‹ Traité complet de l'anatomie de l'homme, par les Drs Bourgery et Claude Bernard et le professeur-dessinateur-anatomiste N.H. Jacob, avec le concours de Ludovic Hirschfeld. Tome troisième (volume 4)Chapitre 17 sur 407 · DÉVELOPPEMENT DES MEMBRANES ENCÉPHALO-RACHIDIENNES · texte numérisé non relu

DÉVELOPPEMENT DES MEMBRANES ENCÉPHALO-RACHIDIENNES

Suivant Tiedemann (2), au premier mois de la vie intrautérine aucun organe nerveux n’est encore reconnaissable. Le renflement céphalique et la carène, absolument diaphanes, ne renferment encore qu'un fluide limpide et incolore. De la cinquième à la sixième semaine, l’ensemble de la cavité céphalorachidienne forme un canal terminé par une poche sphéroïdale. Cette dernière cavité, partagée par de légères dépressions verticales et transversales, semble formée par une agglomération de vésicules remplies, comme le canal rachidien, d’un liquide trans-

(1) Tabulæ anatomicæ. Fasciculus 1, tab. 1 et 2, Turici.

9) Anatomie du cerveau, eic. Traduction de A.-J.-L. Jourdan. Paris, 1823. ) 2

parent. À cet âge on ne peut que supposer leur délimitation circonécrite par les premiers rudimens, non encore apercevables des membranes ; mais, ajoute Tiedemann, d’après ses observations sur le poulet de trois jours, ce qui démontre que « les pa- « rois des vésicules cérébrales et du canal de la moelle épinière « sont formées par la pie-mère, c’est que les premières traces de « sang et les premiers vaisseaux paraissent toujours dans leur « épaisseur, comme l'ont dit entre autres Malpighi et Haller. »

Dans un embryon humain de sept semaines et long de 15 millimètres, le crâne en ayant 7}; la dure- mère existe déjà dans toute la longueur du canal cérébro-spinal, et la tente du cervelet partage la cavité du crâne en deux portions égales. La pie-mére, déjà tres reconnaissable, enveloppe partout les organes nerveux dont on ne peut la détacher sans en arracher la pulpe.

Environ au troisième mois, dans un embryon âgé de onze semaines, et long de 36 millimètres, la dure-mère adhère à la face interne du crâne; la tente du cervelet est bien conformée, et la faux commence à dessiner une cloison entre les hémisphères. Les sinus latéraux et longitudinaux déjà formés, contiennent du sang. La pie-mêre, d’une épaisseur considérable, enveloppe partout les organes nerveux, se replie dans les ventricules en y formant des plexus choroïdes, enveloppe la moelle et pénètre dans son canal par la scissure (le sillon) postérieure.

Vers le quatrième mois (à quinze semaines), sur un fœtus de 6 centimètres et demi de longueur, la dure-mére se montre fort épaisse ; la pie-mère, très vasculaire et les prolongemens dans les grandes cavités des quatre ventricules sont très volumineux. L’arachnoïde n’est pas encore visible.

A l'approche du cinquième mois, sur un fœtus de dix-huit semaines, la dure-mère, fort épaisse et parsemée de fibres d’un blanc grisâtre, adhère intimement par de nombreux vaisseaux à la face interne des os du crâne, encore en grande partie cartilagineux. Son cordon rachidien est ample et à parois épaisses. Les sinus veineux bien développés, sont relativement très vastes. L’arachnoïde commence à se monter sur divers points de la pie-mère cérébrale, sous-forme d’une pellicule translucide d’une extrême minceur. La pie-mère est tendue uniformément sur la surface des hémisphères non encore divisés en circonvolutions Au contraire, à la face interne des hémisphères où ces éminences commencent à se dessiner, elle pénètre dans leurs anfractuosités. Mais c’est vers sa rentrée ventriculaire que les modifications de la pie-mère à cet âge sont les plus sensibles, et, suivant Desmoulins, elles constituent pour la membrane de nutrition encéphalique, l'une des époques d'évolution les plus remarquables parce que ses effets persistent. J usqu’à cette période embryonaire, en raison du peu d’épaisseur de la substance des hémisphères, les cavités cérébrales ont eu une très grande étendue. Mais alors, à mesure que les hémisphères plus denses, augmentent relativement de volume, les cavités ventriculaires subissent un retrait proportionnel et la pie-mère, dont l'ampleur est devenue trop considérable pour des surfaces moins étendues, se replie ou se pelotonne sur elle-même. Cet effet qui, d’après l'observation de Tiedemann, a déjà commencé de se produire depuis le troisième mois, en se continuant dans la dernière période embryonaire est, dans l'opinion de Desmoulins, la cause de formation, dans les ventricules latéraux et le quatrième ventricule, de ces duplicatures de la pie-mère sur elle-même, d’où résultent les plexus choroïdes.

A-peu-près au sixième mois ( vingt-deux semaines), toujours en suivant Tiedemann, la dure-mére, très épaisse et dense,

montre très évidemment sa texture de filamens fibreux entrecroisés en divers sens. Les myriades de filamens vasculaires au moyen desquels elle adhère à la face interne des os du crâne ont pris de la résistance. Enfin l’apparition de la faux du cervelet complète la formation de cette membrane. L’arachnoïde, quoique encore très mince, figure néanmoins une pellicule continue à la surface de la pie-mère. Celle-ci, formée d’un épais réseau de capillaires sanguins , en envoie manifestement par myriades dans l'épaisseur de la substance grise corticale encore très molle, et dont une couche se détache avec la membrane quand on en arrache des fragmens. Son prolongement, par le sillon postérieur dans le canal de la moelle épinière, est encore très apparent.

Passé cet âge, l’évolution des membranes d’enveloppe des centres nerveux encéphalo-rachidiens étant à-peu-près terminée, il serait inutile de continuer à en poursuivre le développement. Peu-à-peu, pendant les trois derniers mois, la dure-mère continue à augmenter de densité avec l’ossification croissante des os du crâne. Les sinus veineux se resserrent mais en conservant encore un grand volume relatif à la naissance. La pie-mère se complique et s'étend par ses appendices pour revêtir les anfractuosités des circonvolutions cérébrales à mesure qu’elles se détachent les unes des autres. Les plexus choroïdes prennent leur forme dernière avec le retrait progressif des cavités cérébrales, et la pie-mère centrale de la moelle semble disparaitre en même temps que le canal s’en efface. Enfin toutes les parties des membranes cérébro-spinales prennent les formes et les rapports définitifs qu’elles devront conserver.

CAVITÉ SOUS-ARACHNOÏDIENNE ET LIQUIDE CÉPHALO-RACHIDIEN OU CÉRÉBRO-SPINAL.

L'existence de l’espace sous-arachnoïdien et du fluide qui l'occupe, est assurément l’un des faits les plus importans parmi ceux qui ont signalé depuis un siècle les progrès de l'anatomie et de la physiologie du système nerveux central. Mais s’il est juste de rapporter, comme à sa Source, le premier honneur d’une découverte an savant qui l’a faite d’abord, d’une manière incontestable, lors même que son travail n’aurait point appelé l'attention, il n’est pas moins équitable d'admettre au partage tel autre observateur qui, sans connaissance du travail de son devancier, ou méme avec cette notion première, aurait définitivement acquis à la science une découverte oubliée, surtout, si par une triple série d'observations, complétives les unes des autres en anatomie, en physiologieet en pathologie, il était parvenu à lui donner dans la science une large signification qu’elle n’avait pas eu d’abord.

Cette remarque Sapplique en entier à l’histoire du liquide cérébro-spinal. 4 Haller, mais surtout à Cotugno (1), dans le dernier siècle, l'honneur de l'avoir reconnu positivement ; mais à M. Magendie celui d’avoir reproduit cette découverte et d’en avoir démontré toute l'importance. Ce n’est pas que le fait principal ait, en quelque sorte, été jamais nouveau dans la science. Comme on aurait pu le supposer, il paraît bien que lexistence, au moins cadavérique, d’un liquide entre la dure-mère et la moelle spinale, comme aussi dans les cavités ventriculaires cérébrales, aurait été entrevue de tout temps par les anatomistes. Aussi la mention s’en trouve-t-elle répandue cà et là, parmi les

(1) De ischiade nervosa. In Thesauro Sandifort, 1769.

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auteurs, à toute époque. D’après les renseignemens que nous avons consignés dans l’histoire du système nerveux central, Galien a bien connu le liquide renfermé dans les ventricules du cerveau. À la fin de la renaissance, Guido Guidi ou l’ital Viduro, qui en avait aussi constaté l'existence à la périphérie cérébrale, l'aurait cru situé à la face interne de la dure-mère, tandis que, dans le même temps, J’ésale, avec cette certitude de coup-d’œil qui caractérise les grands observateurs, lui avait dès-lors attribué pour siége la face externe de la pie-mère. Depuis, le fluide cérébro-spinal ne cesse plus d’être signalé de distance à autre. Reconnu par Coëîter et Bidloo, comparé par Stæhelinus, au sérum du sang, il est décrit sous le nom d’4qua limpida, dans les Éphémérides des curieux de la nature.

Mais ce liquide et l’espace qui le contient sont bien plus explicitement indiqués par Haller. Suivant ce grand physiologiste, le fluide aqueux des cavités cérébrales et rachidiennes est le même. Il peut descendre facilement des ventricules cérébraux dans l'espace qui entoure la moelle, mais son retour vers le troisième ventricule et l’infundibulum serait très difficile, car il lui faudrait remonter perpendiculairement contre son poids » (1). Du reste, Haller admettait, pendant la vie, l'exhalation par la pie-mère d’une vapeur séreuse, dont la condensation pourrait expliquer l'existence du liquide sur le cadavre.

Parvenue à ce point la question était déjà très avancée; toutefois Cotugno l’a menée beaucoup plus loin. Les observations de Cotugno lui avaient démontré, sur le cadavre, l'existence d'une couche liquide dans les membranes propres d’enveloppe du cerveau et de la moelle, remplissant tous les intervalles que Von trouve entre elles et la dure-mère (2). Il reconnüt parfaitement que le liquide de la surface du cerveau communiquait avec celui des ventricules, et, sans en avoir bien compris la voie, que tous deux avaient une issue dans la cavité rachidienne, où étant une fois arrivé, la situation perpendiculaire facilitait l'écoulement évident du liquide à sa partie inférieure (3), et donnait raison de l'accumulation qu'il en avait constaté fréquemment autour dela queue de cheval.Curieux de confirmerses observations dans l'état de vie, Cotugno a pu vérifier l'existence de son liquide sur les poissons et la tortue de mer ; mais, chose singulière ! il échoua dans les vivisections, à en reconnaitre l’existence, non-seulement sur les oiseaux, mais aussi sur les chiens où on la démontre aujourd’hui si aisément. La présence normale de ce liquide qu’il avait reconnue chez quelques animaux, resta donc pour lui, comme il l’avoue, un sujet de doute en ce qui concerne l’homme vivant (4); quoique par une finesse d'observation à laquelle on n'aurait pas droit de s'attendre sur une question encore aussi nouvelle, il eût tres subtilement remarqué que, chez les vieillards en démence, tout ce que le cerveau perd de volume, en augmentant l’espace qui le sépare de la dure-mère, est entièrement remplacé par la vapeur aqueuse ou le liquide lui-même (5).

{1) Qua prodit de ventriculo aqua, facilè in medullæ spinalis cireumjectum spatium etiam parat : eam aquam enim difficulter omnino in tertium ventriculum et ad infundibulum redderet , quoàd perpendiculum opportet ascendere (Haller , Élément. physiol. t. 1V, sect. 3; 1760).

(2) Omnia quæ complet intervalla quæ inter cerebrum et duræ matris ambitum inveniuntur.

(3) His spinæ aquis eas etiam subindè commisceri, quas, sive a majoribus cerebri ventriculis per lacunar etSylviiaquæductum, sive à propriis exhalantibus arteriis, cerebelli ventriculus accipiat ; cujus positio perpendiculata et via ad spinæ cavum satis patens defluxum humoris in spinam manifesti persuadent.

(4) Veri humoris præsentiam, quam in homine vivo dubitamus, viventium quorumdam animalium dissectiones affirmant.

(5) Quantum autem magnitudinis cerebrum in his perdit, tantum a contactu

A partir de Cotugno la science, à l'égard du liquide cérébrospinal, avait fait fausse route. Les anatomistes s'étaient trop hâtés de considérer comme une science formée, l’histologie qui venait seulement de naître avec Malpighi et Ruysch. Entraïînés trop exclusivement par la mode à la suite de Morgagni, la grande lumière du dernier siècle, les observateurs ayant trop prématurément abandonné les études de l’anatomie normale pour celles de l'anatomie pathologique, on avait si bien fait un produit morbide du liquide cérébro-spinal que l’on trouvait sur les cadavres, dans les cavités cérébrales et rachidiennes, que l’on avait perdu toute idée que sa présence pût avoir une destination physiologique. Aussi ne manquait-on pas de faire figurer, dans toutes les autopsies, sa quantité quelconque parmi les causes probables de mort.

Tel était l’état des idées lorsque M. Magendie entreprit ses observations. On voit qu’elles exigeaient une indépendance d’esprit d'autant plus grande qu’il s’agissait d'abord de s’affranchir d’une opinion fausse généralement acceptée.

C’est le dernier ouvrage récemment publié par M. Magendie , que nous prendrons pour guide dans tout ce que nous avons à dire de la cavité sous-arachnoïdienne et du liquide cérébrospinal (1).

M. Magendie débute par une première observation, que l’on pressent devoir être d'une haute importance anatomique et physiologique, et qui fixe tout d’abord l'attention du lecteur sur le fond même de la question qu’il s’agit d'examiner : c’est la différence du volume de l’encéphale et de la moelle épinière avec la capacité des cavités osseuses qui les renferment. Au premier aspect, sur une coupe quelconque du crâne, auquel adhère partout la dure-mère, on peut croire que l’encéphale remplit exactement la cavité de son enveloppe fibreuse et par conséquent la boîte du crâne. Mais sur une coupe médiane verticale du rachis, cette illusion n’est plus possible pour la moelle qui , à tous les points de sa hauteur, au cou, au dos, et jusqu’à son extrémité, en haut de la seconde vertèbre lombaire, n’occupe que de la moitié aux deux tiers du diamètre de son canal, c’est-à-dire qu’une fraction bien plus petite encore de sa capacité. Le même fait est encore plus évident pour le canal lombo-sacré où le faisceau nerveux, dit la queue de cheval, ne se compose plus que de cordons largement espacés entre eux. Et cependant cette observation si simple, quoique déjà faite par Cotugno, avait néanmoins, dit M. Magendie, si bien échappé à tous les autres anatomistes, que les iconographes représentaient la moelle remplissant exactement son canal fibreux : « tant il est vrai, ajoute notre auteur, « qu'un fait très apparent n'est pas toujours visible, et qu’il faut « l'intervention de notre esprit pour transformer les impressions « en idées. »

Au reste, par une observation attentive, on ne tarde pas à reconnaître que cette infériorité de volume du cordon rachidien par rapport à son canal ostéo-fibreux, existe également, quoique dans une moindre proportion, pour l’encéphale. A tout âge et sur tous les points de la surface encéphalique, il existe un espace entre la dure-mère et la substance nerveuse recouverte par Ja pie-mère; et nulle part cette membrane vasculaire ne suffit à remplir les dépressions intermédiaires aux courbes adjacentes des circonvolutions cérébrales. Mais ce fait déjà bien évident chez l'enfant et l'adulte, le devient encore bien davantage chez

subtrahitur duræ matris, et quidquid loci decrescendo reliquit, aquosus vapor collectus totum adimplet.

(1) Recherches physiologiques et cliniques sur le liquide céphalo-rachidien ou cérébro-spinal. — Paris, 1842.

le vieillard en état de démence, où la diminution de volume de la masse encéphalique ne saurait représenter les dimensions de la cavité qui la contient. On pourrait croire que cette différence de capacité entre les centres nerveux et leurs enveloppes solides, si manifeste sur le cadavre, n’existerait pas dans l'état de vie où le volume de l'organe est augmenté par la réplétion des vaisseaux. Mais cette objection qui semblerait assez plausible pour leicéphale, ne pourrait se soutenir pour la moelle et la queue de cheval, flottant dans un large espace que la réplétion, même exagérée, de leurs vaisseaux et des sinus veineux rachidiens, ne saurait remplir. De toute façon il reste donc partout à la surface des organes nerveux des intervalles très considérables autour de la moelle, moins étendus, mais tout aussi réels autour des surfaces encéphaliques. Or, comme le dit Cotugno, ces espaces ne peuvent ètre vides ; là comme ailleurs rien n’autorise à supposer l'existence normale d’un gaz, tandis que l'observation de tous les temps démontre qu'un liquide aqueux et incolore, très abondant surtout dans le canal vertébral, découle partout de la section des membranes d’enveloppe des centres nerveux. C'est ce fluide aqueux qui a été nommé le liquide cérébro-spinal.

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