard. Or, en ne tenant compte que de l’alcalinité de la salive, le fait le plus apparent, depuis qu'elle a été prouvée, tous les chimico-physiologistes se sont accordés à lui faire jouer un rôle dans la digestion, soit d'après l’opinion la plus ancienne , comme un premier dissolvant de l’aliment dans la bouche, soit comme un agent de saturation du suc acide de l'estomac (Donné ); et ajoutons-y même, soit comme servant à ces deux effets l’un après l’autre. Cette double action même nous parait encore la plus probable, puisque ce ne serait que le premier exemple à l'extrémité supérieure du canal alimentaire de cette succession de saturations mutuelles et alternatives entre les bases et les acides, ou de ces départs chimiques, qui paraissent le moyen commun de transformation des substances alibiles et excrémentitielles dans toute la série des voies digestives.

Pour conclure disons que la nature et le degré d’action des diverses sortes de salive dans la digestion , comme presque toutes les questions physiologiques sont couvertes encore de beaucoup d’obscurités. Or, là où la physiologie s’embarrasse, j'ai coutume d’avoir recours à l'anatomie qui , sielle ne précise rien sur les faits de détails, ne trompe jamais du moins sur le fait principal de l'importance relative des organes. À ce point de vue donc , en ce qui concerne l'appareil salivaire, et en particulier

les trois grosses glandes, je ne puis croire que des organes dans lesquels intervient le système nerveux pour une si grande part, qui reçoivent, en si grande nombre, des nerfs de toute sorte, ne sécrètenten quelque sorte que de l’eau simple. Je ne puis prendre pour tel un liquide qui paraît si essentiel à la digestion, dont les altérations semblent liées si étroitement à l’état du système nerveux dans les passions violentes, l’épilepsie, l'hypocondrie ; qui , avec peu de modifications dans l'apparence de la glande, se trouve remplacé par un venin affreux chez le serpent , et presque tout-à-coup chez l’homme, et les mammifères , se transforme en un virus non moins redoutable dans l’hydrophobie. À mon avis la physiologie et la pathologie sont loin encore d’avoir dit leur dernier mot sur les liquides salivaires.

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