‹ Traité complet de l'anatomie de l'homme, par les Drs Bourgery et Claude Bernard et le professeur-dessinateur-anatomiste N.H. Jacob, avec le concours de Ludovic Hirschfeld. Tome troisième (volume 4)Chapitre 2 sur 407 · LL. sms de die DATES · texte numérisé non relu

LL. sms de die DATES

un milieu et pour une destination déterminés, qui devient la cause ou la raison de l’être dont l’organisation ou l’ensemble des organes n’est que le moyen. Alors on comprend que les conditions générales de la nature physique deviennent la cause des ressemblances ou du type commun de l'être vivant, etque les exigences des milieux, combinées avec la destination propre de chaque organisme, sont la cause des différences qui caractérisent les êtres des deux règnes, et, dans chacun d'eux, gravent irrévocablement les genres et les espèces. C’est donc en pure perte que les savans, rangés en deux écoles rivales, discutent sur la valeur exclusive des deux lois d’unité et de variété, l’une et l’autre étant également vraies , suivant que l’on considère l’être vivant par rapport à l’ensemble de la nature ou à lui-même , eu égard aux conditions générales de l'existence ou à celles de son existence individuelle ; car tous ont à-la-fois une destination commune dans l'ensemble et une destination particulière pour l'espèce. En un mot, la loi d’unité figure le tronc commun des organismes, dont la loi de variété représente les branches et les rameaux plus ou moins étendus ou écourtés , suivant le nombre des êtres qui se groupent dans chacun d’eux. Enfin la loi de formation se traduit dans tous les organismes comme l'expression de la spécialité de fonction, ou, en d’autres termes, de l'identité d'incitation de certains nerfs, en vertu de laquelle les molécules similaires tendent à se grouper et à s'associer pour former des tissus de méme nature.

Dans cet accord des lois secondaires qui régissent tous les organismes se trouve la confirmation de la loi générale de l'harmonie préétablie, posée par le grand Leibnitz. Gette loi, qui domine tous les êtres de la nature, en prévoit et en explique suffisamment les rapports, sans qu’il soit nécessaire d’adopter cette idée d’une échelle des êtres de Bonnet, image poétique plutôt que conception savante , dont la prétention illusoire a une régularité mathématique qui suppose toute combinaison existante , sans s’inquiéter si elle est nécessaire et possible, et sans tenir compte de la différence entre les forces des corps bruts et des corps vivans, et de celle des milieux où elles s’exercent, blessait si profondément le sage esprit de Cuvier.

En résumé, il existe dans l'organisme deux élémens certains : des fonctions prouvées par toutes les manifestations physiologiques, et des organes matériels très certainement chargés de ces fonctions. Dans la nature vivante, point d’organes sans fonctions, point non plus de fonctions sans organes. En physiologie comme en physique, les forces et la matière sont coexistantes; nulle part la matière n’existe sans les forces, ni les forces sans la matière. Dans le règne inorganique, toute matière existe indistinctement sous la loi physique; dans les deux règnes organisés la matière, déjà inséparable des forces physiques, ne revêt les qualités de la vie que par l'addition d’une force nouvelle, et telles sont les exigences des corps vivans, qu’ils ne s’entretiennent que par l'élaboration, avec l'eau et les gaz empruntés de la matière brute, d’une portion de matière déjà organisée, c’est-à-dire, des organes des corps vivans rentrés sous la loi physique, mais non encore détruits par elle, et qu’elle n’a pu produire sans le concours de la force vitale. Enfin, dans les animaux il est incontestable que cette force nouvelle a son siége dans le système nerveux, et que c’est par les épanouissemens de ce dernier qu’elle anime tout l’ensemble de l’organisation.

A ce point de la question on est amené à se demander qu’estce que l’organisme ? Dans la théorie régnante, la seule nettement professée dans les livres, et à la tête de laquelle je regrette de

T. III

voir les noms des plus illustres savans de notre époque, c'est la texture et la disposition de l'organe qui décide de la fonction, dont le nerf n’est que l’agent d'incitation et le moyen de communication avec les centres nerveux. Sans aucun doute la fonction ne peut s'exercer que par lorgane: mais s’ensuit-il que l’organe soit le fait initial ou la cause de la fonction ? Ou je me trompe complétement, ou c’est tout le contraire. La cause d’action rapportée à l'organe, qui suppose autant de causes partielles que de textures différentes, ne peut mener à aucune organisation d'ensemble, rien ne pouvant établir des rapports et une subordination entre des influences spéciales étrangères les unes aux autres. De deux choses l’une : l'association des organes pour une harmonie commune, ou pour un organisme, est un fait de hasard, comme l’affirme le matérialisme, ou un fait prévu, comme conclut le spiritualisme. Mais le seul énoncé du hasard est absurde. Chacun sait qu'il n’y a point de hasard comme l'entend le vulgaire. Le mot hasard n’a de signification que par rapport à la portée très limitée de notre esprit, et n’exprime que notre ignorance des causes des phénomènes dont nous sommes les témoins. Le hasard commence là où notre esprit a cessé de reconnaître une cause pour un effet. Or, les lois de la nature ne permettent point d’effets dont elles ne soient la cause nécessaire. 11 n’y a donc point de hasard, et ce que l’on appelle ainsi ne pourrait avoir l’effet qu'on lui attribue dans la question qui nous occupe; Car la rencontre fortuite de plusieurs forces spéciales, et restreintes dans leurs actions, ne saurait avoir pour résultat de faire jaillir une force nouvelle plus générale, et supérieure aux premières, qui les dominât, et se les asservit pour les organiser en un ensemble. Reste une tierce opinion, qui se dit intermédiaire et conciliatrice, mais qui n’est en réalité qu’une émanation de cette philosophie panthéiste si répandue dans le nord de l’Europe. Dans cette opinion, expression illusoire d’un matérialisme qui s'efforce en vain deserenier lui-même, en vain aussi dirait-on, avec certains physiologistes, que la matière organisée s'arrange d’elle-même, comme il leur paraît résulter des phénomènes de formation de l'être vivant, de reproduction de parties dans certaines espèces, et de cicatrisation dans les plaies. Ces faits, inexplicables pour l’ensemble, dans la théorie qui place la cause de développement de chaque organe en lui-même, s'expliquent au contraire naturellement par la perfection de la loi vitale, qui combine et dispose invariablement les élémens de la matière vivante, pour chaque destination spéciale dans l’organisme, comme la matière inorganique s'arrange également dans les corps bruts'sous la loi physique.

Loin que cette parité d’action des deux lois nous étonne, elle satisfait, au contraire, notre esprit; seule elle répond à l’idée que nous nous faisons de la toute-puissance et de l’absolue prévision du créateur, qui a dù constituer tout d’abord la loi des corps vivans, comme celle des corps bruts, pour des effets certains et invariables, sans qu’il füt à jamais besoin de revenir sur son ouvrage. Ce qu'il faut donc conclure, c’est que les organismes sont autant d'effets nécessaires, probables, sinon assurés dans un milieu donné, et par conséquent prévus dans l'ensemble et dans les détails. Chaque organisation étant arrêtée d'avance, est le but final pour lequel sont disposées toutes ses parties.

Dans cette alliance obligée de la force et de la matière, faut-il encore se demander quel est, des deux principes, celui qui domine? Assurément la matière, inerte et passive par elle-même, et qui n'existe qu'en vertu des lois physiques dont elle n’est

ue l'effet ou l'expression hénoménale, la matière ne saurait se ?

donner à elle-même les qualités dont sont privées les lois qui la régissent. Or, puisque ce ne peut être la matière qui appelle et sollicite la force vitale, c’est donc la vie elle-même qui s'impose à la matière; c’est le rapport de l'une à l'autre, le but commun de association, la raison d’être, c’est-à-dire l'organisme qui appelle son moyen ou la fonction; c’est la fonction qui exige le nerf; et le nerf,.à son tour, apprête et commande lappareil, qui, sous son influence, élabore la matière. En un mot, et pour qu’on ne prenne pas ici cet énoncé d’un fait réel pour une abstraction arbitraire, ce que fait l'homme, dans ses infimes ouvrages, où il débute par une idée ou un plan qu’il développe, et auquel il subordonne toutes les parties qui s'y rapportent, est l’image vraie, quoique très affaiblie, ou plutôt la minime et très imparfaite répétition de ce qui se révèle dans les grands ouvrages de la nature, dont l'homme aussi n’est qu’une fraction infiniment petite. Des deux côtés le point de départ appartient à l'esprit, et l’organisme du corps vivant, avec ses fonctions ou les moyens de ses rapports avec le monde extérieur, étant le plan général, les nerfs et les organes s’ensuivent comme les moyens des fonctions.

Les preuves que c’est l'organisme, ou l'ensemble prévu, qui domine ses parties, se présentent en grand nombre.

Loin que l'organe s'impose au nerf, et par conséquent à tout le système et au centre nerveux; le même organe se modifie en tant qu’il est besoin pour s’accommoder aux exigences variées d’une même fonction , sous des conditions et dans des milieux différens; ce qui revient à dire que le même organe s'arrange pour faire partie de divers organismes, ou des plans secondaires dérivés du type commun, nécessairement représentés eux-mémes par autant de modifications de leurs systèmes nerveux. Et pour choisir un exemple entre mille, le membre thoracique, ou vulgairement le bras, organe de préhension et d'expression dans l'homme , devient successivement la patte, moitié jambe et bras, moitié main et pied du singe, la jambe de devant du quadrupède, l'aile de l'oiseau, la nageoire du poisson, et, à partir de chaque type, se modifie à l'infini dans les espèces, suivant les usages divers auxquels le même appendice locomoteur est appelé par chaque organisme.

En sens contraire, la même fonction est remplie par des organes très différens. Pour fouir ou creuser le sol tel mammifére emploie la patte de devant, tel la patte de derrière, tel autre le nez ou grouin. Bien plus, le nez de l'éléphant. allongé d’abord pour une olfaction plus exquise, en atteignant, dans un autre but, une longueur démesurée, devient, sous forme de trompe, un canal d’aspiration, une poche de réception, et surtout un puissant organe de préhension, d’une adresse, d’une force et d’une souplesse merveilleuses. En outre, par une conformation commune à presque tout le règne animal, là où les membres sont insuffisans, ou manquent complétement, existe, comme un auxiliaire étranger à l’homme, un cinquième appendice, la queue propre aux usages les plus variés. Organe de protection chez quelques quadrupèdes, de station et de préhension chez d’autres et chez beaucoup de reptiles, la queue devient un outil chez le castor, un gouvernail et une rame, pour la natation dans les milieux fluides, chez l'oiseau et le poisson, et s'étendant avec les ailes au souffle du vent, se transforme en une voile mobile auxiliaire de la natation chez le cygne et de la marche chez l’autruche. Partout, dans les organismes, pour satisfaire à des conditions d’existences variées, chacun utilise ce qu'il a, et chaque organe, pour servir à des usages divers, se modifie

plus ou moins, mais toujours d’une manière suffisante pour les besoins.

Enfin, à un point de vue encore plus général puisqu'il domine tout le règne animal, un organe s'implante sur un autre quand une fonction accessoire peut se greffer sur une autre plus essentielle. C’est le cas du larynx et du nez qui profitent, l’un pour la voix, l’autre pour l’olfaction, de l’air qui passe pour la respiration. Chaque organe alors, animé par ses nerfs propres, fonctionne à sa manière à côté de l’autre. En sens contraire, un ou plusieurs nerfs aussi, quand il en est besoin, s’adjoignent à d’autres. Lorsqu'un organe étant déjà chargé d’une fonction, il est possible qu’il intervienne encore pour une autre, ou qu’il est nécessaire qu’il soit en même temps sous l’influence des deux systèmes nerveux, il suffit à la nature d’y envoyer un nouveau nerf provenant d’une autre origine, pour doubler ou tripler la fonction. Le même serviteur obéit ainsi à plusieurs maitres. C’est le cas de l’extrémité supérieure du double tube aérien et alimentaire sous linfluence combinée du pneumo-gastrique et du spinal; c'est celui de tous les organes qui reçoivent à-la-fois des nerfs de relation et des nerfs ganglionaires; c’est assurément encore celui de tous les appareils du grand sympathique, où, si nous ne pouvons définir clairement les fonctions qui s’y accomplissent, nous ne saurions au moins douter de leur multiplicité. En y regardant bien, c’estenfin la loi générale de l'organisme, dont toutes les parties reçoivent, de provenances différentes , des fibres nerveuses de mouvement, en commun avec celles chargées des fonctions si nombreuses que lon a confondues à tort sous la dénomination impropre et insuffisante de sensibilité. Comment, je le demande, ces faits où l'organe se montre si complétement le docile instrument de plusieurs fonctions étrangères les unes aux autres, que lui impose l'organisme par différens nerfs, où la fonction aussi se modifie en toute mesure et s'impose, quand elle ne trouve rien de mieux, à des organes qui lui sont ordinairement si étrangers, comment, dis-je, ces faits, dont la signification est si claire eu égard à leur coordination dans l’ensemble, pourraient-ils s'expliquer par la théorie actuelle, qui subordonne la fonction ou le nerf à l'organe ?

Le principe de la subordination des organes au plan général de leur ensemble, étant posé, rien n’arrète plus pour comprendre l'organisme dans tous ses effets, par l’intermédiaire du système nerveux, devenu pour nous son agent. Dans la série animale, les divers appareils fonctionnnels s'offrent avec des énergies relatives très différentes; mais partout où l’un d’eux prédomine, ce n’est qu’en vertu d’un excès de développement proportionnel de l’organenerveux quile commande. Toutes les variétés d'association se présentent ainsi dans les divers organismes, avec des caractères de prédominance de certains appareils, sens, locomotion, etc., ou d’une fraction d’entre eux, qui nécessitent de proche en proche, dans tousles autres, des modifications appropriéespourl harmonie commune, Partout les qualités essentielles des organes prépondérans répondent aux besoins et à la destination de l’espèce, et déterminent, avec ses mœurs, sa physionomie particulière dans l’ensemble durègne animal. Ainsi donc, tout être organisé manifeste et subit les effets de son organisme. Toute la nature vivante, l’homme lui-même compris, vitsous la loiimpérieuse du besoin, dont la nécessité s’impose par une certaine organisation matérielle, et dont la satisfaction prochainese formule par les instincts. Mais là cesse tout parallèle : quant au but, tous les êtres vivans, animaux et même végétaux, d’un côté, l'homme seul de l’autre; pour les moyens comme pour la fin de la vie, entre la brute et l’homme un abime.

A celle-ci, l'accroissement matériel; à celui-là, l'accroissement spirituel. Chez l'animal, en effet, pour si vifs que soientses instincts, et si puissans les organes propres à les mettre en action, quelles que soient, en un mot, la nature et l'intensité des actes d’innervation, ils n’ont toujours pour but que l'accroissement et l'entretien du corps dans l'individu et son espèce, avec la subordination des centres nerveux encéphaliques, réduits à servir d’instrument au système de nutrition ganglionaire. Chez l’homme, au contraire, dépourvu de tout moyen de protection contre les agens extérieurs, de tout organe d’attaque ou de défense contre les grands animaux, chez l'homme, le plus délicat et le plus faible des êtres par le système nerveux et les organes périphériques et ganglionaires, avec quelques légères modifications où la force est sacrifiée à la précision, la prédominance du ganglion cérébral suffit pour l’abstraire du règne animal, et pour assurer son empire sur tous les corps de la nature. Dés que le cerveau, dépositaire du sens spirituel, l'instinct propre de l’homme, devient l'organe dominateur, c’est pour lui que travaillent les systèmes ganglionaire et périphérique; et, par l'application des forces qu’il commande au mondeextérieur, c’est pour lui aussi que travaille toutela nature. À ce point de vue philosophique, en effet, toute la création vivante est solidaire. Sous un aspect général qui sanctionne, jusqu’à un certain degré, quoique avec une signification un peu différente, la pensée d’une échelle des êtres de Bonnet, de la comparaison des organismes, il résulte, pour l'ensemble de la nature vivante ou l'harmonie du tout , qu’il y a subordination de ces organismes entre eux, et de tous à un seul dominateur, comme dans chaque organisme, pour son harmonie propre, il ya subordination des fonctions à une fonction dominante. Tous les organismes s’emboîtent les uns dans les autres; c’est-à-dire que, à un point déterminé de la série, un organisme résume, par ses appareils fonctionnels, tous ceux situés au-dessous. Au dernier terme, l’homme les résumant tous, on conçoit comment tant d’esprits d’élite ont été amenés à le considérer comme leur raison d’être. Dans cette progression, le végétal apprête la matière organisée pour l’animal; les animaux l’apprètent les uns pour les autres, en général, des organismes inférieurs à ceux qui leur sont supérieurs ; les deux règnes l'apprêtent pour l’homme, et le genre humain tout entier en élabore les actes nerveux les plus subtils au profit de quelques hommes privilégiés qui le représentent, et dans lesquels il se spiritualise. Encore un pas sur cette voie ascendante des organismes, et l'élaboration de la pensée apparaît logiquement comme le dernier objet ou le but final de toute la nature vivante.

Pour conclure, il existe dans le corps vivant deux principes: 1° la rnatière, représentée par la loi physique, dont les effets, un peu différens suivant Ja nature des corps inorganiques, sont invariables dans chacun d’eux; 2° la vie, force spontanée ou loi nouvelle imposée à la loi physique , dont les effets se graduent dans les corps organisés des plus simples élaborations matérielles de nutrition jusqu'aux phénomènes inteliectuels. Rien ne servirait donc au spiritualisme de nier la valeur de réceptivité de l'organe matériel, dont il faut reconnaître la présence nécessaire, sauf à ne pas en exagérer l'importance ; encore moins est-il possible au matérialisme de récuser l'intervention de l’esprit, l’objet et le mobile de l'organe. Dans le monde où nous sommes, l'alliance des deux principes est la condition premiére de toute manifesta-

tion vitale et psychologique. Le système nerveux est le siége et l'agent de la vie; le cerveau est l'organe de l'esprit, de l'âme, ou, comme on l'entend d’une manière générale, de l'intelligence, la plus haute expression phénoménale de la vie : voilà les faits. Mais le cerveau et l’âme sont deux existences distinctes, l’une le contenant, l’autre le contenu. Entre les deux principes existe cette concordance générale où l’appareil matériel ne fait que traduire les exigences des fonctions. Dans l’agglomération des organes propres des facultés intellectuelles , qui s'unissent jusqu’à se confondre en un seul organe dont les parties convergent toutes vers une masse centrale, -on reconnaît le lieu des facultés intellectuelles, qui, elles aussi, se coordonnent sous un sens général plus pur et plus élevé, le sens propre de l'esprit ou Pâme humaine , leur suprême dominateur. Quant à l’idée que nous pouvons nous en faire, l'âme nous apparait comme un précieux instinct divinatoire du vrai, qui mène au bon et au juste, et du beau, qui aspire et conduit au sublime. Le propre de l’activité de l'âme paraît être de diriger toutes les forces intellectuelles vers ces hauteurs morales, et de les fondre en une seule pour les ramener à l'unité de la cause première dont elles émanent. Au milieu de ces élans de forces vives et spontanées, par leur nature indépendantes, inattendues et si variables dans leurs manifestations d'un esprit à un autre, nous voilà transportés bien loin de la force physique et de ses effets calculés, nécessaires et invariables.

En somme, dans ce débat de la force vitale et de la matiere où notre esprit est, pour lui-même, rapporteur, Juge et partie, s’il accepte l'existence de son organe, comme celle de toute matière, simplement sur le témoignage des sens, pourtant, sa propre existence, dont il juge les effets et puise en lui-même le sentiment intime, est pour lui d’une évidence bien plus directe. Etil est porté d’autant plus invinciblement à la faire naître d’une cause de même nature, c’est-à-dire d’une pure intelligence, mais infiniment supérieure, qu’il ne saurait en aucune façon la déduire de la matière.

Avec des preuves rationnelles si claires et si simples qu’elles peuvent être immédiatement comprises de tout le monde, chez quelques savans qui se disent physiologistes, tout en s’obstinant à rester physiciens dans le domaine de la physiologie, on ne comprend pas cette persistance à nier l'existence de l'esprit tout en acceptant celle de la force vitale, car aucun d’eux, que je sache, ne récuse la réalité, dans le corps vivant, de tout un enchaïînement de phénomènes que la loi physique seule ne peut produire. Quelque effort que puisse faire le matérialisme, précisément effort de l'esprit employé à se nier lui-même, à quelque argument qu’il ait recours, il ne peut faire de l'intelligence un produit émané du corps vivant, pas plus que, en physique, on ne peut faire émaner des corps bruts la loi dont, au contraire, on est forcé de reconnaitre qu'ils ne font que traduire les effets. Et quand on accorderait au matérialisme que, physiologiquement , l'intelligence apparait, aussi bien que tout autre phénomène, comme un simple produit d'élaboration, même avec cette concession, il ne serait pas plus avancé ; car les produits vivans ne sont que le résultat de l’application de la force vitale à la matière, c’est-à-dire, de l’action de ce principe immatériel et spontané de la vie elle-même, mis en cause et qui pourtant, quoique l’on puisse dire, domine tout.

L'âme, dit le matérialisme, n’apparait qu’avec l'organe, se développe et se complète avec lui ; oui, sans doute. Elle s’évanouit à la mort, s’altère, et même disparaît complétement avec la maladie de l'organe, et reparaît avec la santé; encore une fois,

oui. Il y a plus, ajoutera quelqu'un , l'âme se scinde et se subdivise : dans les anciennes affections cérébrales et dans la vieillesse, qui, par ses effets, ressemble si bien à une très longue maladie, telle faculté s’anéantit là où telle autre persiste; et, ce qui est plus étonnant, telle se conserve intacte et souvent d'autant plus nette et brillante, qu’elle est seule active parmi toutes les autres obtuses, et lorsque plusieurs mêmes sont éteintes.

Ici, arrêtons-nous. Pour ne pas faire confusion, sans nier absolument le fait, il faut néanmoins y établir une distinction qui l’explique. Ce que, par un mal-entendu, des pathologistes dont les vues ne s'élèvent pas toujours à la hauteur exigée par la philosophie scientifique, ont cru pouvoir dire de l'âme, ne s’applique logiquement qu’à l’ensemble de toutes les facultés, ou à l’organisme intellectuel, auquel Pâme commande. Il est bien vrai que, dans les maladies, cet organisme se scinde; mais l'âme elle-même, son principe régulateur, ne se scinde pas. Dans Paliénation mentale, où l'harmonie intellectuelle est détruite, l'âme se trouble et s’altère. Mal informée , elle voit et juge mal. Mais sa nature est si peu modifiée, que c’est encore en agissant sur elle, et en la remettant dans son rôle dominateur, que l’on réussit le mieux à éclaircir le trouble de l’intelligence. Également, dans les affections aiguës, les facultés intellectuelles disparaissent bien avant les sentimens : or, ce sont les sentimens qui sont les manifestations propres de l’âme. Dans ce moment suprême où la vie est près de s’éteindre, l’âme persiste si bien que l’homme dont l'intelligence rompt ses liens, se dissout et s’évanouit, sent néanmoins son état, et se rattache d'autant plus vivement à tout ce qui lui fut cher. Tel moribond, privé de la parole, de presque toutes ses facultés, même de ses sens, témoigne pourtant par une pression de main, par un geste, par une larme, par un soupir, de l'existence, au plus profond de son être, de ces indélébiles sentimens du cœur humain qui l’agitent et Pémeuvent encore lorsque déjà il n’en comprend plus objet. Pour que l'âme n’annonce plus sa présence, il faut que la conscience même de l'être soit éteinte, comme dans le coma profond; mais alors toute existence spirituelle a cessé : de même que chez l'animal privé d’encéphale, la vie n’est plus que celle du corps, retirée à sa source premiere, sous l'incitation nerveuse de l’axe cérébrospinal, pour quelques instans encore vaguement oscillante.

Mais, objectera la critique, d’après vos aveux, toujours est-il que la vie et l'intelligence, si ce n’est l’âme elle-même, se scindent et se subdivisent; que dans les vésanies, le sens moral lui-même semble s’altérer par suite du trouble survenu parmi les facultés, quoique souvent une ou plusieurs d’entre elles ne paraissent avoir éprouvé aucune atteinte; que dans les maladies aiguës, à un premier degré les facultés intellectuelles s’anéantissent, soit isolément,‘soit toutes du même coup, et, par cela même, se séparent de l'âme qui persiste; que plus bas, l'âme elle-même s’évanouit en apparence, et que la vie retombe à n'être plus que celle du corps: que, par conséquent, la disgrégation intellectuelle est, dans tous les cas, le résultat de la disgrégation organique. A cela disons toujours oui : ces faits sont de l'expérience de tous les jours, et de la dernière évidence. Ils prouvent, ce qui est suffisamment démontré ci-dessus , que l’âme, la gouvernante des diverses facultés intellectuelles, a pour siége le cerveau , l’agglomération des organes propres à chaque faculté; ils prouvent aussi que chaque organe pouvant s’altérer isolément, l'extinction de la faculté qu’il représente, suivant son importance, diminue d’autant, ou trouble complétement la résultante moyenne ou l'harmonie intellectuelle. Mais parce que l'âme et les facultés

qu’elle dirige, ne se manifestent que par l'intermédiaire d’un organe matériel, cela prouve-t-il qu’elles ne soient qu'un même principe avec cet organe ou le corps dont il fait partie, et surtout, qu’elles lui soient subordonnées? Oh! pour cela, absolument non! De ce que l’œil détruit ne verra plus la lumière, de ce que l'oreille détruite n’entendra plus le son, s’ensuit-il que la lumiére et le son ne soient pas en eux-mêmes des phénomènes indépendans des sens qu’ils affectent. L’œil malade, et qui ne voit plus parce qu’il a perdu sa transparence, reverra quand il l'aura recouvrée; l'oreille guérie entendra de nouveau ; et pourtant, si aveugle et le sourd avaient été les seuls à voir et à entendre , si d’autres n'étaient là pour leur donner l'assurance que les phénomènes de la lumière et du son persistent après qu’ils ont cessé de les percevoir , un et l’autre ne seraient-ils pas en droit de nier également, l’aveugle, la lumière du flambeau qu’il tient à la main, le sourd, le bruit de sa propre voix. Et parce que l'on voit la lumière et que l’on entend le bruit d’autrui, tandis que l’on ne peut ni voir ni entendre son âme, doiton en conclure que l’âme n’a pas d'existence propre? Autant vaudrait-il nier celle des agens physiques eux-mêmes; aussi n’y a-t-on pas manqué, car il n’est pas, dans l’histoire de l'esprit humain , de cause si mauvaise qui n’ait trouvé des soutiens. Mais, en supposant que l’on püt prendre au sérieux de réfuter une doctrine dont l’énoncé suffit pour la réduire à l’absurde : en vain un scepticisme outré arguerait-il de la supposition, que nos sensations ne soient que des produits de nos organes. À moins de nier le monde extérieur, comme l'ont tenté follement quelques philosophes, qui n’ont pas hésité à sacrifier la raison universelle et la dignité de leur propre intelligence à la triste satisfaction de leur menteuse vanité, pour tout homme raisonnable, lors même que l’on pourrait démontrer que nos appareils sensitifs, comme des prismes,nous traduiraient les phénomènes tout autres qu'ils ne sont en eux-mêmes, toujours serait-il que les objets de nos sensations existent en dehors des organes qui nous les font connaître. Partout les forces sont les principes des existences matérielles dont les organes ne font que traduire les phénomènes dans les corps vivans.

Pourquoi donc n’en serait-il pas de même de l'intelligence par rapport au cerveau? Quelle opposition si grande y a-t-il entre les phénomènes de la physique et ceux de la physiologie pour que les uns ne puissent aider à comprendre les autres ? Ce morceau de bois était obscur et froid : vous y mettez le feu, et voici qu’il dégage de la chaleur et de la lumière. Couvrez ce feu , rien n’annonce plus sa présence, on le croirait disparu : il couve néanmoins sous la cendre; laissez-le en cet état, ou éteisnez-le, il meurt : au contraire, dégagez-le, donnez-lui de l'air, et voilà qu'il se ranime plus brillant; le bois se consume * alors, et disparait par une série de phénomènes dont la cause persiste, et se continue à jamais sur de nouveaux alimens combustibles après sa destruction. Dans cette suite de métaphores consacrées par l’usage, et qui n'apparaissent si poétiques que parce qu’elles sont vraies, qui ne voit sous ce corps combustible l'emblème de l’organe intellectuel. Développé par linfluence de la vie, tant qu'il fonctionne librement, il en manifeste les actes spirituels. Survient-il une lésion qui le blesse, ou le comprime, l'esprit s’embarrasse, ou même disparaît. Mais la preuve qu'il n’est pas détruit, et qu’il couve dans les profondeurs de l'organe, c’est que, si vous dégagez celui-ci de la pres sion qui l'opprime, l'intelligence renaît, et l'appareil matériel continue de se consumer par la réitération de ses actes, d’au-

tant plus vite que leur manifestation est plus puissante. Enfin, son moteur disparu l'abandonnant à la loi physique, il meurt, et désormais, du cerveau éteint, analogue du combustible évanoui, ne pourront plus se dégager la lumière et la chaleur de l'âme, qui rayonnaient de l'organe animé par le feu de la vie. Et gardonsnous de ne voir qu’une image dans cette comparaison, qui n'est que le rapprochement de deux séries de faits analogues, et entre lesquels il n’y a d'autre différence que celle des lois qui les régissent. Pourquoi, dans leur alliance commune avec la matière, n’en serait-il pas des forces vitales comme des forces physiques, où des effets nécessaires sont le résultat d’un équilibre déterminé? Sur quelle preuve refuserait-on au principe immatériel des corps vivans cette virtualité, cette continuité d'action que personne ne songe à dénier aux forces physico-chimiques, mouvement, chaleur, électricité, affinités, etc., toujours prêts à montrer ou à suspendre leurs phénomènes, à passer alternativement à l’état libre ou latent, suivant qu’on leur dispose ou qu'on leur retire les appareils et les conditions propres à en déterminer la manifestation? Et quant à ce que les facultés cérébrales s'augmentent par leur exercice, et diminuent par le repos, cela peut-il dire que l'organe se développe de lui-même, et produit, par le fait initial de son accroissement, celui des forces et de lesprit? C’est tout le contraire. Qu’est-ce que l'exercice de l'organe intellectuel, sinon l'initiative habituelle de la volonté, de l’intelligence, de l'esprit, qui guide toujours, et corrige peu-à-peu son organe? Etsi, par l'effet de cette direction, de cette éducation, soit spontanée, soit imposée par l'intelligence d'autrui, l'esprit lui-même se cultive et s'étend, n'est-il pas évident que c’est en vertu des soins que lui-même a pris de rendre son organe plus apte à ses manifestations ?

En dernier mot, pour l’ensemble de la nature, dans l'accord des deux principes, la force et la matière, la première paraît plus essentielle que la seconde ; car, si notre esprit ne peut se faire l’idée de l’anéantissement de la matière, du moins la voit-il si complétement soumise à la loi physique, qu’il suffit d’un changement d'équilibre dans l’une de ses forces, soit, par exemple, la chaleur, dans une intensité infinie, pour que la matière s’évanouisse en quelque sorte à notre esprit, tandis que nous ne pouvons d'aucune manière comprendre l'extinction des forces, dont l’existence virtuelle persiste toujours pour nous, bien audelà du terme quelconque où nous ne comprenons plus rien à la matière.

Par extension, dans les corps organisés, c’est, avec la matière, la force physique elle-même qui semble, jusqu'à un certain point, dominée par une force nouvelle, accidentelle dans l’ensemble de la nature, temporaire dans les êtres vivans, mais durable dans les races par la succession des individus, et du reste, si restreinte dans ses applications, qu’elle n’agit que sur une infiniment petite portion de la matière, continuellement prise et rendue à la loi physique, par la répétition et le renouvelle-

ment des actes de la vie pendant sa durée, tandis que la loi physique antérieure domine à jamais toute la nature.

Et comme déjà la matière n’est que secondaire sous la loi physique, qui ressemble si bien elle-même à une immense intelligence, éternelle et immuable, parce qu’elle est l'expression de l’esprit qui embrasse tout dans l'espace et le temps : d'autant plus la matiere , et la loi physique qui la gouverne, sont-elles secondaires dans les corps vivans, dont le principe, quoique si fugitif, est pourtant de sa nature encore bien au-dessus, et moins éloigné de la cause première, source commune et intarissable de tous les êtres.

Pourtant , quoique subordonné à l'esprit, le rôle de la matière est encore assez beau, puisqu'il est nécessaire ; et c’est dans l’homme qu’il atteint sa destination la plus noble. Appareil de réception des facultés de l’âme, dont la fraction la plus essentielle, l'intelligence, est destinée à se soumettre tous les êtres inférieurs et à servir avec eux d’instrumens pour accomplir les décrets de la volonté souveraine, l’hémisphère cérébral apparait, dans sa texture mystérieuse, comme la combinaison dernière et le suprême effort de la matière vivante. Revêtue de facultés nouvelles pour des besoins d’un ordre supérieur, faite pour sentir bien au-delà du terme où elle a cessé de comprendre, arbitre de ses actes, douée de la notion de son créateur et de la conscience de sa haute mission, l’âme humaine se proclame le but final et le principe dominateur de l’organisme supérieur qui résume et commande tous les autres. Seul dans la création, l’homme vit par et pour l’esprit.

Tel est , de la manière dont je le comprends, l'exposé philosophique du système nerveux dans sa signification la plus générale. Comme l’on pouvait s’y attendre, ce n’est rien moins que l'histoire de l'organisme en son entier, par celle de l'appareil matériel qui en accomplit tous les actes. Mais, dans ce vaste ensemble, combien encore de lacunes et d’incertitudes! Et surtout combien d’obscurités impénétrables !

Toute science, a dit de Maistre, commence par un mystère. Pour compléter l’idée de ce grand penseur, il faudrait dire : toute science commence et finit par un mystère, ou plutôt n’est que mystère. Et par toute science , comme il ne résulte que trop clairement de ce discours, il faut entendre tout sujet d’observation ou d'examen, même le plus restreint. La notion qui nous paraît la plus claire n’est qu’une lueur entre deux abîmes. Or, puisque l'esprit, comme le corps de l’homme, est renfermé dans d’étroites limites, sachons donc nous résigner à subir les conséquences de notre organisation. Que notre esprit consente à ignorer les secrets qu’il ne lui a pas été donné de connaitre. Heureusement que, dans la sphère des idées secondaires qu’il peut atteindre, il lui en reste encore bien assez pour exercer utilement ses plus nobles facultés, si, comme il faut le croire, leur emploi bien dirigé suffit pour assurer son bonheur tout en obéissant aux desseins de la Providence pour sa destination finale.

Je termine cet exposé philosophique, non que la matière en soit épuisée; je répète, au contraire, ce que j'ai dit en

commençant : ce n’est là que l’ébauche d'une partie restreinte, mais, à la vérité importante, par la nature des ques-

tions qu'elle touche, de la philosophie de la science de l'homme, pour moi, le dernier mot, et, j'avoue aussi, le but

désiré qui m'a soutenu dans le cours de cet immense ouvrage. J'avais promis de dire ma pensée sans réserve, et j'ai

tenu ma parole. Je livre mes opinions à l'examen de tous, invitant chacun à les juger. Dans l'exposé des faits purement anatomiques, On à pu Voir que je n'ai rien avancé qui ne fût bien avéré. Quant aux déductions physiologiques, qui fourmillent en si grand nombre, si l'on peut y reconnaître quelque nouveauté, cela tient au sujet luimême, qui ne se fût pas montré moins fécond pour tout autre auquel l'idée serait venue d’en tenter l'analyse avant moi. Restent donc les apercus philosophiques, qui pourront trouver de nombreux contradicteurs. Si je me suis trompé, j'espère que ce n’est pas de tout point. En tout cas, on verra par où j'ai donné dans l'erreur, et j'aurais moimême beaucoup à gagner que ce discours soulevât une discussion contradictoire, dont je pourrais profiter plus tard dans l'intérêt commun.

On reproche à la science d'être matérialiste; c'est une grande erreur. Cette imputation qui serait si grave, si elle était fondée, heureusement ne s'adresse qu'à l'opinion inintelligente, et même encore bien peu méditée, de quelques-uns de ceux que l’on appelle savans. Mais la science, qui n'est que l'application de l'esprit de l'homme à l'histoire des œuvres de la nature, ne peut mener qu'à la cause première de tous les êtres. Loin donc qu'elle conduise au matérialisme, c'est elle au contraire qui renferme les argumens les plus positifs en faveur du spiritualisme, et elle en fournira d'autant plus à l'avenir qu'elle sera mieux comprise et plus avancée.

Ce que j'ai fait, j'ai donc cru le devoir faire. N'ignorant pas que la science est appelée à dire son mot dans toutes les grandes questions qui intéressent l'ordre social, j'ai voulu indiquer, dans cette courte esquisse, ce que je développerai plus tard, le rôle auxiliaire parmi tout ce qu'il y a de bon, de beau et de vrai, qu’elle réclame sur la scène des idées pratiques. Si les savans sont en dehors de tous les intérêts sociaux, ils ne doivent s'en prendre qu'à euxmêmes : à eux, qui enfouissent leur science, se la réservent, et n’osent même pas l'interroger pour en exprimer tout ce qu'elle renferme. Par le succès qu'ils ont obtenu de ses applications matérielles, ils auraient bien dû apercevoir et mettre en lumière tout ce qu'elle contient d'applications morales et intellectuelles. Les corps savans, qui ne jugent que la réalité des faits physiques, gouvernent le monde des intérêts matériels sans s'inquiéter autrement des doctrines; et, au contraire, les hommes qui ont pris la direction des doctrines, ne sont savans que par les idées qu'ils se créent à eux-mêmes, ayant négligé de s’'enquérir des faits qui devraient leur servir de base. De là deux séries de travaux divergens, et qui tendent chaque jour à le devenir de plus en plus.

La société des savans ressemble à l'organisme, dont elle n’est que l'expression affaiblie. Elle se partage en esprit et en matière: il y a le savant de l'esprit, comme le savant du corps, à cela près qu'il n'existe point d'harmonie entre l'un et l’autre, point d'organisme scientifique et intellectuel. L'œuvre de l'homme est ce qu'elle peut être, une image confuse de celle de la nature. L’un ne reconnaît que la matière, et n'accepte les forces que dans la forme et la mesure où elles lui sont démontrées par les lois physiques; l’autre ne vit que pour l'abstraction, ne reconnaît que les facultés spontanées, et dédaigne la matière, dont la présence ou l'absence lui est indifférente. Des deux côtés l'insuffisance est la même. Aucun d'eux ne veut accepter le monde, comme il a plu au Créateur de le faire, et chacun le refait à sa fantaisie. Cependant les choses sont ce qu’elles sont: l'esprit et la matière existent dans leurs influences mutuelles ; il faut bien tenir compte de tous deux. Au lieu de les abstraire l'un de l'autre, ce serait à en trouver l'harmonie que consisterait le problème.

Pour accomplir la réunion des savans, et faire converger leurs travaux vers un centre d'unité, qu'a-t-on fait? Soyons justes, la psychologie a été jusqu'où elle à pu, même jusqu’à tendre la main à la science de l'organisme: c’est à la science, à son tour, à venir au-devant de la psychologie. De cette réunion seule peut sortir la lumière. Bien des efforts y échoueront, bien des objections pourront rester encore long-temps, où même, sur beaucoup de points, à jamais insolubles dans les détails; mais c'est déjà beaucoup que d'y essayer. Depuis vingt siècles que s’agite le problème, peut-être le temps est-il venu, sinon de le résoudre, du moins de l'étudier sous toutes ses faces. Qui sait si, de nos jours, on n’arriverait pas à concilier Aristote et Platon?

Au reste, pour si obscure qu'elle soit encore, je montre aux hommes de science la carrière. Puissé-je y entrai-

ner quelques-uns de ces esprits lumineux destinés à y servir de flambeaux !

Paris. Janvier - Avril 1844.

——— CCI © (©) ° ©) ° ©) on —

Si l'étude des centres nerveux cérébraux et rachidiens n’est pas plus avancée dans son ensemble et ses détails; si aujourd’hui encore elle ne fait, en quelque sorte, qu'irriter nos instincts scientifiques sans les satisfaire, ce n’est pourtant pas que l’importance organique des masses nerveuses centrales n’ait été parfaitement comprise, et que les travaux de recherches qui s’y rapportent, n'aient été poursuivis avec passion et persévérance par une suite de générations des anatomistes les plus éminens depuis l’antiquité jusqu’à nos jours.

Les premières études sur le système et les centres nerveux, de même que la plupart des grandes théories opposées qui semblent devoir se combattre éternellement dans les sciences, venues originairement, selon toute probabilité, du fond de l'Orient, avec les germes de toutes les connaissances humaines, se perdent dans la nuit de l'antiquité grecque. Après Pythagore, le mystique révélateur de la science des prêtres égyptiens, déjà l’on voit son disciple, Æ{cméon de Crotone (520 avant J.-C. ), livré à l'étude de l'anatomie. Alcméon a remarqué que la tête du fœtus des animaux est la partie qui se forme la première et croit que le liquide séminal dérive du cerveau. Zmpédocte, qui avait reconnu l’analogie de la poussière fécondante des végétaux avec l'œuf des animaux, passe aussi pour avoir découvert le limaçon de l'oreille interne. Environ un siècle plus tard, on voit Démocrite étudier le cerveau pour y chercher la cause de la folie, preuve qu’il le considérait déjà comme le siége de l’intelligence. Ces notions transpirent dans Hippocrate et deviennent plus précises dans Aristote qui décrit les membranes encéphaliques, plusieurs des nerfs de l’œil, et déclare que l’homme, est, de tous les animaux, celui qui offre le cerveau le plus volumineux.

Avec le prince des savans de l'antiquité commence pour l'anatomie, comme pour toutes les sciences naturelles, une ère nouvelle dans l’école grecque d'Alexandrie. Praxagoras de Cos, disciple d’Aristote, distingue les nerfs des tissus fibreux. Hérophile, élève de Praxagoras (an 300 avant J.-C.), décrit les corps striés, les

T, III

plexus choroïdes, le calamus scriptorius et le confluent veineux qui porte son nom. Il sait que les nerfs sont les organes des sensations et communiquent avec le cerveau, soit directement, soit par l'intermédiaire de la moelle. Petit fils d’Aristote par sa fille Pythias, d’après les uns, ou seulement son fils d'adoption, suivant Sextus Empiricus, Zrasistrate distingue les perfs du sentiment, qui procèdent de la substance du cerveau, des nerts du mouvement, qui viennent des membranes. Il compare les circonvolutions et les anfractuosités du cerveau à celles de l'intestin grêle, et croit que cette disposition est en rapport avec le développement de l'intelligence. Enfin, par une vue physiologique que l’on s'étonne de voir concorder avec les recherches expérimentales toutes récentes de MM. Flourens et Bouillaud sur le cervelet, il pense que les anfractuosités de cet organe sont d'autant plus grandes dans les animaux, qu’ils sont meilleurs coureurs. Mais Philotime va encore plus loin. Galien, précisément par le reproche qu’il lui en fait, nous apprend que cet anatomiste considérait le cerveau comme une efflorescence de la moelle, tige première, dont les circonvolutions ne seraient que l’enroulement de sa substance amplifiée. Cette opinion, à l’origine de la science, est d’autant plus remarquable, qu’elle est flanquée, pour ainsi dire, parallèlement, par une autre, aussi lumineuse, du même anatomiste, qui fait procéder les veines du cœur, tandis que longtemps après, Galien lui-même ne les faisait encore venir que du foie. En vérité! en lisant l’histoire, on ne sait d’où ont pu venir à quelques génies précurseurs et prime-sautiers, certaines inspirations que, dans notre ignorance des données qui les ont fait naître, nous ne pouvons considérer que comme instinctives et qui, en tout cas, étaient bien prématurées, puisque la confirmation n’a pu s’en faire que dans une autre civilisation et après tant des siècles. Au reste, cette portée philosophique extraordinaire d’une science encore si nouvelle, dans l’école d'Alexandrie, semble tenir à deux conditions : au génie grec d’abord, d’un instinct si positif et si sûr; puis à l'avantage, résultat de ce génie

même, que les anatomistes alexandrins ont eu, seuls avant les modernes, de pouvoir étudier sur des corps humains.

Dans l'étude du système nerveux comme dans celle de toutes les autres parties de l'anatomie, Galien se montre l’un des observateurs de l'antiquité les plus originaux et les plus féconds, résultat où l’on reconnaît encore l'influence de la race grecque et dont on doit savoir, à Galien, d’autant plus de gré, que les préjugés romains ne lui permettaient d’étudier l’anatomie que sur des animaux. Grâce à M. Daremberg, qui a dépouillé pour nous les volumineux ouvrages du médecin de Pergame, il nous est facile de signaler ses nombreuses découvertes dans l’anatomie du système général et des centres nerveux.

Galien a bien connu et décrit assez exactement l’encéphale et la moelle épinière. A part des erreurs bien excusables, surtout dans l'interprétation des faits, on s’étonne de voir jusqu’à quels minutieux détails s'étendent ses connaissances sur des organes si mous et si délicats, surtout quand on se rappelle qu’il n’a jamais pu disséquer que des corps d'animaux. Galien connait les deux principales enveloppes de l’encéphale, la dure-mére avec ses principaux sinus veineux et ses cloisons ; la pie-mère, réseau de veines et d’artères. Il étudie le cerveau, de sa surface hémisphérique vers sa base, et en décrit successivement toutes les parties centrales : le corps calleux , la cloison transparente, la voûte à trois piliers qu’il croit, en raison de sa forme, destinée à supporter le poids des parties susjacentes, les couches optiques et les corps striés, les tubercules quadrijumeaux, le conarium , etc. Il signale les plexus choroïdes comme un prolongement ventriculaire de la pie-mère, et a laissé son nom aux veines des cavités cérébrales qui se dégorgent dans le sinus droit. Il sait que ces cavités contiennent un liquide, sauf les usages obscurs et hypothétiques qu’il lui attribue en commun avec ce qu’il appelle les esprits animaux, et sa prétendue circulation par l’infundibulum et l'os criblé. Il connaît les quatre ventricules, les communications par des trous, des deux grands ventricules latéraux avec le troisième, et de celui-ci avec le quatrième, ou ventricule du cervelet, par le canal, si injustement nommé aqueduc de Sylvius, du nom latinisé de l’anatomiste François Lebois ou Leboë venu quinze siècles plus tard. Ce qu'il a le moins étudié c’est précisément ce qui frappe la vue au premier aspect, la surface même des hémisphères avec ses circonvolutions et ses anfractuosités, et la disposition relative des deux substances grise et blanche qu'il ne différencie pas, quoique, en raison des caractères de cette substance en général, et des usages qu’il en connait, il appelle le cerveau le prince des viscères. Du reste, suivant une observation très juste, il a remarqué que le cerveau plus mou des enfans, remplit plus exactement la boite du crâne. Oribase qui rapporte ce fait à Hippocrate, ajoute que, chez le vieillard, le cerveau s’atrophie et retombe sur sa base. Comme on l’a remarqué, la cause pour laquelle Galien a peu insisté sur l'étude de la masse cérébrale elle-même, c’est la préoccupation où il était de sa circulation du pneuma dans laquelle on ne voit pas comment intervient l'organe lui-même puisque, lesupposant entrer par les méats olfactifs, il le fait parcourir les ventricules pour arriver à la moelle et se répandre dans les nerfs; théorie, pour le dire en passant, qui, dans son aspect informe et incomplet, est pourtant le premier germe des deux courans centripète et centrifuge de la physiologie moderne, sans lesquels il nous serait impossible de rien comprendre aux fonctions du système nerveux.

Mais ce qui est surtout remarquable, dans Galien, c’est la précision de ses idées sur le cerveau comme organe des manifestations

psychologiques, tandis que cette opinion est encore très vague et obscure chez ses devanciers. Son instinct scientifique à cet égard est si net qu’il se montre le précurseur de Gall en cherchant à établir un certain rapport entre le volume et la forme de la tête et certaines facultés intellectuelles. Enfin ce qui montre à-la-fois la délicatesse et la lucidité de son tact, c’est qu’il met la gualité de la substance cérébrale bien au-dessus de la quantité.

En ce qui concerne le cervelet, Galien, assez exact, quoique succinct en anatomie, pe dit rien en physiologie; mais en sait-on, en réalité, beaucoup plus aujourd’hui? Quant à la moelle épinière, dans son opinion, adoptée encore de nos jours par quelques anatomistes retardataires , elle procède du cerveau comme la branche vient du tronc, et c’est à ce sujet qu’il s’emporte contre Philotime, qui a été le précurseur de la science moderne en soutenant la proposition inverse. Ce n'est pas que les savans de nos jours y admettent autre chose qu'une simple co-existence sans aucune génération d’un organe nerveux par un autre; mais du moins, suivant que je l'ai dit dans le discours préliminaire, ils font de la moelle épinière le fondement du système nerveux des vertébrés, dont les organes encéphaliques, comme autant de superadditions nouvelles, marquent, par leur développement dans la série animale, la supériorité relative d’une espèce sur une autre, en s’élevant des vertébrés inférieurs vers les mammifères et l'homme. Au reste, par une admirable distinction de Galien, qui révèle en lui le physiologiste expérimentateur la moelle, simple en anatomie, est double par ses fonctions, car chacune de ses moitiés, indépendante de l’autre, préside isolément au sentiment et au mouvement de son côté. Enfin il dit, d’une manière générale, que la moelle augmente de volume au niveau de certaines vertèbres pour subvenir aux besoins des parties auxquelles elle fournit des nerfs. Un peu plus de précision, et c’est en entier la belle observation de Desmoulins sur les renflemens de la moelle en regard des plexus qui en naissent.

En ce qui concerne les nerfs, à part des erreurs nombreuses, et des lacunes qui devraient l'être bien plus encore dans une science au berceau , qu'il suffise de rappeler sa théorie, appuyée de vivisections du plus grand intérêt, sur la distinction des nerts du mouvementet du sentiment; théorie dont la résurrection toute récente fait la gloire de Charles Bellet l'honneur de notre âge. Ce n’est pas sans étonnement que l’on voit Galien faire des nerfs moteurs, du moteur oculaire commun ,du facial et de hypoglosse; des nerfs sensitifs, du pneumo-gastrique et du glosso-pharyngien ; et, du trijumeau, un nerf sensitif, qui devient moteur par ses anastomoses avec le facial.

Tels sont, relativement au système nerveux en particulier, les faits consignés dans Galien, et qu'il m'a paru convenable de faire connaître pour montrer la somme de connaissances léguées par les anciens, sur laquelle a eu à édifier la science moderne. Yéritablement, quand on envisage dans son ensemble la masse déjà si considérable de notions positives que possédait cet infatigable investigateur, et les faits si nombreux de tout genre qu’il a observés; en considérant la fécondité inépuisable, la sagacité pénétrante et la subtilité d’esprit avec lesquelles, appuyé sur le principe de la raison d’être, ou des causes finales, fondé par Socrate, il a su trouver à chaque organe, des usages divers , erronés parfois, mais le plus souvent si vrais; en voyant que ce prodigieux érudit a reproduit, résumé , discuté, approfondi pour nous toutes les idées, les observations et les connaissances des savans et des philosophes de l'antiquité gréco-romaine, comme si , certain de la durée de son œuvre, et, en même temps, Mu par Un

| imnilintes tas Ltd sd on duré VTT D PTT

pressentiment de la ruine prochaine de la belle et riche civilisation dont il était le dernier représentant, il se füt empressé d’en rassembler les monumens pour les transmettre en masse à la postérité; en présence de tant de faits accomplis, non comme l'œuvre d’'Hippocrate, par l'héritage de huit siècles d'observation, mais par les efforts d’un seul homme, on se sent pris d’une admiration respectueuse et d’une vive reconnaissance pour ce fertile et beau génie que Cuvier proclame, avec tant de raison, le premier médecin de Pantiquité. Et alors, loin de blämer ou d’envier la domination toute-puissante qu’il a exercée, pendant quinze siècles, sur l'Europe moderne qui lui doit tout, on applaudit sans réserve à cette grande renommée, à cette gloire si pure. Incertain de ce que serait aujourd’hui la science en Europe, si l'on n'avait pas eu Galien, on gémit de l’ingratitude des savans, depuis la renaissance, qui, oublieux des immenses services rendus par ce grand homme, n’ont plus voulu voir dans ses écrits que ses erreurs, comme si l’erreur, inséparable de la science humaine, n’était pas de tous les temps.

Après Galien, pendant quatorze siècles , à travers les Arabes et le moyen âge, toute la science consiste à comprendre et à commenter du moins mal que l’on peut ses ouvrages. Mais un faitéclatant domine tous les autres; le christianisme s’est emparé du plus grand résultat de l’œuvre de Galien , et, en adoptant virtuellement, comme intermédiaire, le cerveau pour l'organe des manifestations intellectuelles, a donné, à son point de départ, une base nouvelle et inébranlable à la philosophie religieuse et scientifique chez les modernes. Dès l’aurore de la première renaissance, les savans moines théologiens, les premiers maitres de la science moderne, s’efforcent pour reconstituer l'œuvre de l'esprit humain , d’en recueillir les matériaux légués par les grands écrivains de Pantiquité grecque, Aristote, Hippocrate, Théophraste, Galien, Dioscoride, etc. Mais incapables alors, dit Cuvier, de comprendre dans leur langue originale, tous ces nobles auteurs, dont les manuscrits ignorésdormaient auprès d'eux dans la poussière de leurs bibliothèques, on les voit, dans leurs efforts naïfs, s'empresser de nous transmettre, dans une troisième traduction del’arabe en latin, tous les ouvrages des maitres, déjà fortaltérés par es erreurs et les interpolations des premiers traducteurs nestoriens et des copistes musulmans, dans les translations précédentes qui en avaient été faites par l’ordre des califes Abassides, du grec en syriaque, et du syriaque en arabe. Quoi qu’il en soit, en passant par l’islamisme, la science, encore informe de l’organisation, avait revêtu un caractère de spiritualisme qu’elle n’avait pas eu chez les anciens. Plein des opinions des galénistes arabes, et, en quelque sorte, le chef deleurstraducteurs latins, le moine dominicain {/bert-le Grand qui a entrepris de traduire, et, dit-il, de refaire en entier l’œuvre d’Aristote qu’il s'efforce, à l'aide des progrès de la science, de ramener à la philosophie chrétienne, n’oublie pas de rattacher, d’après Galien , les manifestations de l'esprit au cerveau, et indique même les formes diverses qu’il suppose coexister avec le développement des diverses facultés. Plus tard ces idées, dont on reconnait le germe dans l’œuvre immensede son élève saint Thomas-d’Aquin, passent de la scolastique dans la médecine d’application; car, Hugues de Lucques (1295) parle de la guérison d’un homme qui avait perdu une grande partie du cerveau, et en particulier, la cellule de la mémoire. C’est le dernier terme de la métaphysique de la renaissance, passé lequel, la science remise par le franciscain Roger Bacon, dans la voie des anciens, va reprendre désormais sa méthode première expérimentale,

C'est en Italie , sous la protection de l’empereur Frédéric II, et avec l'autorisation des papes, que devaient se réveiller les études anatomiques. Mais les premiers efforts, entourés par une foule de préjugés ne pouvaient être que trèslents. Deux siècles après Mundini (1315), le premier qui ait pu disséquer trois cadavres, Achillini (1500-1512) reprend l'étude du cerveau et décrit d’après nature, la voûte à trois piliers, l’'infundibulum et les ventricules, plus complétement que ne lavait fait Galien; le premier, il découvre le nerf pathétique. Un peu plus tard (vers 1530), Jacques Dubois, ou le premier Sylvius, d’abord ie maître du grand Vésale avant qu’il devint son plus furieux détracteur, s’est rendu célèbre par l’opposition obstinée avec laquelle il repoussait, d’après l’autorité de Galien, les travaux de ses contemporains faits sur la nature.

C'est de cette époque, à la fin de la renaissance, que date véritablement la rénovation entière de la science de l'homme. Des grands anatomistes qui l’ontillustrée, deux entre autres, par l'un de ces éclairs de génie qui brillent à divers temps dans l'histoire, avaient retrouvé, concernant l’étude du système nerveux central, cette voie de progrès déjà entrevue tant de siècles auparavant, par Philotime, et dans laquelle la science ne devait, en toute connaissance de cause, s'engager que de nos jours. Le père de l’anatomie moderne, J’ésale (1542) (1), faisant commencer la moelle épinière dans le crâne, y rattachait, comme à une tige nerveuse commune, les couches optiques, les pédoncules cérébraux, lestubercules quadrijumeaux, la protubérance annulaire et le bulbe rachidien (2). Comment une idée si féconde du grand maïître dont les œuvres, pendant plus d’un siècle, ont régné sans partage dans les écoles, et qui, plus tard, vase trouver corroborée par les argumens et les observations des meilleurs monographes du cerveau, n’a-t-elle pas été suivie sans interruption dans la science? Nous verrons plus loin que c’est aux anatomistes du dernier siècle qu’il faut s’en prendre. En outre, Vésale distingue, le premier, les deux substances, la grise ou corticale, et la blanche, ou médullaire; et il réfute le prétendu passage de la pituite du cerveau dans le nez. Du reste, par la nature de ses recherches de toute sorte sur l’homme, Vésale s’est trouvé naturellement le critique de Galien, mais il ne le fait jamais qu'avec réserve; et assurément, c’est à l’âcreté des réponses de ses maladroits défenseurs , Sylvius d’abord, et plus tard Riolan, que l'illustre médecin de Marc-Aurèle a dà les attaques si nombreuses dont ses erreurs ont été l’objet.

Parmi les contemporains de Vésale, Guido-Guidi, ou, selon l'abbé Gouget, Fital-F'iduro, plus connu sous le nom de ’idus- Vidius , et le premier professeur d’anatomie et de médecine, nommé par François I” au collége de France, fait mention d’un liquide dans les ventricules (liquide cérébro-spinal), et en constate l’existence à la face interne de la dure-mère ; mais Vésale, plus exact, le place à la face externe de la pie-mère.

Varoli (1570) (3), qui a découvert l’arachnoïde, témoigne d’un nouveau progrès dans l’étude du cerveau. Vésale, dont l’exemple a été suivi presque jusqu'à nos jours, découpait le cerveau par tranches horizontales, de haut en bas, jusqu'aux ventricules, et le retournait ensuite pour montrer la prolongation de la moelle à sa base. Plus conséquent et mieux inspiré, Varoli, qui s’est montré en cela le prédécesseur de Willis, Malpighi,

(1) De corporis humani fabricà. Basilæ, 1543. (2) Loc. cit. lib. vix, fig. 10.

(3) De resolutione corporis humani. Francofurti, 1591.

Vieussens et Gall, renversant immédiatement le cerveau dans sa voûte osseuse, en commençait l’étude par sa base. Partant de la moelle allongée, il en suivait les fibres longitudinales ou cérébrales au travers de la protubérance , sous l’espèce de pont de fibres transversales ou cérébelleuses, auquel il a légué son nom, et les suivait jusqu'aux couches optiques et aux corps canelés ou striés, où elles lui paraissaient s'épanouir.

Environ quarante ans plus tard , Gaspard Bartholin (x), s’il n’a pas fait de découverte importante sur l'anatomie du système nerveux cérébro-spinal, fixe au moins très nettement le principe qui doit diriger dans cette étude. Selon lui, au lieu que le cerveau puisse être considéré comme l'origine de la moelle, c’est la moelle au contraire qui doit être appelée le principe du cerveau, cet organe lui-même, divisé en deux parties, étant une production ou une double apophyse de la moelle. A l'appui de cette proposition il invoque, comme on le fait aujourd’hui, l'anatomie des poissons, dont la moelle est assez grosseet le cerveau très petit.

A cette époque de rénovation de la science, on ne peut passer sous silence l'ouvrage de J. J. Wepfer, sur l’apoplexie (2), non qu'il renferme aucune découverte bien importante, mais en ce qu’il fixe les idées sur quelques points qui étaient restés douteux. L'auteur y a démontré positivement que le crâne est fermé de toutes parts, et qu’il n'existe point de canal de communication des ventricules du cerveau avec les narines, les trous de l’ethmoide, comme l’a démontré encore plus positivement Schneider, ne donnant passage qu'aux filets des nerfs olfactifs. Toute cette argumentation, utile alors, avait pour objet de détruire la théorie de la circulation des esprits animaux de Riolan, héritée de Galien, et tant d’autres réveries qui faisaient de la prétendue communication des ventricules avec les narines, les uns l'issue d’un agent nerveux, les autres l'énsonctoire d’une substance cérébrale excrémentitielle. On ne peut refuser à ces recherches critiques une certaine valeur, surtout quand on voit cette même hypothèse du fluide ventriculaire (cérébro-spinal), considéré comme agent essentiel de la force nerveuse, reprise presque de nos jours, sous une autre forme, par un savant tel que T. Sæmmerring.

Dans le même temps, les opinions de Descartes, sur la glande pinéale, avaient été l'occasion d’un travail sur les organes médians du cerveau, qui est demeuré célèbre. C’est celui de François Lebois ou Leboë, plus connu sous le nom de Sytvius, (le second) qu'il a donné à la grande scissure interlobaire, et, improprement, à l’aqueduc ventriculaire déjà décrit par Galien.

Avec le milieu du dix-septième siècle commence la série des recherches approfondies qui sont restées dans la science. Nous allons, pour relier la chaîne chronologique des travaux, donner une idée sommaire de ceux qui ont pour objet la structure des centres nerveux.

T. Willis (3) est le premier des grands anatomistes généralisateurs qui cherche à relier fortement, dans un ensemble, toutes les parties du système nerveux ; et, si ses efforts à montrer les conpexions mutuelles des organes encéphaliques par des faisceaux, des fibres, ou ce qu’il croit ne remplir que l'office de liens, ne sont pas toujours heureux, du moins cette idée générale architectonique, qui domine dans son œuvre, suffit-elle pour en faire le véritable chef des phrénotomistes modernes. Tout son travail est

(1) Anatomicæ inslitutiones. Wittemb., 1611.

(2) Observationes anatomicæ ex cadaveribus eorum quos sustulit apoplexia, 1658.

(3) Cerebri analome, cui accessit nervorum descriplio et usus. Londin ,1664, et Manget : Bibliotheca anatom. t. II, Genevæ, 1685.

empreint de cette largeur de conception. Pour réaliser le plan d'étude qu’il s’est tracé, déjà l’anatomie de homme ne Jui suffit plus sil n’y joint l'anatomie comparée. Ses idées à cet égard sont pleines de grandeur et de justesse. « Pour obtenir, dit-il, une « parfaite connaissance du cerveau et de ses parties, il faut dis- « séquer et étudier non-seulement des têtes humaines , mais « aussi des têtes de chaque genre d'animaux (1). »

Mais, ajoute-til, outre la difficulté de se procurer d’un jour à l'autre des cerveaux frais, la masse énorme de cet organe chez l'homme rend très difficile d'observer et de déterminer, avec tout le soin convenable , l'assemblage tellement inextricable, les prolongemens, les détours et les replis variés de tant de parties; « toutes choses dont la zootomie vient nous montrer clairement, « et sans fatigue, les rudimens assemblés en quelque sorte en « abrégé (2). » Une pareille vue, si nouvelle alors, suffit bien pour montrer toute la portée de cet éminent esprit. Conformément à sa déclaration, Willis étudie successivement le cerveau dans l'homme et quelques quadrupèdes mammiferes , puis dans les oiseaux et les poissons. Après un exposé général, sa description, inspirée de l’idée de Philotime, de Vésale, Varoli et G. Bauhin, commence par les parties postérieures du cerveau, qui font suite à la moelle allongée, c’est-à-dire, pour nous, par le prolongement céphalique de l'axe cérébro-spinal, en procédant toutefois de haut en bas, ou d'avant en arrière; les corps striés, les couches optiques, les tubercules quadrijumeaux, la glande pinéale, la protubérance annulaire, dont il a fort bien remarqué que le volume est plus considérable dans l'homme que dans aucun autre animal (3). Puis il décrit le cervelet avec la partie postérieure de la moelle allongée; enfin les enveloppes encéphaliques et le cerveau lui-même.

D’après Willis, « au premier abord trois parties se présentent : « la moeile allongée, le cerveau et le cervelet ; d’où il suit que « la moelle llongée est la tige commune , d’où naissent le cer- « veau et le cervelet comme des excroissances. C'est pourquoi, « ajoute-t-il, quelques anatomistes considèrent le cordon médul- « laire comme la partie fondamentale, dont le cerveau et le « cervelet sont les appendices (4). » C'est là, pour nous, l'idée essentielle, héritée au plus près de G. Bauhin, et qui parait avoir eu cours au temps de Willis. Ceci posé : du corps strié où finit la tige médullaire, procède de chaque côté, par une racine libre et indépendante, la substance du cerveau qui se recourbe en haut, en arrière et en bas; de sorte que le cerveau est double ou divisé en deux hémisphères qui se partagent eux-mèmes en deux lobes. Dans l'intervalle médian sont compris les trois ventricules. La masse entière , selon l’ancienne idée de Galien, est maintenue par la voûte, qui en empêche l’affaissement. Des tractus de substance blanche unissent entre elles les diverses parties situées à la base du cerveau; le corps calleux réunit tous les tractus médullaires de la surface périphérique, et communique avec la moelle allongée par des stries médullaires ascendantes

Q) Ut perfecta cerebri ejusque partium notitia obtinere queat, non modo capita humana, verum aliorum cujuscumque generis animalium dissecare ac inspicere oportebit. In Mange. L. IE, p. 241.

(2) Quæquidem omnia, velut in epitomen redacta, zootomia magis COmmode et plane refert (oc. cit. ).

(3) Hæc annularis protuberantia major est in homine quam alio quovis animali (oc. cit., page 247).

(4) Hic autem primo intuitu hæc tria occurrunt, nempe cerebrum, medulla oblongata et cerebellum : è quibus videtur quod medulla oblongata sit caudex communis , Cui cerebrum el cerebellum velut tubera adnascuntur. Quare nonnulli contendunt fimem medullarem esse parlem principem, cerebrum autem et cerebellum , appendices ejus ( Loc. cit., page 264. ).

Bidhé © 4... = 4 pui MÉÉ NÉS MÉSS SSSS SSSSSSSSSS nina és ni dis rs Éol fps sé

SUR LE SYSTÈME

et descendantes du corps strié. La substance corticale est destinée à séparer du sang les esprits animaux. La substance médullaire, formée de stries, de tractus, de fibres, les élabore et les envoie par la moelle spinale dans les diverses parties du corps. « Les « circonvolutions cérébrales, dans l’homme , sont en plus grand « nombre et plus volumineuses que dans aucun autre animal, «en raison de la variété et de la multiplicité des actes de « facultés supérieures ; elles se diversifient par séries indécises « et comme fortuites, pour que la fonction animale soit plus « libre dans son exercice, et que les actes en soient plus variés «et non pas bornés à un seul mode de manifestation (1). »

Au reste, Willis n’est pas moins distingué pour ses travaux dans le reste du système nerveux. C’est à lui que l’on doit la classification des nerfs, encore usitée dans la science.Le premier il a inscrit les nerfs olfactifs comme la première paire, et il a ajouté à la nomenclature en usage la sixième paire et la neuvième, que lon ne comptait pas séparément. Enfin on lui doit de nombreuses recherches sur l'appareil ganglionaire.

En somme, comme je l'ai dit plus haut, l’œuvre anatomique de Willis est surtout remarquable par la vue d'ensemble avec laquelle il a étudié le système nerveux. Et comme c’est le plus vrai sujet d’éloge, c’est aussi le sujet de blâme le plus fondé que l’on peut lui adresser. Dans son empressement à chercher partout des fonctions aux organes qu’il décrit, il ne s’est pas assez prémuni contre les écarts de cet esprit d’hypothèse, toujours funeste dans les sciences, mais qui pourtant n'appartient qu'aux esprits d'élite, et offre du moins l'avantage d'élargir le champ de observation en changeant ses points de vue. Précurseur de Gall, il place l'imagination dans le corps calleux , la mémoire dans les replis des hémisphéres, la perception dans les corps striés, et se perd à suivre le cours des esprits animaux. Dans ces recherches , illusoires sans doute, mais empreintes du sceau du génie scientifique, où il a précédé les diverses écoles de phrénologues modernes, il s'épuise en efforts stériles pour réaliser l'idée, sinon tout-à-fait chimérique, du moins trop ambitieuse, et surtout trop prématurée, dont il avait fait l'objet de son travail, lorsqu'il dit que « s’il parvient à montrer les analogies et « les différences des parties variées du cerveau chez les divers « animaux, comparés entre eux et avec l'homme, assurément , « par cette sorte d'anatomie comparée, on pourra découvrir, « non-seulement les facultés et les usages de chaque organe, « mais aussi les rudimens, les influences , et les modes secrets « d'opérer de l'äme sensitive (2). »

Voici venir le prince des histologistes, l’admirable Malpighi. Parcourons son travail, pour en saisir l’ensemble, mais sans omettre pourtant les principaux détails de l'anatomie de texture des centres nerveux qu’il a fondée. Nous aurons du reste l’occasion de revenir plus tard sur sa théorie; car elle existe encore en entier dans la science actuelle qui n’a fait qu'y ajouter de nouvelles observations, sans rien détruire de l’œuvre originale.

(1) Convolutiones istæ longæ plures ac majores in homine sunt quam in quovis alio animali, nempe propter varios et mulliplices facultatum superiorum actus; incerta autem et quasi fortuita serie variegantur, ut fonciionis animalis exercitia sint libera ; et mutabilia, nec ad unum determinata (40c. cit, p. 265).

(2) Atque in hoc negotio (cerebri anatome), si quidem ostendero communicates et differentias quas in variis animalibus, inter se et cum homine collatis, subjectæ partes obtineant ; certe extali anatomia comparata, non modo cujusque organi facullates et usus, Verum ipsius animæ sensilivæ vestigia, influentias el secretos operandi modos detegere licebit (Loc. cit., p. 241)

T. III

La lettre de Malpighi à Fracassati, son premier Mémoire sur le cerveau, à part quelques observations sur la substance blanche, ne renferme encore rien de bien original et ne fait presque que confirmer les recherches de ses devanciers. Malpighi (1665) débute par admettre la division essentielle entre l'encéphale proprement dit, et le prolongement de la moelle. Aux deux organes principaux, décrits par les anciens (le cerveau et le cervelet), « l'illustre Z’aroli a heureusement ajouté une troisième partie , qui n’est autre que le principe de la moelle spinale encore contenue dans le crâne (r).—C’est cette même théorie du cerveau, appendice de la moelle qui a été remise en lumière et « confirmée par le célèbre Bartholin. — Du tronc de la moelle « renfermée dans le crâne, comme point de départ d’un faisceau « principal, paraissent naître toutes les fibres dispersées dans le « cerveau et le cervelet; car elles se subdivisent à partir desquatre « pédoncules de la moelle (protubérance) jusqu’à ce que, par des « terminaisons rameuses, elles aboutissent à l'écorce (2) »

Dans ce travail, Malpighi s occupe de distinguer dans les divers organes, les deux substances grise et blanche, et attribue à

Piccolomini d’en avoir le premier observé avec soin les connexions et les différences. Au rapport de Bauhin et de Bartholin , 1 avait acquis assez de dextérité pour séparer l’une de Pautre ces deux substances, et telle était l'importance qu’il croyait déjà pouvoir attribuer à la matière grise, qu’il la nommait proprement cerveau, tandis qu’il appelait simplement moelle la matière blanche plus solide.

Malpighi compare la substance blanche, épanouïie en prolongemens sinueux que double la substance grise, au mésentère qui supporte les circonvolutions intestinales. La substance blanche lui paraît évidemment divisée en fibrilles rondes, mais déprimées. Cette disposition est si manifeste dans les ventricules cérébraux des poissons que la substance vue à contre-jour (adverso lumine) ressemble à un peigne d'ivoire ou à des tuyaux d'orgue. La même structure fibreuse seremarque dans la matière cérébrale, crue ou cuite, du bœuf et des animaux quiluiressemblent ; mais elle est surtout très évidente à la partie postérieure de la portion crânienne de la moelle; et sur les côtés on voit les fibres blanches prolongées au milieu d’un abondant amas de substance grise. Enfin il en est de méme encore des prolongemens du corps calleux, « car les corps fibreux dont est tissue la voüte des ventri- « cules se terminent , en quelque sorte, par des franges découpées « ou des productions contournées, qui plongent et s’implan- « tent comme les nombreuses racines d’une plante dans son « écorce (3). » A cette lettre de l’illustre professeur de Bologne, Fracassati répond par une autre d’une immense étendue, pleine d’érudition, mais aussi de spéculations hypothétiques, et qui ne renferme d’intéressant qu’un bon argument en faveur de l'opinion qui considère la moelle épinière comme lorgane fondamental des centres nerveux ; c’estque l'embryon du poulet, si on le

(1) His non infeliciter Lertiam addidit partem famigeratissimus Varolius, principium scilicet spinalis medullæ, intra adhuc calvariam contentum.

Exercilatio epistolica de cerebro, ad Carol. Fracassatum. In Manget, Biblioth. anatom. Genevæ, 1685, t. 2, p. 295.

(2) À spinalis medullæ trunco intra calvariam contento, veluti ab insigni fibrorum collectione egressum videntur habere omnes fibræ per cerebram et cerebellum dispersæ ; a quatuor enim medullæ reflexis cruribus hinc inde ramificantur, donec ramosis terminationibus in corticem desinant (/oc. cit., p. 296).

(5) Nam fibrosa corpora, quibus ventriculorum testudo contexitur, tandem desinunt veluti laciniatis fimbriis, seu productionibus in gyrum ductis, quæ immerguntur, et implantantur, non secus ac Copiosæ plantarum radices in corlice (Loc. cit., p. 296.)

Page 1