L’ENCÉPHALE ET SUR LES RELATIONS DU CRANE AVEC CET ORGANE
Messieurs, quelque varies, quelque remarquables que soient les travaux entrepris jusqu’ici pour découvrir la constitution anatomique de l’encéphale, ils sont malheureusement bien loin encore d’avoir donné le dernier mot de la science à cet égard. Sans doute, tout ou presque tout a été dit sur le nombre et sur la forme des masses médullaires dont le rapprochement constitue cet intéressant et mystérieux organe; mais l’histoire cl e sa composition intime, que cbs-je? même le simple mode de continuité de ses différentes parties entre elles, ont à peine été effleurés. Les recherches de Gall sous ce rapport ne l’ont guère conduit qu’à la proclamation de ce fait, depuis long-temps reconnu par tous les anatomistes, savoir, que les pédoncules cérébraux sont formés de fibres longitudinales , fibres cjui émanent du bulbe supérieur de la moelle, traversent la protubérance annulaire et vont, en divergeant de plus en plus , s'étaler, s'épanouir, comme il le disait, dans les hémisphères.
M ais les fibres antérieures, latérales et postérieures du bulbe, se terminent-elles indifféremment dans toutes les parties du cerveau, ou bien les unes et les autres ont-elles une destination particulière parfaitement déterminée? appartiennent-elles à tel groupe de circonvolutions ou à tel autre? celles-ci en un mot ont-elles à la fois des rapports de continuité et des rapports fonctionnels avec tel ou tel faisceau de la moelle épinière? Voilà une série de questions importantes, que Gall avait bien posées, mais auxquelles il se flattait vainement d’avoir répondu d’une manière satisfaisante quand il affirmait simplement, que les fibres des pyramides s'étendent vers les parties postérieures des hémisphères cérébraux.
On ne saurait donc accueillir avec trop de faveur les travaux entrepris dans celte direction; il faut d’ailleurs en convenir, quelle que soit l’opinion qu’on ait sur la doctrine anatomo-physiologique de Ch. Bell, qu’on la considère ou non comme appuyée sur une base solide , elle a répandu un intérêt tout particulier sur ce sujet. Cette doctrine suggère en effet naturellement l’idée que l’encéphale, source première de toute sensibilité et de toute motilité, pourrait bien avoir des départements distincts pour l une et pour l’autre, et que peut-être un jour viendra où l’anatomie en posera les limites. C’est là précisément le fait capital auquel M. Foville croit être arrivé; et cela sans qu’aucune idée préconçue ait dirigé ses recherches, sans par conséquent que le prisme quelquefois trompeur de la physiologie en soit venu modifier les résultats.
Dans un premier mémoire, lu à l’Académie en 1825, M. Foville avait déjà cherché à établir : t° que le pédoncule cérébral est formé de deux couches distinctes, l’une inférieure et antérieure, l’autre supérieure et postérieure , la première continue avec les pyramides, la seconde plus spécialement en rapport avec la partie postérieure du bulbe; 20 que ces deux couches élémentaires du pédoncule se réunissent ensemble, et traversent ensuite la couche optique et le corps strié; 3° que dans le corps strié le pédoncule sépare en deux noyaux distincts la substance grise, qu’il y rencontre; 4° qu’au delà de ce point ses fibres forment une expansion rayonnante qui ne tarde pas à se diviser en trois plans, un interne, un autre supérieur, le troisième inférieur ; 5° que le plan interne, recourbé transversalement vers la ligne médiane, va former le
corps calleux; 6° que le plan supérieur suit une marche légèrement oblique en haut et en dehors, et va doubler l’écorce grise de l’hémisphère; 7 0 que le plan inférieur se dirige immédiatement en bas, contourne les parties externes et inférieures du corps strié, puis se relève pies de la ligne médiane, pour former le côté correspondant du trigone et de la cloison transparente; 8° enfin, que la disposition de la partie supérieure du pédoncule, au centre même du cerveau, donne assez exactement l’image de la moelle épinière, dont les nerfs seraient représentés par les fibres du plan de l’un et l’autre hémisphère. Sans doute, ce travail était un grand progrès pour l’anatomie de structure de l’encéphale; mais il restait encore à déterminer la destination précise de chacun des trois plans qui résultent de la remarquable division de la partie supérieure du pédoncule, et à fixer surtout la part que prennent à la formation de chacun d’eux les fibres antérieures et postérieures de la moelle épinière. Or c’est ce problème ardu, sans la solution duquel l’histoire des connexions de la moelle avec le cerveau demeure nécessairement incomplète, que M. Foville s’est proposé dans le mémoire dont nous devons vous rendre compte.
Suivant cet anatomiste, en sortant de la protubérance, les deux plans fibreux qui constituent les pédoncules suivent des directions bien différentes; les fibres pyramidales montent obliquement en avant et en hehors, à travers la couche optique et le corps strié, se rendent vers la face convexe de l’hémisphère, et s’y partagent en deux plans, l’un supérieur, l’autre inférieur , tous les deux destinés aux circonvolutions qui forment la partie externe et convexe de l’hémisphère. Les fibres qui émanent de la partie postérieure du bulbe se séparent également en deux plans dans le centre même de la couche optique, et entourent d’un anneau complet fort remarquable le faisceau ascendant des fibres pyramidales. Le plan supérieur de ces fibres, le plus considérable des deux, s’avance jusque dans le corps strié, se dégage de la partie externe de ce corps et de la couche optique, se recourbe aussitôt en haut et en dedans, et va constituer le corps calleux, commissure du pédoncule, et la plus considérable de toutes celles du cerveau. Le plan inférieur passe au contraire au-dessous du faisceau des fibres pyramidales en dedans et en avant de la partie latérale de la fente de Bichat, produit le nerf optique d’abord, le nerf olfactif un peu plus loin, et constitue audessus du corps strié, en dedans de la scissure de Sylvius, en arrière du lobule frontal, en avant et en dedans du lobule temporal, un espace blanc, perforé d’une multitude de trous vasculaires symétriquement disposés, que M. Foville appelle quadrilatère perforé. Suivant lui, cet espace est comme un centre duquel procèdent et vers lequel se terminent les fibres arciformes, qui constituent un certain nombre de cercles fibreux, entourent la partie pyramidale du pédoncule, et se terminent d’une manière spéciale dans l’hémisphère.
Sans compter l’anneau formé dans la couche optique, autour du faisceau des fibres pyramidales du pédoncule, par les fibres postérieures de celui-ci, M. Foville signale encore comme procédant de l’espace blanc perforé, et par suite de la partie postérieure du bulbe : i° le tœnia semi-circulaire ; i° une bandelette analogue à la précédente qu’on n’avait pas décrite jusqu’ici, et qui entoure, la partie externe du corps strié comme le tænia entoure la partie externe de la couche opiiepie; 3* les deux moitiés de la voûte et les corps frangés qui leur font suite en arrière; 4° les deux bandelettes médiane et longitudinale du corps calleux; 5° enfin le faisceau fibreux remarquable qu’il appelle l’ourlet.
Suivant M. Foville, ce faisceau de l’ourlet procède de la partie antérieure du quadrilatère perforé, se dirige en avant, au-dessus de la circonvolution qui supporte le processus olfactif, se replie sur le genou antérieur du corps calleux, suit la face supérieure de ce corps, se recourbe en arrière avec lui, passe en dehors de la fente de Bichat, et vient, en formant un crochet, se terminer sur le quadrilatère perforé, en dedans de la scissure de Sylvius, dans la circonvolution la plus interne du lobule temporal. Ce remarquable faisceau forme ainsi la base d’une circonvolution annulaire comme lui, qui contourne le corps calleux dans son trajet; circonvolution que M. Foville appelle circonvolution de l’ourlet , parce qu’elle constitue le rebord ou la marge de la membrane de l’hémisphère.
De la sorte, Messieurs, quelque nombreuses et quelque variées que paraissent les circonvolutions du cerveau, elles forment deux classes bien distinctes. Les unes couronneraient le sommet des fibres ascendantes des pyramides antérieures, et seraient doublement en rapport avec la partie antérieure de la moelle et les racines antérieures des nerfs rachidiens; les autres, placées sur le trajet des fibres postérieures du bulbe, seraient continuées non-seulement avec les racines postérieures des nerfs de ]a moelle, mais encore avec trois nerfs cérébraux, l 'olfactif, Voptic/ue et Y acoustique ; nerfs sur les fonctions desquels il ne peut s’élever aucune contestation sérieuse, ainsi que M. Foville le fait justement observer. En outre, suivant M. Foville, les circonvolutions pyramidales occuperaient le centre de la partie externe et convexe des hémisphères, tandis que toutes celles qui ont pour base le faisceau fibreux de l’ourlet et scs embranchements, tout à fait excentriques, formeraient la face plane des lobes cérébraux, la partie la plus inférieure du lobule temporal, et ce groupe remarquable que renferme la scissure de Sylvius, et qui porte le nom d ’insula.
Quoi qu’il en soit, M. Foville n’a pas seulement cherché à établir que les deux principaux faisceaux delà moelle ont dans le cerveau des départements distincts; il nous a montré, en outre, que le corps calleux et les autres commissures plus petites sont des dépendances des fibres postérieures du bulbe, tandis que les communications médianes sont entièrement étrangères aux parties qui sont placées sur le trajet des fibres pyramidales du pédoncule. Cette circonstance, Messieurs, est bien importante, car elle permet de concevoir des faits dont la loi jusqu’ici nous avait échappé, et qui se reproduit tous les jours dans la pratique, savoir : que les lésions de la sensibilité dans les hémiplégies sont beaucoup moins complètes que les lésions de la motilité. En effet, par suite de la réunion médiane des parties affectées aux fonctions sensoriales, le nerf sensitif est toujours en rapport avec les deux côtés du cerveau, tandis qu’il en est tout autrement pour les nerfs moteurs qui émanent des régions auxquelles les commissures sont entièrement étrangères. M. Foville signale en outre une remarquable analogie de structure entre les fibres de deux ordres qui constituent les pédoncules, et les cordons également de deux ordres qui forment le système nerveux périphérique. Suivant lui, les fibres pédonculaires qui émanent de la partie postérieure du bulbe, semblables sous ce rapport aux nerfs que Ch. Bell considère comme affectés aux fonctions sensoriales, présenteraient sur leur trajet des renflements grisâtres, véritables ganglions, avec lesquels elles se confondraient et desquels elles recevraient une multitude de fibres nouvelles; tandis que les fibres pyramidales, ainsi que les nerfs moteurs, n’offriraient rien de semblable.
Après ces considérations, si nouvelles et si pleines d’intérêt, M. Foville présente,
sous forme de corollaires, les propositions suivantes, que nous ne pouvons mieux faire que de livrer aux méditations de l’Académie. Toutes les parties fibreuses du cerveau sont simplement conductrices. Les unes, contiguës à la face interne des circonvolutions cl’une part, et aux pyramides de l’autre, sont destinées à transmettre l’influence qui déterminé les mouvements volontaires. Les autres, intermédiaires aux parties postérieures de la moelle et à la circonférence des hémisphères, transmettent au cerveau les impressions relatives aux phénomènes divers de sensibilité.
La substance corticale des circonvolutions paraît être le substratum matériel par l’intermédiaire duquel la volonté dirige les mouvements. Les lésions de cette substance sont celles que signalent depuis vingt ans, comme les plus fréquentes, les médecins, assez nombreux aujourd’hui, qui croient trouver dans le cerveau des aliénés des altérations en rapport avec les symptômes caractéristiques des affections mentales. L’atrophie des circonvolutions, si fréquente dans la démence, résulte certainement de l’abolition des fonctions de l’écorce grise de ces parties; l’amoindrissement de la substance blanche dans ces cas survient de la même manière que l’atrophie des nerfs optiques chez les aveugles.
Telle est , Messieurs, la première partie du travail dont nous étions chargés de vous rendre compte. Nous aurions fini sur ce point , si, quelque temps avant la lecture de M. Foville , un de vos honorables collègues, M. le professeur Gerdy, n’avait publié sur le même sujet, dans le Journal des Connaissances médico-chirurgicales , un mémoire dans lequel se rencontrent des vues qui ne laissent pas que d’avoir certains rapports avec celles que nous avons précédemment analysées. Vous comprenez, dès lors, qu’il importe, dans l’intérêt delà vérité , et pour vous mettre à même de porter votre jugement avec une parfaite connaissance des choses, que nous vous donnions un aperçu rapide des analogies et des différences que présentent les travaux de ces deux anatomistes. MM. Gerdy et Foville ont également reconnu, chacun de son côté, la disposition annulaire des parties du cerveau cpii couronnent la partie supérieure des pédoncules, et tous les deux décrivent comme formant des cercles distincts: i° la circonvolution marginale de l'hémisphère gui suit le contour du corps calleux ; 2° les deux filets longitudinaux de celui-ci ; 3° la voûte à trois piliers et le corps frangé ; 4° la couche optique; 5° le corps strié ; 6° enfin, le tœnia semi-circulaire. Mais cl’une part M. Gerdy compte encore parmi les cercles qu’il admet le corps calleux et la toile clioroïdienne, que M. Foville considère comme d’une nature différente; et, d’un autre côté, ce dernier comprend parmi les cercles médullaires un tœnia particulier que ne mentionne pas M. Gerdy, tænia analogue à la bandelette semi-circulaire , et placé en dehors du corps strié , à son point de jonction avec l’hémisphère. Par conséquent, s’il est bien certain que M. le professeur Gerdy a sur M. Foville l’antériorité sous le rapport de la connaissance de ce fait, que certaines parties de l’encéphale ont une disposition annulaire autour de ses pédoncules , il n’est pas moins bien établi que ces deux anatomistes ne se trouvent plus entièrement d’accord dans les déterminations particulières : le premier rangeant parmi les cercles du cerveau des parties auxquelles le second ne reconnaît pas ce caractère, et, réciproquement, celui-ci faisant entrer dans sa classification des parties que celui-là en écarte avec le plus grand soin.
One considération qui caractérise plus nettement que nous n’avons pu le faire jusqu’ici les travaux de MM. Gerdy et Foville, c’est que le premier s’est particulièrement attaché à l’étude de cette remarquable disposition annulaire que nous avons signalée;
tandis que le second , sans négliger cette donnée, insiste surtout sur ces faits, que tous les cercles qu’il décrit ont une base fibreuse, que les fibres se terminent par leurs extrémités opposées dans la partie postérieure de la moelle et du pédoncule, et qu’ainsi tous se trouvent en relation de continuité avec ceux des nerfs que la plupart des anatomistes considèrent aujourd’hui comme affectés aux fonctions sensoriales. D’ailleurs la description des anneaux médullaires qui embrassent les pédoncules du cerveau ne constitue qu’une partie du mémoire de M. Foville ; cet anatomiste y démontre en outre, connue nous l’avons dit précédemment, que les commissures appartiennent au même système de fibres que les cercles, c’est-à-dire à celles qui émanenL de la partie postérieure du bulbe : et, ce cpii est plus important encore, il établit que certaines circonvolutions sont exclusivement en. rapport de continuité avec les pyramides, tandis que d’autres sont le point spécial de terminaison des fibres auxquelles appartiennent les cercles et les commissures.
Dans la seconde partie de son travail M. Foville appelle votre attention sur quelques particularités de la boîte osseuse encéphalique , et surtout sur les rapports de sa forme avec celle de l’important organe qu’elle renferme. Voici d’ailleurs les résultats auxquels il est arrivé.
Si l’on divise transversalement les deux bosses frontales par un trait perpendiculaire à leur surface, et que l’on poursuive cette division à quelque profondeur, on ouvre d’une part les ventricules latéraux à la hauteur de leur extrémité ou corne antérieure, et l’on arrive d’autre part sur le genou du corps calleux; celle-là répondant exactement à ces bosses, et celui-ci se trouvant en rapport avec leur intervalle. Si l’on divise de même manière les deux bosses occipitales supérieures, on parvient à l’extrémité ou corne postérieure des ventricules.
La section perpendiculaire des deux bosses pariétales conduit directement sur la partie postérieure du corps calleux, c’est-à-dire sur la région la plus spacieuse et la plus saillante en dehors des ventricules, celle qui représente, en quelque sorte, le confluent des étages supérieurs et inférieurs de ces cavités.
Enfin , si l’on traverse la portion écailleuse du temporal , au niveau de la bosse oblique en bas et en avant qu’elle présente, on ouvre le fond de la région temporale du ventricule correspondant , tandis qu’on pénètre dans la scissure de Sylvius si l’on agit au contraire dans la direction de la dépression placée au-devant de la bosse précédente.
De la sorte, suivant M. Foville, les ventricules impriment leurs contours sur les parois de la boîte encéphalique , et modifient d’autant plus sûrement la forme générale de cette cavité que rien , dans le développement des parties superficielles du cerveau, n’explique les bosses constantes que présente cette boîte. La comparaison approfondie de la forme de ces bosses et des parties correspondantes des ventricules ne laisse aucune place au doute sous ce rapport : en effet, les bosses frontales sont rondes ou ovales comme la corne antérieure des ventricules; les bosses occipitales , mais surtout les fosses qui leur correspondent à l’intérieur, sont un peu plus aiguës , ainsi que la partie postérieure des ventricules ; les bosses temporales sont obliques, comme la région temporale des ventricules; enfin, la convexité de la région sincipitale est parfaitement en rapport avec la voussure de la face supérieure du corps calleux.
Du reste, cette influence des sacs ventriculaires du cerveau sur les parois du crâne, que M. Foville signale avec un si grand soin, avec une si rigoureuse exactitude, ne
J’empêche pas de reconnaître la part qu’ont les circonvolutions des he'misphères dans la modification de la boîte encéphalique ; seulement il n’attribue à celles-ci qu’une importance secondaire sous ce rapport.
L’observation démontre, en effet, que, dans les cas où les circonvolutions sont très grosses, le crâne, conservant toujours la forme générale que lui impriment les Ventricules, se renfle dans les régions intermédiaires; de telle sorte que ses bosses restent peu prononcées , tandis que , au contraire , sur les sujets chez lesquels les circonvolutions n’ont qu’un médiocre développement, les bosses frontales, pariétales et occipitales sont très apparentes. Dans le premier cas, pour employer les expressions caractéristiques de M. Foville , la forme du crâne est plus cérébrale cpie ventriculaire, tandis qu’elle est plus ventriculaire que cérébrale dans le second.
Dans l’hydrocéphalie chronique, par exemple, dans laquelle les ventricules, agrandis et distendus par une abondante sérosité , exercent sur les parois crâniennes une influence incomparablement supérieure à celle des circonvolutions hémisphériques , rudimentaires et presque atrophiées , les bosses frontales , pariétales et occipitales supérieures sont extrêmement prononcées, et le crâne offre le plus haut degré possible de la forme ventriculaire.
Vous le voyez, Messieurs, le travail de M. Foville doit, sous plus d’un rapport, exciter l’intérêt de l’Académie. Il établit aussi clairement que possible le mode des connexions du cerveau avec la moelle épinière, connexions sans la détermination desquelles il est impossible de comprendre l’influence fonctionnelle réciproque de ces deux grands centres nerveux ; il montre que les racines antérieures et postérieures des nerfs rachidiens ont des départements distincts dans l’encéphale , il donne une appréciation beaucoup plus exacte qu’on ne l’avait fait jusqu’ici des rapports du crâne avec le cerveau, et il s’élève contre la trop grande généralisation de cette proposition : que toute saillie ou dépression extérieure du crâne est nécessairement la fidèle traduction du développement des circonvolutions correspondantes du cerveau.
De tels résultats, Messieurs, marquent un progrès considérable dans 1 histoire anatomique du système nerveux, et le travail dont ils sont la déduction est une de ces oeuvres précieuses sur lesquelles, osons le dire, l’Académie n’a que rarement occasion de porter un jugement.
En conséquence , nous proposons à l’Académie de remercier hautement M. le docteur Foville de son importante communication, et d’ordonner l’insertion de son travail dans ses Mémoires.
Commissaires , MM. Bouillaud, Bouvier ; Blandin rapporteur.
Dans cet historique, déjà bien long, beaucoup d’ouvrages d’un grand mérite ont été passés sous silence; j’ai cru devoir me borner à l’analyse de ceux qui contenaient les vues générales les plus remarquables ou un grand nombre de déterminations nouvelles sur la structure des parties. Pour ceux qui n’ont pas été mentionnés jusqu’ici, et qui méritent de l’être par suite des données qu’ils fournissent sur quelques points importants d’organi-
CONSIDERATIONS, ETC. 103
sation , ce sera en traitant des parties mêmes sur lesquelles ils ont pu répandre quelque lumière que je m’efforcerai de leur rendre justice.
CONSIDERATIONS
. Où en est enfin la science après tant de recherches? quelles vérités consacrées établissent nettement la limite que doit franchir tout nouveau progrès?
C’est un fait remarquable que bien peu des questions sur lesquelles ont porté les investigations de plus de vingt siècles nous sont parvenues avec une solution complètement satisfaisante ; et , malgré des progrès réels et très-importants , beaucoup des questions controversées dès les premiers temps de la science ne sont pas encore, de nos jours, à l’abri de controverses. Il n’est pas jusqu’à la détermination des procédés les plus convenables pour l’étude des organes crânio-spinaux qui ne soit l’objet de prétentions opposées parmi les anatomistes.
Ainsi, quelles que puissent être d’ailleurs leurs dissidences dans leur manière d’envisager les rapports réciproques et la structure intime des diverses parties de l’axe nerveux , les uns veulent qu’elles soient étudiées à l’état frais , les autres regardent comme indispensable leur séjour préalable dans l’alcool ou dans quelque autre liquide propre à en augmenter la consistance. Pour ceux-ci le scalpel est indispensable, pour ceux-là l’instrument tranchant mutile les organes sans permettre d’en comprendre l’organisation ; c’est seulement à la pulpe des doigts, à d’autres corps mousses, qu’d faut demander leur séparation. D’autres attendent des secours fournis par quelques réactifs chimiques et par le microscope la solution de questions jusqu’ici restées insolubles.
Influencés par des considérations d’un ordre plus élevé, il en
CONSIDERATIONS
est qui ne voient que deux routes pour conduire à la connaissance approfondie de 1a, structure des parties principales du système nerveux : l’anatomie comparée, et l’anatomie du fœtus; le cerveau de l’homme adulte leur semble peu propre aux investigations délicates.
Toutes ces prétentions exclusives sont mal fondées; chaque auteur prône ses procédés favoris , il en connaît les avantages et se prive trop souvent par une prédilection outrée des services que pourraient lui rendre d’autres méthodes.
Pour connaître à fond un système si rebelle à tant d’efforts , le concours de tous les moyens est nécessaire : chacun d’eux a ses avantages; il faut surtout se garder de négliger l’étude des organes à l’état frais et dans leur entier développement. Elle n’est pas la moins féconde pour le physiologiste; c’est à coup sûr la plus indispensable pour le médecin, qu’elle prépare, en gravant dans son esprit le type de l’état normal, à déterminer avec plus de certitude les changements divers amenés par les maladies.
En présence des difficultés d’un pareil sujet, gardons-nous de nous appauvrir volontairement. Utilisons franchement toutes les voies d’investigation qu’ont pu découvrir la patience et la sagacité des anatomistes ; ce ne sera jamais assez pour aborder avec espoir de les vaincre les mille obstacles qui restent encore dans cette partie de la science.
L’anatomie du système nerveux se trouve fractionnée en plusieurs parties distinctes , dans chacune desquelles on a fait jusqu’ici des progrès inégaux.
La simple description des organes considérés dans leurs formes, n’a jamais offert de sérieux embarras. Cette espèce d’anatomie, très-pratiquée de tous les temps, l’est encore aujourd’hui plus qu’aucune autre.
L’ordre qu’elle suit est rationnel. On est dans l’habitude de commencer la description de l’axe nerveux par la moelle épinière, qui en est le fragment le plus simple, le plus constant dans les animaux et, dit-on aussi, le premier formé chez l’homme ; en passant successivement à l’étude delà moelle allongée, de
la protubérance annulaire, des pédoncules cérébelleux et du cervelet , des pédoncules cérébraux et du cerveau , on montre les connexions de la moelle avec les renflements encéphaliques. On ne préjuge pas , en suivant cet ordre , la question de savoir si le cerveau naît de la moelle, ou celle-ci du cerveau.
La réponse à cette question toujours mal posée , n’a jamais été possible tant qu’on ne s’était pas fait une idée juste du cerveau lui -même; nous ne la traiterons donc pas encore ici. Lorsqu’on est parvenu , en les suivant dans les accidents de leurs surfaces , à décrire le plus fidèlement possible les formes de toutes les régions superposées dont l’ensemble constitue le système nerveux cérébro-spinal , une autre tâche bien autrement difficile se présente à remplir : celle de faire connaître la structure intrinsèque de ces mêmes régions.
Cette seconde partie , on peut le dire hardiment , est encore absolument dans l’enfance. Elle comprend d’abord la connaissance de la composition du système nerveux étudiée par les moyens que donnent la chimie, le microscope. Elle s’occupe ensuite de faire connaître l’arrangement des parties dont le microscope et la chimie ont pour objet de démontrer les éléments. C’est cet arrangement auquel on donne surtout le nom de structure. Beaucoup d’auteurs cités dans le précis historique se sont occupés d’une manière générale de la composition et de la structure des deux substances et de leurs relations réciproques. On se rappelle les résultats déduits par Malpighi de ses observations microscopiques : il voyait dans la substance blanche un amas de filaments qu’il supposait canaliculés , dans la substance grise un amas de petits corps qu’il supposait glanduleux , et à chacun desquels s’abouchait une fibre blanche, son canal excréteur. Mais, sans tenir compte de ses canaux et de ses glandes, il considérait la substance blanche comme filamenteuse, la grise comme composée de l’agglomération de corpuscules, desquels il faisait naître la substance fibreuse. Par ses procédés particuliers, Red est arrivé aux mêmes conséquences générales; Gall et Spurzheim les ont également adoptées.
106 CONSIDERATIONS
Tiedeman a cm trouver dans l’ordre du développement des deux substances la réfutation de cette manière de voir; mais, quel que soit cet ordre, le simple fait des rapports de la matière blanche et de la matière grise, dans l’organisme achevé, reste toujours tel que l’ont prétendu les auteurs précédemment cités. On est assez bien d’accord aujourd’hui sur l’existence de ces données, quoique des hommes d’une grande instruction se refusent encore à admettre partout la structure fibreuse ou filamenteuse dans la substance blanche.
Aussitôt qu’on passe de ces considérations générales à l’étude plus approfondie de la texture intime de l’axe nerveux , les dissentiments deviennent bien plus grands entre les anatomistes. La plupart se sont occupés très-peu de cette grande question Beaucoup n’ont émis à son sujet que des hypothèses, et que peuvent être des hypothèses quand il s’agit de déterminer les détails d’une organisation si délicate et si compliquée? C’est donc là, on peut le dire avec assurance, un ordre de questions tout neuf encore et gros de découvertes dont l’enfantement ne peut être que laborieux et long.
Enfin, lorsqu’on a poussé aussi loin que possible l’étude des formes et celle de la structure intime des masses encéphalorachidiennes, il faut tendre à s’élever à une conception lumineuse de leur ensemble et de leurs relations avec le reste du système. Or, pour être bonne, cette conception ne doit pas se borner à chercher des rapports imaginaires de génération des nerfs et du cerveau par la moelle ou de la moelle par le cerveau ; elle doit viser, en montrant fidèlement l’arrangement et les connexions de toutes les parties, à donner à chacune d’elles son véritable caractère, à établir leurs degrés de subordination; et cela, non pas seulement dans les trois degrés si tranchés que constituent les nerfs, la moelle épinière et l’encéphale, mais encore dans toutes les parties distinctes qui composent chacun de ces degrés.
Atteindre ce but sans une connaissance approfondie de la structure est impossible. Il n’y a pas dans l’économie animale
d’éléments anatomiques dont l’importance à volume égal puisse être comparée à celle des parties constituantes du système nerveux. Quelques-unes de ses fibres, saines ou malades, permettent ou interdisent l’exercice des fonctions les plus importantes, il faut donc prétendre à connaître et à suivre dans leur marche, souvent très-compliquée, les tractus les plus subtils , et montrer leurs connexions avec toutes les autres parties du système avec lesquelles ils peuvent être combinés.
A ceux qui douteraient de l’importance de pareilles recherches , ou qui pourraient craindre de faire un emploi mesquin de leurs facultés en les consacrant à la poursuite de semblables détails, il suffit de rappeler qu’ils croient probablement, avec presque tout le monde médical , expliquer par une disposition dont l’ensemble n’occupe pas plus de quatre à cinq lignes de long sur une ligne de large les phénomènes croisés d’un grand nombre d’affections du cerveau.
Tel est l’usage attribué généralement à l’entre-croisement des pyramides. Or, pour que cet entre-croisement ait la destination qu’on lui accorde, il faut que les masses encéphaliques si considérables , dont les souffrances se trahissent du côté du corps opposé au siège de ces souffrances, correspondent dans les deux moitiés de l’ entre-croisement des pyramides à tous les nerfs d’une moitié du corps.
Voilà sans aucun doute un fait bien embarrassant pour l’esprit : ce n’est pas ici le lieu de traiter à fond la question qu’il soulève, il suffit de la poser pour montrer de quelle importance peuvent être des parties nerveuses d’un volume infime; et c’est tout ce qu’il s’agissait de constater pour le moment.
C’est donc dans ce genre d’investigations qu’il y a le plus à faire. C’est là que doivent converger les plus nombreux efforts.
Partir de l’homme fait comme de la formule la plus achevée ; s’aider, pour le mieux connaître, de la série des développements dans l’embryon et le fœtus; invoquer l’anatomie des animaux, l’anatomie pathologique , semble la voie la plus rationnelle et la plus sûre.
CONSIDERATIONS
Tiedeman a suffisamment montré déjà les avantages de l’anatomie de développement; quant à celle des animaux, de tout temps on en a senti la valeur. Mais, on le conçoit, il faut, avant d’aborder ces études , être assez éclairé par la connaissance du type le plus parfait , c’est-à-dire le système nerveux de rhomme adulte , pour être en état de faire des comparaisons exactes et d’arriver à des déterminations rigoureuses.. Il faut donc partir de l’homme.
Tel est l’ordre qui sera suivi dans ces recherches.
S'il fallait en croire quelques auteurs , les travaux des siècles passés et du nôtre n’auraient encore rien appris de satisfaisant dans l’anatomie du système nerveux : cette opinion décourageante peut sembler soutenable à ceux qui ressassent dans les archives de la science les matériaux disparates qui s’y trouvent entassés , et accordent à tous la même valeur. Avec cette manière de procéder, rien en effet n’est sûr ; mais , si l’on sait choisir, on reconnaît bientôt que l’anatomie du système nerveux n’en est plus à faire ses premiers pas : elle est en marche; elle a réalisé déjà de nobles conquêtes , elle doit en ambitionner de nouvelles.
Nier les progrès de la science parce que les travaux accomplis sont en désaccord , est un tort grave ; accorder à tous la même importance serait un tort plus grave encore. L’autorité la plus imposante pour l’anatomiste doit toujours être celle de la nature. Qu’il l’interroge de toutes ses forces et par tous les moyens ; et quand il rencontrera le contraire de ce qui a été dit par de graves auteurs , il ne devra pas craindre qu’on repousse ses idées sous le prétexte qu’elles ne concordent pas avec les travaux des hommes les plus célèbres. De semblables objections sont sans valeur, mais si fréquentes qu’il n’est pas inutile de rappeler, à ceux qui sont faits pour travailler par eux-mêmes, ces belles paroles de Pascal : « Les secrets de la nature sont cachés ; quoiqu’elle » agisse toujours, on ne découvre pas toujours ses effets, le » temps les révèle d’âge en âge.
» Les expériences qui nous en donnent l’intelligence se
» multiplient continuellement , et , comme elles sont les seuls » principes de la physique , les conséquences se multiplient à » proportion. C’est de cette façon qu’on peut , aujourd’hui , » prendre d’autres sentiments et de nouvelles opinions : sans » mépriser les anciens, et sans ingratitude envers eux, puisque » les premières connaissances qu’ils nous ont données ont servi » de degrés aux nôtres ; que , dans ces avantages , nous leur » sommes redevables de l’ascendant que nous avons sur eux ,
» parce que , s’étant élevés jusqu’à un certain degré où ils nous » ont portés , le moindre effort nous fait monter plus haut , et , » avec moins de peine et moins de gloire , nous nous trouvons » au-dessus d’eux. C’est de là que nous pouvons découvrir des » choses qu’il leur était impossible d’apercevoir. Notre vue a » plus d’étendue ; et , quoiqu’ils connussent aussi bien que nous » tout ce qu’ils pouvaient connaître de la nature , ils n’en con- » naissaient pas tant néanmoins , et nous voyons plus qu’eux. » Cependant il est étrange de quelle sorte on révère leurs sen- » timents ; on fait un crime d’y contredire et un attentat d’y » ajouter , comme s’ils n’avaient plus laissé de vérités à con- » naître. »
Mais ce n’est pas toujours le respect pour des morts ou des contemporains célèbres qui fait repousser des opinions nouvelles. Tous les savants ne sont pas à l’abri des plus petites faiblesses
humaines.
Il serait facile de triompher de pareils obstacles , si plus d’hommes étaient fortement instruits dans l’anatomie du système nerveux. .
Il n’en est pas ainsi, malheureusement, et l’on peut dire avec vérité qu’il n’y a guère de public préparé pour apprécier des travaux de cette nature.
Cette considération doit porter ceux qui consacrent leur temps à la culture d’une des branches de la science les plus arriérées, à redoubler d’efforts pour populariser la connaissance des vérités qu’ils peuvent découvrir ; mais qu’ils ne comptent pas sur des succès faciles. « Car le monde se paye de paroles ; peu appro-i
IDEE GENERALE
» fondissent les choses : et des choses de ce genre , combien » y en aura-t-il peu qui les liront! Combien de ceux qui les li- » ront qui les entendent ? Qui croyez-vous qui prenne les choses » à cœur et qui entreprenne de les examiner à fond \ »
Cela est malheureusement aussi vrai de notre temps que de celui de Pascal ; mais ce n’est pas une raison de découragement pour ceux qu’un goût décidé porte à l’étude du système nerveux. Il leur est toujours permis de prétendre au bonheur qui accompagne de nobles travaux ; et sans doute aussi peuvent-ils se flatter qu’un petit nombre , au moins , de vrais et sincères amis des études sérieuses leur saura gré de leurs efforts, et pourra contribuer à les faire tourner au profit de l’humanité.