Traité complet de l'anatomie de l'homme, par les Drs Bourgery et Claude Bernard et le professeur-dessinateur-anatomiste N.H. Jacob, avec le concours de Ludovic Hirschfeld. Tome troisième
Après tant de recherches dont le système nerveux a été l’objet dans ces trente dernières années, en anatomie, physiologie, zoologie, chimie, etc., en un mot, dans toutesles directions de la science, qu'est-ce aujourd'hui que le système nerveux? À quel résultat en est-on arrivé? Que sait-on de positif en anatomie et en physiologie, et quel est, sur les divers points, le degré de certitude de l'accord entre ces deux sciences? Enfin, de ces travaux sur le
système nerveux, si nombreux et poursuivis avec tant de persévérance par les hommes les plus distingués de
T. III. I
l’Europe, ressort-il dans les détails, et surtout dans l’ensemble, quelque haut enseignement pour la science, quelque grande application sociale en rapport avec l'importance d'un pareil sujet ?
Ces questions que le philosophe , l'économiste politique, le législateur, le moraliste, le poète, que les hommes de pratique, aussi bien que les esprits spéculatifs, adressent aux savans, Je les ai souvent faites moi-même sans obtenir de réponse satisfaisante. Pour les résoudre, j'ai interrogé tous les documens de la science; j'ai fouillé dans tous les livres sur le système nerveux qui se recommandent par l'autorité des noms de leurs auteurs; mais nulle part je n'ai trouvé que des solutions incomplètes, évasives ou contradictoires. La raison en est simple. Les monographies originales sur les organes nerveux, les seuls ouvrages de quelque valeur, ne traitent que des questions partielles, et presque toujours sous un point de vue très limité. Les traités généraux ne font que répéter en substance, sur chaque sujet, ce qui est contenu dans les monographies. Les ouvrages de physiologie s'occupent bien, à la vérité, de toutes les fonctions connues, mais en se bornant à les rattacher à leurs organes, et, en général, sans s'inquiéter des nerfs, qui en sont les moteurs. Dans tous ces ouvrages, parmi les détails sur chaque sujet, si nombreux et que tout le monde connaît, à peine en trouve-t-on quelques-uns qui puissent se rapporter à l’ensemble, et encore ne s'élèvent-ils pas au-delà de cette sphère habituelle de la physiologie qui est de domaine commun, et que l’on retrouve partout.
C'est l'exposé de cet ensemble de l'anatomie et de la physiologie du système nerveux dans son entier, au point de vue philosophique le plus général, qui est l'objet de ce discours. Avant d'entrer dans la minutieuse description des organes nerveux, déjà très complexe par elle-même, et dont la signification devient si confuse sous la masse accablante des faits de physiologie, et de pathologie, souvent contradictoires, dont on est pourtant forcé de l'extraire, il m’a paru convenable de présenter un résumé succinet du sujet, qui en aplanît les voies et en rendit l'abord plus facile. C’est l'entrée en matière, dans l'étude du système nerveux, par son abrégé synthétique, et en même temps comme le programme anticipé de l'une des fractions les plus intéressantes de l'anatomie philosophique qui doit terminer cet ouvrage.
Ce travail se compose de trois parties : 1° les faits anatomiques, expression fidèle et non contestable de l'état actuel de la science avoué de tous; 2° les applications physiologiques, où, du droit commun à tout homme de science, j'ai tâché d'élucider et de compléter les idées, encore assez vagues, que l’on professe sur beaucoup. de fonctions, et de les réunir sous le lien commun de l'organisme; 3°les doctrines philosophiques qui m'ont paru les déductions légitimes des faits, et dont la science ne s'occupe pas, quoiqu'elles puissent offrir certaines applications pratiques, peut-être les plus importantes de toutes car elles n’intéressent pas seulement l'homme isolé, mais la société tout entière.
Dépourvu de guide dans cet aperçu philosophique, où les livres ne pouvaient m'être d'aucun secours , il m'a fallu y suppléer en puisant dans mes inspirations personnelles. Comme on le verra, je m'y suis donné une large carrière, convaincu que la science ne peut que gagner À varier ses directions, et, à travers une percée nouvelle, trouve toujours de nouveaux horizons.
Mais, à peine engagé dans ces voies inexplorées de l'organisme, je n'ai pas tardé à reconnaître qu'elles se perdent de toutes parts dans la métaphysique. Comme le voyageur qui parcourt des régions inconnues, se voit arrêté tout-à-coup par des abîmes sans fond, ou des escarpemens inaccessibles qui le forcent à rebrousser chemin, à chaque pas se dressaient devant. moi des questions de l'attrait le plus imposant, mais profondes et obscures à donner le vertige. Quand j'ai cru entrevoir quelque chose, je l'ai dit ; autrement j'ai passé outre, sans me croire obligé de trouver un sens à ce que ne peut atteindre la faiblesse de notre esprit.
Au reste,on comprend que ce résumé n'est qu'un essai, et sur un sujet dont il ne s'agit d'abord que de montrer l'immense étendue, laissant au temps et aux efforts de tous à en remplir les vides en tant qu'on le pourra. Le seul but que j'ai dû me proposer a été de réunir et de confronter les matériaux épars de la science, pour en ex-
primer tout ce quil m'a paru possible aujourd’hui d'en comprendre. Le résultat général, à ce qu'il me semble,
est que l'étude de l'organisme, moins avancée peut-être que ne le croient ses panégyristes, l'est assurément plus
que ne l’avouent ses détracteurs, et que , à tout prendre, elle marche assez rapidement dans une voie de progrès.
J'ignore quel accueil est destiné à ce travail ; mais, à défaut des mérites qui lui manquent, je le donne au moins
comme l'énoncé libre et consciencieux des méditations d'un homme de bonne foi, qui a fait, depuis longues années,
de la science de l'organisme, l'objet persévérant de ses études. Partout j'ai adopté franchement les opinions qui
m'ont paru ressortir des faits. Sans en décliner la responsabilité, j'avais accepté d'avance comme un devoir de
les exprimer, ne fût-ce que pour servir de jalons à d’autres plus instruits ou mieux inspirés.
On comprend sous le nom de système nerveux l’ensemble de ces organes mystérieux, siége essentiel de la vie, au moyen desquels agissent et se manifestent, dans l’être animé, les forces particulières et les actes spontanés, distincts des lois physico-chimiques, qui président au développement du corps animal , et déterminent les rapports de ses différentes parties entre elles et avec le monde extérieur. D’après cette définition , on trouve l'animal tout entier dans le système nerveux , appareil matériel ou excipient du principe immatériel de vie, antérieur à l'individu , transmis par voie de génération dans la race, cause efficiente, agent incitateur de formation, moyen et centre commun d’harmonisation, pour et par lequel existent tous les autres appareils organiques, dont les réactions secondaires n’ont pour dernier objet que de l'entretenir dans l’être animal, et de le perpétuer dans son espèce.
Aux facultés nécessaires, nombreuses et très différentes, dont le système nerveux est l’agent , correspond un pareil nombre d'instrumens de manifestations ou d’organes spéciaux, disséminés sur tous les points. La centralisation des facultés éparses s'explique par la coordination des organes nerveux, reliés anatomiquement sous la forme d’un réseau sans fin dans tout l’organisme.
Deux substances, deux forces générales et deux courans existent dans tous les organes nerveux.
Des deux substances , lune blanche et pulpeuse , est disposée par fibres continues en filets, cordons et faisceaux ; l’autre grise, également pulpeuse, par la dessiccation prend une apparence légèrement granulée. A l'examen microscopique , sous d’énormes grossissemens ( 300 à 5oo diamètres ), la substance blanche se résout en fibres dites primitives, d’une infinie petitesse, puisqu’elle n’est en diamètre que de 17300° de millimètre, ou la moitié d’un globule du sang. D’après les recherches les plus récentes , ces fibres ne sont elles-mêmes que de petits tubes remplis d’une matière molle ou demi-fluide, pleine et continue suivant les uns, formée de globules alignés en chapelet suivant les autres , et qui est la matière blanche nerveuse elle-même. La substance grise, plus complexe, se compose de sept élémens : 1° des fibres primitives semblables aux précédentes, mais encore plus ténues et de couleur grise ; 2° des globules colorés de différens volumes, depuis celui du globule du sang, et même plus, jusqu’à dix fois moins (17100 à 171000 de millimètre) : les globules les plus gros renferment un noyau qui lui-même en contient un autre encore
plus petit; 3° une matière grise, dite amorphe, parce qu'elle n'offre aucune forme distincte. A ces élémens de substance grise s'ajoutent presque partout des fibres primitives blanches et une matière amorphe de même couleur, qui ne semblent être que des moyens de liaison entre les deux substances principales; et de plus, sur quelques points seulement, des matières jaune et noire que l’on croit des modifications locales dela substance grise.
Partout les substances blanche et grise, où les élémens dont elles se composent sont mélangés sous diverses formes. Associées en faisceaux ou cordons, elles constituent les zerfs, formés de fibres primitives blanches et grises accolées longitudinalement, Les nerfs, dans leur trajet, s’envoient l’un à l’autre des filets de communication suivant un système de jonction que l’on appelle leurs anastomoses. Le mélange d’un certain nombre de troncs ou de rameaux nerveux anastomosés prend le nom de plexus. Enfin des nœuds inextricables de rameaux et de filets nerveux attenant à divers organes, et mélangés avec des amas de matière grise, constituent ce que l’on appelle des ganglions, pourvus ou non d’une enveloppe, suivant que, dans le lieu où ils existent, ils ont ou non besoin d’être protégés.
Les fonctions des organes nerveux sont d'autant plus complexes que les anastomoses y sont plus fréquentes, des simples accolemens de nerfs aux plexus et aux ganglions. Mais le mot anastomose , emprunté des vaisseaux sanguins, où il exprime l'abouchement, l’inosculation d’un canal avec un autre, n’a pas pour les nerfs la même signification. Comme, dit-on, à l’observation microscopique les fibres primitives, dans les nerfs, marchent accolées parallèlement, sans qu’on les voie jamais se confondre ou s’aboucher, on pense qu’elles sont continues et complétement isolées les unes des autres dans toute leur longueur ; d’où il suit que l’anastomose n’exprime ici que la translation d’un faisceau de fibres tubulées d’un nerf à l’autre. Toutefois, comme le prouve l'observation physiologique, il est évident qu’il doit résulter de ces rapprochemens, soit dans le trajet des fibres, soit à leur extrémité périphérique, un mélange de leur substance épanouie ou un échange quelconque, liquide, vapeur ou agent impondérable, pour si subtil qu’on le suppose, qui mêle et harmonie les sensations, en atténuant leurs impressions spéciales ; car si l'isolement des fibres était absolu, sans dégagement de l’une à l’autre dans tout le parcours des nerfs, les intrications de leurs rameaux, les plexus et même les ganglions et leurs anastomoses, n'auraient aucun sens.
En somme, la substance nerveuse est le produit le plus élevé de l'organisme. Excipient des forces particulières au corps animal, sans l'influence du principe qui l'anime, aucun tissu ne pourrait s'organiser tel qu’il est, et cette substance elle-même n'existe qu’en vertu de ce même principe qu’elle transmet aux autres.
Les deux forces ou facultés dont sont doués les organes nerveux sont, d’une part l'incitation à la myotilité ou au mouvement qui est exécuté par les tissus contractiles et, d’autre part, la sensibilité propre au tissu nerveux. Cette théorie était déjà connue des anciens, mais son admission dans la science, fondée sur des preuves irrécusables, est encore toute récente.
Dans l'état de la question, avec deux substances différentes et deux espèces de facultés si nettement distinguées par leur exercice alternatif, il semble que rien ne devrait être plus facile que de prouver la relation des unes avec les autres. Mais, telle est la difficulté d’assigner un siége et un organe aux fonctions exquises des nerfs que, loin de pouvoir rien préciser, on ne sait encore si les deux forces ont pour organes les deux substances à-la-fois, ou si chaque genre de facultés répond à une substance différente, Quelques faits, à la vérité, sembleraient appuyer une opinion qui commence à se répandre, que les fonctions sensitives appartiennent plus particulièrement à la substance grise; mais, en supposant que la myotilité eût son siége plus spécial dans la substance blanche, il serait difficile de ne pas lui accorder quelque autre usage touchant de plus près aux facultés intellectuelles, vu l'excès de son volume dans le cerveau de l’homme comparé à celuide l'animal, en opposition avec la faculté locomotrice, bien plus puissante chez l'animal que chez l'homme. L'anatomie de texture, par la proportion inégale et le degré relatif de vitalité des deux substances , paraît confirmer d’une maniere générale cette double opinion. D'une part, la substance blanche, moins riche en vaisseaux que la substance grise, et formée de fibres plus volumineuses, est aussi en plus grande abondance, comme si, dans ce combat d’une force avec la matière, pour la conversion des actes intellectuels en actions physiques, elle exigeait elle-même une plus grande masse de substance nerveuse appropriée. D'autre part, la substance grise, en quantité beaucoup moindre que la blanche, formée de fibres plus fines et de corpuscules particuliers, est en outre tellement riche en réseaux de capillaires sanguins, qu’elle en parait complétement formée dans les injections microscopiques; d’où il semblerait résulter que la qualité de la substance vivante, l’'emportant sur la quantité, elle n’aurait pas autant besoin de masse et de volume pour remplir des fonctions moins matérielles et plus exquises. Quant aux fonctions en elles-mêmes, l'incitation au mouvement paraît une faculté simple, et qui ne s'exerce que suivant un mode partout identique. Mais, si l’on y fait attention, sous la dénomination vague et trop générale de sensibilité, expression provisoire d’une science encore en essai , se trouvent comprises des fonctions nombreuses et très différentes: dans le système cérébro-spinal la sensibilité générale, les sensations partielles et, ajoutons aussi , les facultés intellectuelles et les instincts auxquels semblent bien correspondre, au cerveau, les amas les plus considérables de substance grise; dans l'appareil nerveux ganglionaire, où la même substance domine, les diverses élaborations qui ont pour objet les transformations organiques et la nutrition, dont les produits sont si variés.
Enfin, de même que deux forces principales sont attribuées aux deux substances nerveuses, deux courans en sens contraire représentent la direction des forces. Quoique ignorés dans leur
mécanisme, qu'ils aient lieu par la circulation d’un fluide ou par une simple impulsion , avec ou sans déplacement de matière, ces deux courans , au moins, sont certains dans leurs effets : l’un centrifuge, ou d’un centre vers une circonférence; l’autre centripète, ou d’une circonférence vers un centre. Les ganglions de toute sorte, amas de substance grise de renforcement, et lieu d'intrication de tant de nerfs, dont ils sont à-la-fois l’aboutissant et le point de départ, sont précisément les centres nerveux d’où partent les incitations, et où se rendent les impressions organiques dont les nerfs, par leurs fibres primitives blanches et grises, sont les doubles conducteurs. Quant aux plexus nerveux, et aux simples anastomoses , ils paraissent avoir pour objet de mettre en harmonie, par les échanges des nerfs, les fonctions des organes auxquels ils se distribuent.
Tels sont, en résultat, les faits les plus positifs que la science possède sur la structure intime et les fonctions de la substance nerveuse. Dans l'absence de données plus fécondes , c’est aujourd’hui sur le mélange et la coordination des fibres primitives que roulent toutes les suppositions sur le mécanisme des nerfs. Toutefois, ces données ne portent que sur le trajet des
- forces, et nullement sur la nature des fonctions. C’est beaucoup,
sans doute , que de savoir précisément qu’il existe deux qualités de tissus avec deux fonctions principales : mais qu’il y a loin de là à pouvoir saisir un rapport entre des substances, en apparence partout identiques, et des fonctions partout variées | Les études microscopiques et les injections, si productives dans tous les autres organes, pour montrer le mécanisme, et même, jusqu’à un certain point, pour faire deviner la spécialité des fonctions, dans le système nerveux, n’apprennent rien. C'est à la physiologie aidée de la pathologie à continuer de révéler, en tant qu’elles le pourront, l'existence et les mystères de fonctions dont la texture ne peut montrer que les moyens de liaison. L’anatomie seule, poussée jusqu’à l'infini, ne serait pas même arrivée à faire supposer la destination générale de la substance nerveuse. Mais entre les trois sciences, si heureuses à s'éclairer mutuellement sur tant d’autres points, il y a ici un abime. Qu’attendre , en effet, de l’étude la plus minutieuse , soit d'un arrangement matériel quelconque, pour en inférer une fonction vitale, soit d’une manifestation spirituelle, en plus ou en moins, pour en déduire un mécanisme matériel ?
Entre ces deux élémens inconciliables nage dans le vide le problème insoluble de l'alliance de la vie avec la matière, profond mystère qu'il est à jamais interdit à l'homme de connaitre. Mais, au-dessous de cette question inaccessible , il en est beaucoup d’autres plus facilement abordables , et heureusement d’une application plus utile et plus féconde, dans le détail desquelles nous allons entrer.
Les élémens des organes nerveux étant connus en général , dans leurs formes, leur composition anatomique et leur destination physiologique, il deviendra bien plus facile de comprendre leurs associations et les influences qu’ils exercent dans l'organisme.
Dans son ensemble le système nerveux se divise en deux grands appareils ou systèmes secondaires.
1° Le système nerveux ganglionaire , splanchnique où viscéral, nommé par Bichat de la vie organique, qui préside aux fonc-
tions de nutrition et de reproduction, et a pour objet la conservation de l’animal et de son espèce.
2° Le système nerveux encéphalo-rachidien ou cérébro-spinal, appelé par Bichat, de la vie animale, dont l'objet est de mettre l'être animal en relation avec l’ensemble des corps de la nature.
Profondément séparés par leurs fonctions , la situation et la texture de leurs organes, ces deux appareils resteraient complétement étrangers l’un à l’autre et ne pourraient se fondre en un ensemble synergique, s’il n'existait un moyen d'union intermédiaire qui, en laissant à chacun des deux appareils et des organes spéciaux dont ils se composent, leurs fonctions spéciales, en relie néanmoins toutes les parties en un tout harmonique et solidaire, ou un organisme. Cest à cette fonction d'harmonisation commune que répond un vaste organe nerveux, le grand sympathique, appareil intermédiaire complétif, ou chaine de conjugaison des nerfs viscéraux avec le système cérébro-spinal, lié plus particulièrement avec les premiers, mais qui se distingue de tous les deux par sa texture mixte, sa situation, son étendue et sa masse en anatomie, non moins que par l'importance de ses usages en physiologie.
De la réunion du grand sympathique avec les nerfs viscéraux résulte proprement le SYSTÈME NERVEUX GANGLIONAIRE.
C'est par l'appareil de nutrition et de reproduction que commence la vie. Il n’y en a pas d’autre dans le règne végétal, si volumineux par rapport au règne animal, au profit duquel il apprête et organise, sous mille formes diverses, aux dépens du sol et de l'atmosphère, la matière brute mêlée aux détritus des corps organisés qu’il recherche, et dont il élabore les matériaux pour les faire rentrer dans le domaine de la vie. Dépourvue de termes de comparaison dans l'étude de l'organisme végétal, par la différence des caractères physiques entre les tissns, la science ignore si, pour ces fonctions de la vie élémentaire, il existe dans le végétal quelque appareil d’incitation analogue, quoique très inférieur, au système nerveux qui les régit dans l'animal. Chez les animaux les plus inférieurs, où tous les tissus semblent mélangés dans un état de diffusion apparente, l'anatomie ne saisit rien encore. Mais en s’élevant dans le règne animal, en même temps que des formes se dessinent, des nerfs apparaissent. À l’origine de simples filamens semblent présider à-la-fois d’une manière confuse aux deux fonctions de nutrition et de relation. Puis, par une série de phases intermédiaires , peu-à-peu le système nerveux se complique : d’abord des ganglions relient entre eux les nerfs viscéraux ; à un degré au-dessus, d’autres ganglions, qui sont des cerveaux rudimentaires, commandent un système particulier de nerfs de relation. Enfin, à travers une foule de nuances dans le nombre, le développement relatif et les associations des nerfs, en rapport avec les modifications de formes qu’elles impriment aux divers organismes, on arrive peu-à-peu aux animaux vertébrés, où l'accroissement du système nerveux cérébro-spinal et l’apparition du système intermédiaire sympathique, change brusquement la composition et les rapports de tous les appareils, pour la double condition d’une solidarité plus précise et d’une existence plus variée. Parvenu à ce terme l’organisme continue, par la prédominance graduelle des organes de relation, sa marche ascendante des poissons aux reptiles, aux oiseaux, puis aux mammiféres et à l’homme, le plus parfait des êtres, celui chez lequel le système nerveux, à son maximum de
Te XII.
développement, représente, avec une addition nouvelle, la synthèse des organismes, et montre leur destination finale par la subordination de tous les organes au plus noble d’entre eux.
Les nNERFs viscéraux sont très différens dans les deux cavités de l'abdomen et de la poitrine.
Les nerfs viscéraux de l'abdomen constituent, hors de l’influence de la volonté, de petits appareils distincts les uns des autres, sans symétrie, pairs ou impairs, suivant le siége et le nombre des organes auxquels ils appartiennent, et dont ils gouvernent le développement et les fonctions. Ils se présentent sous forme de filamens plats et grisâtres, appliqués sur les vaisseaux sanguins qui leur servent de supports, et autour desquels ils forment, par leurs anastomoses, de nombreux plexus ou entrelacemens. Ces plexus, caractérisés par l’intrication de nombreux filets, entrecoupés de renflemens ganglionaires irréguliers, relient entre eux les nerfs du même organe et ceux des organes voisins; de sorte qu'il existe, en chaîne continue, un grand nombre de ces réseaux nerveux intérieurs ou extérieurs aux viscères, l’estomac, Vintestin, le foie, la rate, etc. ; aucun n’en est dépourvu.
Les fonctions si variées de ces plexus, sécrétions, élaborations, absorptions, exhalations , etc., qui ont pour objet commun la formation du liquide général, et dont les corrélations intimes se peignent si vivement par les intrications des nerfs eux-mêmes, sont les plus indispensables à la vie, mais aussi les plus mystérieuses. Tous les plexus anastomosés de l'un à l'autre, et, pour quelques organes, avec des rameaux émanés des nerfs sympathiques, convergent et se fondent dans une agglomération centrale de cordons nerveux et de forts ganglions, dite le plexus solaire, qui réunit les systèmes nerveux partiels des organes de l’appareil digestif et une partie de ceux des organes génito-urinaires. Appuyé sur la partie supérieure de la colonne lombaire du rachis, par l’intermédiaire des gros vaisseaux sanguins, conducteurs des plexus qu'il reçoit; communiquant largement de chaque côté avec le grand sympathique par deux cordons, les nerfs grand et petit splanchnique ; également lié avec les viscères de la poitrine, par le pneumo-gastrique droit et les phréniques : sous tous les rapports, le plexus solaire est le centre incitateur et harmonisateur de la vie organique, dont l'influence inaperçue dans le calme de la santé, se révèle brusquement par ses effets redoutables dans les passions et les maladies.
Les nerfs viscéraux de la poitrine forment, avec le cœur et les poumons qu’ils représentent, deux appareils bien tranchés : un ganglion cardiaque avec deux plexus, et, de chaque côté, trois cordons nerveux des ganglions cervicaux du grand sympathique commandent Paction d’un muscle creux, le cœur, organe d’impulsion du sang qui, par l'importance et la continuité nécessaire de sa fonction, devait être soustrait à l'empire de la volonté.
Les conditions fonctionnelles des poumons sont très différentes. La respiration devant s’harmonier avec les forces physiques de l’atmosphère, une grande partie des forces nerveuses de la moelle épinière sont mises en jeu pour en contre-balancer la pression. Ainsi, tandis que, d’une part, un vaste muscle spécial, le diaphragme, tendu comme une cloison mobile de séparation entre la poitrine et l'abdomen, exerce l’action la plus puissante et la plus directe, sur le mécanisme respiratoire, sous la double influence, à-la-fois volontaire et involontaire, de ses nerfs
rachidiens (les phréniques), anastomosés avec les rameaux que lui envoie le plexus solaire; d’autre part, tout l'appareil musculaire des parois de la poitrine et de l’abdomen, et, par conséquent, tous les nerfs intercostaux et ceux des lombaires qui s’y distribuent, employés, par intermittence, à des usages de relation , sont appelés en outre, comme auxiliaires permanens, au secours de la respiration qui peut ainsi, quant à l'introduction de l’air, étre renforcée par l’influence de la volonté, mais s'exerce habituellement à son insu. Cette participation des muscles du système nerveux cérébro-spinal aux fonctions organiques permanentes des organes respiratoires, et aussi des organes digestifs, pendant le sommeil comme dans la veille, me paraît expliquer, comme je l'ai démontré ailleurs, le nombre immense et le grand volume des nerfs que contiennent les muscles volontaires des parois des cavités viscérales, et ce caractère les distingue de ceux des membres où des nerfs plus petits, et beaucoup moins nombreux, suffisent à des fonctions intermittentes.
Le poumon lui-même, organe essentiel de la respiration, est sous l'influence d’un nerf très singulier, le preumo-gastrique. Aucun autre cordon nerveux n’est plus remarquable par la multiplicité de ses rapports et de ses fonctions. Caractérisé exclusivement nerf sensitif ou involontaire, par l'implantation de ses racines sur la face postérieure du bulbe rachidien, mais doué néanmoins de fonctions motrices, le pneumo-gastrique est rendu encore plus complexe , par son anastomose avec le nerf spinal. Considéré, en raison de cette anastomose, par plusieurs physiologistes, comme le cordon sensitif dont le spinal est le cordon moteur, le nerf pneumo-gastrique est envisagé par M. Bernard, l’auteur d'expériences plus nouvelles à ce sujet, comme un nerf proprement splanchnique, à-la-fois moteur et sensitif, dont le spinal ne serait qu'un nerf accessoire de relation, apportant une incitation d’une autre nature aux organes auxquels ils se distribuent en commun. Dans son long trajet jusqu’à l'abdomen, le pneumo-gastrique tient sous sa dépendance ou se mêle avec les fonctions les plus disparates , volontaires et involontaires: au pharynx, la déglutition; au larynx, la voix; dans le poumon, les divers mouvemens respiratoires, tant volontaires que instinctifs, et la portion vitale de l’hématose ; à l'estomac, la chymification. Lié avec les nerfs moteurs de la face et de la langue, et avec un nerf du goût, on ignore quelle part d'action il leur prête; en communication avec le ganglion cardiaque et plusieurs des plexus et des ganglions du grand sympathique, il participe d’une maniere inconnue aux fonctions du cœur et à celles des membranes musculaire et muqueuse des deux canaux aérien et alimentaire. Enfin de ses deux cordons, le gauche se rend au foie comme à l'estomac, et le droit se perd dans le plexus solaire, l’un et l’autre, par cette dernière énigme anatomique, ajoutant à des fonctions déjà si variées, le mystère des influences qu'ils exercent sur les viscères abdominaux.
Dans cette distribution si complexe, où le pneumo-gastrique, sans offrir d’autre ganglion que celui d’origine, qui l’assimile à toutes les branches sensitives de la moelle, joint à tant d’autres fonctions de mouvement ou de sensibilité, de réunir, par leurs ganglions, les appareils viscéraux de la poitrine et du bas-ventre, cet étrange nerf rachidien se montre comme l'intermédiaire ou l'organe de transition du système nerveux cérébro-spinal au système ganglionaire, et justifie complétement le surnom qui lui a été donné de nerf petit sympathique. Au reste, si lon y prend garde, sa double nature n’échappe pas à nos sensations. Dans l’état de calme physiologique, agissant comme nerf ganglionaire, rien
ne fait soupçonner ses actives influences ; mais dans le désordre des émotions graves , l’altération involontaire de la voix, l'oppression de la poitrine , les mouvemens tumultueux du cœur, l'anxiété épigastrique, le trouble de la digestion, et tant d’autres phénomènes sensibles, prouvent avec énergie qu'il a repris son rôle de nerf cérébral, et qu’il est, comme tel, le grand chemin des passions.
Le GRAND sYMPATHIQUE est l'appareil intermédiaire complétif, ou la chaîne de conjugaison des nerfs viscéraux avec le système cérébro-spinal. 11 se compose de deux séries latérales de petits centres nerveux ou de ganglions en nombre semblable, en général, à celui des vertèbres et des nerfs cérébraux et rachidiens, dans toute la hauteur du tronc. Chaque ganglion , formant comme un petit système à part, intermédiaire aux deux plus voisins, avec lesquels l’'unissent ses filets sympathiques ou de liaison , reçoit des nerfs correspondans de la moelle un ou deux rameaux de fibres sensitives et motrices , et envoie d’autres rameaux aux plexus et aux ganglions des viscères. Etudié dans sa texture, le cordon du grand sympathique a paru à M. Lobstein avoir pour axe des filets verticaux continus sans interruption dans toute la longueur , à travers tous les ganglions, malgré les intrications qu’ils y forment avec les filets de ces derniers. Selon M. Longet, au contraire, dépourvu de fibres propres , comme le pensait Bichat, le grand sympathique ne serait qu'une chaine d’arcades anastomotiques formée par la jonction des filets ascendans et descendans des nerfs rachidiens, mélés à de la substance grise ganglionaire. Quoi qu'il en soit de ces opinions , la continuité persistant dans les deux cas, en anatomie et en physiologie on peut également considérer le grand sympathique, ou comme une chaine de filets et de ganglions, étendue depuis le crâne jusqu’au bassin, ou comme la réunion, dans la même longueur, d’autant de petits systèmes nerveux , qu'il existe de zones vertébrales. Sous ce double aspect le grand sympathique répète, pour une fraction distincte du système nerveux des animaux supérieurs, la disposition du système entier des annélides, formée de l’assemblage continu d’autant de systèmes partiels que le corps présente de segmens.
Les rameaux divergens ou viscéraux du grand sympathique se distinguent par une irrégularité qui porte à-la-fois sur le nombre, le volume, les rapports et le mode de distribution. À la tête, où les ganglions, multipliés pour des fonctions très nombreuses, sont en outre dispersés par l’interposition des cavités sensoriales , avec des connexions très différentes de celles que l’on observe dans la portion rachidienne, les associations nerveuses, et par conséquent, la signification physiologique, sont pourtant les mêmes. Chaque ganglion, continu avec le grand sympathique, reçoit, des nerfs crâniens correspondans, des rameaux sensitif et moteur, et communique avec les nerfs des sens, dont, par conséquent, les impressions peuvent se transmettre à-la-fois au cerveau et aux centres nerveux des viscères. Au cou, ces rameaux vont au ganglion et aux plexus cardiaques. Dans la poitrine, les uns se rendent au plexus pulmonaire, où ils s'unissent au pneumo-gastrique ; les autres forment, par leur jonction, les nerfs splanchniques, qui viennent se perdre derrière l'estomac, dans l’amas des ganglions solaires. Au bas de l’abdomen, ils composent divers plexus destinés à l'extrémité de l’intestin et aux organes du bassin dans les deux sexes, et se mélent à quelques nerfs rachidiens sur la vessie et le rectum, dont les fonctions, de même que la respiration, se trouvent ainsi en partie volontaires et involontaires.
Ainsi donc, malgré la bizarre variété de ses rapports, du moins anatomiquement, le grand sympathique se montre-t-il partout, quoique sous des formes diverses, le lien puissant et fort des fonctions végétatives et animales. Sa structure même est intermédiaire à celle des organes nerveux des unes et des autres. Tandis que ses rameaux divergens ne diffèrent en rien des plexus viscéraux auxquels ils se mêlent, dans l’ensemble de ses deux chapelets ganglionaires, appliqués sur les côtés du rachis, et représentant une ellipse par leur anastomose au bassin, et dit-on, au crâne, le grand sympathique figure, à ce qu’il me semble, dans toute la hauteur du corps, le double cordon vertical extrarachidien dela vie organique, analogue à l'axe cérébro-spinal intrarachidien de la vie animale, avec lequel il communique régulièrement, par des anastomoses, pour chaque paire de nerfs rachidiens. La seule différence, mais elle n’est que apparente, consiste dans l'isolement des deux moitiés ou côtés du grand sympathique, moins symétriques, et séparées, en général, par l’épaisseur des vertèbres, comparé avec la jonction des deux moitiés parfaitement symétriques de laxe cérébro-spinal, accolées et réunies dans toute la longueur par deux commissures.
Des trois grands embranchemens du système nerveux, le grand sympathique est celui dont les fonctions sont les plus vagues. Les usages des divers appareils du système de relation se révèlent d'eux-mêmes, et l’organe s’y montre clairement déterminé dans sa forme et sa texture par le nerf dont il dépend. Les fonctions des appareils de la vie organique n’offrent déjà plus la méme précision. Les unes sont plus ou moins parfaitement connues; d’autres, et je dirais même, en beaucoup plus grand nombre qu’on ne le croit, sont encore ignorées, mais du moins le problème à résoudre est posé par l’existence même des organes dont il s’agit de trouver la destination. Il n’en est pas de même du double cordon du grand sympathique, qui, à part les reins, et cette exception même est encore une nouvelle singularité, ne se rend seul précisément à aucun organe , et ne fait que relier les nerfs des uns et des autres entre eux et avec le système cérébro-spinal. C'est donc à sa texture et à ses rapports anatomiques qu'il faut demander ses usages. Appareil d'harmonisation des forces organiques, intermédiaire du grand cordon cérébro-spinal aux nerfs viscéraux , à-la-fois centre de convergence et foyer d’émergence des actions nerveuses et des sensations des uns aux autres, le grand sympathique en parait être le lien commun, à-la-fois moyen d’union par les filets, et moyen d’isolement, par les ganglions, tant des innervations viscérales, localisées dans leurs organes propres et centralisées dans leurs plexus, que des sensations de relation renfermées dans l’appareil cérébro-spinal.
En résumé, dans cet aperçu du système ganglionaire, où les organes végétatifs se montrent, suivant le double point de vue de l’indépendance viscérale ou de la solidarité sympathique, si loin ou si près de l’être animal, les nerfs viscéraux sont les agens des fonctions spéciales, les ganglions cardiaque et solaires en sont les centres d'harmonisation, et y ajoutent une double force d’incitation nouvelle, tant par eux-mêmes que par les branches considérables qui leur sont fournies par le grand sympathique et le pneumo-gastrique. Le grand sympathique, double chapelet de ganglions prévertébraux, rassemble de toutes les parties du système cérébro-spinal des fibres sensitives et motrices qu'il envoie aux ganglions viscéraux, et, suivant M. Remak, en reçoit en échange d’autres fibres qu’il transmet au système cérébro-spinal. Enfin , entre le grand sympathique et les ganglions cardiaque et solaires, s’'interposent le pneumo-gastrique et le phrénique,
tous deux nerfs rachidiens, anastomosés avec des nerfs ganglionaires , mais sans ganglions eux-mêmes, et, par cette texture mixte, soumis et soustraits par moitié à l'empire de la volonté, pour commander la fonction demi-volontaire et involontaire de la respiration.
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L'APPAREIL NERVEUX CÉRÉBRO-SPINAL forme le terme le plus élevé de l'organisme. Inappréciable encore dans les classes inférieures, où les deux grands systèmes nerveux semblent se confondre à l’état rudimentaire, dans une imperfection commune, son isolement de l'appareil ganglionaire est le principe déterminant des hautes modifications qui constituent les grands animaux, et, parmi eux, la supériorité ou l’infériorité relative du système nerveux de relation, décide du rang que l’être vivant occupe dans la série animale.
L'appareil cérébro-spinal se partage en deux fractions secondaires: le système nerveux périphérique et le système nerveux central.
Le SYSTÈME NERVEUX PÉRIPHÉRIQUE renferme les nerfs, organes funiculaires ou cordons intermédiaires, du cerveau ou centre de perception, à tous les organes périphériques de locomotion et de sensibilité dans l’intimité desquels ils se distribuent. Les nerfs, pour compléter les rapports de l'organisme avec lui-même, sont àla-fois de doubles conducteurs , d’une part, des impressions ou sensations, des organes périphériques au cerveau , et d’autre part, des volitions, du centre cérébral aux organes de mouvement.
Les nerfs procèdent tous de l’axe cérébro-spinal. Suivant leur point de conjugaison avec le système nerveux central, ils se distinguent en deux groupes : cérébraux ou encéphaliques , et spinaux où rachidiens. Parmi les premiers figurent les nerfs des sensations spéciales et ceux de la voix. Nulle part dans lorganisme on nesaisit mieux l'influence des nerfs sur la forme de leurs organes qui n’en sont que l'expansion fonctionnelle, en vue de Pappareil de relation dontils constituent les annexes, pour établir la concordance de l’animal avec le monde extérieur.
Etendus entre leur point de conjugaison avec l’axe cérébrospinal et l’organe auquel chacun d’eux se distribue, les nerfs, sont pourvus d’un enveloppe protectrice, le révrilème, qui forme pour les faisceaux, les branches, rameaux et filets, autant de gaines renfermées les uns dans les autres. De longueur très inégale, suivant la distance de chaque point de la superficie au centre nerveux d’origine, les cordons nouveaux sont disposés par paires symétriques, un de chaque côté. On compte ainsi trente-et-une paires de nerfs rachidiens, huit cervicales, douze dorsales, cinq lombaires et six sacrées , et sept paires de nerfs encéphaliques.
La forme et la composition de tous les 2er/fs rachidiens sont invariablement les mêmes. Chaque nerf, en communication avec les deux substances blanche et grise, procède de deux sillons verticaux, sur les faces antérieure et postérieure de la moitié correspondante de la moelle, par un certain nombre de filamens dont la réunion, en deux cordons, constitue les deux racines du nerf, antérieure et postérieure. D'après une foule d’expériences, dont le glorieux promoteur a été C. Bell, depuis quelques années, on sait, à n’en plus douter, que la racine antérieure préside au mouvement, et la racine postérieure à la sensibilité. Les deux ra-
ciness accolent, après leur origine,pour sortir en commun, du canal du rachis, par le trou placé entre les vertèbres, dit #rou de conjugaison. Au-delà, un ganglion, dit intervertébral , est situé exclusivement sur la racine sensitive. Les deux cordons ou racines s'unissent bientôt en un seul nerf, qui, par conséquent, est, pour l’organe auquel il se distribue, un double conducteur du mouvement et de la sensibilité. Dans le reste de son trajet, le nerf envoie successivement des rameaux aux organes qu'il doit animer, et des filets d’anastomoses aux autres nerfs avec lesquels il doit être en communication, et se termine enfin par un dernier rameau à l'organe qui est le plus éloigné de son point de départ. Il y a donc ainsi, pour trente-et-une paires de nerfs rachidiens, de chaque côté, trente-et-un nerfs de mouvement et trente-et-un nerfs de sensibilité, réunis par couples en un pareil nombre de cordons qui président, sous l'influence de la moelle épinière , au mouvement et à la sensibilité de presque toute la moitié correspondante du corps.
La disposition des nerfs encéphaliques est infiniment plus complexe.
En dehors de toute classification existent trois paires de nerfs des sensations spéciales, les nerfs olfactif, optique et acoustique, que l’on s accorde à considérer comme le fondement de trois vertèbres céphaliques particulières.
Dans une autre catégorie se présentent trois paires de nerfs de sensibilité générale : 1° le trjumeau , nerf de sensibilité de toute la face , et nerf gustatif de la partie antérieure de la langue et de la bouche en général, et présidant en outre aux fonctions sensitives et de nutrition des membranes et des glandes de l'œil, des fosses nasales, de la cavité buccale et de ses annexes ; 2° le glosso-pharyngien , complémentaire du précédent, comme nerf gustatif pour la cavité buccale , par les filets qu’il envoie au voile du palais et à la partie postérieure de la langue , et se distribuant au pharynx et à la cavité tympanique; 3° le preumo-gastrique, dont il a déjà été fait mention ci-dessus , destiné aux voies respiratoires et à la partie supérieure des voies digestives. Ces trois nerfs sont distingués, à leur origine , chacun par un ganglion spécial. Un système très complexe de filets d'anastomoses et de ganglions secondaires les unit de proche en proche, de lun à l'autre, et avec les nerfs sensoriels et le grand sympathique.
Aux trois paires de’ nerfs sensitifs correspondent sept paires de nerfs moteurs, dépourvus de ganglions d’origine: 1° trois pour les sept muscles de l'œil, le z20teur oculaire commun, le pathétique, etle moteur externe, distingués par des origines différentes ; 2° le masticateur, où moteur des muscles de la mastication ; 3° le facial, qui donne le mouvement à tous les muscles de la face ; 4° l’Aypoglosse , moteur des muscles très nombreux qui composent la langue, et de quelques autres muscles auxiliaires de cet organe ; 5° le spinal, affecté à certains muscles respiratoires, et considéré dans ces derniers temps comme la racine motrice du pneumo-gastrique ; mais, suivant M. Bernard, affecté, comme nerf de relation, aux fonctions de la déglutition, de la voix et de la respiration.
Tous ces nerfs ont leurs lieux de conjugaison sur des points très différens du prolongement céphalique de l'axe cérébrospinal, et sans coïncidence réguliére entre les cordons sensitifs et moteurs. De ces deux sortes de nerfs , les uns sortent du crâne par. des orifices qui leur sont propres, les autres s’accolent pour sortir par un même trou; mais, dans ce cas, c’est bien plus par relation de voisinage que parce qu'ils se rendent aux mêmes organes, car ce dernier rapport, qui existe pour les uns, et, par
exemple , le spinal et le pneumo-gastrique , n'existe pas du tout pour d’autres, tels que l’acoustique et le facial. La seule analogie des nerfs encéphaliques avec les nerfs spinaux, mais elle est essentielle, consiste dans la coalescence réelle de ces nerfs avec l’axe central. Les recherches les plus récentes de l'anatomie ont permis de démontrer presque complétement que les nerfs sensitifs procèdent des prolongemens des faisceaux postérieurs de la moelle , et les nerfs moteurs de ceux des faisceaux antéro-latéraux. Le dernier effortdela science consisteraità accoupler ces deux sortes denerfsen qualité de racines sensitives et motrices, pour en former des paires de vertèbres encéphaliques analogues aux vertèbres rachidiennes. Mais l’irrégularité des nerfs eux-mêmes, qui laisse dans leur classification une large part à l'arbitraire, est cause que les divers essais tentés à cet égard ne sont pas encore assez satisfaisans. Rien, en effet, de plus difficile que l’accouplement de ces nerfs, dont quelques-uns sont exceptionnels par leur singularité. Tels sont le pneumo-gastrique et le glosso-pharyngien, nerfs mixtes, sensitifs par leur origine en arrière du bulbe rachidien, et doués cependant de fonctions motrices que l’on attribue à leurs anastomoses ultérieures avec des nerfs de mouvement ; tel est aussi le spinal, né du faisceau latéral de la moelle, et que l’on regarde comme un moteur adjoint aux deux autres, outre ses actions propres. À d’autres égards le trijumeau, aussi singulier, est encore bien autrement complexe : nerf sensitif par sa triple racine et ses usages, mais doué de fonctions si variées , et de sympathies si nombreuses, démontrées par les vivisections et par les névralgies de la face, dont il est le siége; remarquable par le grand nombre de ses anastomoses avec des nerfs moteurs, quoiqu’on ne lui connaisse nulle part de fonction motrice ; sous tous les rapports il semble jouer le rôle d’un véritable nerf petit sympathique de la tête.
Quant aux nerfs sensoriels , M. Foville, l’auteur des recherches les plus récentes à ce sujet, leur assigne, avec ce même nerf desensibilité de la face ou le trijameau, qu’il leur adjoint, à chacun une double origine, l’une du prolongement de l'axe cérébro-spinal , l’autre des deux gros ganglions de l’encéphale: le cervelet pour le trijumeau et l’acoustique , et le cerveau pour l'optique et l’olfactif. Enfin le même anatomiste croit pouvoir démontrer l'origine, par une double racine, sur le noyau cérébro-spinal, des ganglions encéphaliques eux-mêmes. Avec le secours de la physiologie, nous verrons plus loin toute la valeur philosophique qui est renfermée dans ce simple aperçu de l’anatomie.
En somme , trente-huit nerfs de mouvemens et trente-sept nerfs sensitifs, dont trois de sensations spéciales, établissent toutes les relations de l’organisme avec le monde extérieur.
Une remarque qui n’a pas été faite, c’est que, dans le système cérébro-spinal , prétendu soumis à la volonté, il y en a plus d’une moitié qui lui échappe. Il n’y a de véritablement volontaires que les facultés intellectuelles et le courant centrifuge de la partie antérieure de la moelle et des nerfs moteurs. Tout le courant centripète des faisceaux postérieurs de la moelle et des nerfs sensitifs, plus nombreux et plus volumineux que les nerfs moteurs, et qui répondent à tant de fonctions mystérieuses si différentes , est presque entièrement hors du domaine de la volonté. On ignore absolument s’il en est de même des organes cérébraux auxquels ils se rendent, et qui doivent former une portion très considérable de la masse encéphalique; mais, dans l'état actuel de la science, on ne peut qu’en soupçonner l'existence , bien loin d’être en mesure d’en déterminer le siége et le volume.
Un autre oubli, eu égard aux nerfs sensitifs, qui s'explique
par celui du rapport de leur fonction avec l'encéphale, tient à la signification de leur ganglion d’origine, qui n’existe pas pour les nerfs moteurs. À ce qu’il me semble, c’est l’interposition de ce ganglion qui fait que la fonction est involontaire. La condition est ici la même que pour les nerfs de appareil ganglionaire. Mais , commeles ganglions ovoïdes des racines sensitives spinales sont différens des ganglions plats du grand sympathique, la fonction aussi est différente. Tandis que, dans le nerf sensitif rachidien , la sensation est toujours perçue dans l’état de santé, celle du nerf ganglionaire ne l’est que dans les maladies, en qualité de douleur. Toutefois, des deux côtés, la séparation des fonctions des nerfs sensitifs avec le centre percevant n’est pas si complète qu’elle annule l'unité de l'être. Si le cerveau ne peut éteindre ni même refuser complétement les sensations et les douleurs, du moins jusqu'à un certain degré il les gouverne , les modère ou les renforce. Et la preuve que cette action n’est pas seulement intellectuelle , mais qu’il s’y joint une influence centrifuge par ce même courant qui est habituellement centripète, c’est que la disposition du cerveau se traduit dans l'organe sensible par des effets locaux. La peur, dit-on avec raison, augmente le mal ; le courage le contient et souvent même le dissipe. Dans les maladies , tel homme n’a succombé que parce qu’il s’est abandonné lui-même, là où tel autre n’a guéri que parce qu’il Va voulu fortement, Pareille distinction entre l’action sensitive et la réaction cérébrale s'applique aux sensations spéciales , et même elle a été si bien comprise de tout temps par tout le monde, que la plupart des langues possèdent des mots différens pour en exprimer les deux nuances. L’œil voit, mais c’est le cerveau qui regarde, l'oreille entend , le cerveau écoute. Même différence est comprise, pour l’odorat et le goût, entre sentir et flairer, goûter et déguster.
La science aujourd’hui professel’identité de structure et de fonctions des nerfs. En anatomie, un nerf, dit-on, est formé de fibres primitives parallèles, enveloppées chacune dans sa gaine isolante, agglomérées en faisceaux, non ramifiées entre elles, et continues dans toute leur longueur entre leurs deux extrémités cérébrale et périphérique. Cette proposition, dit M. Valentin, se vérifie sur le nerf moteur oculaire commun de la souris, dont, en raison de son peu de longueur, on peut suivre facilement, au microscope, les fibres primitives “parfaitement isolées , depuis leur terminaison périphérique jusqu’à la radiation médullaire du cerveau. Si cette théorie est fondée, il est clair que les fibres primitives doivent être en nombre rigoureusement déterminé, chacune d’elles répondant à deux points précis au centre et à la circonférence, et ne pouvant suppléer à une autre, ni être supplée par elle; par conséquent aussi chaque nerf renferme toutes les fibres nécessaires à l'organe qu’il anime, et l’axe cérébro - spinal réunit les fibres de tout le système nerveux périphérique qu’il distribue ensuite aux organes encéphaliques. Voilà pour la théorie générale; mais à l’analyse surgissent d'énormes difficultés. Déjà entre les nerfs de l’appareil ganglionaire et ceux de l’appareil cérébro-spinal, les différences sont si grandes, même à l'œil nu, qu'aucune conformité ne peut être admise; aussi la distinction en est-elle aussi ancienne que la science. En se bornant donc à l'appareil cérébro-spinal , si l'identité peut être soutenue quelque part, c’est assurément pour les nerfs de mouvement. Rien de plus identique, en apparence, que cette volonté transmise par des cordons semblables à des organes de même nature, qui obéissent d’une manière uniforme. Pourtant, encore faut-il qu’il y ait une différence, puisque les organes et les espèces de mou-
Te 111.
vement différent, et, par exemple, il doit y avoir autre chose qu’une simple question de lieu entre les nerfs qui commandent la flexion et l’adduction, et ceux qui commandent l’extension et l’abduction; entre les nerfs du tronc et des membres, de la main et du pied. Mais, en ce qui concerne les nerfs sensitifs , il n’est pas possible de méconnaître des différences qui, lors même qu’elles échappent à l'anatomie, se révèlent par la physiologie. C’est qu’il y a dans les nerfs sensitifs deux sortes de fonctions, la vie ou l'influence propre, et la fonction conductrice qui rattache la circonférence au centre, l’organe à l’organisme.
Eu égard à la vie propre, déjà la nutrition donne lieu partout à la formation d’organes très différens les uns des autres, os, ligamens, muscles, vaisseaux, etc., et qui ne sont même pas identiques entre les parties similiaires. Mais, en outre, en étudiant bien sur soi-même l’effet des sensations, on reconnaît que, même la sensibilité et la douleur, partout analogues, sont aussi partout différentes ; et, par exemple, pour tout le monde, il est évident que la sensibilité de la peau varie de qualités sur tous les points de sa surface. Ainsi donc, d’après le témoignage des faits , soit que l’on rattache leurs fonctions propres à eux-mêmes ou à leurs épanouissemens périphériques, les nerfs seraient tous spéciaux; chaque nerf, et sous ce nom il faut entendre chaque filet, chaque fibre primitive, chaque fibrille, non-seulement imperceptible à tous les instrumens , mais même à ce degré qui touche à l'infini, serait en quelque sorte un être distinct, adjoint, dans un même cordon, à des milliers d’autres, entre eux plus ou moins analogues, différens ou étrangers. '
Si cette distinction que j'établis est fondée, le nerf, en ce qui concerne ses fonctions propres, représente une collection de petits individus sensitifs, agglomérés sous une même enveloppe, pour cheminer en commun avec les aqueducs vasculaires. Erotégés et garantis, sans gêner eux-mêmes, ces deux sortes de canaux s’insinuent là où se trouve un passage, par économie d’espace et de trajet, simplicité ou facilité plus grande de communication, à travers les sillons continus résultant de l’adossement des organes, que, par une admirable harmonie de forces et de rapports, la nature a réservés partout, et qui sont ainsi les grands chemins de l'organisme. Mais, au lieu que les vaisseaux sanguins et lymphatiques sont presque identiques par leur texture et les fluides circulatoires qu’ils charrient, les nerfs, au contraire, sont différens, sinon absolument par leur structure, du moins par les influences qu’ils transmettent. Une comparaison complétera cette idée.
Soit une voiture publique qui renferme un nombre de voyageurs. Tous se ressemblent, et sont des individus isolés du grand organisme social; tous, en partant, sont compris sous une même enveloppe, dans un véhicule commun; mais là cesse l'identité. En fait, tous sont différens de mœurs , d'idées, de relations, de destination, en un mot, de fonction sociale. Emportés d’abord dans une même direction, à mesure que la route s’avance il s’en détache quelqu'un pour aller à un but connu de lui seul et ignoré des autres : celui-ci s'arrête bientôt ; celui-là va plus loin ; ces autres plus loin encore; ce dernier va jusqu'aux extrémités du monde : voilà les nerfs. Cette image seule explique les nerfs complexes et chargés de fonctions très différentes, le pneumogastrique, le phrénique, le trijumeau, les nerfs sympathiques ; à l’analyse , elle explique également tous les nerfs.
La fonction conductrice est beaucoup plus simple; aussi est-ce celle qui a été le mieux entrevue. La spécialité d'incitation et de
perception aurait sa cause dans le centre nerveux; la spécialité
d'impression dans l'épanouissement nerveux périphérique. Entre les deux est tendu le nerf ou le cordon de communication. Veuton pour cette conductibilité des nerfs une autre comparaison empruntée d’une application scientifique toute récente? Soit le télégraphe électrique : des fils métalliques, séparés les uns des autres par une couche isolante, sont agglomérés en faisceaux: ici tout est identique, la matière, le volume, l'agent de transmission ; la fonction seule, la signification donnée aux extrémités est différente, un avertissement à un bout, un ordre à l’autre, qui se partagent l'initiative selon les cas : ce sont là de vrais nerfs artificiels, des nerfs du grand corps social. La ressemblance, et on dirait presque l'identité, pour les relations, est si parfaite, que ces nerfs artificiels réunissent toutes les conditions des nerfs naturels. L'art ici, comme dans tant d’autres combinaisons de mécanique, d’hydraulique, d’optique, d’acoustique, comme dans une foule d'appareils chimiques , retrouve constituées de tout temps dans l’organisme, des applications que, aux diverses époques de son histoire, l’esprit humain a cru successivement inventer. Cest ainsi qu'à mesure que les sciences physiques s’enrichissent de nouvelles découvertes, elles concourent d’autant au progrès de la physiologie, qui se les applique eten sanctionne la valeur par cela seul qu’elle en retrouve l'emploi dans le mécanisme des corps vivans.
Mais, en supposant que l’on soit irrévocablement dans le vrai, en limitant l’anatomie du nerf à sa composition fibrillaire , et sa physiologie à sa fonction conductrice, la théorie laisse évidem= ment une lacune en ce qui concerne ses deux extrémités.
En définitive, cette théorie nous a montré toutes les fibres sensitives et motrices, réunies pour former le grand cordon de l'axe cérébro-spinal. Plus loin , nous verrons qu’il n’est pas possible de borner à un simple tronc conducteur ce cordon central qui s'annonce aussi comme un organe essentiel incitateur. Mais, en poursuivant les fibres jusqu’à leur terminaison centrale, pour comprendre les deux grands phénomènes des perceptions et des volitions de toute sorte, il faut admettre un espace quelconque du cerveau, soit concentré sur un point, soit disséminé dans la masse, mais distinct des organes propres intellectuels, qui forme l’extrémité céphalique de lellipse nerveuse. Et comme ces facultés sont aussi nettes chez l’animal, dont le cerveau est très petit, que chez l’homme, où le même viscère est relativement d’un si grand volume, la somme de l’espace cérébral qui est le siége de ces fonctions, ne peut être que tres restreinte, et la même que celle de l’axe cérébro-spinal , par supposition le cordon d'assemblage de toutes les fibres primitives. Or, ni l’une ni l’autre ne répondent en aucune maniere à l'immense développement de surface que présente le corps, non-seulement à l’extérieur, mais dans chaque point de la profondeur des organes et des tissus. Et cependant c'est à cette surface d’une si vaste étendue que doivent suffire en nombre les fibres primitives quelconques, puisque la plupart des tissus exercent des mouvemens, et que tous annoncent une sensibilité, pour le plus grand nombre, dans l’état de la santé, et pour quelques-uns seulement, dans l’état de maladie. Voici donc, entre les deux extrémités des mêmes fibres un désaccord manifeste, etune impuissance démontrée de fournir suffisamment au développement de la surface périphérique sensible sur tous les points. En vain les savans micrographes allemands qui ont fondé la théorie invoqueraient-ils le grossissement des fibres qu'ils ont cru reconnaitre du centre vers la circonférence; sans aucun doute cet élargissement n’est nullement en rapport avec celui des surfaces.
D'un autre côté, avec la théorie de faisceaux de fibres distinctes , dont le tronc renferme le contenu des branches, comment les cordons du grand sympathique, d’un si petit volume, et partout du même volume, résumeraient-ils les nerfs viscéraux en si grand nombre, ce qui serait nécessaire pourtant pour expliquer les incitations physiologiques et les douleurs sur tous les points des viscères dans les maladies ? Que seraient aussi les filets sympathiques de liaison à la tête, si déliés, et néanmoins suffisans pour l'entretien de tant de communications et de sympathies ? A quoi serviraient les ganglions , et quels seraient les rapports des fibres que l’on y reconnaît avec celles du système cérébrospinal ? Nous voici donc ramenés , comme la science l’a été de tout temps, à deux suppositions : 1° pour les fonctions propres de l'extrémité périphérique des nerfs, soit comme l’admettait Gall, à leur épanouissement en une membrane continue dont celle de la rétine, épanouissement du nerf optique, fournirait l'image ; soit, suivant l’idée de Reil, à une atmosphère nerveuse. 2° Pour l'alliance des forces et les sympathies, au mélange des fibres nerveuses, OÙ au moins à une émission quelconque de l’une à l'autre. Avec ces données admises, il serait plus facile de comprendre à-la-fois, la spécialité de fonctions des nerfs rattachée à la disposition de leur épanouissement périphérique, et les alliances des forces qui résulteraient de la fusion des fibres. Mais ce qu'on aurait gagné en clarté, on l'aurait perdu en sévérité de méthode, en se basant sur une hypothèse, ce qu'il ne faut
jamais faire dans les sciences. Qu'il me suffise d’avoir démontré
que la théorie actuelle de la texture anatomique des nerfs est insuffisante pour l'explication des faits de physiologie. Cette question, à mon sens, est loin d’être résolue. Plus tard , je dirai, avec tous les développemens qu’exige un pareil sujet, ce que démontre pour moi l’observation microscopique des nerfs. Jusque-là je m’abstiens de rien dire sur un sujet où, supposé que les observations anatomiques fussent irrécusables, de long-temps encore , si ce n'est toujours , il sera impossible de rien exprimer de concluant et de fécond pour la physiologie.
Le SYSTÈME NERVEUX CENTRAL se compose de deux parties: 1° Un long cordon cylindroïde , la moelle épinière , logée dans le canal rachidien. 2° Une masse nerveuse, irrégulièrement ovoide, et d’un grand volume , l’éncéphale, qui remplit la cavité du crâne.
Le rachis ou la colonne vertébrale , étui de la moelle épinière, est formé par la superposition de vingt-quatre petits os, les vertébres, soudés par des coussinets élastiques, de manière à former un long levier brisé, assez solide pour servir de point d’appui à la charpente du squelette, et néanmoins susceptible de mouvemens très étendus sans léser la moelle qu’il renferme. Le créne, plus développé en arrière qu’en avant, occupe les deux tiers supérieurs de la tête. Considérée philosophiquement comme un épanouissement du rachis, la tête est composée de plusieurs vertèbres dont les appendices osseux se sont élargis de manière à former en commun, pour la réception de l’encéphale, la grande cavité ovoide du cräne, au-dessous de laquelle se développent en avant, pour la face, cinq cavités plus petites et séparées par des cloisons solides, qui logent les organes des sens.
Protégé à l'extérieur par l’enceinte osseuse du crâne et du rachis, le système nerveux central est enveloppé dans toute son étendue par trois membranes dont chacune est partout continue avec ‘elle-même. La première, extérieure et fibreuse, ou de protection , la dure-mère; la seconde, moyenne, séreuse à deux
id.
feuillets, ou de glissement, l’arachnoïde; la troisième , interne et vasculaire, ou de nutrition, la pie-mère. Entre le feuillet profond de l’arachnoïde et la pie-mère, est sécrété un liquide dit cérébro-spinal, auquel M. Magendie, son principal historien, attribue pour usage essentiel d’exercer sur la substance nerveuse de l’encéphale et de la moelle, dont il remplit tous les intervalles, une pression en équilibre avec celle de l’atmosphère, en même temps qu’il contribue à amortir l'effet des chocs extérieurs.
La MorLce ÉPINIÈRE , qui occupe le canal rachidien , se compose, de chaque côté , de trois faisceaux parallèles de substance blanche, environnant un cordon central de substance grise , et réunis , au milieu , sur toute la hauteur, par deux séries de fibres transversales, dites les commissures spinales. Des sillons antérieur et postérieur sont les points de conjugaison des filamens nerveux rayonnés qui s'unissent, pour former les perfs rachidiens, en autant de cordons qu'il y a de vertèbres. Deux renflemens de la moelle existent en regard des nerfs plus volumineux qui se rendent aux membres. À son extrémité supérieure , la moelle vertébralese continue par ses faisceaux dans le crâne. La division verticale de la moelle doit être considérée physiologiquement sous deux aspects. 1° Latéralement, chacune des deux moitiés préside au mouvement ou au sentiment de toute la moitié du corps qui lui correspond. 2° D’avant en arriére, pour les deux côtés ce sont les faisceaux antérieurs et latéraux qui commandent le mouvement, et les faisceaux postérieurs , la sensibilité.
Le prolongement céphalique débute par deux renflemens considérables , l’un qui fait suite à la moelle, le bulbe rachidien , de formeconoïde; au-dessus de lui, une sorte d’écusson transversal, dit la protubérance annulaire , le pont de Varole ou le mésocéphale, au-delà duquel les faisceaux médullaires se continuent en avant, pour aboutir de chaque côté, en se bifurquant, à un point dit le guadrilatère perforé. Dans sa longueur, le prolongement céphalique offre sur les divers points de son étendue les lieux de conjugaison des nerfs et de coalescence des organes encéphaliques, et les points de départ médians des faisceaux, entre-croisés d’un côté à l’autre, qui s’épanouissent dans les ganglions doubles de l'encéphale. La succession continue de la moelle épinière avec son prolongement céphalique sur le plan moyen constitue, dans l’état actuel de la science, en un seul organe, la tige nerveuse centrale, à laquelle il convient aujourd’hui de restreindre le nom d’axe cérébro-spinal, que l’on a étendu mal-à-propos aux masses latérales de lencéphale.
Ainsi défini et limité, l'axe cÉRÉBRO-SPINAL, par sa situation , sa texture etses connexions entre les organes encéphaliques et les nerfs, se présente comme l’organe de centralisation et de transmission au cerveau , d’une part, de la sensibilité ou des impressions , et d'autre part, des mouvemens ou des volitions, par l'intermédiaire des nerfs, ses agens de communication avec les organes. Mais, quoique déjà, dans ces conditions , l'axe cérébrospinal se déclare formellement la partie fondamentale del’appareil nerveux de relation, pourtant une analyse minutieuse va nous montrer que là ne se bornent pas ses fonctions. Si l'on considère que, parses nerfs respiratoires et par ses nombreuses anastomoses avec le grand sympathique et les plexus ganglionaires, il tient sous sa dépendance tout le système nerveux viscéral auquel il imprime une incitation indispensable aux mouvemens des poumons, du cœur et de tous les viscères de l'abdomen et du bassin, et par conséquent à l'exercice de toutes les grandes fonctions; si, par la nécessité même de cette incitation , c’est, comme il résulte des
expériences de Legallois, le seul organe nerveux dont la destruction entraîne immédiatement la mort; si on ajoute, enfin, que, par ses nerfs sensitifs, il paraît exercer dans tous les tissus l'influence la plus directe sur les phénomènes de la nutrition : d’après la réunion de tant de caractères d’une importance égale pour les deux modes de la vie, on ne peut s'empêcher de reconnaître dans le grand cordon médullaire cérébro-spinal , le nœud de jonction des appareils de relation et de nutrition, et, en quelque sorte , le centre de l’unité de l'être vivant matériel , incomplet et indéterminé , moitié végétal et moitié animal , sans être précisément ni l’un ni l’autre, et par conséquent , incapable de vivre par lui-même de l’une ou de l’autre vie (1). Cette haute importance de l'axe nerveux cérébro-spinal explique comment il est, en anatomie, le principe déterminant des modifications les plus profondes des organismes , son absence ou sa présence suffisant pour changer le volume relatif, la composition et les rapports de tous les appareils secondaires , de maniere à tracer brusquement une ligne de démarcation infranchissable entre les animaux inférieurs ou les invertébrés , et les animaux supérieurs ou les
vertébrés.
L'ExcépnaLr, siége des plus éminentes facultés de l'organisme, résume à lui seul tout le système nerveux de relation , comme celui-ci résume à son tour l’animal tout entier.
Composé de l’ensemble des masses nerveuses renfermées dans le crâne, il commence où finit la moelle proprement dite, et comprend dans son agglomération l'extrémité céphalique de l'axe cérébro-spinal , qui est comme la tige médiane d’où s'élèvent les organes propres encéphaliques. Quoiqu'elle ne soit que le simple énoncé d’un fait matériel de continuité , c’est assurément une vue anatomique féconde, et par cela même empreinte de grandeur, que celle qui assimile, par leur origine, nerfs et ganglions, cérébraux et rachidiens, c’est-à-dire tous les organes doubles, et disposés par paires symétriques, de l'appareil nerveux de relation, pour les faire aboutir à un cordon central, leur tige commune. Des organes encéphaliques , les uns impairs, symétriques, d’un petit volume, sont formés de deux moitiés égales, soudées sur le prolongement de la ligne moyenne, et font corps avec la tige centrale: ce sont, les tubercules guadrijumeaux , la glande pinéale, les tubercules mamillaires , le tuber cinereum , et la glande pituitaire. Les autres, pairs, en général d’un volume considérable , groupés latéralement autour de l’axe central, sont: en arrière, le cervelet, en avant, les couches optiques et les corps striés , faisant corps avec les derniers renflemens, les ganglions cérébraux ou le cerveau proprement dit. Le cerveau offre, dans chacun de ses hémisphères, une surface immense , repliée sur elle-même , pour occuper moins d'espace, en circonvolutions nombreuses dont l'énorme développement proportionnel, dans l’homme, constitue presque toute la masse de l'encéphale.
En raison de l’écartement des organes latéraux , à partir de la tige centrale , se trouvent renfermés entre ces parties des espaces dits les ventricules, formant une suite de cavités qui communiquent de l'une dans l'autre. Les ventricules, où pénètrent des réseaux vasculaires, sont baignés par le liquide cérébro-spinal.
(1) On verra plus loin que l'être vivant, avec l’axe cérébro-spinal pour centre d’unité, ou l'être veégeto-animal, impossible dans la nature , n'est cependant pas un simple jeu d'esprit, ou une abstraction, mais qu'il existe
- réellement comme création artificielle, le physiologiste pouvant le produire
à volonté par l’ablation de l’encéphale.
Un trou aux membranes , à l'extrémité du ventricule du cervelet, permet le mélange de ce liquide avec celui de la surface de lencéphale et de la moelle.
En travers, les deux moitiés de l’encéphale sont réunies par deux modes de communication : 1° pour la tige centrale, dans toute sa hauteur, par l’entre-croisement d’un côté à l’autre des faisceaux émanés de la moelle; »° pour les organes cérébraux, par des faisceaux de liaison intermédiaires d’un côté à l’autre , nommés les commissures, au nombre de quatre; deux passent en avant et en arrière des cavités ventriculaires ; une moyenne, très molle, unit les couches optiques ; la supérieure, très épaisse, et d’une grande étendue, dite le corps calleux , qui ferme en haut les cavités ventriculaires, unit l’un à l’autre les deux vastes ganglions cérébraux ; en arrière, une épaisse commissure réunit les deux lobes du cervelet.
Dans ses élémens anatomiques , l’encéphale est formé des deux substances blanche et grise. La substance grise, centrale dans la moelle , devient superficielle sur la tige céphalique, et, se distribuant aux organes qui environnent les ventricules, vient former une couche extérieure à la surface des lamelles du cervelet et des circonvolutions du cerveau. Il est permis de croire que c’est pour augmenter la surface de cette substance grise , que la blanche est repliée en circonvolutions. La couche grise , ayant une épaisseur assez considérable , forme un grand amas continu , mais ne peut en aucune manière être comparée avec la substance blanche, qui compose la plus grande partie de la masse de l’en-
-céphale. |
Telle est succinctement la disposition physique des principaux “organes de l’encéphale avec les deux substances qui les composent. L’objet de la science aujourd’hui est de montrer la structure de ces différens organes, et leur subordination entre eux et avec la moelle.
Partant donc, avec Varoleet Gall, des trois faisceaux de la moelle, d’abord ils se divisent en deux portions, qui se comportent d’une maniere différente. Les fibres de l’unes’entre-croisent, pour passer d’un côté à l’autre dans toute la hauteur de la tige centrale céphalique. Les fibres de l'autre portion continuent leur direction première. Les faisceaux qu’elles forment augmentent progressivement de volume, en donnant naissance, par leurs prolongemens, à chacun des organes cérébraux; en arrière un faisceau envoyé de chaque, côté au .cervelet forme, avec deux autres faisceaux qui en émanent, pour se glisser sous le pont de Varole, le pédoncule cérébelleux. En avant, la tige de continuation du cordon central passe du mésocéphale dans le pédoncule cérébral, et se subdivise. Une partie , devenue d’un volume considérable, traverse les couches optiques et les corps striés , et s’épanouit en un cône, pour former la masse centrale de l'hémisphère cérébral ; l'autre partie se prolonge en avant jusqu’au qguadrilatère perforé, d'après M. Foville, le point de départ et l’aboutissant de la périphérie cérébrale ou des circonvolutions, dont les anses nombreuses, que l’on peut suivre sans interruption comme une seule, à partir de ce point y reviennent, après avoir parcouru toute la surface de l’hémisphère cérébral.
Si, dans la description de l’encéphale, en partant de la moelle, on pouvait suivre clairement, de chaque côté, les fibres dans le cervelet et le cerveau, en passant d’un côté à l’autre par les commissures et les entrecroisemens, de manière à inscrire, sans interruption, un amas d’anses , renfermées les unes dans les autres, et qui, nées de la moelle, y retourneraient après avoir parcouru tous les organes cérébraux ; si on montrait, en outre,
les fibres d'union par lesquelles toutes ces anses se réuniraient pour former une organisation d'ensemble, la théorie anatomique de l’encéphale serait complète; mais malheureusement il s’en faut bien que la science en soit arrivée à ce degré de précision. On ne possède pas encore de données complètes sur les rapports des diverses parties de l’encéphale avec les commissures ; on ne connaît les fibres entre-croisées que par le fait même de leur entre-croisement, suivant la ligne où on l’observe , et on ignore ce qu’elles deviennent au -delà ; enfin les connexions et les moyens d'union des divers organes cérébraux sont encore un problème. Pour conclure, avec tant et de si nombreuses recherches sur la structure de l’encéphale, il faut bien reconnaître que l'anatomie de ce mystérieux viscère, est encore dans l’enfance.
Quant à la physiologie de l’encéphale, à partir du nœud de jonction de ce viscère avec la moelle, les fonctions des renflemens continus dont il se compose s’ennoblissent graduellement à mesure que l’on s'élève vers la surface antérieure périphérique : au bulbe rachidien, encore des organes partiels de mouvement et de sentiment; au cervelet, la coordination générale des mouvemens; à la base du cerveau, les organes des sensations spéciales; et enfin, dans le cerveau ou les hémisphères, les instincts, les facultés intellectuelles, le siége du moi, centre des perceptions et de la volonté. Dans cet exposé si court se trouve, en réalité, tout ce que l’on sait de positif sur la localisation des fonctions cérébrales. Dans l’état actuel de la science, toutes les désignations se rapportent à la masse, ou tout au plus à la région de l’encéphale, et ne peuvent être rapportées avec évidence à aucun lieu déterminé. Nous verrons plus loin ce que l’on peut dire des fonctions propres et spontanées de la substance cérébrale, c’està-dire des facultés intellectuelles correspondant aux fonctions de sensibilité dans les nerfs. Pour le mouvement, tel physiologiste a cru, par des vivisections, reconnaître une disposition corrélative : des fibres antéro-postérieures pour des mouvemens d'avant en arrière , des fibres transversales pour des mouvemens de latéralité. Mais il faudrait, pour compléter cette théorie, autant de directions de fibres que de rayons de la sphère, et encore n'est-il pas dit comment s’opéreraient les mouvemens de circumduction. D’autres, fondés sur des faits de pathologie , ont pensé pouvoir localiser les mouvemens de tel membre dans tel ganglion de l’encéphale; mais, outre que la structure des ganglions ne s’accorderait guère avec cette théorie, qui n’embrasserait elle-même qu’une portion très restreinte de l’appareil locomoteur, les observateurs aussi ne s'entendent pas, la même fonction ayant, pour chacun d’eux, un siége différent. Enfin, tous cherchent dans l’encéphale les organes propres de la faculté locomotrice, mais évidemment c’est parce que les physiologistes ne tiennent pas compte des recherches les uns des autres, qu’ils ne s’aperçoivent pas que cette partie du problème est aujourd’hui résolue. Nul doute, à ce qu’il me semble, que la faculté proprement locomotrice n’ait son siége dans les diverses parties du cordon cérébro-spinal, puisque tous les mouvemens persistent après l'ablation de l’encéphale. Il n’y a donc, qui puisse se rapporter à cet organe, que la coordination des nerfs locomoteurs et, pour l'unité de l’être animal, leur rapport anatomique avec les organes inconnus des perceptions et des volitions, pour leur subordination à la conscience et à la volonté cérébrale. Somme toute, avouons que nous ne connaissons que les phénomènes fonctionnels, tels qu’ils se déduisent pour nous de l’observation, mais sans aucune relation avec leurs organes. C’est-à-dire que, ici comme dans tant d’autres parties de la physiologie, le peu
que nous savons se borne à une pure notion métaphysique. Les études de l’encéphale et de la moelle chez les animaux, confirmatives de celles faites sur l’homme , n’ajoutent rien de plus. L’axe cérébro-spinal , qui commande les mouvemens, est proportionnellement plus volumineux et plus fort chez les animaux que chez l’homme, et atteint son plus haut développement dans les oiseaux de haut vol et les grands carnassiers, où la locomotion et la respiration sont si puissantes. Dans l’encéphale, outre l’adjonction progressive de ses nombreux organes, leur développement relatif, suivant les exigences des divers organismes dans la série animale, montre le terme de complication et le point d’arrêt imposé à chaque espèce, des vertébrés les plus inférieurs, où le ganglion cérébral existe à peine, jusqu’à l’homme, chez lequel le volume énorme des hémisphères qui débordent et recouvrent le tout, détermine le point culminant du système nerveux central.
De ce qui précède, il résulte que le système nerveux cérébrospinal est double, et, comme agent dominateur , imprime la même disposition aux divers appareils de mouvement volontaire et de sensibilité qu’il représente. Chacune des moitiés, parfaitement semblables, dont il se compose, est continue avec ellemême dans toute la longueur de l’animal. Les deux moitiés s'unissent transversalement dans la chaîne de succession des centres nerveux, dite l’axe cérébro-spinal, par des prolongemens mutuels de leur substance commune , ou les commissures, et par les entre-croisemens ou les échanges de fibres d’un côté à l’autre. D’après cette organisation, l’animal complet et symétrique se présente, en quelque sorte, comme la réunion de deux individus non symétriques, soudés latéralement lun à l’autre, sur un plan moyen ou intermédiaire entre eux. Si cet aperçu philosophique, que j'emprunte de l’anatomie, est vrai, le système nerveux de relation, à-la-fois unique et double, doit pouvoir fonctionner d'ensemble ou séparément, par ses deux moitiés confondues en une seule, ou par l’une d’elles isolément. Cest effectivement ce qui résulte du double témoignage de la physiologie et de la pathologie, de la comparaison de l’état de santé avec celui de maladie. Un organe nerveux étant malade, ou plus ou moins complétement détruit, pourvu que son congénère soit resté sain, la fonction persiste. Il suffit, jusqu’à un certain point, d’un hémisphère cérébral pour penser, comme d’un œil pour voir, d’une oreille pour entendre, d’un membre abdominal pour sauter, sinon courir, d’un membre thoracique pour saisir. Tout un côté du corps peut être à l’état de convulsion, ou paralysé, soit du sentiment, soit du mouvement , ou de tous les deux, l’autre côté demeurant intact. L’excitation ou la soustraction de la force nerveuse se scinde même bien davantage, et jusqu’à l'infini : elle s’étend du faisceau nerveux au cordon, au rameau, au filament et à la fibrille la plus déliée, représentant un appareil, un organe, l’une de ses parties, ou une simple fibre.
Dans les hauts organes spéciaux , la modification imprimée à la force nerveuse ne porte pas tant sur l'intensité, la précision ou la lucidité de ses actes , que sur leur durée, l'organe resté sain, et qui, du reste , ne l’est jamais complétement, obligé dans l'absence de son congénère, à une action continue, se fatiguant très vite.
Mais ici l'état pathologique révèle à la physiologie un phénoméne d’une haute importance : c’est à l'altération du demi-encé-
phale du côté opposé que correspond la paralysie d’une moitié T, Ir.
du corps. Cette corrélation, qui s'explique naturellement en anatomie par l’entre-croisement des centres nerveux, avait néanmoins paru bizarre et inexplicable à tant de physiologistes qui se sont vainement épuisé à en chercher la raison. Si je ne me trompe, c’est au point de vue de l'unité de l’être intellectuel que trouve sa cause finale ce fait singulier de lentre-croisement', à-la-fois image et moyen matériel de fusion , d'échange et d'équilibre d’un côté à l’autre, par la soudure en un seul animal , complet et symétrique , des deux moitiés qui, sans cette immixtion , cette incorporation mutuelle, n’auraient présenté qu'un accollement ou une juxta-position de deux individus incomplets et asymétriques.
Dans ces entre-croisemens sur un centre mitoyen , qui n’est tenté de reconnaître ce point neutre mathématique , espace évanoui, indifférent d’un côté à l’autre, et nœud de jonction de l'esprit avec la matière, que l'imagination, à défaut de la science, aime à se figurer comme le siége de l'unité de l’être animal et du moi individuel, et le lieu de convergence de l’abstraction, de l'attention, du jugement et de la volonté, autour duquel se grouperaient, dans un balancement harmonieux, les organes doubles des diverses facultés cérébrales ?
Quant à l'examen détaillé des fonctions cérébrales, les énormes difficultés que présente un pareil sujet ne justifient que trop les . débats dont il a toujours été objet.
Dès le début, il faut reconnaitre, entre l'anatomie et la physiologie , une scission profonde. L’anatomie ne prouve que l’organe dont l'étude muette et stérile est dépourvue de toute signification. La physiologie montre et détaille les fonctions, et prouve que le ganglion cérébral en est l'organe; mais là cesse toute certitude. Deux théories inverses et contradictoires, quoique avec une égale prétention de s’appuyer sur les faits, se partagent les savans. Tandis que les uns croient pouvoir localiser chaque fonction dans un point ou un organe particulier du cerveau, les autres pensent que toute fonction intellectuelle émane de la masse entière cérébrale, une et solidaire dans ses manifestations , quelle qu’en soit la nature. Avant tout examen, la première opinion est assurément bien plus probable que la seconde; aussi est-ce celle du plus grand nombre ; toutefois, leur opposition acceptée montre à nu l’incertitude de la science. Pour conclure, en ce qui concerne les études cérébrales, l'anatomie et la physiologie conservent isolément leur valeur ; mais dans l’état actuel de nos connaissances, aucun accord rigoureux n'étant possible entre elles, l’une et l’autre ont besoin, pour une solution, même approximative, du concours de la philosophie scientifique.
Du point de vue de l'esprit, en partant de lui-même pour descendre aux corps extérieurs, il suffit d’un petit nombre de facultés pour y établir des distinctions qui semblent répondre àpeu-près à tous les cas. Au contraire, du point de vue du monde extérieur, en remontant vers l’esprit, ses manifestations sont si complexes qu’elles échappent à toute classification. Le premier aperçu est propre aux idéologues, et le second , aux phrénologistes. 11 ne faut pourtant pas attacher trop d'importance à ces distinctions , qui, avec l'apparence de deux écoles rivales , mais parfaitement conciliables, comme j'espère le démontrer plus loin, ne représentent en réalité, sous deux aspects différens ; que deux époques du travail de l'esprit humain dans une même étude. Comme dans tous les sujets obscurs, où les déterminations
sont d'autant plus claires et plus précises qu’elles sont plus simples et moins nombreuses, les idéologues, par cela même qu'ils sont restés moins nets dans leurs divisions générales, s’y sont montrés moins arbitraires que les phrénologistes dans leurs distinctions spéciales.
Véritablement, c'est une témérité singulière de quelques savans de nos jours, d’avoir prétendu tout d’abord localiser des facultés qu'ils ne peuvent encore suffisamment ni spécifier ni définir : aussi toutes les spécialisations, toutes les localisations, sont-elles à-la-fois insuffisantes et incomplètes pour l'analyse, trop vagues et trop complexes pour la synthèse. Mais il ne s'ensuit pas que la théorie dont elles émanent soit sans valeur. Assurément cette distinction des facultés spéciales repose sur un fondement solide. C’est là, bien plus que dans ses dangereux essais d’une localisation pour le moins prématurée, si toutefois elle n’est pas impossible, c’est là, il faut le dire, l’idée vraiment grande, vaguement entrevue de tout temps, mais non formulée avant lui, dont Gall, qui l’a le mieux comprise, s’est fait le propagateur, et elle suffit bien à sa gloire. Le principe de cette idée mère, puisé dans la nature, est sérieux et profondément vrai; il ne s’agit donc que de ne pas trop se hâter dans ses applications. Si, comme aujourd’hui personne ne serait tenté d’y contredire, il faut absolument concéder, pour les manifestations de l’esprit, la nécessité d’un organe matériel, il est très indifférent qu'il n’y en ait qu’un seul pour toute faculté quelconque, ou qu'il en existe un grand nombre, dont chacun correspondrait à une faculté différente. Il ya plus, c’est que, cette dernière hypothèse, bien plus logique, est la seule qui soit en rapport avec tous les faits de physiologie, partout, dans les êtres vivans, une manifestation spéciale nécessitant l’existence d’un organe approprié. Cest la seule aussi qui donne raison de la variété infinie des aptitudes entre les individus, et quimontre, dans l'espèce humaine en général, la nature et les limites de lesprit, que rien ne pourrait assigner, ni même faire prévoir, dans la supposition d’un appareil également propre à toute manifestation quelconque.
S'il est un résultat bien prouvé par l’histoire des arts, des sciences, des langues et de leurs littératures, en un mot, par tous les monumens propres de l'esprit humain, c'est que, pour une même race , le cerveau de l’homme dans sa forme , sa composition organique et ses manifestations, a toujours été le même dans tous les temps. En essayant d'établir la balance des supériorités ou des infériorités relatives entre les anciens et les modernes, si l’on peut accorder que l'esprit de l’homme, dans son ensemble, n’a rien perdu, au moins faut-il reconnaitre qu'il n’a rien acquis non plus depuis le beau siècle de Périclès, expression enrichie de civilisations plus anciennes et, sous tant de rapports, point culminant de toutes celles qui lui ont succédé. Or, aucune hypothèse ne peut donner de cette identité de l’intelligence humaine à toute époque, une explication aussi satisfaisante que la théorie dela pluralité définie des organes cérébraux. Par elle on comprend que le cerveau étant organisé d’une certaine manière invariable, ilest toutsimple que chez l’homme les mêmes idées, comme chez l'animal les mêmes mœurs, et dans tous les tissus les mêmes fonctions, se reproduisent dans tous les temps. Sans aucun doute, dans le cerveau, comme partout ailleurs, l’apparition d’un nouvel organe serait le signal de l'explosion d’une faculté nouvelle ; mais, chez l’homme, de même que dans la série animale, une pareille modification, réagissant sur l’ensemble, entraînerait une autre harmonie ou un nouvel organisme. Or, il
n’en est point ainsi ; et comme le cerveau, de même que tous les appareils, dans aucune espèce ne peut changer en plus ou en moins, comme, en un mot, l'organe de l'esprit est fini, force est bien que l'esprit le soit aussi.
De ces considérations on peut inférer, comme très probable, qu’il y a un nombre déterminé d'organes cérébraux, puis qu'il y a un nombre déterminé de facultés. Ces deux existences sont corrélatives et se supposent l’une l’autre. C’est donc un sujet de recherches raisonnable que celui des organes propres des facultés intellectuelles ; mais il ne s'ensuit pas que leur détermination ait pu être si vite obtenue que le prétendent les phrénologistes. Pour les grandes localisations des groupes de facultés analogues par régions, peut-être la science de nos jours arrivera-t-elle à des résultats assez positifs; mais quant aux localisations partielles, à une physiologie déjà elle-même incertaine de l'existence des facultés qu’elle étudie, l’anatomie ne peut être d’un grand secours; car, où trouverait-elle des caractères différentiels pour fixer le siége et arrêter les délimitations des organes particuliers, dans un viscère dont toutes les parties, au point où en sont les études, semblent confondues dans une masse de texture homogène? Sans se laisser décourager, il faut pourtant bien reconnaître que c’est une question où il y a presque tout à faire, que celle de la recherche d'organes encore indéterminables pour des fonctions encore incomplétement déterminées.
Reprenant où nous l’avons laissée l’analyse intellectuelle , dès le début, pour répandre un peu de clarté sur un sujet si obscur et si débattu, et montrer en même temps la voie de conciliation entre les idéologues et les phrénologistes, au lieu, comme les uns, de ne reconnaître que certaines facultés, ou, comme les autres, de les confondre toutes, à titre égal, dans une même catégorie, le point essentiel est de constater d’abord lexistence de deux genres de facultés, générales et spéciales. Si la division en un petit nombre de facultés générales, mémoire, imagination, intelligence, abstraction, attention, jugement, volonté , est d'une certitude irrécusable, d’après les faits de tous les instans, sanctionnés par l'observation de tous les temps, la division, encore toute récente, en facultés spéciales, au profit desquelles s’exerceraient, à titre d’instrumens , les facultés générales, n’est pas moins fondée. Loin que l'existence des unes exclue celle des autres, elles se nécessitent et se complètent mutuellement. Parce qu’il y a des facultés générales propres à entrer en action sur tout sujet quelconque, quoique dans une intensité inégale chez les individus, il y a aussi des facultés spéciales qui accaparent les autres et les fortifient à leur usage. On ne peut nier les sens spéciaux ou les instincts pour les arts, les sciences, leurs généralités métaphysiques et leurs applications pratiques. Or, ce sont ces instincts eux-mêmes qui fournissent les matériaux de la pensée. Si leur intervention dans le mécanisme intellectuel n’a pas été plus tôt signalée, cela tient sans doute à leur peu d'énergie ordinaire; et comme ils n’attirent l'attention qu'à un haut degré de développement, toujours exceptionnel et inattendu , leur infériorité relative n’est souvent pas remarquée. Leur inactivité forcée, si commune chez tant d'hommes placés en dehors de leur sphère, a déjà le triste résultat de dépouiller de toutevaleur personnellele malheureux quise débat inaperçu dans la foule du vulgaire; mais la débilité des facultés générales, destinées à établir tous les rapports de l'individu avec la société, a des effets encore plus déplorables, car elle porte atteinte à la dignité morale de l’homme, qu’elle annule et abaisse
parmi ses semblables, et, si elle est portée à l’extrême, elle constitue l’idiotie, qui le ravale au-dessous de la brute. Les facultés générales, laboratoires obligés de toutes les manifestations intellectuelles, sont donc les plus indispensables ; aussi sont-elles, bien plus que les instincts spéciaux, le fondement de l'intelligence humaine, réparti à tous les hommes dans une mesure suffisante pour les rapports sociaux. Leur exercice simultané, dans une application soutenue, constitue la réflexion, dont le nom pittoresque exprime si bien les trajets tortueux que doit suivre la pensée dans son élaboration, en passant d’un organe ou d’une faculté à une autre. C’est de leur équilibre ou de leur produit composé que ressort la raison, le plus noble attribut de l'esprit humain, dont la portée est en rapport avec la moyenne des facultés. Dans un développement convenable, même sans l’auxiliaire d'aucun instinct bien vif, déjà elles suffisent à produire cette moyenne d'hommes encore assez remarquables qui, à défaut de spontanéité, savent néanmoins trouver noblement à s’utiliser'en faisant fructifier les idées d’autrui.
Mais, en outre, telle est l’innombrable variété des esprits, qu’il n’est pas rare qu'uneseule faculté domine parmi toutes les autres, relativement obtuses et presque nulles : de là tant d'organisations incomplètes. Seule, l'intelligence produit encore des hommes distingués, mais stériles ; le jugement, des hommes sensés, mais médiocres. Sans contre-poids, les autres facultés ne sont pas seulement improductives, mais dangereuses : l'imagination n’engendre plus que des visionnaires; l’abstraction, des rêveurs ; la volonté, des entêtés; l’attention, des gens distraits. Une seule faculté à cet état d'isolement, la mémoire, fournit encore des effets brillans mais peu durables. Comme un sens toujours en action, qui garde et réveille à volonté les impressions des autres, et y mêle toutes les idées acquises, ce complaisant auxiliaire peut en imposer et simuler, à l’aide des ressources empruntées d’autrui, l'existence de facultés qui manquent. Rapporteur fidèle dans tous les débats de l'esprit et, comme tel, instrument nécessaire au déploiement de toutes ses puissances, la mémoire n’a jamais manqué aux grandes intelligences, au moins dans la sphère des idées où elles ont marqué leur passage. Mais, livrée à elle-même et dépourvue de quelque éminent instinct à mettre en lumière, cette précieuse faculté, privilége accordé à la jeunesse qui a tout à apprendre, illumine d’une trompeuse auréole ces petits prodiges, la gloire des colléges, qu’elle abandonne bientôt faute d’avoir où se prendre, et dont l’âge mür, frappé d’inertie par l'absence des facultés plus sérieuses que lui seul met en œuvre, vient dénoncer pour jamais la triste incapacité. Enfin, si l'isolement des facultés générales dans un haut développement, ne produit que la médiocrité de l'esprit, celui des instincts partiels, étrangers à la raison d'ensemble, et toujours plus actifs, a souvent des effets plus funestes. Quel qu’en soit l’objet, le propre des instincts très forts, non suffisamment contenus, est de mener, par l’enthousiasme et l’idée fixe, à toutes les voies périlleuses du fanatisme.et de la monomanie. Sous quelque aspect que l’on envisage les facultés, soit générales, soit spéciales, ce n’est donc que de leur harmonieuse pondération que ressortent, à des degrés d’intensité proportionnés avec leur manifestation, la sagesse et la fécondité de l'esprit.
Aussi la réunion des deux genres de facultés est-elle le propre de l'esprit humain , accordé à tout homme, et qui le distingue de l'animal. Et parce que le cerveau se compose invariablement des mêmes parties, sans plus ni moins, chez tous les hommes bien conformés, sauf les inégalités de développement propor-
tionnel, lesmêèmes facultés aussi appartiennent à tous les hommes, quoique avec des inégalités dans leur intensité relative. La différence morale et intellectuelle, comme la différence organique et matérielle, qui est immense de l'animal à l’homme, est donc beaucoup moindre qu’il ne le semble, au premier abord, d’un bomme à un autre, de l’esprit le plus élevé au plus humble. L'idée scientifique et sociale, dont l'élaboration a consumé plusieurs générations et toute une filiation spirituelle de grands hommes, dès qu’elle est formulée, est comprise à l'instant par les masses, et si nettement, que plus elle est vraie, plus elle frappe le sens moral de l’homme, et aussi, plus il semble à chacun qu'elle ne fait que réveiller en lui un souvenir, ou qu’il l'aurait trouvée, tout comme un autre, s’il avait bien voulu se donner la peine de la chercher. Cest que le bon sens de la foule avertit que les grandes idées sont le fonds commun de l'humanité, sont à elle, sont en elle, et que les hommes supérieurs qui les émettent ne sont en cela que les heureux révélateurs deses propres instincts. Aussi, ces idées, s’empresse-t-elle de les accepter, de se les approprier, comme de droit, et de les utiliser dans le domaine commun; et alors les hommes inférieurs , sans en excepter les plus bornés, les sentent immédiatement, et même arrivent jusqu’à un certain degré à les comprendre, pourvu qu’on en descende lexpression jusqu’à leur portée, ou, en quelque sorte, qu’on les leur traduise. Et c’est parce que les idées, ou les facultés qu’elles supposent, sont communes à tous, que les hommes s'unissent et se gouvernent en société par des lois et des mœurs, expression des besoins de tous pour une époque et un milieu social donnés: l'homme instruit, et de raison supérieure, qui les comprend, y obéit naturellement par conviction ; l’homme simple, auquel on n’a rien enseigné, y obéit plutôt d’instinct et par sentiment, et c’est à cause de cela qu’il se montre presque toujours le mieux agissant et le plus dévoué; l’homme médiocre, intermédiaire, qui se croit assez fort pour raisonner ce qu'il ne comprend que confusément, est celui qui obéit le moins et le plus mal. En somme, l'accord qui résulte des sentimens communs dans les questions générales, s’établit dans les questions partielles par la résistance invincible du: grand nombre contre un seul. Dans l’immense conflit de tant d’intelligences, de nuances et de portées si différentes, qui s’agitent au sein des grandes agglomérations d'hommes, les excentricités individuelles, comme autant de forces antagonistes, se neutralisent dans leurs chocs, et de l'absorption des activités contraires, bornées au rôle d’excitans utiles dans la masse paisible, résulte pour l’ensemble le sers commun, cette précieuse modération des esprits ordinaires, c’est-à-dire les plus nombreux, sans laquelle la société humaine serait impossible.
Mais si l'union et le balancement des facultés différentes dans les masses ont déjà ces heureux effets de produire, avec l’ordre général, le nécessaire et l’utile, expression des besoins de la société physique et matérielle : dans les belles organisations, où elle atteint toute sa puissance , elle arrive, par toutes les voies de l'esprit, au beau et au sublime, expression des besoins de la société morale et intellectuelle.
En parcourant la liste glorieuse de ces noms qui se sont inscrits le plus haut dans les fastes de l'esprit humain, on reconnaît chez tous, pour condition première de la supériorité, le concours des deux genres de facultés. Quelle richesse prodigieuse et quelle féconde variété d'intelligence entre des hommes tels que Homère, Hippocrate, Phidias , Démosthènes, Socrate, Platon, Aristote, Galien, Mahomet, Charlemagne, Pétrarque , Raphaël, Léonard de Vinci, Christophe Colomb, Galilée, Shakspeare, Harvey,
Descartes, P. Corneille, Malpighi, Molière, Bossuet ;- Leibnitz, Newton, Voltaire, Buffon, Haller, Haydn, Lavoisier, Napoléon, Cuvier ! Si l’on n’admettait l'alliance des instincts les plus variés sous une haute raison commune, tous ces hommes illustres et tant d’autres, non moins remarquables par les qualités différentes que par l'étendue prodigieuse et le parfait équilibre de leur esprit, seraient des problèmes inexplicables les uns pour les autres et pour tous. Les facultés générales, dans leurs associations les plus heureuses et à leur plus haut degré de développement, n'auraient point suffi à produire ces grands hommes, de génie si varié, sans la coexistence des magnifiques instincts divers qui les caractérisent et les différencient. Et en sens contraire, ces énergiques instincts, pour si vive que l’on suppose l'impulsion qu’ils aient pu donner à l'esprit, n’auraient pas été plus féconds, sans leur alliance avec une manifestation proportionnelle des nobles facultés générales qui en gouvernent le développement et l'emploi. L'intervention d’instincts divers au milieu d'organismes analogues, peut seule faire comprendre ces couples d'hommes éminens contemporains, qui ont influé les uns sur les autres sans se confondre: Platon et Aristote, Raphaël entre Léonard de Vinci et Michel-Ange, Corneille et Racine, Malpighi et Ruysch, Leibnitz et Newton, Buffon et Linné, etc., identiques par certains côtés de leur éclatant esprit, mais profondément séparés sous d’autres rapports, voués par le fait même de leur riche organisation à se trouver à-la-fois émules et antagonistes, par eux-mêmes ou par leurs écoles, et dont les noms, associés par l’histoire dans une immortalité solidaire, rappelle du même coup leurs luttes avec leurs travaux. Enfin la nécessité d’une harmonie de facultés différentes, dont une au moins assez forte pour résister à tant de causes d’empêchemens qui se présentent dans la vie, donne aussi la raison de ces déplorables avortemens intellectuels si communs chez des hommes dont on avait cru pouvoir beaucoup attendre, et qui n’ont rien produit.
Pour les progrès futurs de la physiologie cérébrale, c’est donc à bien analyser les facultés spéciales dont l'étude ne fait que de naître; c’est à les distinguer nettement, à en montrer les analogies et les différences, les rapprochemens et les oppositions ; ce serait à formuler les lois de leur équilibre, de leurs influences mutuelles et de leur subordination aux facultés générales dans les manifestations intellectuelles, que consisteraient les problèmes de l'avenir. Non que l’on puisse assurément en espérer, à tout jamais, une solution, même incomplète : mais peut-être arriverait-on, après un long temps d’études opiniâtres , à y saisir des rapports féconds pour les applications sociales, résultat certes assez important pour justifier et encourager les recherches.
Dans aucune des manifestations de l'esprit les facultés générales ne trouvent à s’exercer qu'après l'initiative d’une faculté spéciale qui leur en fournit l’occasion et le sujet. L’organe qui sollicite la pensée étant mis en jeu, ou, en d’autres termes, l’idée première étant trouvée, on a presque toujours suffisamment de mémoire , d'attention, d'intelligence, de volunté pour les choses auxquelles on est propre, tandis que, presque toujours aussi, ceux-là même chez lesquels ces facultés sont les plus puissantes et les plus variées, en manquent précisément pour les manifestations dont ils n’ont pas l'instinct. C’est donc par le nombre et la puissance relative des facultés spéciales que l'homme se distingue de ses semblables. En elles sont les principes d’activité qui impriment à l'esprit son caractère et à l’homme sa direction. Sarts un instinct vif les facultés les plus nobles peuvent rester sans emploi. Tandis que l'homme possède son intelligence et peut la délaisser oubliée ,
l'instinct, lui, possède son homme et le pousse à agir. Lui seul est original, lui seul est la source des grands talens. Sous l’excitation d’un instinct spécial très fort, l’homme dépose au profit de tous sa personnalité; il s’oublie lui-même , et désormais se révèle à son insu et agit dans sa sphère, comme un organe propre du grand cerveau de humanité.
Autant que nous pouvons en juger, la plupart des facultés générales de l’homme, et quelques-unes de ses facultés spéciales, même l'instinct de sociabilité, même, à un certain degré, l’instinct du langage, se présentent rudimentaires chez l'animal. Un seul manque absolument, l’abstraction. Peut-être, est-ce à labsence de cette éminente faculté chez la brute , qu’il faut attribuer cette impossibilité de transmettre les notions acquises entre les individus, et d’une génération à une autre, le caractère négatif de l’animal invariablement le même dans tous les temps.
Je viens de tracer le tableau des élémens de l'esprit en suivant au plus près la formule usitée dans la science. Les facultés qui se présentent toutes au même titre, pêle-mêle, dans la théorie de Gall, m'ont paru se distinguer en deux groupes essentiels : des facultés générales, élémens communs de tous les actes de l’entendement humain, reconnues , dénommées et caractérisées de tout temps, et qui sont la base de l’ancienne classification des philosophes idéologues, sur laquelle ils ont tant écrit ; puis des facultés spéciales ou des instincts divers, élémens des aptitudes particulières, qui déterminent le caractère et la tendance de l’activité intellectuelle entre les individus. En mettant en jeu ces deux genres de facultés, nous en avons vu naître toutes les variétés d'intelligence, à tous les degrés de supériorité ou d'infériorité relative. Tout se déduit en apparence de ce mécanisme, : qui semble répondre à tous les cas. Eh bien! ce tableau si satisfaisant pour la science est incomplet; cette organisation si savante n’est point encore un organisme ; à tous ces instrumens, il manque un principe moteur; pour toutes ces activités divergentes, qui s’exercent isolément, et s’ignorent les unes les autres, on cherche en vain un centre commun de convergence où elles puissent se fondre dans l’unité. Ce qui manque enfin à tant de facultés éparses, ce n’est pas moins qu'un chef suprême de toute la hiérarchie intellectuelle. Or ce principe supérieur existe; il se déduit logiquement de l'harmonie intellectuelle, et se prouve par ses actes : indispensable dans la théorie de l’erganisme, on ne comprend pas comment tour-à-tour invoqué, puis mis en oubli plutôt que nié pendant plus de deux mille ans, de Platon à Stahl, il ne s’est pas toujours maintenu ferme et incontesté dans la science. En effet à l'analyse intellectuelle, tandis que les instincts, ou les facultés spéciales, comme des sens plus parfaits, et en quelque sorte métaphysiques, ont tous dans la nature extérieure, ou dans les rapports des choses, un objet particulier auquel ils s’appliquent, et qui les caractérise; les facultés générales, par une seconde élaboration intellectuelle, ont pour effet de coordonner et de rationnaliser les impressions transmises par les instincts spéciaux. Mais les facultés générales elles-mêmes, étrangères les unes aux autres, ne peuvent entrer en jeu que sous l'influence d’un agent supérieur à toutes, et leur raison d'unité, qui les relie et les subordonne, en faisant passer par chacune d’elles le produit commun de l'élaboration spirituelle qu’il met ensuite en action. Ce régulateur, qui s'impose aux facultés intellectuelles, les juge et les gouverne, les excite et les modère, paraît être l'essence propre de l'esprit, puisque c’est sur
les facultés elles-mêmes qu'il s'exerce ; et comme il résume aussi bien qu’il domine tout lorganisme, on y reconnaît le sens de la personnalité physique et morale, de la délibération intellectuelle, de la conviction intime et de la conscience, qui, avec le concours des autres facultés, mais plus profondément qu’aucune d'elles, distingue l’homme de ses semblables. Or, ce sens spirituel auquel a conclu de tout temps, comme à son principe, la science de l'organisme, qui, dans sa marche ascendante de la matière vers l'esprit, arrive forcément à remonter jusqu’à lui, ce prince de l'intelligence m’était-il pas aussi déjà connu d’une autre science qui procède de l’esprit vers la matière? Dans cet effort commun, où l'esprit n’a pas trop du concours de toutes ses forces et de tous ses aperçus pour se connaître lui-même, la philosophie nous a montré l'existence des facultés générales, la physiologie, celle des facultés spéciales; la théologie va nous révéler dans l’éme humaine le nom et l'essence du principe dominateur si souvent débattu dans la science de l’organisme.
Ainsi, d'après le témoignage réciproque et les concordances de toutes les notions que l’homme possède, l'âme assurément est un principe, et un principe différent de tout ce que nous avons reconnu jusqu’à lui. Dans l’esquisse que nous avons tracée des facultés intellectuelles, nous les avons vues toûtes concourir pour une part à l’ensemble dans le mécanisme, ou plutôt lorganisme de la pensée; mais aucune d’elles, même l’abstraction, déjà le privilége exclusif de l’homme, ne suffit pour expliquer l'âme. L’abstraction et les autres facultés, à un degré très éminent, font les hommes supérieurs; mais, avant tout, l’âme fait l'homme. C’est le sens propre spirituel, et véritablement caractéristique, donné à tous, qui sépare l’homme de l'animal, et rend, comme nous l'avons vu, si faible la distance d’un homme à un autre ; car l’âme se distingue si bien des facultés intellectuelles, que ses manifestations ne sont pas nécessairement correspondantes avec les leurs. Les facultés intellectuelles décident de la puissance de l'esprit, mais l'âme décide de sa noblesse et de sa pureté. Le sens moral des masses, d’un tact si sûr, ne s’y est pas trompé, et comme toujours, quand les idées sont claires, il en a caractérisé les nuances par l'énergie et la précision du langage. Tel, dit-on, est rempli d’âme, qui pourtant n’est qu'un simple d’esprit. Tel autre, de l’aveu de tous, est un esprit éminent; mais on l’accuse de manquer d'âme. Or, par cette seule différence, l'estime des autres qui ennoblit le premier , flétrit le second. L'âme, pourtant, est la même chez tous; c’est comme un instinct sublime qui tourne vers le bien toutes les forces intellectuelles. Dans ses luttes, elle peut être affaissée sous les habitudes impérieuses des besoins, comprimée par les passions ou vaincue par les facultés mauvaises ; mais elle proteste. Les plus grands criminels ne se font pas la moindre illusion sur leur déchéance morale. Quelque hideuse comédie que leur fasse jouer leur monstrueuse vanité pour se poser en héros, bien loin d'en imposer aux autres, il ne leur est même pas permis de s’en imposer à eux-mêmes. Le sens moral, qui ne trompe personne, ne laisse aussi personne se tromper.
Ainsi l’âme n’est pas seulement le principe de coordination des facultés intellectuelles ; mais , de sa nature, elle est encore le foyer d'impulsions nouvelles d’un ordre plus élevé. Cest elle qui est le fondement le plus vrai de toute supériorité; car la liste des grands hommes est celle aussi des grandes âmes. C’est elle qui fait les bons , et surtout les grands cœurs, non moins beaux que les grands esprits, et tout prêts à le devenir, pour peu qu’ils se rencontrent avec une seule faculté intellectuelle éminente.
T. III
Tandis que, parmi les instincts spéciaux , le corps, pour sa conservation , semble réclamer une large part qui , sous l’excitation des appétits matériels, tourne si souvent au profit de l’égoïsme ; l’âme aussi possède d’autres instincts d'une application plus générale, dont elle se sert pour diriger les premiers vers le bien commun de l'humanité. C’est de cette heureuse alliance de quelque émanation de l’âme avec les facultés intellectuelles, que paraissent résulter ces sens inestimables du vrai, du juste , du bon et du beau, sans lesquels l’organisation la plus savante des intérêts matériels ne suffirait pas pour maintenir l’ordre dans les sociétés humaines. Mais, en outre, c’est de J’âme seule que jaillissent les plus nobles inspirations de l'esprit humain : ces élans spontanés et si purs , qu'aucune faculté partielle ne saurait produire, et qui ne peuvent naître que du principe supérieur qui les domine; ces instincts généreux qui semblent l'apanage de l’humanité plutôt que le privilége personnel des individus , puisqu'ils ont pour effet de les réunir, d'imposer chez tous silence à l’égoisme, et de disposer l’homme à contribuer au bonheur de ses semblables, même, dans certains cas de préférence, au sien propre. De l’âme s’élancent ces impulsions élevées qui, dans leur libre essor, ne prennent conseil que d’elles-mêmes, dédaignent le secours des facultés intellectuelles, les répriment ou les entrainent à leur suite: la conscience, juge sévère de tous les instincts , de leurs besoins , de leurs actes et de leurs tendances, arbitre et mobile de l'homme dans l'exercice de ses devoirs, bien plus encore que dans celui de ses droits; la sympathie, si franche dans son expression, et si sûre de son tact, qu’elle n’a besoin d'aucun avertissement ; la commisération , qui fait sa douleur propre de la douleur d'autrui ; le dévotment, qui se sacrifie tout d’abord sans examen ni condition ; l'amour, qui se donne sans rien demander en échange ; l'espérance, si souvent déçue, mais toujours vivace , parce qu’elle pressent toujours un objet à ses vœux bien au-delà de toute déception; la for, faite pour croire, et plus assurée par elle-même , plus ferme que la certitude , qui ne peut avoir d'autre appui que la raison , toujours si sujette à changer ; enfin c’est de l'âme, comme de leur source commune, que découlent tous ces nobles sentimens , de quelque nom qu’on les appelle, la monnaie du cœur humain, les plus vrais trésors de l’homme, le sanctuaire de son bonheur et de sa tranquillité morale, et, au milieu des agitations et des tristes réalités de la vie, son refuge assuré , sans lequel il ne pourrait toujours supporter le poids de sa raison.
Mais, avec toute la réserve qu’impose un si grave sujet, dans les rapports de l'âme avec les facultés intellectuelleset les instincts, on ne peut nier la réciprocité de leur influence mutuelle. Si le sens moral ne prend pas le change sur la valeur des actes conseillés par les instincts d’égoisme, pourtant Pâme aussi s’éclaire et se purifie au flambeau de l'intelligence, et malheureusement il faut avouer qu’elle semble dépérir et se dépraver au souffle empoisonné des instincts matériels et des passions, et surtout, sous l'influence du mauvais exemple et de l’horrible vanité du mal , plus pernicieux que les plus mauvais penchans. C’est, comme on s’y efforce plus que jamais , à trouver les moyens les plus sûrs de cultiver et féconder les instincts élevés de l'âme, de développer les facultés générales de l'intelligence, et de réprimer l'essor des plus mauvais instincts, que consiste la solution, si difficile à obtenir, du grand problème social. On peut beaucoup espérer des bons effets de l'éducation sur les masses, en voyant que, même chezles criminels les plus endurcis, l'âme n’est jamais
complétement éteinte. À travers le masque transparent de fausse
impassibilité ou d’atroceironie, dont les plus orgueilleux essaient en vain de se couvrir, on voit clairement qu’il n’en est pas un seul qui ne sente profondément tout le prix de l'estime et de la sympathie des autres, qu’ila perdu à jamais, et chez lequel, un jour au moins , loin des regards de la foule, dans le secret de sa conscience, la souffrance morale, par le remords, le repentir et un incurable regret, ne réclame hautement contre l'oubli des droits sacrés de l’âme humaine à la prééminence intellectuelle, pour l’'accomplissement des devoirs qni lui sont imposes.
Avec tant de qualités sublimes, qui montrent la préexcellence et l'intervention supérieure'de âme, il est impossible de ne pas la reconnaître pour le chef suprême de l'organisme. Ne pouvant la déduire de l’organisation , puisque, an contraire, elle en paraît la raison d’être, ni la faire dériver d'elle-même, parce que ce serait un effet sans cause, et que, étant alors étrangère à toute la nature, loin d’y exercer aucune action , elle n'aurait pu même s’y produire; pour en trouver l’origine, il ne reste plus, comme elle en a le sentiment intime, qu'à la rapporter à la cause
première.
Mais si le sens spirituel,ou l'âme, a déjà, chez l'homme isolé, cet heureux résultat de faire converger toutes les facultés vers un but commun : semblable à un principe homogène, qui tend à se réunir et à s’agglomérer avec lui-même , c’est surtout chez l'homme en société qu’il manifeste ses effets dans toute leur puissance. Des réactions mutuelles entre des individus différens, du sens spirituel commun à tous , ressortent ces associations, Ou , en quelque sorte , ces fusions intellectuelles qui , mettant en jeu toutes les facultés personnelles , pour les réunir en un seul faisceau , font de l’homme social le roi de la nature vivante.
Grâce à l'esprit de généralisation et de causalité, plus fort chez quelques-uns, mais compris de tous, et dont le développement relatif assigne le rang intellectuel entre les individus , de cette réunion en commun des facultés générales et des instincts partiels , variés à l'infini de nombre et d’intensité dans leurs milliers de combinaisons personnelles, résulte le chef-d'œuvre de l’abstraction réalisée, l'esprit de tous, l'âme collective ou la grande personnalité de l'ensemble, le caractère essentiel de l'homme, qu'il étend par degrés à sa famille, à sa nation, à sa race, au genre humain tout entier, bien plus, qu’il éteud à toute la nature, en remontant même jusqu’à son auteur.
C’est par cette personnalité matérielle que l’homme, réunissant les efforts de tous en un seul, établit sa domination sur tous les êtres; c’est elle qui lui permet d’appeler à son aide les agens de la nature pour vaincre les résistances de la matière ellemème, et pour briser les forces des grands animaux , si supérieures aux siennes propres. C’est de cette personnalité spirituelle, transmissible dans la race, que résultent, par le travail collectif des générations, toutes les grandes manifestations de l'esprit, sciences , arts, littérature, philosophie, législation, morale, etc., élémens féconds de la civilisation, la grande application collective de tout le travail humain. C’est d’elle que naissent les nobles idées générales pour lesquelles se passionnent les masses, parce qu’elles sont l'expression des sentimens, des vœux et des besoins de tous. Cest par elle que, sans que les facultés de l’homme s'agrandissent, sans qu'il lui survienne aucune faculté nouvelle, l'esprit humain pourtant s’accroit par l'héritage des générations. Chacune d’elles, reprenant l'œuvre commune au point où l’autre l'a laissée, l’idée sociale, éclose à Pécart dans le cerveau d’un
seul, est acquise à tous dans la succession des siècles. C’est enfin de cette fusion de toutes les intelligences en une seule, que ressort ce que les modernes ont appelé l’opérion, si justement caractérisée la reine du monde, ce puissant esprit de tous, fonctionnant comme une intelligence individuelle, juge souverain de toute chose, le meilleur et le plus compétent sur les faits particuliers, quand il est bien informé, parce que, doué de tous les instincts, sans être entraîné par un seul, il peut se placer de prime abord à tous les points de vue; mais comme lesprit individuel aussi, incertain et mobile dans sa sphère, et susceptible de passion et d'erreur dans les questions générales, ses questions personnelles à lui, sauf à revenir sur ses décisions dans une autre génération, comme l’homme isolé, différent de lui-même avec les années, revient si souvent sur les siennes à divers âges de sa vie.
Mais dans ce tableau de l'esprit humain à son aurore, pour quelques sommets éclairés d’une lueur incertaine , combien tout le reste est encore vague et obscur ! Sans parler du sens spirituel, celui peut-être que nous comprenons le mieux parce que nous le sentons agir, supposons que les facultés générales soient bien nettement précisées, que savons-nous de leur isolement ou de leur fusion avec les facultés spéciales ? Parmi ces dernières, déjà celles qu’on a cru entrevoir de nos jours sont trop nombreuses pour leur appréciation, et cependant, si l’on ne veut laisser aucun fait inexpliqué, avant toute localisation possible, on est entraîné à les multiplier encore et à les subdiviser à l'infini. Mais la distinction en fût-elle précise, et lenombre en füt-il nettement arrété, quel serait l’enchainement de ces facultés spéciales entre élles et avec les facultés générales? Quel serait surtout le rapport des unes et des autres avec ce qu’il faut appeler les facultés de l'âme, c'est-à-dire, ces élans spontanés que l’on a nommés par leurs effets sympathiques, les impulsions du cœur, impossibles à confondre et si difficiles à harmonier avec les facultés intellectuelles ? En suivant, sous la direction du sens spirituel , l’élaboration de la pensée dans ses impénétrables labyrinthes, un sujet étant donné, par quel mécanisme s’opèrent, à l’aide des innombrables matériaux de la mémoire, sur le mobile tableau de l'imagination, ces associations abstraites, où précisément ces images que l’abstraction combine en idées, retenues long-temps en présence par la force de l'attention, pour que l'intelligence qui les comprend, les transmette au jugement qui les compare, choisit entre elles et renvoie le dernier produit de l'élaboration spirituelle à la volonté qui le transforme en action? Dans le simple énoncé de ces facultés, auxiliaires les unes des autres, suivant les rapports qui les unissent entre elles et avec la cause d’activité première, dans cette action continue où notre esprit semble se peindre à lui-même la succession des actes par lesquels il obtient la conscience des choses, et de leurs relations avec l'organisme, qui ne voit sinon une série de fictions, du moins autant de problèmes dont il nous est à jamais interdit d'espérer la solution ? Que serait-ce si, à l'exemple des phrénologistes, il s'agissait de rattacher les diverses manifestations de l'esprit à leurs organes, autre problème, à mon avis, tellement inaccessible, que je n’ose même pas le poser.
N'hésitons donc pas à en faire l'humble aveu, lesprit de l'homme qui sonde tant de mystères, qui parvient à rattacher tant d'effets à leurs causes secondaires, qui définit et comprend tant de choses : cet esprit, si puissant et si ingénieux en dehors de lui, s'ignore lui-même, ne sait rien du lien qui lunit à son organe, est impuissant à s’analyser et se définir, et ne comprend aucune chose moins que sa propre nature. Sous quelque aspect
qu'il se considère, l'esprit est pour lui-même le mystère le plus étonnant et la plus sublime merveille de la création.
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En suivant la texture et les fonctions du système nerveux dans leur marche ascendante des organes végétatifs à l’encéphale, nous nous sommes trouvés portés tout d’un élan jusque vers les cimes les plus élevées de la métaphysique. Redescendant de ces hautes régions de la psychologie pour rentrer dans le domaine plus humble de la physiologie philosophique, apres avoir fait connaître chacun des deux systèmes nerveux en particulier, peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt de les comparer l’un avec l'autre, car, si je ne me trompe, ils s'offrent avec une signification et une importance très différentes.
Dans l’appareil nerveux de relation qui enveloppe l'appareil ganglionaire, le renferme et le protége, tout se comprend, parce que tout dérive de la physique générale, dont le corps vivant ne peut beaucoup modifier à son profit les phénomènes. La forme générale et particulière r’est que le résultat de l'harmonie d’un organisme déterminé avec le monde extérieur préexistant, La nécessité des divers appareils se révèle par leurs fonctions dont le centre percevant à la conscience, et les fonctions aident à comprendre la structure qui sert à les accomplir. A partir du cerveau qui domine le tout, la forme arborisée du système nerveux montre clairement les rapports d’un centre avec les divers points de sa circonférence. La structure de l’organe résulte de la forme que prend le nerf pour recevoir l’impression où commander le mouvement. Et comme le monde extérieur est le milieu obligé dans lequel intervient l'organisme, les qualités des corps qu’il s'agit de connaître peuvent donner, jusqu’à un certain point, la raison des formes organiques exigées pour leur perception. Ains!, la lumière explique l'existence et la structure de l’œil; le son explique l'oreille et le larynx; la volatilité et la solubilité des corps expliquent l’odorat et le goût. Il en est de même pour le toucher des autres qualités physiques, forme, température, consistance, pesanteur, etc. Il y a plus, l'intelligence peut aller jJusqu'à supposer l’absence de certains sens qui nous auraient fait connaître, dans les corps, des qualités qui nous échappent. Philosophiquement, c'est même, en quelque sorte, l’objet principal des sciences physiques, en provoquant, sous des conditions nouvelles , les réactions des corps, de les rendre accessibles à nos sens par certaines de leurs propriétés, dont rien ne nous avertit dans cet état neutre, par rapport à nos sensations, que par cela même nous nommons leur état d'équilibre. La locomotion avec ses leviers, ses poulies et ses cordes pour les faire agir, fait voir, encore plus clairement, avec sa nécessité, les moyens d'y obéir pour la translation de Panimal dans l’espace.
Quant aux nerfs, une fois leurs fonctions reconnues, par leur forme, leur distribution et leurs rapports, ils se montrent dans üne corrélation parfaite avec les organes qu’ils commandent.
Ainsi donc, on détaille, on juge, on analyse la destination et l'importance relative des organes nerveux de relation; sous tous les aspects notre intelligence les comprend.
11 n’en est pas de même des organes de l’appareil nerveux viscéral. Ici, ilne s’agit plus tant de la forme que de la composition; il n’est plus question de simples rapports plus ou moins éloignés, mais de mélange matériel et d'échange réciproque avec les corps de la nature; ce n’est plus la physique, mais la chimie qui domine.
À un point de vue général de philosophie scientifique, peut-être trouverait-on qu'il n’y a qu'une seule action mutuelle générale des corps, à-la-fois physique et chimique, qui ne se différencie pour nous que par ses effets, accessibles ou non à nos sensations. Mais, quoi qu'il en soit, si déjà dans l’ensemble de la nature les réactions moléculaires latentes de la chimie, par cela même qu'elles échappent à nos sens, sont bien plus difficiles à observer et à comprendre que les phénomènes de masse et de surface de la physique, dont nos sens ont la notion, de quelle obscurité les transmutations matérielles ne doivent-elles pas s’envelopper dans la profondeur de nos organes, où elles se passent à notre insu ? Et si on ajoute que le corps organisé paraît exercer des modifications bien plus profondes sur les actions chimiques que sur les actions physiques, qu'il y a, en quelque sorte, une chimie particulière des corps vivans,une chimie nerveuse, variable pour chacun de ces corps et pour chacun de leurs tissus, tandis qu’il n’y a qu’une forme impérieuse de phénomènes physiques qui domine indistinctement tous les êtres ; si les analyses les plus délicates ne peuvent rien montrer, parce qu’elles ne s'adressent plus qu’à des cadavres de solides et de liquides, dont le principe générateur des phénomènes est évanoui: on comprendra de quelles difficultés insurmontables entoure l'étude des actions organiques. Aussi les fonctions viscérales se comprennent-elles encore en masse dans la destination générale des appareils qui en sont chargés; mais l’obscurité augmente à mesure que l’on entre dans les fonctions partielles, et finit brusquement par une ignorance complète quand il s’agit de déterminer la spécialité, l'objet et la corrélation de leurs actes. La nécessité étant reconnue des appareils destinés à emprunter aux corps extérieurs, et à répandre partout dans l'organisme les élémens de réparation indispensables à son entretien, on conçoit l'existence et, jusqu’à un certaim point, la disposition des divers appareils propres à ces fonctions : un sac aérien pulmonaire d'absorption gazeuse; un tube digestif ou d'élal oration et d'absorption alimentaire; une double série d’aqueducs circulatoires sanguins et lymphatico-chylifères, destinés à charrier, vers tous les tissus, les matériaux d’une nutrition nouvelle, et à en rapporter en échange les élémens trop anciens ; un crible dépurateur disposé pour rejeter au-dehors ces anciens élémens ; enfin un double appareil de reproduction nécessaire à l'entretien de l'espèce. Mais là finit le domaine des faits, encore très généraux, dont nous avons pleine connaissance. En ce qui concerne les organes spéciaux annexés aux principaux appareils , S'ils fournissent un produit visible d'élaboration, soit, par exemple, les glandes et les membranes, c’est une fonction que l’on accepte, mais sans en être plus avancé, car le plus souvent on ignore la destination réelle du liquide sécrété ou exhalé. Si on ne peut démontrer aucun produit, la fonction de l'organe reste un mystère : c’est le fait du corps thyroïde, des capsules surrénales, etc.
Le caractère des fonctions viscérales est la continuité, à des degrés différens. Il y a une sorte d’intermittence dans la digestion dont les organes se cèdent, de proche en proche, l’activité qui n’est continue que pour l’ensemble. Déjà la permanence est plus précise dans les nutritions, les sécrétions , et les diverses élaborations organiques ; mais la respiration et la circulation, dont la première représente le foyer de renouvellement et la somme des forces, et la seconde leur moyen de répartition pour l’accomplissement régulier des actes simultanés ou successifs, dont la permanence d’ensemble compose la vie, la respiration et la circulation ne se suspendent jamais, leur interruption suffi-
sant pour causer la mort.
Quant aux nerfs viscéraux , ils sont là , on les voit dans leurs formes bizarres et l’inextricable multiplicité de leurs rapports, image et indice assuré des nombreuses fonctions, auxiliaires les unes des autres, qu'ils tiennent sous leur dépendance. Mais avec des usages si variés, les uns connus, les autres pressentis ou ignorés, on ne peut saisir entre eux que de légères différences ; impossible d'y soupçonner, bien loin d’y faire apprécier aucune fonction spéciale. Leur importance ne peut se préjuger que par leur nombre proportionnel qui n’est pas même en rapport avec le volume de l’organe. Les nerfs et, par eux, les fonctions des organes secondaires de l’appareil viscéral, en général, n’enseignent rien de positif que le fait de leur existence. Ils sont, donc il faut qu'ils soient; mais s'ils n’existaient pas, rien, dans l’état actuel de la science, ne pourrait les faire préjuger. Pourtant le nerf, même le plus ignoré dans ses usages, ne perd rien de son caractère dominateur. Par ce que l’on sait d’ailleurs, il excite vivement l'esprit sur ce que l’on ignore. Et tel organe, par exemple la capsule surrénale, sur laquelle on ne sait rien, mais qui, pour un très petit volume, reçoit un grand nombre de nerfs, décèle par cela seul, aux yeux de l’anatomiste, quelque fonction certaine et de haute importance, dont le secret a échappé jusqu’à ce Jour à la physiologie.
Tel qu’il est, avec ses nombreux laboratoires, si complexes et si variés, l'appareil de nutrition, enté sur la nature extérieure, dont il élabore et combine les élémens pour en composer le corps matériel, est la base essentielle de la vie.
À son point de départ dans le végétal, il ne consiste que dans une simple vésicule , dont l’accroissement et les agglomérations, modifiées à mesure que l'organisme se complique, engendrent successivement les vaisseaux, les tissus et les organes.
Dans cette progression croissante, un nouvel organe s’ajoutant aux autres, les contraint de se modifier un peu, change les rapports de l’ensemble, et sert de terme à un nouvel organisme, Jusqu’à cet état où l'appareil élaboratoire, est assez complexe pour permettre un appareil de relation, qui s'accroît lui-même d’une classe à une autre. En suivant cette chaîne des êtres on passe graduellement du végétal à l'animal le plus inférieur, à l’insecte et au mollusque, et de celui-ci à l'animal supérieur et à l’homme, chez lequel se dessine le système nerveux dans son entier.
Dans la série animale, on voit naître successivement l’appareil de relation de l’appareil ganglionaire. À mesure que celui-ci se complique, celui-là se développe; partout le progrès du second est, sinon la cause, du moins le point d’appui ou le moyen des progrès du premier.
Pour effectuer des transformations si nombreuses, le système nerveux, modifiant l’action ordinaire des lois physico-chimiques par l'influence du principe différent qui l'anime, n’emprunte au monde extérieur qu’un petit nombre de ses élémens , parmi les plus mobiles, et refuse invinciblement tout le reste. Lui seul, par des secrets ignorés de la science, obtient invariablement les mêmes produits d’une seule substance ou d’une foule de substances très différentes. Des matériaux qu'il admet, par un échange multiplié d’élaborations mystérieuses, il compose un produit commun, le sang, liquide vivant, chair coulante, suivant l'expression poétique de Bordeu, résumé de tout le corps animal, dont il charrie dans un même courant les matériaux de nutrition et les détritus , et assez puissant pour empêcher les réactions chimiques de quelques-uns des sels qu'il entraine accidentellement dans son cours.
Dans cette chimie si savante , où nous sommes assurés qu’il ne
se fabrique rien d’inutile, si, à part des notions de détail en nombre immense, il est vrai, mais sans corrélation logique et scientifique, si, dis-je, nous ne saisissons encore nettement que les deux termes extrêmes, d’une part, l'extraction des élémens du sein de la matière brute et organisée, suivie du retour dans le réservoir commun, d’autre part, la perfection du liquide vivant, résultat commun de toutes les élaborations; si l’ignorance des réactions intermédiaires rompt, pour nous, la chaine des transformations matérielles; si, surtout, l’imprégnation de la vie propre de l’être, dans la matière nouvellement admise, nous échappe: du moins concevons-nous que ces actes sont le produit de l’action nerveuse, par l’intermédiaire des organes et des tissus, dont tous et chacun y concourent pour une fonction partout différente, et conséquemment partout nécessaire.
Le système nerveux cérébro-spinal offre des qualités très différentes. Enté sur l'appareil ganglionaire, son tronc nourricier, au même titre que celui-ci s'implante sur la matière brute et organisée, où il puise les élémens de ses élaborations, l'appareil de relation apparaît comme une efflorescence de la vie, ou une superaddition d'organes de luxe , auxiliaires les uns des autres et du système ganglionaire, pour la participation de l’animal aux phénomènes du monde extérieur. Par la délicatesse de lenrs fonctions, les organes de relation, qui semblent en quelque sorte l'essence et l’objet de la vie, excitent d’autant plus vivement l'organisme , et se fatiguent d'autant plus vite, que leur sensibilité, d’une nature plus exquise par rapport aux autres, est aussi plus fortement mise en jeu. De là l'intermittence nécessaire de leur action , caractérisée , dans son exercice, par le balancement et le jeu alternatif des organes pairs, ou la succession d'activité d’un côté à l’autre de l’animal, puis par le besoin commun de repos , et finalement, après un temps assez court, par la suspension de toute activité, ou le sommeil, qui abandonne l'organisme au travail réparateur de l’appareil de nutrition, et dont la durée est proportionnée à la dépense nerveuse du système cérébro-spinal.
L'intensité de l’action nerveuse et la durée relative de l’intermittence qu’elle exige, se dessinent nettement dans chaque organe, suivant l’importance de sa fonction spéciale. Le mouvement musculaire , la faculté la plus matérielle , est par cela même la plus robuste; aussi est-ce celle qui domine chez les animaux. Incessante dans les parois du tronc, où elle s'allie aux fonctions viscérales , c’est elle encore qui dure le plus long-temps dans les membres. La voix, qui est aussi du mouvement, vient aprés. Le goût se blase plus vite que le toucher. Vivement exercés , l'ouie et l’odorat enivrent ; la vue éblouit. La faculté de reproduction, qui, sous un certain rapport, n'est que la relation de l'être doublé avec son espèce, énerve profondément. L'action cérébrale trop continue épuise plus que tout le reste. Des facultés intellectuelles, l'imagination la plus subtile, l'attention la plus forte, et l'abstraction la plus élevée de toutes, ne peuvent être long-temps supportées; leur développement à un certain degré est même un don spécial départi seulement à quelques individus privilégiés : leur équilibre fugitif avec un instinct puissant constitue, dans son exercice, le génie dont les actes, les plus élevés de l'intelligence, mais si rares, ne sont que des éclairs dans la vie, etla consumeraient promptement si leur répétition était plus fréquente. Enfin les passions violentes, qui bouleversent tout l'organisme, à leur plus haute énergie le foudroient.
Dans ce jeu multiple de facultés si variées, tel dépense sa force nerveuse par le mouvement, tel par les sens, tel par l’emploi des
facultés intellectuelles ou d’une faculté spéciale. La plénitude de la vie, et aussi l’art d’en prolonger la durée, consiste à faire modérément un usage simultané de toutes les facultés, à prévenir la fatigue d’un organe par l'exercice d’un autre, et, en général, à combattre la prépondérance des organes de sensibilité par un emploi proportionnel des organes de mouvement. A ce point de vue, l'appareil locomoteur acquiert une importance de premier ordre. Si l’on considère qu’il entre au moins pour moitié dans la masse des nerfs de relation, où, par sa fonction, il fait antagonisme aux nerfs de sensibilité; que, par ses organes, il forme environ les deux tiers du volume et du poids de l’animal dont il est la partie matérielle; que son exercice dépense une masse considérable de sang, qui aurait pu d’autant plus faire ailleurs ‘ congestion , que les élémens qui lui sont destinés n’y auraient point trouvé leur emploi; que ce même exercice active la respiration , dont la somme représente, comme je l'ai démontré ailleurs, l'intensité de l’action nerveuse, facilite les élaborations des viscères, accélère la circulation, et, par elle, tous les échanges organiques et le renouvellement du liquide sanguin : si, dis-je, on apprécie à leur valeur toutes ces précieuses réactions de l'appareil locomoteur, qui semble d’abord relégué si bas, on reconnaîtra qu'il occupe l’un des plateaux de la balance de la vie dont l’autre est rempli par les organes de sensibilité auxquels il fait équilibre, et on comprendra comment il est le seul des grands appareils nerveux de relation, dont l’exercice habituel, au lieu d’affaiblir, fortifie.
Mais, en raison même du rôle si brillant que, en sa qualité d'appareil de luxe , joue à l'extérieur le système nerveux cérébrospinal, ses organes n’ont que des rapports auxiliaires, et non indispensables, avec la vie propre de l'individu, qui exige beaucoup moins. Tandis que rien ne peut être soustrait impunément des appareils viscéraux et des organes de nutrition, où tout est nécessaire, la vie, au contraire, persiste après l’ablation de chacun des organes de relation : des membres d'abord, des organes génitaux après les membres, du larynx après les organes génitaux, des organes des sens après le larynx. Chose singulière | elle survitencore aprèsl’ablation des ganglions de l'encéphale. Des animaux vertébrés, mammifères etoiseaux, auxquels M. Flourens a enlevé le cerveau et le cervelet, ont continué de vivre de l’existence végétative dans un parfait état de vigueur, pourvu qu’on leur introduisit des alimens dans le pharynx. À mesure que l’on retranche, la vie descend et se retire à sa source dans les organes végétatifs. De tout le système nerveux de relation la moelle seule est nécessaire, parce qu’elle ajoute un principe d'incitation à l’action de l’appareil nerveux ganglionaire. C’est donc cet appareil qui est la base de la vie, sur laquelle s'élève graduellement le système de relation. Cette vérité ressort dans tout son jour de la comparaison des organismes. Dans les vertébrés , la loi d’accroissement, de superaddition des organes nerveux, échelonnés les uns sur les autres , donne la raison anatomique de l’ennoblissement ascendant des fonctions des poissons et des reptiles aux oiseaux , et de ceux-ci aux mammiferes et à l’homme. À son point de vue le plus général, le système nerveux de relation a pour objet l'expansion de la vie, son envahissement sur le monde extérieur, et touche à tout dans la nature, par les mouvemens, par les sens, par les instincts: depuis le tissu à peine contractile du polype, qui fait corps avec son rocher, jusqu’à l’aile de l'oiseau qui parcourt les distances , jusqu’à l'œil qui les franchit d’un jet avec la lumière, jusqu’à l'esprit de l’homme, qui se perd dans l'infini de l’espace et du temps.
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Ainsi donc nécessité d’existence, action immédiate et chimique sur la matière, continuité de fonctions, dépendance mutuelle entre les divers organes, et solidarité commune dans l’ensemble : tels sont les caractères essentiels de l'appareil nerveux ganglionaire; et c’est la réunion de ces caractères qui fait qu'il est indispensable à la vie. Au contraire, absence éventuelle d’un ou de plusieurs de ses organes, simples rapports physiques sans action moléculaire sur la matière, intermittence de ses fonctions , indépendance des divers organes à l'égard les uns des autres et de l’ensemble: telles sont les qualités du système nerveux cérébral, moins nécessaire à la vie, dont il use les forces , sans contribuer directement à son entretien.
Jusqu'ici cet examen du système nerveux général nous le montre comme l'association de deux variétés d'existence, sinon séparées , du moins contiguës plutôt que fondues en une seule. Où donc trouver le mécanisme et le siége de l'unité, caractère essentiel de l'être animal ? C’est la pathologie qui va nous fournir la réponse. L'influence réciproque des deux appareils nerveux que la santé dissimule , la maladie la révèle. Dans l’état de calme physiologique qui constitue la parfaite santé, l'organisme éprouve bien le sentiment intime et complet de sa propre unité , mais par l’harmonie même qui résulte de cet état d'équilibre fonctionnel , toutes les sensations se confondant en celle du bien-être général , rien ne donne la conscience des actions partielles. C'est par le trouble fonctionnel, ou , en quelque sorte, par la disgrégation des fonctions que l’analyse en devient percevable. Dans la passion et la maladie, la surexcitation de sensibilité ou la douleur, qui n’est que la plainte ou l’avertissement donné par l'organe en souffrance au centre percevant , accuse les rapports fonctionnels masqués par l'équilibre de la santé ; et souvent même, par les trajets de la douleur, dessine avec une cruelle énergie ces liens mystérieux entre les nerfs des divers appareils que nous a montrés l’anatomie. Les deux grands systèmes nerveux réagissent alors puissamment l’un sur l’autre.
Si, dans l’état de santé , les organes ganglionaires paraissent agir silencieusement à l'écart, comme autant d'organismes végétaux , il ne faut pourtant pas considérer comme en dehors de l'unité animale les fonctions des viscères. Dans les grands troubles de l'organisme, les passions et les maladies , la souffrance viscérale trouble ou suspend complétement l’action de tout le système nerveux cérébro-spinal , et même, dans certains états, l’extase , la catalepsie, le somnambulisme, l'appareil ganglionaire témoigne accidentellement, dans le sommeil , ou dans l’état d’abstraction du cerveau et des sens , d’une sensibilité mystérieuse , qui semble prouver une notion exquise des phénomènes les plus intimes de l’organisme et du monde extérieur.
En sens contraire, l'appareil cérébral, par son exercice habituel , détruit à la longue les fonctions nutritives, et les trouble immédiatement par les passions. Il montre aussi, par la langueur de ces fonctions, dans les paralysies, l'influence continue, si bien expliquée par l'échange mutuel de fibres primitives, qu’il exerce dans l’état de santé sur les mouvemens et la sensibilité des organes viscéraux.
Dans les perturbations de l'organisme, l'initiative appartient également , suivant le point de départ, à l'un ou à l'autre appareil; mais elle est plus ordinaire de la part du cerveau qui agit incessamment par le simple exercice de ses facultés, par les impressions extérieures et par les passions, causes lentes ou rapides , mais toujours agissantes , de maladies viscérales ; et
nécessairement cette initiative est plus rare de la part des vis-
cères, qui ne font que réagir par la maladie, si souvent effet secondaire elle-même de l’influence cérébrale. Si donc, en physiologie, le système nerveux cérébro-spinal ne peut , au-dessous de lui , que fortifier ou affaiblir , sans l’éteindre, un autre mode d'existence différent de celui qui lui est propre; si, dans les viscères, au même titre que dans son propre système , le cerveau ne peut empêcher de se produire des impressions qui ont précisément pour objet de l’avertir dece qui se passe, du moins, en maladie comme en santé, dans l’un et l’autre système nerveux, il perçoit ces impressions, jusqu’à un certain degré les dirige et les modère, et, dans tous les cas, les associe et les combine, en appelant les unes à l’aide des autres, et l'intelligence au secours de toutes ; si bien qu’il absorbe et résume en lui toutes les manifestations de l'organisme.
Il y a donc unité sous le cerveau : c’est le dominateur suprème qui dirige tout, et au profit duquel travaille tout l'organisme , qui ne doit compte de ses actes qu’à lui-même, et qui, s’il abuse de ses facultés, consomme sa ruine par celle des autres.
Et comme il résulte de l'observation des phénomènes des deux états de santé ou de maladie, que les facultés cérébrales , encore bien autrement complexes que les organes, comme eux se dédoublent en quelque sorte , et se font, comme eux , équilibre dans chacune des deux moitiés, d’un côté à l’autre de l’encéphale : nous voici donc ramenés, par la physiologie et la pathologie , comme nous y avions été conduits tout d’abord par l'anatomie, à ce point central inconnu, le seul que l'esprit comprenne comme son siége propre, c’est-à-dire celui de l'unité ou du moi individuel, qui tient sous sa dépendance tout l’orga-
nisme.
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Jusqu’à présent nous avons considéré le système nerveux en lui-même. Pour bien le comprendre dans sa texture et ses fonctions, nous l’avons pris à son plus haut développement dans l'adulte, indépendamment de son action aux divers âges et de ses rapports avec le monde extérieur. La question ainsi réduite à sa plus simple expression, d’après ceque nous avons démontré, dans cet aperçu de l'être animal, le système nerveux se révèle comme la cause et la fin de toute organisation , et le moyen de tout organisme. Il domine à-la-fois la forme et la composition chimique : la forme plus particulièrement affectée à l’appareil cérébral , qui , avec des fonctions analogues entre elles, harmonie les unes avec les autres toutes les parties de organisme; la composition chimique, plus spécialement dévolue à l'appareil ganglionaire de nutrition , qui compte autant de fonctions différentes que de nerfs et d’organes. Maintenant, pour compléter l'étude du système nerveux, il faut le voir fonctionner dans la formation et la destruction de l’être vivant. Mais comme son action ne peut être bien comprise que par la connaissance préalable de ses rapports avec l’ensemble de la nature, abordant la question de l'organisme au point de vue plus général de ses conditions d’existence, nous allons voir comment le système nerveux devient l’agent des trois grandes lois d'unité, de variété et de formation, dont on n’a saisi les rapports que dans le règne animal, mais qui, en fait, régissent toute la création vivante et renferment, pour la science, les principes de toutes les déterminations physiologiques et philosophiques.
Dans l'univers, le milieu préexistant, où toute matière est
soumise aux lois de la physique générale, intervient l’organisme, c’est-à-dire une force nouvelle, la vie, qui emprunte à l'ensemble une portion infiniment petite de cette matière, déjà inséparable de la loi physique, pour en former des êtres distincts, doués d’une existence propre. Aussi, pour qu’il soit possible, la première condition de tout organisme, végétal ou animal, est-elle de pouvoir s’accommoder de l'équilibre actuel de la nature. Les intermédiaires où il puise ses élémens de nutrilion sont l’atmosphère avec ses gaz et ses vapeurs, l’eau avec les substances qu’elle dissout, le sol avec les détritus de la matière organisée qu’il contient : le tout, sous la moyenne existante de chaleur, de lumiere et des diverses influences électro-chimiques. Telle est l’étroite limite dans laquelle se renferme tout organisme, qu’il ne peut résister au moindre changement d'équilibre entre les agens physiques; leurs modifications très restreintes constituent les climats, dont chaque variété convient seulement pour certaines espèces végétales et animales. Là où ces conditions s’exagèrent en plus ou en moins , dans les sables brülans de la zone torride ou dans les déserts glacés du pôle , la vie cesse et abandonne la matière à la loi physique.
La matière appartient donc à l’ensemble de la nature, et n’est que prètée, encore même pour un temps très court, à l'être vivant. Mais si la matière appartient à la nature, la vie appartient à l’organisme, ou plutôt l'organisme n’est, dans une enveloppe matérielle, que l'expression de la vie elle-même, qui, pendant sa durée, prend et rend tour-à-tour au réservoir commun la matière inerte qu’elle ne s’approprie temporairement qu'à titre d’aliment du corps qu’elle anime. Or, de ce que la vie ne s’entretient que par une succession perpétuelle d'emprunts matériels au réservoir commun , résultent les trois fonctions essentielles de tous les corps vivans , la digestion, la respiration et la circulation , qui renferment ou sur lesquelles se greffent toutes les autres. A ces trois fonctions de l'être isolé s'en ajoute une quatrième, la reproduction, pour l'entretien de son espèce.
C’est dela réunion de ces conditions nécessaires, auxquelles doit satisfaire tout organisme, pour harmonier l'être vivant avec le monde extérieur, que résulte le type commun ou la loi d'unité de composition organique, expression du principe général d'organisation imposé à tous les êtres pour la destination et le milieu communs.
Déjà , dans ces conditions, le corps vivant nous apparaît comme une superaddition ou un être de luxe dans la nature, et, en quelque sorte, un privilégié parmi la matière, de même que, dans le haut organisme animal , le système nerveux de relation nous a paru également un appareil deluxe par rapport au système nerveux de nutrition. Et comme celui-ci est la fin de celui-là, l'être vivant aussi semble être la fin dont le corps brut n’est que le moyen.
. Mais, au-dessous de la formule générale, les exigences des milieux, l'air, l’eau et le sol, dans lesquels vivent les êtres, et surtout les mœurs et le genre de vie imposés à chacun d’eux, sont les principes des modifications nombreuses dont les associations, variées à l'infini, décident de la nature de l'organisme, végétal ou animal, et, dans chacun des deux règnes, du rang et de la spécialité de l’être vivant. Ces modifications constituent, sous l'unité primitive de composition, la loi de variété, expression des différences nécessaires entre les organismes pour la destination affectée à chaque espèce. Sous la loi de variété, les quatre grandes fonctions principales subissent des changemens considérables dans leurs organes et leurs manifestations , de l’état le plus
simple au plus complexe; puis d’autres fonctions, les unes secondaires et complétives, les autres surajoutées, s’y adjoignent successivement , de manière à composer autant d’harmonies ou d'organismes de plus en plus compliqués , pour une existence de plus en plus large et solidaire, à mesure que lon remonte l'échelle des êtres vivans dans les deux règnes.
Enfin, de l'harmonie nécessaire à la formation des organes divers qui fabriquent et consomment les élémens matériels indispensables au développement et à l'entretien de chacun d'eux, ressort la loi qui préside aux compositions organiques entre les tissus. Dans ces transmutations, la matière physique, déjà organisée dans d’autres corps vivans, est imprégnée, par l’élaboration de chaque organisme, de la force nouvelle ou de la vie qui lui est propre.
Voici donc, je l'espère au moins, bien démontré que les trois grandes lois qui régissent les corps vivans dérivent nécessairement des conditions auxquelles ils doivent satisfaire dans le milieu physique.
En ce qui concerne l’action des forces dans l'organisme, nous venons de voir que, dans son interprétation la plus générale, l'être vivant résulte de la surapplication de la loi vitale à la loi physique, avec l'accord de l'une et de l'autre, modifié dans chaque espèce, sous une raison qui les commande toutes les deux. Dans ses diverses phases, régulières ou accidentelles, la vie n’est donc que la résultante des deux forces physique et vitale, dans un corps
organisé, avec prédominance de l’une ou de l'autre dans l’un des deux états physiologique ou pathologique à divers âges.
La formation de l’être vivant montre le triomphe de la force vitale sur la loi physique, avec une énergie qui, semblable à une impulsion donnée, possède toute sa puissance au point de départ, et ne fait plus que décroitre à partir du germe, à mesure que l'être avance dans la vie. Or, comme c’est précisément dans cet état, que l’on appelle amorphe, parce qu’on n’y distingue aucune forme organique, que la substance nerveuse témoigne de sa plus haute énergie, les savans s'appuient donc sur un fondement illusoire, quand, pour établir la subordination relative des organes nerveux et des appareils qu'ils commandent, ils prennent pour base l’époque de l'épanouissement de leur organisation matérielle, qui peut tenir à toute autre cause, et, par exemple, comme on le démontre sur quelques points, à certaines conditions d’arrangement pour l’équilibre de pondération physique, ou à la nécessité de l'apparition préalable de certaines fonctions secondaires, préparatoires à d’autres plus importantes, et dont, par cela même, les conditions, plus précises pour une élaboration plus vitale, exigent des apprêèts plus longs. Quoi qu’il en soit, la science moderne a démontré que, dans ses développemens, l'embryon passe successivement, pour ses divers organes, par une série de phases intermédiaires, qui représentent dans chacun d’eux l’état permanent des animaux d’un organisme inférieur, mais en composant, à chaque époque d'évolution, un ensemble dont les parties, qui semblent des fractions dépareillées de divers organismes, sont néanmoins réunies entre elles par les lois de l'organisme particulier à l’adulte de la même espèce. Dans cette vie fœtale, la prédominance de la force vitale sur la force physique se traduit par l'intensité de ses effets. Chez l’homme, après quelques jours de la vie embryonnaire, à partir du germe, l'organisme a multiplié par des millions la masse du corps matériel. Au deuxième mois, ce n’est plus quepar des milliers; dans les sept mois qui suivent, l’activité d’accroissement, quoique tres forte encore, a pourtant beaucoup
diminué, car elle n’a été multipliée que par 700 à 800. À sa naissance, l'enfant offre déjà le quart en longueur,et le vingt-cinquième en poids du corps de l’adulte. Pour quadrupler les dimensions et accroître vingt-cinq fois la masse, avec une activité toujours décroissante, il ne faudra pas moins de trente ans. Dans cette lutte ne semble-t-il pas voir la force vitale s’épuiser par ses efforts sur un principe réfractaire, à mesure qu’elle remue des masses matérielles plus considérables , représentant un plus large envahissement, dans l’organisme, des forces physiques auxquelles elles sont soumises. Aussi, à l’âge de trente ans, à peine les deux puissances rivales sont-elles en équilibre que déjà la force vitale faiblit. Dès que le corps ne croit plus, commence la période de déclin, ou la prédominance des forces physiques, par degrés longtemps insensibles, mais dont les effets s’accroissent de plus en plus rapidement à mesure que l’homme s’avance vers la vieillesse, etse précipitent brusquement dans les maladies. Mais avant de montrer comment se détruit l’organisation, voyons comment elle agit dans toute sa puissance.
Tant que fonctionne librement l’organisme, toutse coordonne, tout fonctionne isolément, et en commun, pour la conservation générale de l’ensemble. L'appareil nerveux ganglionaire prend l'initiative des appétits; la faim et la soif, les sentinelles de l’organisme, avertissent le cerveau que les fonctions languissent, et que le corps matériel a besoin de réparation. A l’appel du chef tous les appareils entrent successivement en jeu. Les sens guident l'appareil locomoteur pour transporter l’animal dans l’espace, à la recherche de l’aliment qu’ils choisissent; les organes préparatoires de l'appareil digestif le divisent et l’apprétent. A cette action physique s’ajoute une action chimique de l'appareil ganglionaire, auquel est transmise ultérieurement l’activité sur laliment qui lui est confié. Le tube digestif et ses annexes l’élaborent et en séparent le chyle. Ce produit, le premier état du liquide vivant réparateur, et le résultat du nouvel emprunt de l'organisme sur d’autres corps qui ont vécu, est absorbé par ses vaisseaux propres, et travaillé de nouveau avec la Iymphe par les nombreuses glandes lymphatico-chylifères, pour le rendre assimilable, puis versé dans le courant de retour du sang veineux, résidu des dernières élaborations organiques. Enrichi de ces alimens nouveaux, le sang veineux est transporté au cœur droit, pompe aspiranteet foulante, et crible mouvant, qui en mêle les élémens hétérogènes, et l'envoie dans les poumons où l'absorption d’un autre aliment gazeux, l'oxygène, puisé dans l’atmosphére, et qui imprègne le fluide alimentaire des forces générales de la nature, le revivifiant en sang rouge, devenu propre à des nutritions nouvelles, il est de là renvoyé au cœur gauche, qui le chasse par les artères dans toutes les parties du corps. Avec l’arrivée du liquide nutritif général tout se réveille, tout fonctionne, chaque organe à sa manière. Le même aliment convient à tous également, quoique pour les fonctions et les nutritions les plus variées. Le nerf, le viscère, l'os, le muscle, tous les tissus se réparent et se renouvellent; tous échangent quelque élément détérioré qui tend à rentrer sous la loi physique, contre un élément frais imprégné d’une vie nouvelle. Tandis que dans le système nerveux cérébral le mouvement est plus actif, la sensibilité plus vive, les sens plus aigus; que les facultés intellectuelles, d’abord affaissées sous l'effort du travail digestif, se raniment plus nettes et sagaces, avec l’abord d’un sang plus généreux : dans le systèmenerveux ganglionaire, le rein et les divers émonctoires épurent le liquide nutritif commun des élémens vieillis, et les glandes apprêtent de nouveaux fluides pour des
élaborations nouvelles. Des résidus de ces diverses travaux de chimie organique, qui ne s’opèrent à chaque fois que sur une petite portion du sang artériel, résultent deux fluides généraux, la lymphe et le sang veineux. Rapportés par leurs vaisseaux, de toutes les parties du corps, ces liquides, dans leur cours, reçoivent encore du chyle, et retournent au cœur droit, pour recommencer un nouveau cercle circulatoire; et ainsi de suite, par une série continuelle de révolutions , pendant plusieurs heures, jusqu’à ce que les principes nutritifs étant épuisés, le besoin recommence à se faire sentir d’une autre alimentation, qui appelle de nouveau lauxiliaire du système nerveux de relation. Enfin la somme des activités de cet appareil s’épuisant, avec les excitations de l'influence solaire, sous le calme de la nuit il se repose dans le sommeil. Mais dans l'intervalle de ses repas l’animal n’est pas demeuré oisif; en général, tant qu'il veille, il est occupé à rechercher ou préparer sa nourriture. Chez quelques êtres, l'instinct va jusqu'à faire provision. L’homme, doué de prévoyance, travaille incessamment à assurer de loin son existence à venir. Mais, en outre, par l’exercice de ses facultés intellectuelles, il accroît et multiplie ses moyens de conservation et de bien-être, et en étend les effets sur toute sa race. Ainsi, quelle que soit la destination des êtres, dans ce vaste ensemble de lorganisme, tout agit de concert, tout obéit, tout commande dans sa sphère; toutes les activités spéciales s’emploient au profit commun, sous le chef qui règle et coordonne ce qu'il est impuissant à faire lui-même; c’est, en un mot, l’image parfaite d’un gouvernement régulier. À ce sujet, je répète donc ici ce que j'ai dit pour les nerfs : dans toutes les applications de l'esprit au monde extérieur, l'organisme ne fait que se copier, en quelque sorte se traduire lui-même et s'imposer à la nature. Si je ne me trompe, l’homme précisément n’invente rien, car il n’imagine que ce qu'il sent en lui, appliquant au-dehors ce qu'il est ou a été fait lui-même au-dedans.
Tel est le tableau de l'organisme dans son cours régulier. Assurément si les choses marchaient toujours dans cet équilibre apparent, où les retours semblent compenser les pertes, lanimal, sans cesse revivifié, serait indestructible et éternel ; et cependant il ne vit qu’un temps très court, pendant lequel son existence, incessamment compromise par les brutalités du milieu physique, n’est qu’une lutte incessante contre la destruction, qui finalement, ne tarde pas à triompher. En quoi donc consiste l'usure de l’organisme? Quel est son mécanisme matériel ? Qu'est-ce, en un mot, que la vieillesse et la maladie? La solution de ces questions se rattache à deux vastes théories que j'ai cru entrevoir, que je développerai en leur lieu , dans tous leurs détails, mais dont il est nécessaire, pour compléter le sujet qui nous occupe, de donner ici une esquisse abrégée.
De ces deux théories : la première, physiologique, a pour objet la formation des tissus et la construction de l'être vivant; la seconde, pathologique, ou je dirai, de désorganisation des tissus, montre, par la vieillesse ou la maladie, comment s opère matériellement l'extinction de la vie. Ajoutées l’une à l’autre, ces deux époques de l’histoire de l'individu , toujours à recommencer dans la suite des générations, figurent, par une série de courbes continues, l’éternel combat de la vie avec la matière.
En parcourant les phases de la formation et du développement des êtres vivans, nous avons reconnu pour cause à ces phénoménes la prédominance de la force vitale sur la force physique. Conséquemment , c’est par l'influence inverse ou la prédominance de la force physique sur la force vitale, que doit s'effectuer
la destruction de l'organisme. Ce résultat logique est si simple, qu'il semble que l’on aurait dû le prévoir dans son principe et ses effets. Malheureusement il ne nous est point donné de prévoir le simple et le vrai, que pourtant nous comprenons si bien après qu'ils’est, en quelquesorte, déduit lui-mémedenotre observation.
Dans la série des travaux microscopiques que j'ai entrepris, il y a huit ans, pour éclairer, sous tous ses aspects , l’histoire scientifique des poumons, et dont, avec beaucoup d’autres sujets de recherches, j’ai commencé à soumettre, dans une suite de mémoires originaux, les principaux résultats à l’Académie des sciences, c’est d’abord avec surprise que j'avais reconnu, dans le poumon du vieillard, une analogie évidente avec le poumon du reptile. Plus tard, dans l’état morbide, la même analogie m'a frappé entre les portions atteintes de phlegmasie du poumon aérien du mammifère, et le poumon aquifère on branchial du poisson. Poursuivant ces recherches microscopiques sur tous les tissus, dans les deux états physiologique et pathologique, il m’a été possible d'en déduire quelques propositions générales qui, lorsqu'elles auront été complétées dans leurs études partielles par le concours d’un grand nombre d’observateurs, sont destinées à transformer toute la médecine, en donnant à la physiologie, à anatomie pathologique et à la thérapeutique, le point d'appui invariable qui leur a toujours manqué, c’est-à-dire, une base rationnelle fondée sur l’accord et l’antagonisme des lois générales des corps inorganiques, avec les lois particulières des corps organisés. j
Mais pour bien comprendre le jeu et l’opposition des deux forces physique et vitale dans lorganisme, il est nécessaire d'exposer d’abord quelques notions générales de structure intime indispensables à connaître, d'autant que cette branche nouvelle, la plus riche en déductions pratiques et philosophiques , et l’espoir à venir de la science de organisme, encore étrangère à l'enseignement, au moins en France, est presque ignorée, ou très imparfaitement connue, et par conséquent mal appréciée de beaucoup de savans, même parmi les plus distingués. De mes observations microscopiques sur la structure intime , et de la comparaison que j'en ai faite avec celles des plus habiles micrographes de l’Europe, j'ai pu déduire quelques principes généraux qui vont montrer jusqu'où s'étend la spécialité d'incitation des nerfs dans les détails d’arrangement molléculaire préparatoires à la spécialité des fonctions.
Du premier coup-d’œil que lon jette sur le corps vivant, on reconnaît que la circulation générale est, pour l’ensemble des produits matériels, ce qu’est le système nerveux central pour les forces , c’est-à-dire la somme en même temps que la source de toutes les élaborations partielles, et le moyen commun de subordination et de liaison de toutes les parties entre elles et avec l'organisme. Sous le nom de grande circulation, on comprend l’ensemble des vaisseaux qui, à partir du cœur gauche et de l'aorte, distribuent dans tous les organes le sang rouge par les artères, et en rapportent au cœur droit le sang noir et la lymphe, par les veines et les vaisseaux lymphatiques. La communication des artères avec les veines aux extrémités périphériques, c’est-à-dire, dans l'intimité de tous les tissus, se fait par l’intermédiaire de très petits vaisseaux microscopiques que l’on a nommés capillaires , en raison de leur volume. Voici donc, avec la petite circulation pulmonaire, du cœur droit au cœur gauche, le cercle circulatoire complet, tel qu’on le comprend depuis Harvey; maïs iln’a rapport qu’à la circulation d'ensemble. Aux extrémités , chaque organe ou tissu distinct, unique ou multiple, nerf, viscère, membrane,
muscle, ligament, os, etc., peut être considéré comme un petit organisme distinct, fonctionnant à part, et comme tel, ayant son organisation spéciale, composée de ses nerfs et de ses vaisseaux, reliés à l'ensemble, et d’un tissu qui lui est propre; le tout composant une petite circulation partielle. Or, depuis long-temps les travaux de la science en étaient restés à la cérculation générale : cest donc en reprenant la suite des recherches de Malpighi, Leuwenhoëck et Ruysch, de reconnaître les circulations partielles, sources de toutes les élaborations organiques, qui est l’objet de la science toute moderne de l’histologie.
En premier fait, dans tout organe ily a une masse considérable de vaisseaux d'apport et de retour, qu'il faut en retrancher comme n’appartenant pas au tissu proprement fonctionnel : tels sont les artères, les veines et les lymphatiques, appartenant à la circulation générale , jusqu’à un certain degré les nerfs de liaison avec les appareils ganglionaire et cérébro-spinal, et, suivant les organes, diverses sortes de cellules et de canaux, excréteurs, aériens, élaborateurs de tout genre, etc. L'espace envahi par ces élémens étrangers au tissu véritablement fonctionnel, est très considérable, en raison des nombreuses subdivisions nécessitées pour atteindre partout à la capillarité microscopique, condition première de toutes les réactions, qui ne peuvent se faire qu’à l'état moléculaire ; aussi, d’après mes recherches, partout cel espace ne réclame-t-il pas moins du tiers à la moitié du volume des organes eux-mêmes.
Quant aux tissus fonctionnels, rationnellement c’est le système capillaire, intermédiaire des artères aux veines, et, dans tous les tissus, complément au même titre du grand aqueduc de la circulation générale, qui semble devoir être le point de départ et l'aboutissant de toutes les circulations partielles , et leur nœud de jonction avec la circulation générale. C’est effectivement ce qui résulte aussi de l'observation microscopique. D'après les travaux anciens de Malpigbi et de Ruysch, corroborés par ceux des savans micrographes de nos jours, en tête desquels il faut citer MM. J. Berres, Hyrtl, Doëllinger, Müller, Wagner, E. Burdach, Valentin, Gruby, etc., comme aussi d’après les miens propres, le système capillaire se modifie dans tous les tissus pour prendre dans chacun d’eux un caractère spécial, en formant d'innombrables réseaux tous variables de forme, de volume, d'intrications et d’anastomoses. Mais, en outre, suivant mes observations personnelles, de ces capillaires, encore sanguins, puisqu'ils sont assez volumineux pour admettre les globules du sang que l’on y reconnaît, partent, dans beaucoup de tissus, d’autres capillaires beaucoup plus déliés, très inférieurs en diamètre au giobule du sang, et ne pouvant charrier que le fluide sanguin ou d’autres liquides inconnus produits des diverses élaborations organiques, qui sont emportés par les myriades de capillaires microscopiques veineux et lymphatiques, et par les radicules des canaux excréteurs. Tels que je viens de les indiquer, ces appareils capillaires spéciaux, de formes distinctes, véritables filtres variables de volume, de solidité, d’agencement, d'organisation, de perméabilité, de sensibilité, etc., et mélés à un tissu cellulaire propre, forment, par leurs associations , les corpuscules, aréoles, papilles, villosités, canalicules, granulations, glandules, fibrilles, etc.; en un mot, tous ces organules microscopiques si nombreux et si différens les uns des autres , dont l’agglomération sur une plus grande échelle constitue les lobes, lobules, faisceaux, et finalement les organes eux-mêmes, et fait que ceci est un cerveau, cela un foie, cet autre un muscle, un os, etc., car les dif-
T. III
férences entre les organes ne sont que la résultante de celles des organules qui les composent.
Or, ce sont ces appareils microscopiques, réseaux capillaires et organules, qui sont les véritables organes fonctionnels. Composant et charriant des liquides inconnus, préparatoires aux liquides généraux, ils sont le siége de ces circulations partielles périphériques greffées sur la circulation générale, dont elles montrent partout les sources en même temps que les terminaisons. C’est l’ensemble de ces organules qui compose ce monde étrange et merveilleux des infiniment petits, où s’élaborent et s’accomplissent, par les actions moléculaires et sous l'incitation des nerfs spéciaux, toutes les transformations matérielles dont, en physiologie et en anatomie pathologique, on ne saisit que les résultats accomplis. En effet, au double point de vue physique et chimique, ces organules se présentent comme les instrumens formateurs des divers principes immédiats, et, à ce qu’il me semble, donnent l’idée d’autant d'appareils microscopiques, moitié filtres, moitié piles galvaniques, qui ne laissent passer les liquides, ou leurs élémens atomiques, oxygène, hydrogène, carbone et azote, que suivant certaines proportions déterminées : le tout sous l'influence et avec l’addition de la force nerveuse. De ce travail organique résulte, suivant le tissu , ici un liquide, soit préparatoire à une autre élaboration, soit nutritif ou dépurateur ; là, un acte d’assimilation d’un produit nouveau et de séparation d’un élément ancien. Sans pouvoir encore rien spécifier dans les détails, on comprend du moins dans l’ensemble, que tous les organes recevant un même sang artériel homogène, doivent rendre, après leurs élaborations diverses, des résidus veineux et lymphatiques tous différens, et par conséquent hétérogènes ; mais ces détritus sont destinés à trouver leur emploi. Dans cette chimie vivante les organes, pour la nutrition commune, me paraissent jouer , les uns par rapport aux autres , le rôle de préparateurs des élémens nutritifs, par une sorte d’antagonisme de composition chimique, si bien que, sauf la portion excrémentitielle, ou les anciens élémens non utilisables et qui doivent être rejetés, pour tout le reste, rien n’est perdu, rien n’est isolé, le résidu de l’un devenant la matière nutritive de l’autre, et réciproquement ; de sorte que le produit d'une première élaboration va servir à une seconde, puis à une troisième ; et ainsi de suite dans tout l'organisme, par une chaine sans fin d’actes nécessaires à chacun et à tous, à la molécule et à l’ensemble. Au-dessus de tous est le système nerveux, et son chef, le cerveau, qui consomment beaucoup, parce que c’est par et pour eux que tous consomment, mais aussi, qui donnent à tous le mouvement et la vie. C’est toujours l'image d’un parfait gouvernement, où chacun travaillant pour la masse commune et y prélevant sa part, donneet reçoit, par un cercle d'échanges perpétuelles, alternativement prêteur et emprunteur. « Vertugoy! s’écrie à ce sujet, par la bouche de Panurge, notre vieux maître Rabelais, dont l'esprit pénétrant a si bien démélé, à travers les notions incertaines de son temps, la signification générale de tant de fonctions encore si obscures pour la science de notre âge : « Vertugoy lie me naye, ie me perdz, ie m’esguare quand ÿentre au profund abysme de ce monde, ainsi prestant, ainsi doibvant !
Je termine ces préliminaires qui sont peut-être un peu longs. Mais, je le répète, ils sont nécessaires pour l'intelligence de ce . . “+ A , One gi ?
qui suit, et j'ai dû en tracer l'exposition parce qu'ils sont l’expression d’une science nouvelle qui, n'étant pas encore enseignée, n’est pas généralement connue. J'appelle donc toute l'attention
des observateurs sur les faits et les aperçus qui précèdent, et sur ceux qui suivent, non parce qu'ils sont le résultat de mes observations personnelles, mais en raison de l'influence qu’ils me paraissent devoir exercer , en pratique comme en théorie, sur tout l'avenir de la science.
Les organules microscopiques quels qu’ils soient étant la partie fonctionnelle, et par conséquent l'élément essentiel de la texture propre à chaque organe, c’est à les amener à l’état viril, qui représente la plénitude de puissance de Porganisme, que s’épuise la prédominance de l’action vitale. Et comme ils augmentent en nombre et deviennent plus complexes dans leur structure à mesure que l’on s'élève dans la série des organismes, de même que les organes ils passent pour leur formation , par des états antérieurs transitoires. Parvenu à l’âge adulte, c’est par la détérioration lente des organules microscopiques dans les divers appareils et, peu-à-peu, par leur destruction, que s'effectuent ces modifications organiques qui se traduisent par l’affaiblissement des fonctions et les ravages que déterminent les progrès de l’âge dans tout l'organisme. Au point où j'en suis arrivé par mes observations microscopiques à ce sujet, je crois pouvoir établir que, dans tous les tissus , les organules fonctionnels, à partir de 35 ans, commencent à diminuer de nombre et deviennent de moins en moins vasculaires à mesure que l’homme s’avance vers la vieillesse, suivant une marche d’autant plus rapide que l’âge est déjà plus avancé, ou ce qui revient au même, que le sujet est plus affaibli. Et comme en général aussi, d’après des observations que j'ai déjà consignées ailleurs, l’homme est celui de tous les êtres où les divers appareils sont le plus travaillés dans leur structure, la détérioration des organules peut être considérée comme une simplification de la texture qui redescend de l’organisme le plus élevé vers ceux qui lui sont inférieurs. Tous les faits de la science tendent maintenant à confirmer cette proposition.
Or cette détérioration des tissus que l'âge amène, et qui constitue l'usure sénile, se reproduit avec quelques variantes encore plus graves dans les maladies. Au point de vue général la vieillesse et la maladie ont les mêmes résultats, si bien que la vieillesse peut être considérée comme une longue maladie générale, ou la maladie, comme une vieillesse locale plus ou moins brusquement précipitée, qui détruit l'équilibre de l'organisme par l'état sénile accidentel de l’une de ses parties.
J'ai déjà dit que c'était par l'examen microscopique du poumon, à divers âges, qu'avait commencé pour moi la série de ces observations. J'avais constaté que les parois des canaux aériens microscopiques , que j'ai nommés labyrinthiques, d’abord très vasculaires dans l'enfant, l’étaient déjà moins dans l’adulte. En poursuivant je reconnus que, à partir de l'âge adulte, à mesure que les petits vaisseaux diminuent de nombre, les canaux labyrinthiques se dilatent, puis leurs parois d’adossementse rompent, et plusieurs se convertissant en un seul, il en résulte une petite chambre ou loge aérienne , où l'air séjourne et dont les parois sont presque dépourvues de capillaires sanguins respiratoires. Le résultat est que le sang qui traverse ces parois, par les fragmens conservés de capillaires circulatoires, passe veineux ou très imparfaitement oxygéné du cœur droit au cœur gauche. Le même phénomène, que j'ai démontré n'être autre que ce que l’on a si mal nommé l’enphysème du poumon, envahissant peu-à-peu toute l’étendue de l'organe, le transforme, chez le vieillard décrépi, en un assemblage de cellules aériennes qui rappelle ie poumon du reptile. Or la fonction respiratoire s’altérant dans la même proportion que la texture, ilest évident que, comme chez le rep-
tile aussi, une portion considérable de sang noir passe dans les artères, et contribue à augmenter chaque jour de plus en plus les vices de nutrition des organes et la langueur des fonctions.
Passant de l’examen microscopique du poumon normal à celui du poumon malade, voici très sommairement ce que j'ai reconnu. Dans toute portion de poumon à l’état de congestion prolongée ou de phlegmasie , les canaux aériens se remplissent de liquides, et les membranes venant à se déchirer, il en résulte de petites cavités pleines de liquides dans lesquelles pendent leurs débris. Dans cet état le tissu pulmonaire ne cesse point encore d’être un organe respiratoire: seulement les conditions ne sont plus celles du poumon sain des mammifères. Dans le milieu atmosphérique, une couche liquide, plus où moins imprégnée d’air, sépare les gaz des surfaces sanguines d'absorption ; c’est donc ici une sorte de respiration branchiale, qui s'établit encore accidentellement. A l’observation d’une surface de poumon un peu étendue, les hasards des déchirures , qui transforment plus ou moins l’appareil labyrinthique d’un lobule en petites cavernes aqueuses, la forme des fragmens et leurs développemens fongueux partiels, donnent toutes les formes connues des branchies. Dans cet état, si le désordre est assez limité, c’està-dire si ce mode de respiration presque branchial, insuffisant pour le mammifère, n’occupe pas une trop grande étendue, l'absorption des liquides s'opère, et la congestion étant disparue, les cavernes séro-sanguines, ou aqueuses, deviennent des cavernes aériennes sèches. La guérison qui s'effectue est précisément le retour à la respiration aérienne, mais à une respiration aérienne descendue d’un degré plus bas. Le tissu pulmonaire sain du mammifére , dont la maladie a fait accidentellement un tissu branchial , remonte par la guérison au poumon de reptile et s'y arrête à jamais. C’est une portion d’organe vieillie, ou d’une durée moindre, au milieu d’un organisme plus jeune, qui laisse passer du sang noir dans les artères, et par conséquent rompt l'harmonie de l’ensemble et diminue sa durée possible en proportion de l'étendue qu’elle occupe.
Je viens de montrer en quoi consistent les effets de la pneumonie, l’état le plus simple des altérations pathologiques du poumon ; déjà nous voyons, comme conséquence de son passage. la destruction ou la détérioration partielle des organules ; la maladie a précisément les mêmes effets que la vieillesse, car la guérison ne peut plus s’obtenir que par la descente dans un organisme inférieur, qui représente du même coup l'état physiologique de l'organe chez le vieillard. |
S'il s'agissait de pousser plus loin ces investigations, pour peu qu’une maladie quelconque du poumon se prolongeât sur un point, nous la verrions bientôt en appeler une seconde, puis les deux une troisième, et ainsi de suite. Toutes se sollicitent, se produisent et s’engendrent l’une l’autre, disséminées sur des espaces plus grands ou plus petits, depuis le lobe entier jusqu’au point microscopique. Ce que l’on appelle une telle maladie du poumon ne serait donc que l’altération principale d’un plus grand volume, fait primitif de la désorganisation, et point de départ des altérations secondaires, qui s'offrent en volume moindre que la première, et dans une intensité différente entre elles suivant leurs filiations de cause à effet, et leurs rapports avec la cause première. Quant aux résultats des altérations organiques le premier fait étant la détérioration, puis la destruction des organules fonctionnels, qui descend la portion altérée de l'organe vers un organisme inférieur: dans les affections chroniques, à mesure que la destruction opère des vides, pour rem-
plir imparfaitement les cavernes qui en résultent , le tissu pulmonaire offrirait, comme phases de dégradation intermédiaire, d’abord des houppes fongueuses , c’est-à-dire vasculaires, et par conséquent branchiales ou encore un peu fonctionnelles; audessous la conversion en tissu fibreux de liaison et non fonctionnel ; puis les dépôts de produits du sang avariés; plus bas encore des dépôts de matière organisée anormale, et enfin de liquides et de matière inorganique. Tous ces effets qui s'engendrent, se pressent et s'accumulent avec plus ou moins de rapidité, dans les maladies, se produisent également plus ou moins sur les divers points, quoique avec lenteur, par les progrès de l’âge avancé. Telle est, par un seul organe, l'histoire générale du mode de destruction qui est commun à tous, d’après une succession de phénomènes analogues, sauf, bien entendu, les modifications nécessitées par les différences de la texture fonctionnelle propre à chacun d’eux.
Dans cette chute graduelle de la plus haute organisation vers la matière inorganique, qui caractérise la maladie et la vieillesse, il est impossible de ne pas voir la lutte de la loi physique et de la loi vitale, et le triomphe continu de la premiére sur la seconde. Dès que la force vitale ou l'incitation des nerfs, faiblit, le désordre cause le désordre , la maladie d’un organe appelle une autre maladie, et l’altération de la fonction va porter au loin, dans tout l'organisme, un trouble qui s’'augmente rapidement de lui-même, par la complication des altérations secondaires qui s'engendrent partout les unes des autres.
J'ai pris le poumon pour exemple de la série de ces phénomènes, parce qu’il en a été pour moi le point de départ, et que sa texture, accessible au microscope sur tous les points, y rend la vérification de ces faits plus facile. Mais je me suis assuré que la loi de destruction est la même pour tous les tissus. Déjà, il y a quelques années, M. J. Berres a montré que la villosité intestinale devient de moins en moins vasculaire de lenfant au vieillard; mais j'ai observé qu’elle diminue aussi beaucoup de nombre. M. N. Guillot a été plus loin. Il a prouvé que, dans la fièvre typhoïde, sur les portions d'intestins le plus affectées, les villosités et les aréoles se détruisent, et la surface de la muqueuse lisse, glabre et parcheminée, ressemble, dit:il, au gros intestin du vieillard. Ici les résultats sont identiques avec ceux que j'ai consignés plus haut. Un poumon caverneux, où passe l’air sans absorption d'oxygène, et un intestin mat, où passe l’aliment, sans absorption de chyle, n'est-ce pas une même chose : des deux côtés absence d'alimentation, de nutrition aérienne et alimentaire, en un mot, deux manières différentes de mourir de faim? Comme pour le poumon la rate du malade ou du vieillard m'a montré la destruction de ses organules, et la conversion, par rupture des cloisons, de plusieurs vésicules en une seule. Pareille détérioration est offerte par les organules du foie, du rein et de toutes les glandes. Dans le cerveau la substance grise pâlit, et les corpuscules microscopiques disparaissent. Les deux substances cérébrales, que lon sait qui se résorbent dans les maladies, d’après M. Magendie s’atrophient aussi chez le vieillard, et, dans les deux cas, sont remplacées par du liquide cérébro-spinal. Dans les nerfs, après leurs phlegmasies, et chez les vieillards, la pulpe diminue; elle s’absorbe même dans les paralysies. Dans les muscles, le cœur compris, par l'effet des mêmes maladies, comme aussi par la vieillesse, deux résultats se manifestent : la disparition du tissu musculaire, et suivant le cas, son remplacement par des tissus de remplissage, de la graisse ou du tissu fibreux. Egalement la peau, les membranes
muqueuses, Séreuses , le tissu cellulaire lui-même, témoignent dans leurs maladies, et chez les vieillards, de la destruction de leurs organules etde leurs capillaires ci rculatoires. Enfin le dernier résultat de la vieillesse décrépite la plus saine et robuste, qui se représente à la longue dans les maladies chroniques les plus inoffensives , est la densité croissante des organes par fixation d’élémens plus solides et moins organisés, en remplacement des tissus plus mous et plus vivans; circonstance qui les rapproche des organes de même nature situés plus bas dans la série animale.
De l’ensemble des faits qui précèdent on peut déduire les propositions suivantes, complétives des études de l’organisme.
La maladie et la vieillesse, dans des périodes de temps très différentes, ont pour effet commun la destruction ou la détérioration des organes par celle de leurs organules et de leurs capillaires fonctionnels microscopiques. En sens contraire de la formation embryonaire, où le développement des organes se fait, en général, par une série ascendante de phases intermédiaires, en passant par les organismes inférieurs pour arriver au mammifère et à l'homme: dans la vieillesse, et la maladie, le déclinet la destruction se font aussi, en général, par une série de phases intermédiaires, mais alors descendantes de l’homme vers les organismes inférieurs. Et de méme que l'embryon renferme des organes qui simulent, dans un corps humain, des fractions dépareillées d'organismes inférieurs, le malade et le vieillard renferment non plus tels organes en entier, mais seulement telles fractions d'organes analogues de ceux des animaux, toutefois neutralisés sous l’influence des appareils en majorité qui lui sont propres, et surtout du système nerveux particulier à la race. Ainsi dans la comparaison fœtale, comme il n’y a, avec les organismes inférieurs, que des analogies partielles et non une conformité générale: de même la comparaison sénile ne donne lieu aussi qu’à des analogies et avec les organismes inférieurs et avec l'organisme embryonaire. Il y a, qui repousse toute conformité aux deux extrêmes de la vie, la différence essentielle entre l'être en voie de formation ou de rapprochement vers le type commun, et l’être en voie de destruction ou d’éloignement du même type.
Pour le faire observer incidemment, la conséquence bien nette de ces observations, c’est que, dans tonte maladie quelconque, il n’y a pas de guérison absolue comme on l'entend, car où la maladie a passé, la guérison n’est plus qu'un retour à la viabilité par un organisme permanent inférieur. Si ces effets ne sont pas appréciables dans les dégrés inférieurs, ils n’en sont pas moins certains. De même que, en physiologie, dans le cours régulier de la vie, un jour, une semaine, un mois écoulés, ne laissent pas d’effets assez sensibles pour que l’on en remarque les différences, tandis que la succession des années, composées de jours et de semaines, nous montre pourtant que tous les instans de la vie comptent par leurs effets partiels sur le cours de l’ensemble : de même aussi en pathologie, c’est-à-dire dans le cours irrégulier de la vie, toute maladie, même la plus légère, laisse des traces plus ou moins percevables, et la durée de l’ensemble ou le fond de viabilité en est diminué d’autant. La congestion la plus éphémère amène pour le moins une tendance à la dilatation des plus petits capillaires, comme il s’en montre partout sous le microscope. Si elle se répète fréquemment, elle ne tarde pas à produire un état variqueux visible par sa teinte violacée, quand il se prononce à l'extérieur, par exemple sur la peau du visage, et qui, pour les viscères, s'annonce lentement par des langueurs dans
les fonctions, signes avant-coureurs des altérations organiques. Augmentez ces effets et vous voyez peu-à-peu se dérouler tout le tableau de la séméiologie et de l'anatomie pathologique. Après une maladie, ne fût-elle que de quelques jours, la somme de viabilité est diminuée en proportion de ce qu’a été le degré de la maladie. L'homme qui a été gravement malade pendant un mois, sauf de bien rares exceptions, se trouve, par l’organe qui a été affecté, comme s’il avait vécu un certain nombre d'années. Somme toute, il ne faudrait pas être malade, c’est-à-dire que, autant que possible, il faut prévenir la maladie, car c’est plus que de la guérir; et quand elle est survenue, il faut encore la guérir au plus vite.
Mais, dira-t-on, sil n’y a point de guérison absolue, il n’ÿ a donc point de médecine possible? Si fait, vraiment, car ilya guérison relative. Le rôle de la médecine est d'empêcher, à un moment donné, un effet d'usure de s’accroitre. C’est tout ce qu’elle peut; mais elle le peut presque toujours en plus ou en moins, hors les cas où c’est le système nerveux lui-même, qui est frappé de sidération. L'effet accompli, qui déjà diminue la vie probable, soit par exemple d’un an, qui, si vous le laissez envahir, la diminuera de dix, de vingt, de trente ans, ou qui déterminera immédiatement la mort; cet effet arrêtez-le, et la guérison relative fera bénéficier le malade de tout ce temps qu'il lui reste à vivre pour la moyenne d’organisme dans laquelle Va mis l’altération partielle de l'organe qui a été malade. Sans doute on ne peut attendre cette précision sévère de tout médecin quelconque, où même du plus habile en toute circonstance. Mais que la médecine, par ses progrès, arrive à-peu-près, ne fût-ce qu’en théorie, à ces résultats mathématiques, et elle sera encore ce que l’homme, dans la sphère des applications matérielles de son esprit, aura fait de plus beau, de plus noble et de plus utile. Lui demander davantage, ce que lon fait si souvent, c’est montrer une ignorance entière, mais à la vérité bien excusable du problème à résoudre. Le médecin n’agit sur la force vitale qu'en opposant quelques-uns de ses effets aux autres, des diminutions ou dessurexcitations de sensibilité à d’autres, en un mot, des maladies artificielles à des maladies naturelles. Pour modifier les perturbations de la vie sur un point, il n’a d'autre moyen que de puiser lui-même dans la source commune de la vie, et de la diminuer d’autant. Dans ces conditions lui demander de rétablir l'organisme dans son premier état, c’est vouloir revenir sur ce qui est accompli; c’est croire qu’il peut dominer la résultante moyenne physique et vitale sur laquelle il n’a d'action que par elle-même; c’est attendre de lui de pouvoir refaire l'organisme, qui n’appartient qu’à son auteur; c’est enfin exiger l’impossible et par conséquent l'absurde.
Pour terminer ce qui concerne le débat des forces dans l’organisme, en résultat les choses se montrent ce qu'elles doivent être. La nature est une dans toutes ses œuvres, dans la destruction de l’être vivant comme dans sa formation. Toujours, partout et à tout âge, se retrouve l’accord, dans l’antagonisme, des deux lois physique et vitale, avec prédominance de l’une ou de l’autre à différens âges, et à travers les accidens variés de la santé ou de la maladie.
Du point de vue de sa plus haute généralité, la lutte de la vie contre la loi physique peut se figurer par une ligne ascendante pour le premier tiers de sa longueur, lentement descendante pour les deux autres tiers, dans l'état de santé non interrompu, mais qui tombe à tous les points de son parcours, plus ou moins par saccades, ou même brusquement, par les maladies.
La ligne ascendante représente le point de départ de la matière brute et organisée qui, sous une impulsion vitale très puissante, s'élève d’abord rapidement par les fractions des organismes inférieurs jusqu’à l'organisme de chaque espèce ; puis, par un mouvement de plus en plus ralenti, jusqu’à son développement dans l'adulte, c’est-à-dire à la plus haute manifestation possible de la vie pour chaque organisme. La ligne descendante reprend, en sens contraire , le chemin parcouru par la première , c’est-à-dire qu’elle redescend par des fragmens d'organismes et de tissus inférieurs, puis par l’accumulation, dans les organes, de matière simplement organisée ou de matière brute. De sorte que, dans l’ensemble, et sauf les différences apparentes de la forme, qui résultent des phases parcourues, l'organisme vieilli rétablit, pour la rendre à la loi physique, la matière brute et organisée dans les conditions où il l'avait prise au point de départ. En somme c’est la matière aux deux termes, entre lesquels se développe la courbe de la vie.
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Après avoir démontré l’'universalité de l’action du système nerveux dans l’organisme, pour terminer, il nous reste encore à fixer les rapports de l’un avec l’autre et à définir ce que, logiquement, d’après l’ensemble des faits, il faut entendre par le mot organisme.
Rappelant ici ce qui a été dit en commençant ce discours, on ignore s’il existe dans le règne végétal un tissu quelconque qui soit spécialement le siége de la vie; mais, dans le règne animal, il n’y a point à douter quela vie ne réside dans le système nerveux, et c’est là un argument très fort pour la probabilité d’un appareil de même nature dans le végétal. Quoi qu'il en soit, dans l'impossibilité de savoir où se fixer, la science , en physiologie végétale , discute sur les fonctions par leurs phénomènes et leurs effets , sans s'occuper des organes inconnus qui en peuvent être les agens et les régulateurs, et même sans se demander s’il en existe. Mais, en physiologie animale, où ces organes sont connus, on ne peut ainsi les abstraire, ce que pourtant l’on fait trop souvent. Voyons donc en quoi consiste la véritable signification physiologique des nerfs, et si elle n’embrasse pas tout l'organisme.
D’après ce que nous avons vu en anatomie et en physiologie, tous les appareils organiques, dans leurs qualités diverses, configuration, texture , destination , etc. , sont soumis à leurs nerfs; et les nerfs eux-mêmes , plus ou moins solidaires entre eux , se coordonnent en un système général avec un organe central qui les résume. Or, qu'est-ce que le nerf, organe lui-même, sinon le moyen ou l'agent de la fonction? Quelque effort d’esprit que lon fasse, le nerf ne mène qu’à l’organisation; la fonction seule mène à l'organisme. Traduisons donc par la philosophie le double témoignage de l'anatomie et de la physiologie, et disons : Si les nerfs ne sont que les moyens matériels de manifestation des fonctions auxquelles ils sont destinés; si les fonctions, devenues l'expression de la signification des nerfs, et par conséquent solidaires entre elles, ne le sont qu’en vue de leur ensemble ou de l’organisme, voici donc, en partant de la synthèse, ou en descendant des forces vers la matière , une cause trouvée à l'organisation , qui, en partant de l'analyse, ou en remontant de la matière vers les forces, ne peut en montrer une pour elle-même. A ce point de vue, c’est l'organisme disposé dans