PLAN DE L’ANATOMIE ET DE LA MÉDECINE OPÉRATOIRES
Conformément au plan tracé dans l'introduction générale de notre ouvrage, nous divisons l’anatomie chirurgicale en trois sections : Anatomie d'isolement interorganique, anatomie de communication inter-organique, et anatomie topographique ou des régions.
Les details de l’anatomie graphique étant supposés parfaitement connus de l’élève qui aborde l'étude de la médecine opératoire, les deux premières sections ont pour objet de résoudre ce problème : étant donnée l’organisation avec ses conditions établies de textures générales et locales d’une part, et, de l'autre, les accidents et l’ensemble des causes morbides empruntées de l’action permanente des lois physico-chimiques et des déviations de l’équilibre fonctionnel, quelles seront les altérations organiques subséquentes résultant des réactions réciproques des unes sur les autres? A ce double point de vue, purement dynamique, et sous ce rapport, plus particulièrement chirurgical, les causes morbides agissent sur la texture, et celle-ci résistant par ses conditions physiques, les altérations organiques, soumises dans leur marche à l’action de ces deux causes, ne pourront se produire que par des moyens, sous des formes, et, jusqu’à un
certain degré, dans des limites déterminées. Quant à l’antagonisme de ces deux forces, au début, et pendant un laps de temps plus ou moins considérable constituant la période d’incubation des maladies, la texture, encore intacte, pourra sortir victorieuse de la lutte, ou du moins suffira pour borner l’extension de la maladie; mais si la cause d'irritation n’est pas enlevée, la texture graduellement altérée est vaincue dans sa résistance, et n’oppose plus d’obstacle à l'extension de la maladie. Ces faits étant posés, suivant que le lieu affecté offrira une texture plus serrée ou plus lâche, la maladie au commencement tendra à se localiser ou à s'étendre. Pour sa marche ultérieure, on conçoit qu'elle sera déterminée par la structure des parties voisines et la concomitance des phénomènes nerveux, inévitables dans le jeu de l’organisme, où tout est lié, mais étrangers à cet apercu dynamique.
Ainsi, dans l’idée théorique d'isolement et de communication inter-organique, ce n’est nullement une anatomie graphique chirurgicale qu'il s’agit de présenter, mais un vaste tableau de l’ensemble de l’organisation, où les différentes pièces qui le composent ne figurent que dans leurs connexions et leur corrélation entre elles, la subordination des parties les plus simples à l'égard des groupes ou des fractions plus complexes, et l’har-
monie que les unes et les autres forment avec le tout.
Quant à la section topographique, il nous a paru indispensable de tracer d’abord, dans un exposé général, une anatomie des régions, donnant l’'énumération, par plans superposés, des parties qui les composent, dans leurs rapports, des considérations physiologiques qui s’y rapportent, des maladies et des opérations dont elles sont le siége; les considérations spéciales qui ont rapport aux opérations en particulier devant être rapportées en avant de chacune d'elles.
> MÉDECINE OPÉRATOIRE
Le premier sujet d’attention qui se présente pour la médecine opératoire est la classification : rien de plus difficile. Dans les sciences naturelles, où la sagacité de notre esprit s'applique sur des sujets créés de Dieu, une sagesse infaillible ayant arrêté un plan général et une harmonie préexistante, où les moyens tendent de concert vers une fin, le peu que la faiblesse de notre esprit parvient à en comprendre suffit pour établir dans les faits une coordination logique, qui fournit une multitude de rapports pour les classer. S'il n’en est pas de même en médecine, ou mieux en chirurgie opératoire, c’est que ce n'est pas une science, mais seulement un art, soumis dans ses applications à tous les hasards des accidents et des déviations de l’ordre physiologique, ou des maladies, si variables de causes, de siéges et d'effets. À un point de vue plus élevé, peut-être trouverait-on que ces maladies ne sont que les résultats nécessaires de l’action des causes générales sur les parties de l'organisme; mais, si elles entrent comme éléments dans une harmonie générale, dépourvues de rapports nécessaires les unes à l’égard des autres, elles ne sauraient se prêter à une coordination rigoureuse.
Jusqu'à ces derniers temps la plupart des auteurs ont pris pour base de leurs classifications les maladies. Cet ordre, qui devait naturellement se présenter le premier à l'esprit, est cependant le plus attaquable à toute époque; car, en théorie, il s'appuie sur ce qu’on connaît le moins ; et, en pratique, il présente les maladies d’un même organe dispersées dans autant de chapitres, souvent très-éloignés. C’est ainsi que, depuis Celse, ont procédé, avec quelques variantes, Ferrein, Dionis, Lassus, Sabatier, Rossi et Delpech. D’autres, et parmi eux Ambroise Paré, Fabrice, J.-L. Petit et M. Boyer, n’ont traité les opérations qu’à l’occasion des maladies, classées elles-mêmes suivant l’ordre topographique, mieux approprié au plan de leurs ouvrages. M. Velpeau, après avoir discuté avec logique et talent les inconvénients des diverses classifications, semble renoncer avec modestie à en créer une nouvelle, comme s’il dédaignait ce genre de mérite pour son ouvrage, certain qu'il saurait lui en donner un autre plus important.
L'ordre topographique, par cela seul qu’il n’est fondé sur aucune vue théorique, nous paraît le meilleur; et, comme nous l'avons dit plus haut, la médecine opératoire n'étant qu'une application de la thérapeutique à la structure, la classification serait d'autant plus parfaite qu'elle serait plus anatomique. C’est en quelque sorte un essai de ce genre que vient d'offrir M. Malgaigne dans
son manuel de médecine opératoire. De même que M. Velpeau, il commence par les opérations simples, qui entrent comme éléments dans la pratique des plus complexes. Déviant un peu de sa méthode pour les opérations de la petite chirurgie, il revient ensuite à l’ordre anatomique, et donne successivement les opérations qui se pratiquent sur, ou plutôt en vue de tissus distincts; puis celles qui se font sur des organes, et, enfin, sur de grandes parties du corps. Certes, il s'en faut bien que cette classification soit irréprochable. Dans l’ensemble, une moitié de l’ouvrage offre dans autant de groupes toutes les opérations similaires, quels que soient les or ganes qui en sont le siége, et en les suivant dans chacun d'eux ; l’autre moitié, au contraire, donne toutes les opérations qui se pratiquent sur un même organe, quelque dissimilaires qu’elles soient entre elles ; et si on n’y trouve pas de répétitions, c’est que plusieurs des opérations similaires, déjà décrites dans la première partie, manquent ici dans leur lieu. Pour les détails, une résection ou une amputation ne s’exercent pas seulement sur les os, et une ligature ne se pratique pas seulement sur une artère ou une veine; car, si ces vaisseaux sont le but de l'opération, au moins ne doivent-ils être que légèrement compromis, tandis que les tissus qui les recouvrent sont gravement lésés. Mais, après avoir indiqué les inconvénients de cette classification, qui ne sont après tout que des taches légères, il convient de signaler ses nombreux avantages : 1° Chaque opération y trouve la place la plus convenable, et l'extension du cadre topographique est telle, que toute opération nouvelle y rentrerait immédiatement ; 2° les groupes d'opérations similaires, qui sont aussi les opérations régulières dont tous les temps peuvent être prévus, permettent de donner d’utiles généralités, tandis que les applications spéciales se trouveront dans chaque localité; 3°les opérations au point de vue des organes rangent à part toutes les opérations régulières, mais absolument spéciales à une localité, et toutes celles qui sont nécessairement irrégulières, ou dont les temps ne pouvant être rigoureusement prévus laissent une large part à l'esprit d’à-propos et au génie du chirurgien.
Si nous avons tant insisté sur cette classification de M. Malgaigne, c’est que, dans l'impossibilité de faire absolument bien, à tout prendre c’est encore la meilleure, et puis elle est anatomique, considération avantageuse pour le sujet en lui-même, et précieuse pour nous en particulier. C’est donc celle dont nous nous servirons, sauf quelques modifications à notre convenance.
Le lieu de chaque indication opératoire étant déterminé quant aux opérations en elles-mêmes, le texte comprendra trois parties : 1° un rapide exposé de l'historique de l'opération; 2° les indications qu’elle doit remplir ; 3° le manuel opératoire en lui-même. Dans une même méthode, nous décrirons et ferons représenter, quand ils ont assez d'importance, les divers procédés qu’elle renferme, en exposant les motifs qui peuvent engager à donner la préférence à chacun d’eux dans une circonstance déterminée. Cet examen comparatif de la valeur des opinions et des procédés exige beaucoup de réserve et de délicatesse. « De leur vivant (observe judicieuse- « ment M. Velpeau) Les hommes sont rarement justes les « uns à l'égard des autres. » A l'insu de leur conscience,
et par le seul fait de leur position, ne voyant les faits qu'au travers du prisme de la rivalité, les grands praticiens sont trop près de leurs œuvres, trop d'intérêts et de passions les agitent pour que l’on puisse toujours en attendre la scrupuleuse vérité en ce qui les concerne, et l’impartialité à l’égard des autres. Notre position est bien différente; si déjà la bonne foi n’était dans notre caractère, désintéressé comme nous le sommes, la sincérité nous est tellement facile que nous serions inexcusable de