‹ Traité complet de l'hypochondrieChapitre 38 sur 40 · VI. TRAITEMENT Dlî LA CONVALESCENCE ET DES tlECUUTES · texte numérisé non relu

VI. TRAITEMENT Dlî LA CONVALESCENCE ET DES tlECUUTES

L'hypochondrie suppose une constitution éminemment nerveuse , et une sensibilité morale très-grande. Pendant sa durée elle n'a fait qu'augmenter la mobilité nerveuse^ intellectuelle et morale ; elle n'a fait que vicier davantage la constitution et les facultés de l'esprit. Aussi le malade , bien que guéri ou convalescent , conserve bien longtemps une grande disposition à s'alarmer pour la plus petite cause pathologique de souffrance et de malaise. Il est facile alors de le faire revenir de ses frayeurs. Aussi doit-on ne rien négliger , pendant longtemps , pour éloigner du malade toute cause de souffrance physique ou morale ; doit-on l'éloigner de toute émotion vive, de la société de personnes qui lui déplaisent, ou qui lui rappellent de fâcheux souvenirs ; doit-on l'empêcher de se livrer trop tôt et avec trop d'ardeur aux travaux de l'intelligence et de l'imagination ; doit-on continuer à lui procurer toutes les distractions possibles , et surtout à fortifier ses nerfs , par l'exercice , les voyages et un régime fortifiant convenable. On ne saurait apporter trop de précaution dans le choix de la nourriture et dans les dispositions des repas. Il faut toujours surveiller l'estomac ; des digestions laborieuses , un chyle mal élaboré réveilleraient bien facilement tous les accidents. La convalescence ne demande pas une surveillance moins active que la maladie : qu'on sache bien que les personnes qui ont été atteintes d'hypochondrie corispvent pendant un certain temps et même des années entières , une sensibilité morbide très-grande qui lies expose à des rechutes , pour les moindres infractions

7 22 TRAITÉ DE l'hYPCKIHONDHIE.

aux préceptes de l'hygiène. Tl faut donc longtemps encore soumettpe le malade à la diététique qui a fait disparaître la maladie. Dans ces derniers soins, dans ces derniers conseils , il faut apporter non moins de prudence et d'adresse que dans le traitement curatif. Il ne faut pas que le malade s'aperçoive presque des attentions dont il est l'objet. Si les médecins étaient bien pénétrés de cette vérité , ils obtiendraient plus de succès définitifs qu'ils n'en obtiennent.

Si , malgré les précautions qu'on aura prises avec plus ou moins de régularité , l'hypochondrie se reproduit , il faudra recommencer le traitement. Dans cette seconde cura tion, on fera, comme la première fois , jouer tous les ressorts que l'hygiène , la morale et la thérapeutique mettent à notre disposition. On y mettra d'autant plus de sévérité et de patience , que la seconde maladie doit être plus opiniâtre, parce qu'elle a trouvé un système nerveux et une imagination encore modifiés par la première , et par conséquent beaucoup plus mobiles, beaucoup plus impressionnables. La rechute peut être regardée comme une prolongation de la maladie, comme la maladie ellemême passant à l'étal chronique. L'imagination devient plus difficile à manier , parce que le malade s'appuie de la rechute pour fournir plus d'aliment à ses craintes et à ses combinaisons d'incurabilité. Le système nerveux est plus difficile à calmer, à modifier , parce que sa manière d'être pathologique s'identifie de plus en plus avec lui , et donne moins de prise aux calmants et aux antispasmodiques. On voit par conséquent tout ce que le médecin rencontrera de difficultés nouvelles dans la direction de celte double indication. Une imagination plus malade et plus rebelle , exige bien plus de pénétration pour trouver des moyens nouveaux qui la tranquillisent ou lui fassent diversion. I^ile les a déjà tous éprouvés , ils ont tous échoué ; elle se défie de tous et n'a plus de confiance en rien. Elle passe progressivement à un état de plus en plus voisin de la manie. Ce n'est (ionc qu'avec plus do peine qu'on parviendra à éloigner les causes d'inquiétudes qui viennent l'altliger. Il faut ne pas se décourager , il faut employer toutes les ressources que les cir-

(constances peuvent suggérer , et opposer à l'opiniâtreté du malade une opiniâtreté plus grande encore , souvent d'autant plus difficile qu'il faut le ménager beaucoup et presque toujours avoir l'air d'abonder dans son sens. La prescription des remèdes ne devient pas moins importante et difficile. D'une part l'économie s'y accoutume et leur action devient chaque jour moins efficace. D'autre part leur usage trop prolongé , trop souvent répété, leur abus , à force d'agir sur le système nerveux , le rendent plus susceptible , plus impressionnable , et plus sujet aux spasmes. Plus une personne aura abusé des antispasmodiques pour calmer ses douleurs et ses spasmes , plus elle aura augmenté son aptitude névropathique. Ainsi le médecin a de tous les côtés des dangers à courir , des écueils à éviter. Sa tâche sera plus épineuse ; mais il ne se rebutera point*

Vli. PROPHYLAXIE.

Tout le traitement préservatif de l'hypochondrie peut se renermer dans quelques mots: éviter les causes qui la produisent. Tous les auteurs sont d'accord là-dessus. Tous en conséquence ne reconnaissent avec Lancisi qu'un seul remède efficace dans tous les temps et dans toutes les circonstances , c'est l'observation rigoureuse des règles de l'hygiène, c'est un régime de vie sagement ordonné, et un heureux calme de F âme que ne troublent ni les succès, ni les revers. On voit dès-lors qu'il faut de bonne heure s'armer de courage et ne pas craindre de s'imposer des privations et des charges : Principiis ohsta. Il ne faiitpas trop s'endormir sur un avenir effrayant et prendre pour devise cette maxime si favorable à la paresse, et dont on ne connaît les dangers que lorsqu'il n'est plus temps :

Trop de précautions entraînent trop de soin.

Je ne sais pas prévoir les dangers de si loin.

Là devraient se borner la prophylaxie de l'hypochondrie : éviter les causes. Cependant cela ne suffit pas : car il n'est pas toujours au pouvoir de l'homme de les éviter. Jouet perpétuel des caprices de

72i TWKITÉ DE L*HY1>0C[I0XDRÎE.

la fortuiM) , il apporte en naissant une disposition originelle , contre laquelle il aura peut-être à lutter toute sa vie ; il reçoit dans son enfance , toutes les impressions de régime , d'hygiène et d'éducation qui , en agissant sur son économie, lui font un constitution acquise , qu'il est obligé de supporter ; il est ensuite entraîné et dominé par le tourbillon social auquel il appartient , par la fougue de ses passions et par la nécessité de ses devoirs et de ses occupations ; enfin, il ne peut éviter les c^;)nséquences des maladies auxquelles est exposée notre chctive économie. Dès lors il devient indispensable de jeter un coup d'œil sur les moyens propres à combattre les effets de ces causes d'hypochondrie. C'est à l'hygiène que nous allons emprunter nos conseils et nos préceptes , pour en faire l'application au cas spécial qui nous occupe. Le médecin ne saurait prévoir de trop loin, pour prévenir et combattre à propos : car une fois que cet horrible mal est en progrès, il est bien difficile de l'arrêter.

Qu'un enfant apporte en naissant des prédispositions nerveuses qu'il doit à des parents atteints de quelques-unes de ces maladies , il sera confié à une nourrice saine et vigoureuse dont on surveillera la conduite et le régime. Il sera envoyé à la campagne dans un air pur et un peu vif , dont on le fera jouir en le sortant souvent. On lui fera prendre fréquemment des bains d'abord tièdes et qu'on rendra peu à peu frais et même froids. Des frictions partout le corps seront aussi très-avantageuses. Si sa constitution est frêle , on fera durer l'allaitement assez longtemps. A. mesure qu'il grandira, on l'habituera à des exercices de plus en plus pénibles. Ceux de l'agriculture sont très-avantageux , et on les entremêlera de jeux ou exercices gymnastiques , toujours propres à fortifier et à faire développer le corps. Les jeux de la tape , des barres , la natation , les boules, ré(juitation , la chasse , etc. , seront les plus utiles. Ce n'est que lentement et avec beaucoup de modération qu'on cherchera à développer son intelligence par les études scolastiques. Sans négliger (entièrement son éducation morale et intellectuelle , on s'occupera davantage du développement phy-

TIIÉU.V1»KUTIQUK. 72o

sique du corps , parce que l'exercice et l'euihoupoint émousseiil la susceplibilité physique et morale , et que les études et la vie sédentaire qu'elles exigent augmentent cette susceptibilité , et la prédisposent à toutes les maladies nerveuses. Par la même raison , il conviendra de tenir l'enfant à un régime toujours sain et fortifiant , de ne point l'accoutumer à des friandises , à ces mets délicats qui font un mauvais estomac , qui disposent à la gastralgie, source fréquente de l'hypochondrie;

Ces soins hygiéniques ne conviennent pas seulement à l'enfant frêle , délicat, né de parents malades , ils doivent s'étendre à tous les enfants sans exception. Il faut, par une éducation mâle , leur conserver la bonne constitution que la nature leur a donnée , il faut la développer , afin qu'ils apportent dans la société un corps robuste qui leur en fasse supporter toutes les charges : une éducation molle et efféminée en détériorant leur constitution, les rendrait incapables de s'acquitter de leurs devoirs , et les exposerait à mille maux , parmi lesquels l'hypochondrie tient un des premiers rangs. Mais dans ce cas , on pourra moins redouter les effets des études scolastiques ; on pourra mener de pair l'éducation intellectuelle et l'éducation physique. Qu'on n'oublie pas de faire toujours suivre les études par une gymnastique active.

C'est surtout à l'époque déj.a puberté qu'il faut redoubler de zèle et d'attention. Le corps achève de se développer et les passions surgissent en foule. Que de précautions il faut pour éviter les coupables habitudes de cet âge et les excès du libertinage 1 pour remédier aux mauvais effets d'une croissance trop rapide! A un régime analeptique et fortifiant, il est essentiel de joindre tous les exercices du corps et des rtiains ies plus propres à développer et fortifier la constitution. Il faut toujours tenir en haleine le corps et l'esprit du jeune homme, le faire coucher tard et lever matin , lui donner quelques lectures agréables et instructives; mais il faut sévèrement interdire ces romans immoraux, ces livres obcènes qui pervertissent le cœur et l'imagination, exaltentles sens et le système nerveux et conduisent souvent à celte énervation , prélude de l'hypochoîKÎrie cl

726 TRAITÉ DB l'hTPOCHONDRIE.

des autres maladies nerveuses les plus graves. Mais, dira-t-on, l'hypochondrie est rare dans la jeunesse , il est donc inutile de s'en occuper pendant cette période délirante de la vie. Ce raisonnement n'est que spécieux. L'hypochondrie est rare , oui sans doute, aussi n'est-ce point de traiter la maladie que nous nous occupons , c'est de la prévenir, et rien n'y dispose davantage que ces excès qui^ en énervant la jeunesse, lui préparent tous les maux de l'âge mùr ; c'est donc un traitement préventif seulement que nous faisons.

C'est en effet pendant l'âge adulte, chez l'homme mur , que l'hypochondrie se remarque le plus souvent. Alors la vie de l'homme a complètement changé d'objet. Ses passions ne sont plus les mêmes ; à une vie toute sensuelle, succède une vie plus intellectuelle, plus livrée aux passions ambitieuses de la fortune, de la gloire et des honneurs. Lorsqu'il apporte dans celte lutte intéressante, dans ces traverses perpétuelles, un corps déjà prédisposé par les orages de la jeunesse, on sent combien il est plus facile à l'hypochondrie d'envelopper l'homme dans son réseau perfide. Quelle que soit la profession qu'ait embrassée l'homme , quelle que soit la carrière qu'il veuille courir , qu'il se rappelle qu'il y apporte un corps d'autant plus susceptible, d'autant plus impressionnable qu'il est animé par une imagination plus ardente. Qu'il sache donc modérer l'ardeur qui l'entraîne : qu'il écoute les leçons de la sagesse et les conseils de son médecin. L'un et l'autre , hélas! n'auront qu'une voix trop faible pour se faire entendre. Le négociant voit des spéculations qui réclament toute son activité , tout son temps pour réussir ; l'ambitieux voit le moment propice et l'occasion qui lui montre le toupet chenu qu'il faut saisir pour parvenir ; l'homme de lettres , l'artiste ont choisi un sujet qui doit les conduire aux honneurs du triomphe et à la postérité : ils sont possédés de leur démon , l'inspiration du génie les élcctrisc : ils ne voient et n'entendent plus rien ; le monde physique leur est devenu étranger; ils sont transportés dans une région brûlante qui les dévore et les consume. Tous répondront à vos conseils: je nie porto bien : le succès , c'esl là qu'est la vie , la santé et le bon-

THÉRAPEUTIQrB. 727

heur; le repos, c'est la mort. Copenflant que le médecin ne se rebute point. Que, dans l'intérêt qu'il porte A son client, il s'attache à lui comme son ombre , qu'il le poursuive de ses avis s;rlutaires. Qu'aux uns etaux autres, il montre les caprices et les déceptions de la fortune , l'ingratitude et souvent la jalousie des hommes. Qu'il les prémunisse contre les coups du sort. Qu'il cherche à leur faire donner quelques trêves à leur imagination tendue, à leurs travaux intellectuels , par des récréations convenables , par un exercice suffisant , et par un régime approprié.

Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a remarqué la puissante influence des aliments sur la disposition de l'esprit , sur le caractère des individus et sur la violence des passions. Déjà Hippocrate en avait fait l'étude spéciale, et Galien insiste encore davantage sur les effets surprenants de la nourriture sur le moral. « Que ceux , dit-il , qui nient que la différence des aliments rend , les uns tempérants , les autres dissolus ; les uns chastes , les autres incontinents ; les uns courageux , les autres poltrons ; ceux-ci doux , ceux-là querelleurs ; d'autres modestes, ces derniers présomptueux ; que ceux , dis-je , qui nient cette vérité , viennent vers moi , qu'ils suivent mes conseils , pour le manger et pour le boire , je leur promets qu'ils en retireront de grands secours pour la philosophie morale ; ils sentiront augmenter les forces de leur âme , ils acquéront plus de mémoire , plus de génie , plus de prudence , plus de diligence, etc. » (Edit. de Carter, tome 5, page 4B7 . Quod animi mores corporis temperamenta sequuntur.) Pour calmer l'effervescence de l'imagination et sa préoccupation trop absolue , il faut donc commencer par tracer le régime le plus doux , et par proscrire sévèrement ce régime échauffant des aliments épicés^ des boissons spiritueuses , des liqueurs aromatiques qui enflamment l'imagination , irritent les nerfs et portent dans le sang une fièvre brûlante. Le régime végétal , l'eau pure ou l'eau à peine rougie : voilà ce qui conviendra le mieux.

Lorsque à cette agitation du travail, lorsqu'aux vicissitudes d'espérance , lorsqu'à toutes les traverses de la malveillance ou

728 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.

de la marche des choses , viennent se joindre les déceptions , les revers et les catastrophes , l'imagination , soutenue et tendue par la perspective d'un avenir et des succès , tombe des régions turbulantes où elle s'était placée , ne trouve plus d'aliment à son activité dévorante , se replie sur elle-même , contemple avec effroi tout ce qu'elle a perdu de peine , de soucis et d'espérances , ne voit plus qu'un vide affreux et se livre à toute l'amertume de ses pensées déchirantes qui viennent l'ac-^ câbler. Cet état du moral réagit sur l'économie et amènerait bientôt tous les désordres que nous avons vu en être la con-r séquence, si par des consolations amicales, par des distractions convenables , par des exercices propres à distraire , par des promesses d'un meilleur avenir, par la substitution d'affections capables de faire diversion , on ne parvenait à relever le courage abattu , à lui donner le change sur sa position , en la lui présentant moins grave qu'elle ne l'a paru d'abord , et surtout à lui imprimer une autre direction. Rien ne doit être négligé pour arriver à ce but. Le médecin doit mettre à contribution tout ce qui entoure son client déchu.

Ces conseils conviennent à toutes les professions , à toutes les classes de la société. Mais ils regardent plus particulièrement ces hommes d'intelligence , dont les facultés de Pâme sont mises en jeu avec une ardeur passionnée. Tels sont principalement les hommes politiques, les artistes et les littérateurs, ces derniers surtout. 11 est pour eux des conseils particuliers (jue nous ne saurions nous dispenser de tracer ici , au moins d'une manière abrégée.

Les hommes politiques sont agités par de grandes passions , l'ambition et l'amour de la gloire. Ils sont plus que personne l)allotés par les flots changeants de la mer fertile en naufrages sur laquelle ils se sont embarqués. Plus que personne ils sont donc exposés à ces grandes commotions du sort. C'est donc au médecin à les prévenir contre les effets de ces vicissitudes , à trouver toutes les ressources qui peuvent atténuer la portée de ces désenchantements perfides. Les meilleurs , les plus puissants , sont les exercices corporel les voyages et quelques

occupations de littérature , et surtout réloigiicment de l'atmosphère enflammée de la politique , dont les promesses mensongères savent toujours illusionner ceux qui l'ont une fois respirée.

Les artistes et les hommes de lettres ont de si grands rapports entre eux par la nature de leurs travaux et de leurs inspirations , qu'il est impossible de les séparer dans le plan de conduite qu'on doit leur tracer. Les uns et les autres réclament les mêmes soins , les mêmes conseils. Ainsi nous ne les séparerons pas.

On a toujours remarqué que les hommes d'étude et de composition faisaient une classe à part, par l'influence qu'exerçait leur moral sur leur physique, par la disposition que leur genre de travaux leur donne aux maladies nerveuses et cérébrales. Ludwig les appelle des espèces d'hommes attachés à leur ouvrage , comme le manœuvre à sa bêche , qui se séparent du genre humain comme les fakirs des Indes. Tissot, qui les avait déjà si bien étudiés et qui leur a donné de si sages conseils, abien reconnu que : « la première difficulté qu'on a à vaincre avec les gens de lettres , quand il s'agit de leur santé , c'est de convenir de leurs torts. » C'est à peu près ce que pense aussi M. Réveillé-Parise , qui a trouvé dans ce sujet important les moyens de faire un ouvrage à la fois agréable , savant et utile. « Le plus difficile , dit-il , est de leur faire sentir la nécessité de veiller à leur santé. Ils ne veulent pas, ils ne savent pas, ou ils ne peuvent pas les mettre en pratique : voilà leur position. Et cependant soit par goût, soit par nécessité , ils continuent des travaux , des efforts d'intelligence dont les résultats destructeurs sont à peu près inévitables.» L'immortalité qu'ils rêvent leur fait oublier la faiblesse et les infirmités de leur corps. C'est pour éviter ces effets nuisibles qu'on s'est occupé de tout temps de leur donner les conseils les plus convenables. Sénèque , Valère Maxime, Rivinus, voulaient déjà qu'ils suspendissent souvent leurs travaux , afin de les entremêler d'exercices du corps. Conseil très-sage , mais qui n'est pourtant pas satisfaisant; il a besoin d'être mieux précisé.

730 TRAITÉ DE l'hYPOCHON1>HIE.

Il est essentiel de ne se livrer aux travaux du cabinet que progressivement , parce que toute modification organique trop brusque et trop forte serait plus nuisible que si elle avait lieu graduellement. Tel homme qui supporte à peine une heure de méditation , arrive , en se conduisant ainsi , à passer des jours entiers à réfléchir et à méditer. Il convient en conséquence de les suspendre de temps en temps et de faire une diversion puissante à l'activité cérébrale ou intellectuelle , par des exercices corporels. Il fau| faire reposer l'intelligence et l'imagination pour faire faire aux muscles un exercice convenable , qui soutienne leurs forces et avec elles celles de l'économie entière. C'est en équilibrant ces deux forces opposées qu'on peut conserver et développer , dans les mêmes individus, ces heureuses dispositions intellectuelles et physiques qui constituent ce qu'on a appelé les élus de la nature , comme ont été Platon , Aristote, Léonard de Vinci , Buffon , le maréchal de Saxe , Gluck , Mirabeau, etc. Il faut en conséquence que le travail intellectuel ne soit jamais de trop longue durée. Il faut qu'il soit souvent interrompu par un exercice physique assez grand, par des promenades, des courses, des voyages. Si les circonstances s'y opposent, que l'homme d'études se crée<;hezlui une occupation corporelle quelconque, pendant laquelle l'intelligence soit en repos. Addisson agitait de temps en temps sa cloche silencieuse. A défaut de cloche, qu'il saute , s'escrime tout seul et fasse des gambades dans son cabinet ou son laboratoire. Il dissipera ainsi l'irritabilité nerveuse surabondante , il rétablira l'équilibre entre les deux forces musculaire et nerveuse.. C'est le seul moyen d'arriver à cette modération tant prônée. Vous la chercheriez en vain , si vous ne la procurez pas par un exercice exigé. Cependant il ne faut rien négliger de ce qui peut convaincre l'homme studieux et de sa frêle constitution , et des effets nuisibles des travaux de cabinet excessifs , et des moyens de corriger leur fâcheuse influence, etde la vigueur que donne à l'esprit un corps robuste et sain , tandis qu'un corps maladif rend l'Ame inerte et l'imagination souffrante. « Les maladies, a dit Pascal, nous gâtent le jugement ol le sens; et si les grandes

l'altèrent sensiblement j, je ne doute point que les petites n'y fassent impression à proportion. » Il est donc pour cela bien utile que le médecin étudie toute l'économie de son malade , afin de lui en faire sentir le fort et le faible^ afin de lui faire mieux diriger les actes relatifs à chaque fonction. On a cherché et on a souvent trouvé dans le changement d'occupation intellectuel , un délassement à l'esprit. Tous les gens de lettres ont fait cette remarque ; beaucoup usent de ce moyen , et , par cette diversité d'objets, ils ravivent pour ainsi dire la pensée. Rien ne mérite plus d'attention que le régime. Sans cette scrupuleuse attention , l'estomac le plus robuste est bientôt affaibli et détérioré , tandis qu'en réglant bien et la quantité et la qualité des aliments , et les heures des repas , et le moment du travail après les repas , on a trouvé le moyen de faire durer longtemps la vie avec un mauvais estomac. Newton, Voltaire, Fontenelle , Kant, nous en offrent des exemples. Leur longévité prouve les bons effets du régime auquel ils s'assujettirent, des soins qu'ils ne cessèrent de se donner. Ils doivent donc engager à les imiter , afin d'avoir , comme eux , le temps de conduire à bonne fin les travaux qu'on a commencés ou qu'on médite. Qu'ils servent surtout à combattre ce préjugé assez généralement répandu parmi les savants qu'une vie hygiénique et trop régulière est une servitude qui flétrit l'existence , qui en rétrécit le cercle. Qu'on se garde cependant de troubler le moment d'inspiration et de verve : il faut laisser jaillir le sentiment et les pensées ; mais aussitôt qu'il est passé , le repos est indispensable. La santé avant tout. Voilà l'unique moyen d'accomplir sa destinée. Celui qui la méprise et qui commet des excès dans les travaux d'esprit , est un insensé, une victime que les maladies attendent. Il faut aussi que l'homme de lettres évite bien soigneusement toutes les causes qui peuvent l'exciter au physique et au moral. C'est pour cela qu'on a dit avec raison , qu'il y avait bien du danger pour les gens de lettres à respirer la brûlante atmosphère des passions politiques , et qu'Addisson voyait la goutte , la fièvre, l'hypochondrie en embuscade sous chaque plat. Ce n'est pas tout. L'homme

732 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRÏE.

de lettres est en proie à bien d'autres tribulations. Les appréhensions que lui inspire le succès douteux de son œuvre , les cabales qui s'élèvent contre lui , les critiques amères et injustes qui le déchirent, la jalousie qui le persécute, sontautantdetyrans qui ne lui donnent de repos ni jour ni nuit, et contre lesquels le médecin doit s'armer de toute son éloquence. Mais lorsque sa santé commence à s'altérer, n'importe par quel organe , il faut redoubler de précautions et de soins , il faut combattre le désordre qui déjà envahit la tête , l'estomac , le cœur , etc. Gomme le travail du cerveau dispose beaucoup aux congestions de cet organe , on cherchera à les combattre ou à les prévenir, pardes bains de pieds, des sinapismes, des ligatures aux membres inférieurs , des lavements laxatifs, etc. Il faut faire suspendre les travaux du cabinet ou du moins les modérer beaucoup. Plus que jamais il doit se procurer du repos , du sommeil et éviter les veilles prolongées. Pendant le sommeil , beaucoup de fonctions s'exercent mieux : il y a détente et réparation nerveuse , perfection de la digestion , complément des nutritions, activité des absorptions , plus égale répartition du sang, abaissement de la température , calme de cette agitation de la journée qu'on appelle la fièvre du soir, etc. Quoi qu'en dise Zimmermann , une sohtude trop profonde ne peut que leur être nuisible. Nous combattrons ici un préjugé adopté par quelques gens de lettres. Ils s'imaginent que, lorsqu'ils ont échappé à une maladie grave , leur santé est désormais inébranlable , et leur corps purifié et refait à neuf. Et ils sont enchantés de cette espérance. Préjugé dangereux, qui lei^ir fait oublier beaucoup de soins hygiéniques importants et qui rend leur convalescence éternelle , lorsqu'elle ne s'aggrave pas. C'est ainsi que l'homme de lettres , le savant , marchant souvent d'imprudences en imprudences , justifie cet ancien oracle : « Les favoris des dieux meurent jeunes. » Pour ach<;ver les conseils que le médecin doit à l'homme de lettres , il veillera à ce que toutes les fonctions et excrétions s'exécutent convenablement. Il j)ortera surtout une attention toute particulière à la sécrétion spermatique. il éloignera des plaisirs de l'amour ]r plus qu'il pourra : leurs

offots sur l'innervation sont assez connus , pour comprendre combien alors ils deviennent plus nuisibles. C'est pour cela sans doute qu'on a voulu que les muses ' fussent chastes. Qu'on ne s'abuse point, l'homme de lettres , l'homme d'intelligence , le penseur est le plus difficile à diriger. Son corps n'est rien pour lui , il n'est qu'un instrument qui lui est alloué. Sa vie c'est la célébrité; il ne veut pas mourir tout entier. Aussi il fait souvent peu de cas des avertissements et des conseils qu'on lui donne.

Après la direction des travaux et du régime hygiénique de l'homme de lettres , rien ne mérite autant de fixer l'attention du médecin philosophe que l'étude des passions , de leur influence sur l'économie et sur la production des maladies. Nous avons vu comment elles parvenaient à faire développer l'hypochondrie. Il nous reste à dire, par conséquent, qu'on doit tout faire pour les combattre et les déraciner , pour combattre surtout les premiers désordres qu'elles apportent dans les fonctions des organes et en particulier du système nerveux. Le médecin emploira pour cela toutes les ressources que la morale lui fournira, il le fera avec conviction et il mettra dans ses réflexions cette éloquence douce et persuasive qui sait si bien gagner la confiance et diriger les cœurs. Mais le premier soin consiste à éloigner la cause de la passion , à en soustraire l'aiguillon cuisant, à en fuir l'occasion. Si les passions avaient déjà produit quelques dérangements fonctionnels , on les attaquerait par les moyens convenables. Car, comme elles portent leur action première sur le système nerveux qu'elles rendent plus irritable , on se défiera des médicaments actifs chez les personnes qui sont livrées aux passions les plus violentes , surtout dans le moment où le corps est sous l'influence de la passion. C'est là une des vérités sur lesquelles F. Hoffmann a le plus insisté dans son traité De medicinâ emeticâ etpurgante postiram veneno. Les moyens tempérants et légèrement calmants conviennent seuls. L'eau , le lait , l'eau de poulet, et quelquefois un peu d'opium , seront bien souvent très-efficaces. C'est dans ces cas aussi qu'on appréciera les bons effets du régime végétal , et de

734 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE^

la privation des échauffants. La tristesse, par l'effet du prolapsus dans lequel elle plonge les malades , semblerait devoir faire exception à cette règle ; mais il n'en est rien, la faiblesse n'est que trompeuse et c'est comme dans les autres cas , aux bains et aux adoucissants qu'il faut avoir recours. Cependant , si les forces étaient réellement déprimées, on chercherait aies relever, mais par un bon régime et l'exercice , beaucoup plus que par les toniques et les excitants. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit de la nécessité de remplacer quelquefois une passion par une autre passion. Nous avons vU ce qu'on a dit de l'amour , et Joseph Frank a vu guérir plusieurs hypochondriaques par les grandes commotions politiques , par la perte de leur patrimoine. Ce qui répond aux désirs de Chicoyneau qui voulait qu'on les traitât par la seule diversion des idées : Solâ diversitate idearum sanandi sunt. C'est ici le cas de conseiller à une femme désolée de la perte de son mari ou de quelque autre chagrin , d'entreprendre de nourrir : les soins de l'allaitement, sa tendresse pour son enfant feront une diversion heureuse.

Pendant que le médecin s'occupe de guérir les effets des passions, quelques moralistes , plus philanthropes que profondément instruits des replis secrets du cœur humain , ont rêvé la possibilité d'extirper le germe des passions et avec lui le germe de beaucoup de maux et de malheurs. Nous rendrons l'homme heureux et sain , parce qu'il sera sage , ont-ils dit. Cette prétention est condamnée à ne jamais se réaliser. Elle vient se briser contre les bornes de l'humanité^ qui naît et naîtra toujours avec son organisation et par conséquent avec ses passions.

Les habitudes sont devenues une seconde nature , et par conséquent de nouvelles passions^ selon l'expression d'un moraliste. Elle ne peuvent pas être rompues ainsi impunément. Le désœuvrement amène l'ennui, et l'ennui amène tous les accidents nerveux et cérébraux dont on conçoit la fihation. Il est donc essentiel que le médecin fasse l'étude de cette cause de rhypochondrie pour employer contr'cUe soit le retour aux anciennes habitudes, soit les compensations les plus analogues.

Nous no pensons pas qu'il soit nécessaire de dire que si une affection de l'encéphale, du cœur, de l'estomac, du foie , etc., menaçait de conduire le malade à l'hypochondrie, il faudrait commencer par traiter cette maladie ; et encore bien moins qu'il nous soit permis d'en indiquer les moyens. La seule réflexion que nous puissions nous permettre, c'est qu'à mesure que l'affection organique primitive agira sur le système nerveux et sur l'imagination , on sera obligé d'associer les calmants et les moyens moraux aux remèdes spéciaux de la maladie première.

Dans cet exposé du traitement prophylactique de l'hypochondrie , nous n'avons pas cru devoir indiquer les modifications que pourraient lui imprimer les tempéraments , les constitutions, les sexes, les âges, les climats, etc. Il aurait fallu répéter ce que nous avons dit plus haut et ce que n'ignore aucun praticien éclairé.

Avant de finir , nous ferons une dernière réflexion. Quelle que soit l'habileté avec laquelle le médecin dirige le traitement, qu'il ne compte pas réussir toujours. Il a affaire à la maladie la plus rebelle et aux malades les plus capricieux et les plus injustes, qui , au lieu de reconnaissance , le paieront de la plus noire ingratitude en le quittant et en le blâmant amèrement; mais que leur infidélité ne l'affecte point : il est , comme dit Lentilius , délivré d'un grand poids, lorsqu'il est délivré d'un malade morose , sans patience , sans idée fixe , et qui murmure même du bien qu'on lui fait.

Qu'il n'oublie pas qu'il a à traiter à la fois un corps et une imagination malades. Qu'il fasse donc un usage convenable du traitement moral et pharmaceutique, sans en proscrire aucun, sans en admettre aucun exclusivement. Que l'étude de chaque malade le dirige toujours dans le choix des moyens. Qu'il se tienne en garde contre les médicaments actifs, et que ce ne soit qu'avec la plus grande réserve et dans des cas bien déterminés qu'il y ait recours. Qu'il prémunisse son malade contre son avidité pour les remèdes. Le conseil exagéré de Montanus leur serait moins nuisible qu'une polypharmacie indigeste. Plutô

que de le laisser tomber entre les mains des charlatans médicastres , il serait bien plus sage de lui inculquer , s'il était possible, ces deux vers remarquables d'Arnaud de Villeneuve , dans l'école de Salerne ; ils sont si analogues à la circonstance, qu'ils semblent avoir été faits pour l'hypochondrie :

si tibi deficiant medici, modici tibi fiant

Haec Iria : mens hilaris, requies moderala, diaeta*

Page 1