‹ Traité complet de l'anatomie de l'homme, par les Drs Bourgery et Claude Bernard et le professeur-dessinateur-anatomiste N.H. Jacob, avec le concours de Ludovic Hirschfeld. Tome sixième (volume 5)Chapitre 84 sur 470 · RÈGLES DES INCISIONS · texte numérisé non relu

RÈGLES DES INCISIONS

Il est essentiel, pour pratiquer convenablement ces opérations d’avoir égard à un certain nombre de règles que nous allons faire connaître.

1° Préparation de l'instrument. La lame du bistouri doit être nette de toute impureté, le tranchant bien affilé, la pointe très-acérée. La section la plus prompte est aussi la moins douloureuse. La condition d’une extrême propreté n’est pas moins essentielle pour ne pas déposer dans la plaie un germe d’irritation étranger à l'opération, Pour faciliter le glissement, un chirurgien de Heidelberg avait proposé de tremper l'instrument dans l'huile. M. Richerand préfère l'immerger dans l’eau chaude. Mais, comme l'élévation de la température peut ajouter à la douleur, on prescrit aujourd’hui de ne pas dépasser le terme de la chaleur animale (35 à 4o degrés). Ainsi limitée, la température a moins d'effet sur la marche de l’instrument que sur la sensibilité des parties où l’on évite le contact désagréable du froid de l'acier. Au reste, ces précautions, prescrites en théorie et bonnes en elles-mêmes, sont néanmoins peu usitées dans la pratique.

2° Tension des parties. Avant d’inciser, il faut tendre les parties dans le sens opposé à la marche de l'instrument. Nous avons vu que, sans cette précaution, les tissus flasques fuient sous la pression de l'instrument, en formant des rides au-devant du tranchant ; et, si on essaye de vaincre la résistance par une pression plus forte, on risque de pénétrer de suite beaucoup plus profondément qu’il n’est convenable,

La sécheresse et la dureté de la peau n’influent pas moins sur la pression à employer que la résistance des tissus sousjacents. La peau fine des enfants, des femmes, des sujets Iymphatiques et sanguins, se coupe plus facilement que celle des adultes maigres, bilieux et hypochondriaques, ou des vieillards. Enfin, dans le même sujet, les qualités de la peau varient suivant les diverses régions, depuis l'extrême délicatesse

de celle qui revêt la partie antérieure du cou jusqu’à la consistance presque cornée de l'enveloppe tégumentaire des talons. Le chirurgien, dans l’emploi du bistouri, doit tenir compte de ces diverses circonstances pour y proportionner

la tension à donner aux parties et la pression exercée sur l'instrument.

3° Application du bistouri. On doit présenter le tranchant couché sur les parties et perpendiculairement à leur surface : on évite ainsi de couper les téguments en biseau, ce qui augmenterait les douleurs et retarderait la cicatrisation ; mais, de plus, en promenant le bistouri dans la position que nous venons d'indiquer, on pénètre à une profondeur sensiblement égale dans tous les points, et on évite au besoin les artères, nerfs, tendons, et même les muscles, qui suivent en général une direction parallèle à celle de l'enveloppe cutanée.

4° Dimensions de la plaie. Toute incision doit avoir du premier coup de bistouri l'étendue que l’on veut lui donner. On peut aussi, dans ce premier mouvement, gagner en profondeur, lorsqu'il n’y a point de danger à pénétrer immédiatement jusqu'au point où l’on veut atteindre. La promptitude qui résulte de cette manière d’opérer épargne au malade des douleurs inutiles. Dans un grand nombre de circonstances cependant, la prudence conseille de n’inciser que couche par couche ; mais, dans ces cas mêmes, la peau, du premier trait, doit être coupée dans toute son épaisseur d’un angle de la division à l’autre : car il faut éviter, en commençant et en finissant, ces sections incomplètes, que l’on appelle vulgairement des queues ; si elles ne préjugent pas sur la guérison, elles augmentent du moins les douleurs du malade, et accusent la maladresse du chirurgien.

5° Durée. En précepte général, la durée de l’incision, comme de toute opération, qui est pour le malade la durée de la douleur, doit être abrégée autant que possible. Toutefois il faut éviter de donner dans l’excès inverse d’une précipitation désordonnée, plus funeste que la lenteur. La rapidité opératoire, résultat d’une longue habitude, consiste moins dans la promptitude des manœuvres que dans leur succession régulière.

6° Action de lPopérateur. Enfin, il est de la plus grande importance que l'instrument soit toujours et complétement sous la puissance de l'opérateur. Rien de plus fâcheux que ces légers mouvements convulsifs, dits des échappées, qui peuvent blesser le malade, l'opérateur ou ses aides. Mais, pour être maitre de ses mouvements, il faut à la fois que le chirurgien ait l’esprit calme, la main très-sûre, et qu'il tienne l'instrument de la manière la plus avantageuse pour l'espèce d’incision qu'il pratique.

L'art de faire manœuvrer un bistouri a été réduit en principes ; il importe de s’exercer de bonne heure et longtemps à ces premiers éléments de médecine opératoire, si l’on veut se distinguer plus tard par la grace et la facilité à manier l’instrument tranchant. Ce serait en vain que l’homme le plus instruit du reste en théorie chirurgicale voudrait exécuter l'opération la plus simple, s’il ne l’a pas pratiquée un certain nombre de fois au moins sur le cadavre ; la gaucherie, la pesanteur et le désordre qui régnent dans ses mouvements, décèlent bientôt son défaut d'habitude. Un fréquent exercice, sous ce rapport, est donc indispensable : c’est le seul moyen d’acquérir cette précision, cette aisance, cette harmonie dans les mouvements, qui distinguent les grands chirurgiens, et qui les accom-

pagnent sans qu’ils aient besoin d'y penser, même dans les circonstances les plus difficiles et les plus capables d’altérer leur sang-froid.

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