‹ Traité complet de l'anatomie de l'homme, par les Drs Bourgery et Claude Bernard et le professeur-dessinateur-anatomiste N.H. Jacob, avec le concours de Ludovic Hirschfeld. Tome sixième (volume 5)Chapitre 1 sur 470 · LIBRAIRIE THÉODORE MORGAND. — PARIS, 5, RUE. BONAPARTE · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE THÉODORE MORGAND. — PARIS, 5, RUE. BONAPARTE

À mesure que les sciences ou les arts qui en dépendent accroissent leurs matériaux, les branches différentes qui les composent tendent de plus en plus à se scinder et à s’isoler de l’ensemble ; puis, chacune de leurs divisions, lorsque le nombre et le volume des faits spéciaux qu’elle renferme est devenu considérable, se généralise, et constitue bientôt une science ou un art secondaire, susceptible de former une branche spéciale d'enseignement.

Fondée en partie sur l'incapacité de notre esprit à tout comprendre, mais surtout sur l'impossibilité pratique d’embrasser un grand nombre de sujets, cette tendance, fâcheuse peut-être pour la marche encyclopédique de l'esprit humain, est cependant utile et nécessaire, un petit nombre de ces esprits généraux et privilégiés, qui apparaissent par intervalles, suffisant pour coordonner et systématiser l’ensemble des connaissances, tandis que la coopération de tous est indispensable pour l'avancement des fractions de détail.

Cette division du travail scientifique, dont l'empreinte se retrouve dans tous les travaux de l'intelligence à notre époque, est remarquable en particulier dans les sciences naturelles, et, parmi ces dernières, s’est surtout prononcée depuis vingt ans dans la section médicale. La médecine opératoire, dans sa part d'activité, avec les faits nombreux dont elle s’est accrue, forme aujourd’hui un art distinct dans la thérapeutique, et qui se subdivise lui-même dans ses applications à tel point, que ses progrès toujours croissants augmentent chaque jour le nombre des spécialités professionnelles.

La nécessité du secours emprunté à l’art du dessin, par la chirurgie, pour assurer et répandre les résultats les plus heureux de ses tentatives, a été comprise de tous les temps. Depuis la Renaissance, aucun chirurgien n'a publié une opération nouvelle qu'il n'ait essayé de faire comprendre, par des figures, et le mécanisme de l’opération et les instruments qui y servaient. Aux seizième et dix-septième siècles, Ambroise Paré, Guillemeau, Wiseman, Fabrice de Hilden, Dionis, J.-L. Petit, en un mot tous les hommes marquants ont également suivi cette direction. Dans le siècle dernier, les collaborateurs aux travaux de l’Académie de chirurgie, chaque fois que le besoin s’en faisait sentir, accompagnaient leurs mémoires de dessins explicatifs dont la collection a formé par la suite un atlas séparé. De nos jours, Camper, Scarpa, Hesselbach et beaucoup de chirurgiens spéciaux, ont laissé en ce genre des exemples et des modèles; enfin cet usage s’est tellement accru, qu’il ne parait aujourd'hui, tant en France qu’à l'étranger, aucune monographie chirurgicale, sans l’auxiliaire du dessin.

Tant d'efforts partiels, poursuivis dans un même but,

T. VI

sont une preuve suffisante de l’utilité d’un traité général iconographique propre à enseigner ou remémorer les faits. En voyant à quel point ce besoin est généralement senti et combien d’hommes distirgués sembleraient propres à y satisfaire, on s'étonne que la science n’ait pas encore été dotée d’un pareil ouvrage. Nombre de chirurgiens, nos maîtres, dès leur entrée dans la carrière, avaient promis d'y consacrer leurs veilles. Déjà la mort en a surpris plusieurs avant même qu'ils eussent rien commencé : tel, parmi eux, a été le sort de Dupuytren, qui avait fait de ce projet le rêve de sa vie. D’autres ont exprimé, depuis longues années, la même intention : pourtant l’âge avance, et rien n’annonce qu’ils soient, sous ce rapport, plus avancés que le premier jour. La réalité qui devait faire évanouir l'illusion de leur jeunesse, cet obstacle imprévu devant lequel se sont brisés leurs vœux et leurs efforts, est le même pour tous, l'absence du temps, dont ne peut plus disposer le chirurgien absorbé par les détails d’une immense pratique. C’est qu’un pareil ouvrage, pour ne pas rester audessous de son objet, exige impérieusement l’emploi du temps et de toutes les facultés de celui qui s'y dévoue, et ne saurait être l'œuvre de quelques rares instants de loisir, dérobés, par intervalles, à l’activité continue de soins plus urgents.

Dans le silence obligé de ces grandes renommées, nous avons cru pouvoir risquer la première tentative en ce genre. Nous nous y sommes cru d’autant mieux autorisé que, dans un pareil sujet, de sa nature incertain, mobile et à jamais non fini, comme tout ce qui est de pure conception humaine, les résultats ne pouvant s'acquérir que lentement, par l'expérience et la vérification des praticiens de tous les pays, nul n’a la chance de nombreuses découvertes ; nul ne doit se permettre une innovation, ou même une simple assertion, que la certitude du résultat ne lui soit bien prouvée. L'écrivain, ici, aura donc rempli dignement sa tâche si, bornant presque invariablement son rôle à celui d’historien, il s’est fait le rapporteur impartial et fidèle de faits dont le plus grand nombre lui sont nécessairement étrangers.

Une autre considération nous encourage dans ce travail, c’est une certaine habitude, pour nous acquise, des représentations iconographiques. Comme tous les sujets complexes, dont la solution se compose de plusieurs éléments, l’iconologie exige une harmonie de connaissances scientifiques et artielles, indispensable pour son exécution, mais dont la réunion, assez rare dans l’état actuel de l’enseignement, constitue, par cela seul, une sorte de spécialité. L'inexpérience, sous ce rapport, de chirurgiens, comme d’anatomistes, même les plus distingués, nous à souvent beaucoup surpris. En médecine opéra-

toire, comme en anatomie, s’il existe si peu de bonnes figures, la faute en est au défaut d'harmonie entre les hommes de talents divers, mais étrangers au langage et aux habitudes l’un de l’autre, qui doivent concourir à leur exécution. En général, l'artiste, pour exercer son crayon, ne se croit pas obligé de comprendre la science, tandis que le savant, fort de son idée, nette et lucide dans son esprit, mais souvent peu familier avec les moyens de traduction graphique, s'épuise en vain à se faire comprendre du dessinateur dont il attend des résultats incompatibles avec les ressources de son art. Aucun plan général ne pouvant être convenu d'avance entre des esprits si différents, il faut bien que l’œuvre témoigne du désaccord entre la fin et le moyen, et de l’absence d’une idée unitaire qui ait présidé à sa composition. Loin de nous la pensée de blâmer ou de critiquer qui que ce soit : nul ne peut tout savoir, et surtout nul n’est tenu de connaître ce qui n’a pas dü entrer dans le cercle de ses études. L/inhabileté dans ce cas n’est pas le fait des collaborateurs, souvent fort distingués, chacun dans sa spécialité, mais le résultat inévitable du genre d'éducation inverse qu'ils ont reçue. Si les exemples d’une harmonie convenable de connaissances, et en quelque sorte d’une alliance ou d’une fusion d'esprit entre les savants et les artistes, pour coopérer à une même œuvre, sont encore si rares; si ces deux sortes de capacités auxiliaires, ou plutôt complétives l’une de l’autre, se sont toujours tenues isolées, c’est que jusqu'à présent on n'avait pas évalué assez haut les services que le dessin pouvait rendre aux sciences et aux arts qui en dépendent. Quelques hommes éminents, et parmi eux il suffit de nommer l’illustre Bichat, prévenus contre l’emploi scientifique de l’iconologie, et malheureusement trop justifiés dans leur opinion par tant de mauvaises planches qu'ils avaient pu voir, en condamnant dans leurs écrits ces sortes de représentations, ont peut-être beaucoup nui aux progrès des sciences naturelles. Heureusement, grâce à l'influence d’esprits non moins excellents, Mascagni, Scarpa, Sœmmerring, Cuvier, A. Cooper, Dupuytren, C. Bell, Breschet, Magendie, et tant d’autres en différents genres, parmi les jeunes savants dont les titres se pressent, mais qu'il serait trop long de nommer, partout aujourd’hui on peut signaler une tendance contraire, et désormais invincible, qui promet les résultats les plus heureux pour l'avenir.

Au reste, en ce qui concerne plus particulièrement la médecine opératoire, s’il s’agissait de discuter les inconvénients de l’inexpérience en iconologie, il serait facile de démontrer historiquement par des faits à quel point l'infirmité à comprendre le dessin entraine l'incapacité de se former des images vraies : inconvénient grave pour le chirurgien, qui ne doit jamais agir que guidé par une image nette, préconçue dans son esprit. De là tant de fautes, d’hésitations ou d'erreurs dans la pratique d'opérations, dont quelques-unes néanmoins sont devenues célèbres, parfois même malgré leur insuccès, parce que l’auteur n'avait pas jugé à propos d'en faire connaître toutes les circonstances.

Ainsi, outre les avantages propres de l'iconologie, on ne saurait trop se convaincre à quel point les habitudes d'esprit qu'elle entraîne sont précieuses pour exercer à

combiner des images. C’est une grande erreur, et trop communément partagée, de croire qu’on sait l’anatomie d'une partie seulement parce qu’on l’a souvent disséquée. Le nombre est considérable d’anatomistes qui comprennent chaque détail isolément, mais dont l'esprit se refuse à les grouper et les coordonner dans un ensemble. Les hommes parvenus à cet état ne sont jamais que censés savoir, mais, par le fait, ils ignorent, et, soit par la nature de leur esprit ou par le résultat de leurs mauvaises habitudes d'observation, ils ne s’aperçoivent même pas que d’autres retiennent mieux, et se trouvent, quant à eux, frappés d’un arrêt de développement et incapables de progrès à l'avenir.

S'il nous était permis de constater l'influence que nous croyons avoir exercée à cet égard, et de nous applaudir d’un excellent résultat auquel nous espérons avoir concouru, nous dirions que, depuis le commencement de la publication de notre ouvrage, nous pensons avoir contribué, par notre exemple, à propager dans le public médical le goût et l'intelligence de l’iconographie. Tous les jours, et sur quelques centaines de personnes, nous remarquons un progrès régulier dans ce genre de connaissances. Le même progrès se manifeste dans les planches qui se publient, et où, sans parler de celles qui ne sont que des copies de notre ouvrage, plus ou moins ingénieusement déguisées, nous pouvons réclamer net la part d'emprunt qui nous appartient dans la manière dont y sont représentés les objets. Personne ne se contenterait plus aujourd'hui de ces figures dont l'étrange naïveté faisait honte au bel art du dessin, qu’elles auraient pu faire supposer encore au berceau. Cependant, quoique ces tristes ébauches, comme le pensait Bichat, fussent bien plus propres à fausser le sens iconologique qu'à le féconder, tout le monde, il y a moins de dix ans, les louait et les admirait de bonne foi, et cela, d’un concert tellement unanime, qu'il est douteux que les plus beaux ouvrages que l’on pourra faire à l'avenir soient jamais accueillis avec les fastueux éloges dont ceux-là ont été salués à leur apparition.

Toutefois, écartant la question de l'utilité, aujourd’hui bien reconnue, ce n’est pas une œuvre facile qu’un traité iconographiqne de médecine opératoire. L'objet que l’on se propose étant de faire comprendre ou supposer, par le dessin, une succession de mouvements, l'opération, même la plus simple, offre, pour la représentation, bien d’autres difficultés que les préparations les plus compliquées de l’anatomie, où l’immobilité du modèle s'accorde si bien avec les moyens et les possibilités de l’art du dessin.

D'un autre côté, dans un sujet si délicat, et qui touche de si près aux intérêts et à l’amour-propre des auteurs, qui peut s'assurer de posséder assez de tact pour glisser toujours avec bonheur entre les droits et les prétentions, sans blesser des susceptibilités, des illusions ou des croyances honorables, et surtout sans être injuste ni servile à l'égard de qui que ce soit? Quelque réserve que l’on y apporte, on ne peut toujours éviter de se placer comme arbitre entre des prétentions rivales, et, malgré soi, partagé entre les égards si respectables dus aux auteurs et le devoir d’être vrai envers le publie, incertain, au milieu des faits palpitants d'actualité, de posséder toujours le dernier mot, que tant d'intérêts couvrent

d’un voile impénétrable, quelque bonne foi que l’on y apporte, on se trouve souvent dans un singulier embarras de démêler, entre des assertions contradictoires, le vrai du faux ou de l'exagéré.

Dès le début, pour ce travail, comme dans toutes les parties de notre ouvrage, laissant de côté les questions de préjugés et de personnes, nous avons abordé de front le sujet en lui-même, et nous nous sommes demandé quelles conditions devait remplir un ouvrage de ce genre pour être vraiment utile, |

De même qu'un traité de chirurgie appelle, comme auxiliaire, la médecine opératoire, ainsi que l'a fait Boyer, et suppose aussi la connaissance de l’anatomie, de même la médecine opératoire commence par s'éclairer de l'anatomie, et emprunte à la pathologie chirurgicale les indications dont elle est le terme. Dans un cercle de connaissances aussi étroitement liées, il est bien difficile de savoir et de pouvoir se restreindre, ou de ne pas se laisser entraîner; et pourtant le sujet est si vaste qu'il faut de toute nécessité circonscrire nettement les matières que l’on veut embrasser.

Quant à l'anatomie, toutes les questions et les faits qui s'y rapportent ayant été longuement exposés dans la partie descriptive, avec leurs applications physiologiques et chirurgicales, et les planches elles-mêmes étant tou- Jours présentées dans cette double intention, quelque variété que nous eussions pu y mettre, nous ne pouvions que retomber dans une redondance fastidieuse, et augmenter immodérément, et sans utilité, les prolégomènes de la médecine opératoire, en reproduisant en quelque sorte des travaux déjà faits. [l nous suffisait donc de présenter l'anatomie à un point de vuespécialement chirurgical et

dégagée detoute description, commeilseraexposéplusloin.

En ce qui concerne la chirurgie, on sent déjà à quel volume nous auraient entraîné de grands détails de praüque et de théorie. Outre qu’un pareil travail serait déplacé et tout à fait inexcusable dans un traité d’anatomie, il serait aussi parfaitement inutile, les développements de ce genre se trouvant beaucoup mieux que nous ne saurions le faire dans tous les ouvrages spéciaux : le traité de Boyer, le dictionnaire de Samuel Cooper, et même les nouveaux dictionnaires de médecine et de chirurgie. Cette espèce de mérite, qui forme le cachet principal du Sabatier-Dupuytren par MM. Sanson et Bégin, est peut-être même un hors-d’œuvre dans un traité de médecine opératoire; toutefois, cette observation ne pourrait être adressée aux rédacteurs, qui ont dû suivre le plan de l’auteur original; et elle est suffisamment justifiée pour Sabatier lui-même, en considération de l'époque où il a écrit. Pour ce qui est d’une vaste érudition, M. Velpeau n’a rien laissé à faire en ce genre. Il ne nous appartient pas, et heureusement il ne saurait nous convenir de lutter ni avec l’un ni avec l’autre.

L'objet que nous avons dû nous proposer, le seul utile, et auquel ne répond aucun traité déjà existant, c’est la représentation de tout ce qui, pour être compris et retenu, à besoin d’être figuré par le dessin. C’est la partie mécanique, et en quelque sorte anatomique, de la thérapeutique chirurgicale, ou, en d’autres termes, l’action chirurgicaleappliquéeàlastracturenormaleou pathologique.

C'est done proprement une iconographie d'anatomie chirurgicale et de médecine opératoire que nous voulons et que nous avons dû faire. Cette position étant bien définie, la marche à suivre en découle naturellement.

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