TOME IX
y58 PROCÉDÉS MATERIELS.
couleur rouge- violet, on distinguait la purpura dlbapha, teinte deux fois; la purpura girbitana, du nom d'une fabrique de l'île de Gerbe; la pur pui^a plebeia, couleur cramoisi h. l'usage des classes moyennes à Rome; la purpura problana , du nom d'un certain Probus , qui en fut l'inventeur, etc. Le sacrum encaustum , ou l'encre sacrée des empereurs d'Orient , se faisait avec la pourpre cuite au feu et avec ses écailles réduites en poudre.
Rouge de garance.
La garance a fourni de tout tems une couleur rouge extrêmement fixe et durable. Les teinturiers n'ont jamais cessé de l'employer; mais depuis long-tems les peintres n'en tiraient plus avantage. Enfin la chimie moderne a remis en vigueur Femploi de cette précieuse couleur, qu'on sait préparer aujourd'hui plus convenablement pour la peinture.
On a commencé par fabriquer de la garance aluminée , qu'on a appelée laque de garance; on en fabrique encore tous les jours. Ensuite on employa la fécule même de garance, de manière à en faire une couleur opaque , c'est-à-dire , très-peu chargée d'alumine. Cette belle et précieuse couleur a reçu le nom de carmin de garance.
Quelques peintures très anciennes des écoles primitives nous font voir des rouges d'un vif éclat; et Ton s'accorde assez à attribuer à la garance ces teintes fraîches et durables. Nous avons vu d'ailleurs que cette couleur était employée dans l'antiquité.
La garance est une plante qui croît partout , mais qui
n'est bonne pour la teinture que dans certains pays. « Celle de Smyrne, dit M. Pelouze, est à préférer; elle y est connue sous le nom d'ali-zari. Elle est toujours d'un prix plus élevé que celui de la garance de France. Cette différence est dans le rapport de cent quatre-vingts h cent vingt francs.
» Sous le nom d'ali-zari , les racines de la garance sont toujours entières. On les réduit en poudre à l'aide des moulins. Depuis long-tems les Hollandais s'occupent de cette manipulation. On connaît aussi la poudre de garance d'Alsace et d'Avignon.
» Quand la bonne garance de Hollande est cotée dans le commerce à deux cent quarante francs , celle d'Alsace ne vaut guère que cent cinquante francs, et celle d'Avignon cent vingt-cinq francs.
» Les garances d'Avignon sont ordinairement d'une couleur plus foncée.
» La garance d'Alsace tire sur le jaune; son odeur est toute particulière , sa saveur sucrée laissant un arrièregoût d'amertume. Elle est très-hygrométrique , et il est difficile de la conserver. »
Recueillons ce qui est dit dans le Dictionnaire de l'Industrie, au sujet de cette conservation de la racine de cette plante , sans la dessécher.
û La racine de garance , lorsqu'elle est verte , fournit, à quantité égale , beaucoup plus de couleur que la garance desséchée. De plus , c'est une opération coûteuse et fort difficile que celle de faire sécher la garance. Dans les papiers de Londres on propose un moyen à essayer pour conserver la racine fraîche, et l'envoyer en cet état aux teinturiers ; ce serait aussitôt que les racines sont ii-
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rées de terre , après les avoir bien lavées , de les faire piler dans un moulin , de les réduire en pâte fine , de mettre cette pâte dans des futailles avec une certaine quantité (comme d'environ une once par livres) de racines , en partie égale de sel gris et d'alun. Ces sels empêcheraient cette pâte de fermenter; et, loin de nuire à la couleur , il y a lieu de penser qu'ils ne pourraient que très-bien faire , puisqu'on emploie ces sels dans les teintures..»
La manière d'obtenir la couleur opaque de garance, ou le carmin de garance, n'est point encore rendue publique. Voici ce que dit à ce sujet M. Ch. Bourgeois (édition de Watin).
« Outre cette couleur, (la laque de garance) , dont le perfectionnement est dû à M. Bourgeois , le même artiste est encore parvenu à extraire de la garance un véritable carmin qui , outre sa grande richesse de principes colorans réunis sous un très-petit volume, offre une qualité de rouge extrêmement pur , dont la solidité est au moins égale h celle de la laque extraite de la même substance.
» Cette précieuse couleur, découverte en janvier 1816, remplace aujourd'hui, dans les tableaux de chevalet, de miniatures et d'autres genres, toutes les couleurs de même nuance tirées de la cochenille. »
Ce carmin de garance est en effet une très-importante découverte : il est indispensable ; et si le moyen de l'obtenir n'a pas été publié par M. Bourgeois , c'est , dit celui-ci, parce qu'ayant traité avec M. Colcomb , son successeur et son gendre , relativement à l'exploitation de la fabrique de couleurs établie à Paris , quai de l'Ecole , n** 18, il eût, manqué à ses engagemens , s'il eût donné de la publicité à ce procédé.
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Voici , selon M. Bourgeois , les moyens de constater si les rouges de la garance , distribués sous ce nom dans le commerce, sont véritablement extraits de cette substance.
« L'on porphyrise à sec une quantité quelconque de rouge de garance , et pour reconnaître d'abord si cette couleur est falsifiée avec une laque du Brésil, on en jette une pincée dans un demi-verre d'eau claire et chaude : il arrive alors que l'eau reste teinte de la couleur de cette laque. Si l'on soupçonne, dans ces garances , un mélange de carmin ou de laque carminée , il suffit encore de jeter une pincée de ces rouges dans une petite quantité d'ammoniac liquide ou de potasse caustique; auquel cas, le principe colorant de la cochenille reste en dissolution dans ces alcalis.
» Enfin, pour constater l'état des rouges de garance et la quantité relative du principe colorant qu'ils contiennent, l'on prépare d'abord une eau acidulée, en mêlanl entr'elles quinze à vingt parties d'eau fdtrée et une d'acide sulfurique (huile de vitriol); puis l'on prend une quantité fixe de garance porphyrisée que l'on jette dans l'eau acidulée. (Un verre de cette eau suffit pour une demi -once de rouge.)
» Dans celte expérience, l'acide se colore de la petite quantité du principe fauve qu'avait retenu le principe rouge, qui, dans ce cas, change lui-même de nuance en offrant celle de la garance naturelle; mais , au moyen de plusieurs lavages successifs , destinés à enlever l'acide , il reprend une partie de sa couleur que l'on achève de développer par quelques gouttes d'ammoniac. Puis enfin , on lave encore et l'on met sécher le résidu , qui est le principe colorant pur delà garance alors insoluble dans
les acides, et dont la quantité, par rapport à celle de la couleur mise en expérience , peut ainsi se déterminerj de même que celle d'autres laques de garance soumises à la même vérification. »
Le grand avantage du carmin de garance sur la laque de garance , c'est qu'étant opaque il couvre la toile , et qu'il n'exige pas la grande quantité d'huile qu'absorbe la laque , à cause de la grande quantité d'alun qu'elle contient. On obtient en effet des laques carminées de garance , qui sont de la plus grande beauté , et qui approchent beaucoup, par leur vivacité, du carmin même. Nous allons tout de suite extraire ce que dit M. Bourgeois au sujet de cette laque carminée de garance.
«Gomme la garance, dit-il, contient deux principes colorans distincts , l'un fauve et l'autre rouge , et que le premier de ces deux principes est soluble en grande partie dans l'eau; pour l'extraire et le séparer du principe colorant rouge , on fait subir d'abord à la garance de copieux et fréquens lavages, jusqu'à ce que l'eau qui en sort soit parfaitement incolore , et c'est dans cet état qu'elle est propre à donner sa couleur.
» Pour cela , l'on prend une partie de garance lavée et bien égouttée, et une partie d'alun en pierre, que l'on fait fondre dans une suffisante quantité d'eau, et bouillir ensemble pendant une demi-heure ; après quoi , l'on sépare par le filtre la liqueur rouge d'avec la fécule , et l'on y introduit graduellement et avec précaution une solution filtrée de potasse rendue caustique par la chaux , et l'on continue jusqu'à ce que la terre d'alun , sur laquelle s'est fixé le principe colorant, soit entièrement précipitée. Enfin, on lave la couleur à grande eau , et , lorsque la
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liqueur qui en provient ne produit plus sur la langue aucune sensation d'acide , on recueille la couleur sur un filtre; puis on la forme en trochisques, que l'on met sécher à l'air libre dans un endroit exempt de poussière. »
Citons aussi , au sujet des laques en général , ce que dit M. Pelouze (Art de fabriquer les couleurs, etc.) Voy. l'Encyclopédie populaire.
« C'est ordinairement, dit-il, avec les résidus de la fabrication du carmin que se prépare la laque carminée. Lors delà précipitation du carmin, toute la matière colorante de la solution n'est pas entraînée ; il en reste d'ailleurs encore une certaine quantité dans le marc de la cochenille, qui n'a pu être totaleyiient épuisé. Pour y parvenir , on ajoute à l'eau-mère du carmin le résidu de la cochenille , et l'on soumet à une nouvelle ébullition. La décoction étant achevée, il faut ajouter, pour le résidu d'une hvre de cochenille primitivement employée pour la fabrication du carmin, une solution de deux livres d'alun et quelques gouttes de muriate d'étain. On filtre à la chausse , et on verse peu à peu dans cette solution filtrée une autre solution de sous-carbonate de soude (sel de soude ordinaire). Moins on emploie de ce dernier sel, moins on précipite d'alumine de l'alun, et, par conséquent , plus le produit est riche en matière colorante el la couleur de la laque intense. Il faut agiter vivement à mesure qu'on verse la solution de sel de soude. Laissez déposer, décantez, lavez, et faites sécher à l'ombre. »
» On peut même se passer d'employer le sel de soude ; il n'y a qu'à laisser long-tems en repos la solution d'alun cochenillée. Au bout d'un certain tems, l'alun se décompose en partie, et il se dépose une très -petite portion d'à-
îumine qui entraîne avec elle la matière colorante , sous forme d'une laque très-riche , mais en quantité beaucoup moindre que dans le cas d'emploi du sel de soude.
» Il y a , pour les laques carminées , un procédé plus lent et plus compliqué , mais dont les produits sont incomparablement plus beaux que ceux qu'on obtient par la méthode que nous venons de décrire. Pour cela , il faut laisser putréfier l'eau-mère de la fabrication du carmin. Il suffit ordinairement , pour obtenir cet effet , de l'abandonner pendant un mois environ à une température de 25° à 3o°. Cette hqueur devient visqueuse, et affecte la couleur d'écarlate : alors on la filtre. D'un autre côté, on a préparé de l'alumine en gelée par le procédé que nous avons indiqué pour le bleu de cobalt , ou bleu Thénard. On incorpore exactement cette alumine gélatineuse avec la solution écarlate. Il en résulte, par l'effet de i'affmité de la matière colorante avec l'alumine, une combinaison intime de la plus belle nuance. Quand la combinaison est achevée, on délaie dans une assez grande quantité d'eau , on laisse déposer , on décante , on lave , et on fait sécher à l'ombre.
» Toutes les matières colorantes végétales et animales , et une grande partie de celles tirées des minéraux, peuvent se traiter par l'intermède de l'alumine , soit d'une manière, soit de l'autre de celles que nous venons de décrire , et l'on en obtiendra également des laques plus ou moins belles et plus ou moins durables , suivant la nature des principes colorans.
» Dans le règne végétal , le bois de Fernambouc donne une laque qui n'est pas dénuée d'une certaine beauté,
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mais qui malheureusement éprouve un assez prompt changement à l'air.
» Le brésillet jaune , le morus tinctori , le quercitron , la gaude, la graine d'Avignon, et, en un mot, toutes les substances colorantes jaunes donnent des laques assez solides.
» Du bois de Campêche, on obtient une laque violette, dont la couleur s'avive considérablement en ajoutant du sulfate de cuivre dans le bain : celle-ci est peu durable.
» Nous ne pousserons pas plus loin cette nomenclature; mais nous ferons observer, comme un point essentiel, que, lorsqu'on se sert d'alumine en gelée , il faut que le lavage en soit bien complet ; car ce qui pourrait y rester d'alcali altérerait infailliblement la nuance des laques , principalement les couleurs rouges, qu'il virerait au violet. Il faut aussi avoir attention à ne pas employer d'alcaH caustique pour précipiter l'alun, mais du sel de soude^ ou sous-carbonate bien pur , et en grand excès.
» Il est encore une autre classe de laques : nous voulons parler de celles que l'on obtient avec le muriate d'étain substitué à l'alun. En général , ces laques sont plus brillantes. C'est ainsi que, pour la couleur rouge, on peut mettre à profit le bain de cochenille des maroquiniers , qui n'est pas encore totalement épuisé. En y ajoutant une nouvelle quantité de sel d'étain, on en précipite une belle laque, fort employée par les fabricans de papiers peints.
i> Nous terminerons cet article sur les laques , en rappelant à tous ceux qui voudront s'en occuper, des préceptes généraux applicables à presque tous les cas, et qui ont été tracés par un théoricien, non moins habile dans
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îa pratique des arts chimiques. M. Robiquet recommande :
» 1° De n'agir que sur des teintures ou solutions parfaitement clarifiées , soit par la filtration , soit par tout autremoyen;
» 2° De n'employer que de l'alumine bien lavée et provenant d'alun très-pur , parce que la plupart des couleurs changent de ton par les substances étrangères, et surtout par le fer que contient quelquefois ce sel. Il faut donc, pour les laques , donner la préférence aux aluns qui ne manifestent pas de bleu par le prussiate de potasse ;
» 5° De laver, avec tout le soin possible et les précautions indiquées, la pâte colorée, une fois qu'elle a été préparée , et souvent ne pas se contenter de lavages à froid. 11 faut aussi employer à ces lavages de l'eau très-pure. »
Voici maintenant ce qu'observe M. Pelouze sur les laques de garance :
Procédé, — « Faites infuser la poudre de garance pendant vingt-quatre heures dans l'eau froide. L'eau de cette infusion peut être rejetée; elle ne contient rien, ou presque rien de la couleur rouge de la garance. Soumettez ensuite le marc à une forte décoction dans l'eau. Filtrez cette seconde liqueur, puis ajoutez-y une petite quantité d'acide sulfurique , assez seulement pour qu'il soit sensible au goût. Il se précipitera abondamment une matière orangée. Le liquide s'éclaircira complètement et n'offrira plus qu'une couleur fauve. Toute la matière colorante utile existe dans le précipité orangé. Recueillez ce précipité sur un filtre, et lavez-le dans quelques gouttes d'eau acidulée par l'acide sulfurique. Après l'avoir laissé complètement égoutter , traitez-le par de l'alcohol à 40" ,
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qui le dissoudra presqu'en entier. Celte teinture sera d'un jaune orangé foncé. Ajoutez dans cette nouvelle solution alcoholique, assez de carbonate de potasse saturé (bi-carbonatc) en poudre, sec et très-fin, pour neutraliser tout l'acide. La liqueur deviendra alors du plus beau rouge et très-foncée en couleur. Abandonnez-la à une évaporalion spontanée. Il se formera à la surface du liquide et contre les parois de la capsule, de petites couches cristallisées , et toute la liqueur étant évaporée , vous aurez une masse confuse de cristaux.
» Ces cristaux, macérés à chaud avec de l'alun , et précipités par le sel de soude , vous fourniront une belle laque rouge.
» Voici un autre procédé qui fournit aussi de belles laques :
» D'abord on fait éprouver à la garance en poudre de très-nombreux lavages à l'eau froide pure , ou très-légèrement alcalisée par le sous-carbonate de soude , pour lui enlever toute la couleur fauve. A mesure que la garance se dépouille de celle-ci , elle prend une teinte violâtre. On fait alors macérer à cinquante degrés avec l'alun dans cinq à six parties d'eau ; on fdtre et on précipite par le sel de soude , pour obtenir la laque.
» Dans tm beau travail sur la garance , publié par l'ha" bile chimiste M. Robîquet, il a fait connaître un nouveau procédé qui lui a parfaitement réussi pour obtenir isolée la matière colorante rouge de la garance , avec laquelle il a ensuite préparé une laque superfine. Ce moyen consiste à traiter la poudre de garance par l'acide sulfurique concentré. Jusqu'à une certaine température, cet acide n'attaque pas la matière colorante ronge , et bride tous
les autres ingrédiens de la garance. Il en résulte une masse charbonnée qu'on débarrasse de tout l'acide par des lavages réitérés. Ce résidu noirâtre contient la matière colorante disséminée dans le charbon. On l'en extrait facilement par la macération à chaud avec l'alun dissous dans l'eau , et d'où l'on précipite ensuite la laque au moyen du sel de soude. »
Voici comment s'exprime M. Robiquet sur le mode d'opérer :
« Ce procédé exige plus d'habitude et de soin que les autres , parce qu'il y a une juste proportion d'acide qu'il faut nécessairement atteindre pour bien réussir , et qu'on ne saurait, pour ainsi dire, prescrire d'avance. On conçoit en effet qu'elle doit nécessairement varier suivant les qualités de la garance, suivant la masse sur laquelle on agit, et suivant aussi le tems employé à faire le mélange; car le succès de l'opération repose entièrement sur le mode de réaction de l'acide , qui doit atteindre et ne pas dépasser certaines limites. Or cette réaction dépend en grande partie de la chaleur qui se dégage pendant le mélange; mais cette chaleur varie singulièrement selon les masses et suivant la quantité qu'on en ajoute dans un tems donné. Ordinairement, en agissant sur deux à trois kilogrammes de garance, nous mettons trois quarts de partie d'acide concentré , et nous faisons le mélange de manière que toutes les parties se trouvent uniformément imprégnées. Si l'on s'aperçoit que la chaleur s'élève trop, il faut immédiatement transvaser le mélange dans une terrine froide , et l'étaler sur les bords. On reconnaît que l'opération a été bien conduite, lorsque les premières eaux de lavagcpassent presqu'incolores, ou à peine teintes
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trune couleur légèrement paillée. Le résidu lavé et sec conserve une couleur noire assez prononcée; il pèse un peu moins de moilié du poids de la garance employée : si , au contraire , l'acide n*a pas eu toute l'action qu'il doit avoir, les eaux de lavage sont d'une couleur bistréefoncée ; elles fdtrent lentement, et le résidu est d'un brun-rougeâtre.
» Pour la préparation de la laque, il y a moins d'inconvénient h brûler un peu trop la garance qu'à ne pas la brûler assez , parce que, dans ce dernier cas , elle retient encore beaucoup de matière huileuse, qui communique une teinte fauve à la laque, et on a beaucoup de peine à l'enlever par les lavages, tandis que, si l'action de l'acide a été poussée un peu trop loin , tout ce qui en peut résulter de fâcheux , c'est la perte d'une partie de la substance colorante; mais alors, en traitant par l'alun, on obtient une teinture moins riche , à la vérité , mais bien plus franche de ton. M. Merrimée , l'un de nos meilleurs juges en cette matière, a bien voulu répéter ce procédé , et il s'est assuré que la laque qu'on obtient ainsi est d'un rose plus pur.
» Voici les doses qui m'ont le mieux réussi :
» Un kilogramme charbon sulfurique; (C'est ainsi que M. Robiquet appelle le résidu de la garance traité comme il a été dit ci-dessus par l'acide sulfurique.)
» Trois kilogrammes alun pur; (deux kilogrammes seulement si la garance a été trop brûlée. )
» \ingt-cinq kilogrammes d'eau.
» On fait bouillir le tout pendant une demi-heure de pleine ébuUition; on filtre bien bouillant, puis on ajoute la solution chaude et filtrée d'un kilogramme, cinq cents
de borax dissous (moitié de i'alun employé) dans quatre kilogrammes d'eau bouillante.
)) On brasse le tout, et si la solution alunée est suffisamment chargée de matière colorante , il se dépose immédiatement un précipité, bien que la liqueur rougisse encore le tournesol ,* on laisse en repos un tems suffisant , puis on tire à clair ; on lave avec de l'eau de rivière fdtrée, et l'on continue les lavages jusqu'à ce que l'eau n'entraîne plus aucune partie colorante ou saline. Arrivé à ce terme , on donne un dernier lavage à l'eau bouillante , puis on jette sur une toile , et l'on trochisque. »
Dans les séances de l'Académie des Sciences , du 1 9 février au 19 mars 1827 , MM. Thenard et Chevreul ont fait un rapport sur un Mémoire de MM. Colin et Robiquet, ayant pour titre : Nouvelles recherches sur la matière colorante de la garance. Pour obtenir cette matière, les auteurs ont fait macérer un kilogramme de garance dans trois kilogrammes d'eau; ils ont jeté la matière sur une toile serrée, et ont pressé graduellement le marc. Le liquide résultant s'est pris en gelée, dans un lieu frais; cette gelée a été réduite en une pâte très-solide. Ils ont ensuite traité la gelée par l'alcohol bouillant , et ont concentré les lavages alcoholiques, filtrés par distillation , au cinquième de leur volume; puis ils ont ajouté de l'acide sulfurique et de l'eau. Ils ont recueilli et bien lavé un précipité d'un jaune-fauve , lequel , séché et chauffé avec précaution, a donné un sublimé cristallisé, que ces auteurs appellent alizarlne. Cette substance remarquable est en cristaux , dont l'aspect est celui du plomb rouge de Sibérie; elle se volatilise sans résidu; elle se dissout en petite quantité dans l'eau bouillante : sa solution est
trim beau rose, et n'a point d'action sur les réactifs colorés; elle est très-soluble dans l'alcohol, et surtout dans l'éther. La première solution est d'un rouge-orangé; la seconde d'un jaune légèrement orangé. La potasse, la soude, l'ammoniac forment avec elle des combinaisons bleues ou violettes.
Le Mémoire de MM. Colin et Robiquet se termine par une heureuse application de leurs recherches à la préparation des laques carminées. Yoici leur procédé.
On délaie un kilogramme de garance dans quatre litres d'eau. Après une macération de dix minutes , on soumet deux fois le tout à une pression ménagée; après quoi , le marc a une belle couleur rosée. On le délaie alors dans cinq ou six parties d'eau avec une demi-partie d'alun concassé. On fait chauffer au bain-marie pendant deux ou trois heures , on agite et on coule sur une toile serrée : la liqueur doit être fdtrée au papier, puis précipitée par une solution de sous-carbonate de soude. Si l'on divise en trois parties la quantité de sel nécessaire pour précipiter tout l'alun employé , et que l'on précipite successivement la liqueur avec ces trois parties , on obtient trois laques, dont la beauté va en décroissant de la première à la dernière : les précipités doivent être lavés par décantation , jusqu'à ce que l'eau de lavage soit sans couleur. On trouve dans les lavages de la garance la matière gélatineuse, qui donne elle-même une fort belle laque; par conséquent, on ne perd aucune partie de la matière colorante. Quelques heures suffisent pour exécuter toutes ces manipulations qui ont , sous le rapport de l'économie du tems et de la main-d'œuvre, un grand avantage sur toutes celles que l'on a connues jusqu'à présent.
Roiie:e de cochenille.
Si l'on n'a obtenu que récemment une couleur opaque et peu aiuminée de la garance, on en a obtenu une semblable, de la cochenille, il y a très-long-tems; et on en a, par conséquent, obtenu une laque.
La cochenille est un insecte que l'on recueille sur le nopal, plante du Mexique, et que l'on a dû recueillir aussi ailleurs que dans l'Amérique, si , comme on le croit, il existe un rouge de cochenille sur quelques peintures antiques.
Voici le procédé indiqué par M. Pelouze pour faire le carmin de cochenille.
« Prenez une livre de belle cochenille en poudre, quatre gros de potasse perlasse, neuf gros d'alun en poudre, quatre gros de colle de poisson.
» Faites bouillir la cochenille avec la potasse dans une bassine de cuivre contenant cinq seaux d'eau. Il se fera une grande effervescence, que vous apaiserez chaque fois avec un peu d'eau froide.
» Il suffit que cette ébullition dure quelques minutes. On jette dans la bassine , que l'on a enlevée du feu , l'alun en poudre , et la couleur s'avive à l'instant même.
» Au bout de quinze minutes, le dépôt est fait et la liqueur surnageante est devenue très-claire; c'est dans cette liqueur qu'est contenu le carmin.
» Décantez-la dans une autre bassine, que vous placerez sur le feu, en y ajoutant la colle de poisson dissoute dans beaucoup d'eau.
» Aussitôt que la liqueur est entrée en ébullition, on voit le carmin monter à la surface du bain.
COLLEURS MAT/ïRIELLES. LES ROUGES. 273
Retirez aussitôt la bassine et remuez avec une spatule. Le dépôt se fera rapidement et vous le ferez égoutter sur une toile serrée.
Autre procédé, — Faites bouillir, dans une bassine, six seaux d'eau de rivière. Au moment de rébulliiion , mettez-y deux livres de belle cochenille en poudre fme. Après deux heures d'ébullition , ajoutez trois onces de nitre pur, et bientôt après quatre onces de sel d'oseille. Laissez encore bouillir dix minutes , et ôtez la chaudière du feu. Laissez ensuite reposer quatre heures. Siphonnez alors la liqueur surnageante, et partagez-la dans plusieurs terrines. Laissez ces terrines sur une planche pendant trois semaines. Elles se couvrent de moisissure , qu'il faut enlever à l'aide d'une petite éponge fme fixée sur une tige flexible. Siphonnez ensuite l'eau , et vous trouverez le carmin fortement attaché au fond des terrines.
On lit ce qui suit , à l'article Carmin , dans l'Encyclopédie méthodique.
« L'auteur du Traité de la Peinture au pastel ( Paris , 1788) donne une manière de composer une espèce de carmin qui , dit-il , peut être employée dans la peinture à huile.
» Faites bouillir à petit feu , pendant une heure à peu près , une poignée d'écorce de bouleau; passez la liqueur au travers d'un linge; pulvérisez un gros de cochenille, et mettez-la dans le même vase. Après trois ou quatre bouillons , retirez-la et versez la décoction dans un plat de faïence , pour la séparer de la lie , à moins que vous ne préfériez de la passer au travers d'un tamis de crin. Pour lors versez dans le plat, goutte à goutte, une certaine quantité de dissolution d'étain. Voici comment se TOME IX. 18
or/, PROCiDliS MATÉRIELS.
fait celte dissoliiiion. Versez dans une caraffe une once d'acide nitreux, et moitié moins d'acide marin: ce mélange est ce qu'on nomme eau régale : ayez soin d'éviter qu'il ne vous en tombe sur les doigts. Joignez-y , s'ils sont très-fumans , un petit verre d'eau de fontaine ou de rivière bien limpide. Faites dissoudre dans ce mélange de l'étain, soit de Maiaca, soit de Gornouailles , réduit en petits fragmens, ajoutez de l'étain par intervalles, jusqu'à ce que le dissolvant n'agisse plus. Alors, mettez la caraffe sur la cendre chaude , pour que l'eau régale achève de se saturer. La dissolution d'étain étant, comme on vient de le dire , versée dans le plat , la cochenille se rassemblera bientôt en petits flccons d'un rouge de sang. Laissez-la reposer quelques heures , elle se précipitera d'elle-même. L'eau restera jaune. On peut la jeter par inclinaison ^ et verser le précipité sur le papier lombard. Quelques momens après, il faut répandre, à plusieurs reprises, sur le papier, mais à côté du précipité, beaucoup d'eau chaude , pour le bien laver et le désaler entièrement. On donnerait à la fois plus de corps et plus de solidité au carmin , par cette manière de le préparer. Il résulte de quelques épreuves qu'on a faites , que le suc de l'écorce de bouleau , verte ou sèche , fixe la couleur des bois de teinture , tels que le campêche et le fernambouc, toute fugitive qu'elle est : à plus forte raison peuton compter que celle de la cochenille, beaucoup moins altérable , aurait toute la consistance nécessaire.
» En effet , quelques gouttes de décoction de cochenille pure, sur du papier, deviennent, en séchant, d'un violet terne et sombre : elles restent, sur le même pa-
COULEURS MA.TÉRIELLRS. LES ROUGES. SyS
pier, d'un violet rougeâtre et net, avec l'eau de bouleau.
» Quant à la chaux de Tétain , dissous par les acides , on sait qu'elle n'éprouve point de changement. C'est pour cela que je la substitue à la terre de l'alun, beaucoup plus susceptible d'altération. S'il fallait d'ailleurs des autorités pour justifier cette préférence, je pourrais citer MM. Hellot, SchelTer, Macquer, Bergman, qui, depuis long-tems , ont indiqué l'étain pour les opérations de la teinture, au heu de l'alun, principalement dans la teinture de cochenille.
» Je dois prévenir , au surplus , que quelquefois on ne réussit pas , et qu'il ne se fait pas de précipité; de sorte que l'eau ne passe pas au travers du filtre, et qu'au lieu d'être jaunâtre, elle reste couleur de sang. Il faut alors y joindre d^autreeau, chargée d'alkali fixe, pour opérer la séparation, ce qui même ne réussit pas toujours, lors, par exemple, que la dissolution d'étain qu'on emploie ne devient pas laiteuse par l'addition de l'eau pure. Dans la teinture , c'est tout le contraire : le teinturier manquera son opération , si la dissolution d'étain devient laiteuse avec de l'eau, parce que la chaux métallique ne pénétrera pa$ alors dans les pores de la substance , dont le tissu , qui doit recevoir la teinture , est composé. C'est une raison pour n'employer à cet usage qu'une dissolution d'étain faite par l'acide marin seul. Cet acide , avec le secours d'un feu très-léger, dissout fort bien l'étain. Je n'ai pas cru devoir omettre cette observation, quoiqu'étrangère ici , vu son importance. La plupart des ouvriers ne î iront que des teintures médiocres des bois de Fernambouc, de Brésil et de Gampêche, faute de connaître ce
mordant qui leur donnerait des couleurs solides, en y joignant la décoction de l'écorce dé bouleau. »
On trouve dans les Mémoires de l'Académie des Sciences, la manière suivante de faire le carmin. « Prenez cinq gros de cochenille.
» Trente-six grains de graines de chouan : c'est une semence dont on ne connaît pas encore la plante , et qui vient du Levant ; elle est d'un vert-jaunâtre , et d'une saveur légèrement aigrelette.
» DiX'huit grains d'écorce de roucou , arbre cultivé dans toutes les îles de l'Amérique.
» Dix-huit grains d'alun de roche.
» On pulvérise à part , dans un mortier de marbre ou de verre, chacune de ces substances; on fait bouillir dans un vaisseau d'étain bien net , deux pintes et demie d'eau de rivière ou de pluie , bien nette , bien pure , et même filtrée. Pendant que l'eau bout , on y jette le chouan , et on le laisse bouillir trois bouillons, en remuant continuellement avec une spatule de bois bien propre , et on passe promptement la liqueur à travers un linge blanc de lessive. On remet cette eau dans le vaisseau d'élain bien lavé, et on la met au feu. Quand elle commence à bouillir, on y met la cochenille, qu'on laisse bouiUir trois bouillons : puis on y jette le roucou qu'on ne laisse bouillir qu'un bouillon. Enfm on jette l'alun , et on ôte en même tems le vaisseau de dessus le feu. On passe promptement, et sans expression , toute la Hqueur dans un plat de faïence, ou de porcelaine, ou de verre bien net; puis on la laisse reposer pendant sept à huit jours. On verse alors doucement la liqueur qui surnage , et on laisse sécher les fèces au soleil ou dans une étuve , et quand elles
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sont bien sèches , on les conserve dans des vases à l'abri de la poussière.
» On remarquera que , dans un tems froid , on ne peut pas faire le carmin , car il ne se précipite pas au fond , et la liqueur devient comme une gelée et se corrompt.
» Ce qui reste dans le linge peut être remis au feu dans le même vase, avec de nouvelle eau, pour avoir, par la même opération , un second carmin ; mais il sera moins beau et en plus petite quantité. On peut aussi en faire de la laque fine , en le mêlant avec la teinture de bourses d'écarlate. »
On a trouvé dans les papiers de M. Watelet , une autre recette pour faire le carmin. Il annonce qu'il l'a extraite d'un manuscrit de M. Sage , célèbre chimiste.
« On fait bouillir dans deux pintes et demie d'eau un demigros de chouan. Après l'espace de deux ou trois minutes d'ébollition, on passe la décoction. On la remet ensuite sur le feu. On jette dedans cinq gros de cochenille pulvérisée; après qu'elle a bouilli deux ou trois minutes, on y met un demi gros d'autour concassé. (L'autour est une écorce légère, spongieuse, sans odeur, et d'une saveur insipide, que les marchands tirent du Levant par la voie de Marseille. Elle est assez semblable à la canelle, mais elle est plus pâle en dessus : en dedans , elle a la couleur de la noix muscade, avec des points brillans.) On laisse bouillir l'autour à peu près le même tems que la cochenille , et l'on a soin de remuer avec une spatule de bois. Ensuite on retire la décoction du feu , on la passe à travers un linge très -fin. Le carmin tombe au fond; on décante l'eau , et l'on met sécher le sédiment au soleil. Cetle couleur est peu siccative. On peut varier les tons ou nuances.
du carmin, suivant la proportion de cochenille qu'on voudra employer , ou par l'addition de la dissolution d'étain.
» L'auteur du Traité de miniature , dont la troisième édition est de l'année 1678 (Paris, Ballard) , donne deux recettes pour faire le carmin.
Première recette. — » Faites tremper, trois ou quatre jours dans un bocal de vinaigre blanc, une livre de bois de Brésil ou de Fernambouc, de couleur d'or, après l'avoir bien rompu dans un mortier. Faites-le bouillir une demi- Jieure. Passez-le par un linge bien fort, et remettez-le sur le feu. Ayez un autre petit pot dans lequel seront détrempés huit onces d'alun dans du vinaigre blanc, mettez cet alun détrempé dans l'autre liqueur , et le remuez avec une spatule. L'écume qui en sortira sera votre carmin : recueillez-la et la faites sécher.
Seconde recette. — » Ayez trois chopines d'eau de fontaine , qui n'ait pas passé par des canaux de plomb : versez-les dans un pot de terre vernissé : quand l'eau est près de bouillir , mettez-y une demi-once ou un quart d'once de chouan bien pulvérisé; puis laissez-la bouiUir environ trois quarts d'heure, c'est-à-dire, jusqu'à ce que l'eau soit diminuée d'un quart. Mais prenez garde que le feu soit de charbon; après quoi, coulez cette eau par un linge dans un autre vase vernissé , et faites-la chauffer jusqu à ce qu'elle commence à bouillir. Alors, ajoutez-y une once de cochenille , et un quart d'once de roucou , le tout mis en poudre à part; puis faites bouillir cette matière jusqu'à la diminution de la moitié , ou , pour mieux dire , jusqu'à ce qu'elle fasse une écume noire et qu^'elle soit bien rouge; car à force de bouillir, elle devient colorée.
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Retirez-la du feu , et semez-y une demi-once d'alun lVô roche pulvérisé, ou de l'alun de Rome qui est rougeâlrc et meilleur. Un demi-quart d'heure après, passez-la par un linge dans un vase vernissé, ou bien distribuez -la dans plusieurs petites écuelles de ftuence, ou déterre vernissée, où vous la laisserez reposer pendant douze ou quinze jours. Vous verrez qu'il se fera une peau moisie au-dessus , qu'il faut ôter avec une éponge, et laisser la matière du fond exposée à l'air ; et quand l'eau qui surnage sera évaporée, vous ferez bien sécher la matière qui reste au fond, et vous la broierez sur un marbre ou porphyre, et vous la passerez ensuite par un tamis très -fin.
» Remarquez que la dose de ces drogues n'est pas tellement déterminée à ce que j'ai dit, qu'on ne les puisse mettre à discrétion, suivant qu'on voudra que la couleur soit plus ou moins relevée , et tire plus ou moins sur le cramoisi. Si on veut faire le carmin plus ronge , on met plus de roucou; si on le veut plus cramoisi, on met plus de cochenille : mais tout doit se pulvériser à part,* le chouan doit bouillir le premier tout seul , et les autres drogues toutes ensemble comme dessus. »
Ecoutons encore Watin , au sujet de la fabrication du carmin de cochenille.
« On obtient le carmin de cochenille, dit-il, en teignant d'abord en rouge une quantité donnée de laine blanche , comme une Hvre, par exemple, avec huit onces de cochenille , deux livres d'alun , une demi-livre de sel de tartre purifié, et une demi-livre environ de son de froment. On fait bouillir ensemble ces diverses substances dans une chaudière élamée jusqu'à ce que la laine ait pris dans ce bain une belle coul(3ur rooge. Alors en ré'joiî
28o PROCÉDÉS MATÉRIELS.
avec soin la laine ainsi teinte > et , pendant qu'elle est encore humide, on la trempe dans un bain de potasse filtrée et rendue caustique par la chaux.
» Dans celte opération, la potasse s'empare du principe colorant de la cochenille , et même d'une partie de l'alun combinée avec elle dans la première opération; on filtre la liqueur, puis Ton y verse graduellement une dissolution d'alun fondu dans une suffisante quantité d'eau; la liqueur se trouble et il s'y fait alors un précipité rouge; Ton continue cette opération jusqu'à ce qu'ayant jeté sur un fdtre une petite quantité de la. couleur déjà formée , la liqueur qui en sort ne puisse plus colorer de nouvelle dissolution d'alun. Dans ce cas, la couleur est faite; et il ne reste plus qu'à îa laver avec de l'eau bien claire pour enlever les sels qu'elle pourrait contenir encore. »
Parions maintenant de la laque de cochenille. On a donné divers noms aux laques rouges de cochenille. La laque de Venise doit son origine à cette ville : la laque de Florence doit de même son origine à Florence : la laque plate provient d'Italie : la laque colombine tire son nom du mot colombin , qui signifie couleur de la gorge des colombes: la laque carminée est supposée chargée de beaucoup de principes colorans rouges; c'est pour cela qu'on la regarde comme étant analogue aii carmin : la laque violette est celle qui reçoit cette teinte par l'effet des bois de teinture , avec lesquels elle est préparée. On fabrique aujourd'hui toutes ces laques dans toute l'Europe.
Les substances propres à composer des laques rouges sont nombreuses: on emploie donc le bois de Fernambouc, do Brésil, de Sautal-rouge ^ de Rocou , de Saint-
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Marthe, de Gampeche; on emploie la racine d'orcanctte, plante de la Provence et du Languedoc , la fleur de carihame, le kermès, qui est un gall-insecte qu'on trouve sur une petite espèce de chêne vert de Provence, la graine de kouan ou de chouan , le silvester, Lois des Indes-Occidentales , le compegiana , le sumak , l'anotto , le millepertuis , l'orseille des Canaries , la toutesaine , et beaucoup d'autres graines ou plantes qu'il serait superflu de nommer ici.
Yoici le procédé qu'indique l'auteur du Traité de miniature , pour faire la laque dite colomLine.
« Prenez, dit-il , trois chopines de vinaigre distillé , du plus subtil , une livre du plus beau bois de Fernambouc, coupez -le par morceaux , et faites-le tremper dans ledit vinaigre pour le moins un mois; s'il y trempe davantage, cela sera encore mieux. Faites bouillir le tout au bainmarie , trois ou quatre bouillons, puis laissez-le reposer un jour ou deux. Ensuite , vous préparez un quart d'alun en poudre que vous mettrez dans une terrine bien nette: vous passerez la liqueur à travers un linge, en la faisant couler sur l'alun , et vous la laisserez reposer un jour. Faites réchaufîer le tout, jusqu'à ce que la liqueur frémisse , laissez-la reposer vingt-quatre heures , et mettez en poudre deux os de sèche, par-dessus lesquels vous verserez votre liqueur un peu chaude. Vous la remuerez avec un bâton , jusqu'à ce qu'elle s'amortisse; ensuite vous la laisserez reposer vingt-quatre heures , et la passerez.
» Laissez sécher le marc de la laque colombine, qui tombe au bas de la fiole où il y a des os de sèche; broyez ce marc; il n'y a point de laque fine qui soit si vive. » L'auteur du Traité de lo Peinture au pastel croit
282 rriOGÉDÉS MATÉRIELS.
que ces lac|iies seraient plus belles , et qu'elles auraient plus de solidité , si l'on remplaçait l'alun par la dissolution d'éfcain. Voy. pag. 274 le moyen de faire celte dissolution; il offre en effet la recette suivante d'une laque par laquelle il supplée à la terre d'alun par la dissolution d'étain. «Mettez , dit-il , dans deux pintes d'eau , trois ou quatre petites branches de peuplier d'Italie ou de bouleau, coupés en très-petits fragmens. Tous les bois dont on veut extraire la couleur doivent toujours être effilés ou hachés. Que ces branches soient vertes ou sèches, il n'importe. Faites-les bouillira petit feu près d'une heure. Décantez la décoction. Joignez-y de la racine de garance pulvérisée, h peu près une poignée ; cette racine est la seule sur laquelle on puisse compter pour fournir une teinture solide. Faites-la bouillir deux ou trois minutes. Versez la liqueur au travers d'un linge dans un autre vase, et jeiez-y de i'aîkali , du tartre , gros comme un œuf. Remuez le mélange avec quelques tuyaux de plume. Versez dessus, goutte à goutte, assez de dissolution d'étain pour que l'eau commence à jaunir. Quelques momens après, filtrez à travers le papier lombard. Quand l'eau sera passée par le fdtre , arrosez la fécule ou le précipité qui sera resté dessus, avec beaucoup d'eau tiède que vous laisserez passer de môme au travers du filtre, afin de dissoudre et d'enlever tous les sels. La garance est de toutes les plantes connues dans nos climats celle qui donne le rouge le plus durable, et le suc du peuplier ne peut que l'assurer davantage. Celui de bouleau vaut encore mieux pour les couleurs rosacées.
» On a remarqué que l'or et l'étain , mêlés ensemble , après avoir été disson^ çéparénieut par l'eau régale,, pc
COULEURS MAlTERIELLES. LES ROUGES. 280
précipitaient dans la décoction de garance en une belle et solide couleur rouge. Ce procédé ,qui ne serait pas praticable dans la teinture , à cause du prix d'un pareil mordant, pourrait servir à composer une laque bien supérieure au carmin pour la peinture à l'huile. Les murex et les buccins fourniraient des pourpres solides, si l'on pouvait s'en procurer une assez grande quantité pour en composer des laques.
» Les laques composées avec l'alun devraient être débarrassées de leur sel par le lavage. »
Gomme la laque de garance est et sera îong-tems préférée à la laque de cochenille , nous ne nous étendrons pas sur les procédés indiqués dans Kunkeî, dans Leblond , ou dans d'autres auteurs plus modernes , qui ont traité de l'art de fabriquer la laque de cochenille. Terminons par indiquer, d'après Tingry, les moyens de reconnaître si une laque est vraiment extraite de la cochenille.
Les réactifs , tels que le citron , le vinaigre , etc. , ne donnent point de résultats concluants , et leur effet varie selon la durée de leur influence. Tingry a composé un tableau comparatif des effets de certains réactifs sur certaines laques : il employa l'ammoniac caustique, le vinaigre , l'acide sulfurique , l'acide muriatique , et autres , et il observa les divers changemens que l'impression du moment ou de plusieurs semaines a opérés sur ces diverses substances : les unes deviennent jaunes , les autrea canelles , d'autres vertes , etc. Ces acides ont converti assez subitement la laque de garance en une couleur de rouille : sur d'autres , le premier contact développe la couleur rouge; mais deux ou trois jours apportent des altérations remarquables , etc. »
2 84 PROCJÎDES MATliP.IELS.
— Des rouges jaunâtres. —
Les substances colorantes qui donnent le rouge élé » mentaire ne sont qu'en petit nombre, tandis qu'on possède un grand nombre de rouges jaunâtres , qui ne sont cependant pas des orangés : les ocres calcinées en offrent donc de toutes les nuances.
Les modernes ont laissé admettre beaucoup de noms peu significatifs au sujet des diverses espèces de rouges; c'est ainsi qu'ils disent : brun-rouge , rouge de Prusse , d'Angleterre, de Perse; ils disent encore : le rouge indien , le rouge de Venise , le rouge-brun d'Espagne , le rouge de montagne , etc. Ces dénominations ne désignent ni la teinte, ni le lieu précis, ni la matière de ces rouges; on doit donc convenir qu'une certaine barbarie domine encore ces classifications. Les naturalistes ont craint d'être mal compris par les peintres; les physiciens n'ont point connu l'optique véritable des couleurs; les peintres ne sortent pas du vocabulaire routinier des ateliers et des marchands de couleurs intéressés à maintenir cet imbroglio; en sorte que les étymologistes ont encore beaucoup à faire au sujet de la véritable nomenclature des couleurs matérielles. Les mots rouge minéral ne désignent ni le fer , ni le plomb , ni le mercure : les termes vermillon , cinabre, orpin rouge, éthiops martial calciné, colcotar, etc., ne signifient rien de positif. On fabrique à Paris du vermillon dit de la Chine; on fabrique de la mine-orangé; enfin aujourd'hui on vend aux artistes beaucoup de couleurs que les uns appellent des mars , les autres des ocres , mais sans employer aucune dési-
COULEURS M.VTilRIELLIiS. LES ROUGES. 285
giiation caractéristique ou chromatique, qui puisse aider dans la pratique du coloris.
Quoique l'on rencontre quelquefois des ocres rouges qui , mêlées avec du blanc , composent une teinte presque rose; et bien que l'art en produise (tel est le rouge artificiel connu sous le nom de rouge-mars ) , il est évident que l'ocre rouge ou brun-rouge contient plus ou moins de jaune , et qu'il est fort différent du rouge élémentaire, tel, par exemple, que celui qui est produit par la garance. Nous allons parler d'abord de ces rouges de fer plus ou moins mêlés de jaune; puis nous parlerons du vermillon, du minium, etc. , couleurs qui appartiennent aussi à la classe des rouges jaunâtres, mais non expressément à la classe distincte et déterminée des orangés.
La calcination qui rougit les ocres jaunes est très-facile h. obtenir; cela n'exige pas Temploi d'un haut degré de calorique : la moindre torréfaction suffit. On a voulu nous faire considérer, comme un heureux hasard pour la peinture , la découverte d'une ocre rougie par le feu; mais, dès que l'on a imaginé de faire cuire la brique , la tuile et les vases d'argile , on a possédé l'ocre rouge , et la peinture a du aussitôt s'emparer de cette couleur.
M. Bouvier préfère l'ocre rouge native à l'ocre rouge artificielle; il croit qu'il faut se méfier de l'ocre rougebrun ou brun-rouge qui pousse au rouge. La même raison qui doit rendre méfiant, au sujet de l'ocre de rue, subsiste peut-être au sujet du brun-rouge, qui se fait avec cette ocre de rue. Parlons de l'ocre rouge artificielle.
» Il est un rouge résultat, dit M. Pelouze, de la distillalion du nitre par le sulfate de fer pour en obtenir l'eauforte. Ce résidu pulvérisé et lavé à l'eau chaude, pour en
286 PROCÉDÉS 3IÂTÉi\tELS.
extraire îe sulfate de potasse formé, est d'une couleur très-intense, mais qui tire quelquefois un peu au violet, soit à cause de la violence de la chauffe qui a désoxidé en partie le fer, ou plutôt à raison du sel marin contenu dans le nitre impur soumis à la distillation, et qui a pour effet constant de violacer l'oxide de fer.
» On peut encore se procurer un rouge assez beau en calcinant le sulfate de fer lentement et sans trop élever la température sur la fm de l'opération , ce qui pourrait désoxider le fer et violacer le produit. Il faut ensuite mouliner, laver et sécher la matière. C'est le procédé qu'on emploie pour obtenir le rouge à polir les glaces, etc.
)) Pour la peinture, le produit sera beaucoup plus beau , et d'un emploi plus facile , surtout en détrempe , si, au sulfate de fer , on mêle le quart de son poids d'alun. Les deux sels fondent d'abord dans leur eau de cristallisation , et c'est un moyen de les bien mélanger avant la calcioation.
» Ce procédé donne un rouge qui a beaucoup de ressemblance avec celui qu'on vend à Paris sous le nom de rouge de mars. On peut en varier les nuances à volonté, par des dosages d'alun différons, et en poussant plus ou moins la calcination. Dans tous les cas il faut le bien laver.
» Le même procédé donne ce que de certains fabricans de couleurs annoncent sous le nom à^ orangé de mars.
)) Le rouge de Prusse , d'Angleterre , les rouges-bruns ou bruns-rouges ne sont également que des résidus de la calcination du sulfate de fer, plus ou moins prolongée et à des degrés de température variés. Le fabricant, en tâtonnant un peu pour obtenir cet effet, sera bientôt le maître de produire à volonté la nuance qu'il désirera. »
COULEURS MATliRIELLKS. LES r.OUGES. Î4O7
Le cinabre ou vermillon.
Parmi les rouges-jaunâtres , on doit placer le cinabre on le vermillon , qui n'est autre chose que le cinabre pul vérisé , et embelli quelquefois par certaines matières rouges.
Le cinabre est fort différent du minium 5 et cependant les anciens appelaient minium ce que nous nommons cinabre. Le minium provient du plomb : il est très-dangereux ; le cinabre provient du mercure combiné avec le soufre; et bien qu'il soit perfide, surtout lorsqu'il se trouve mêlé avec d'autres oxides de la palette , on s'en sert tous les jours. Sa vivacité et sa force sont les causes de cette préférence.
Nous parlons ici seulement du cinabre natif; et sans mélanges de minium et de cochenille, mélanges qui constituent le vermillon , dit vermillon de la Chine, En achetant le cinabre en aiguilles, on riscpie moins qu'en l'achetant en état de vermillon. On prétend qu'en le porphyrisant avec de l'urine, il acquiert plus d'énergie; mais si l'on y réfléchit , on verra qu'il en a bien assez , et qu'il est fort inutile de le rendre orangé par un moyen qui d'ailleurs peut le rendre altérable. Quelques personnes préfèrent au cinabre natif, qu'on trouve dans les mines de mercure, le cinabre de Hollande; on croit qu'il change moins que le premier , lorsqu'on le mêle avec le blanc.
» Le cinabre, dit M. Valmont de Bomare, esl en quelque sorte , la mine de mercure la plus connue , et qui , par une mécanique accidentelle et naturelle, a été com-
Linée dans des cavités souterraines , avec un quart de son poids , et même plus , de souffre plus ou moins pur; ensuite sublimée par des feux locaux aux voûtes des mines où cette substance se trouve. Du moins le procédé dont on se sert en chimie , pour eu faire d'artificiel , fait présumer que les choses se passent ainsi.
Ainsi le cinabre n'est que du mercure minéralisé par le soufre. Quoique les anciens l'aient connu sous le nom de minium , il ne faut pas le confondre avec notre minium, qui n'est qu'une chaux rouge de plomb.
Lorsque le cinabre est en masse , les parties dont il es t formé sont disposées en aiguilles ou stries de couleur rouge; en certains endroits , on croit apercevoir une couleur grise et brillante; mais, quand il est bien divisé , et bien broyé sur le porphyre , sa couleur rouge devient de la plus grande beauté.
Le cinabre qui se trouve dans le commerce est une production de l'art, que Ton doit à l'industrie des Hollandais. Ce n'est pas que les chimistes de toutes les nations ne sachent faire du ci?iabre; tous l'obtiennent en sublimant du soufre avec du mercure; mais ou semble avoir abandonné jusqu'ici aux Hollandais cette opération en grand.
Yoici les détails que donne sur celte manipulation l'auteur du Traité de la peinture au pastel.
« 11 faut d'abord faire fondre, dans un creuset, une i) livre par exemple , de soufre en poudre avec quatre ou » cinq livres de mercure. On mêle bien ces deux ma- » tières. Quand elles commencent à se combiner, elles » s'enflamment. On couvre le creuset pour étouffer la » flamme , après l'avoir laissé durer deux ou trois minutes:
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» la matière est alors ce qu'on nomme de l'élhiops. On » la tire du creuset , on la pulvérise , on la lient près du » feu pour l'entretenir presque brûlante. On prend un » grand matras de verre , on le place dans un Lain de » sable , et l'on met dans le cou du malras un entonnoir » qu'on lute bien. On passe par l'ouverture de l'enlon- » noir une baguette de verre , afin de pouvoir de tems » en tems remuer l'éthiops : mais cette baguette porte un » bourrelet ou noyau de lut, en forme d'anneau coulant, » pour fermer tout passage à l'air , et faciliter le moyen » d'introduire de nouvel étliiops dans le matras, car il ne » faut le mettre que par parcelles. On chauffe doucement » le vaisseau; on augmente le feu jusqu'à faire rougir le » fond du matras. A mesure que l'éthiops se sublime , on » en ajoute de nouveau par l'entonnoir, qu'on referme » aussitôt; et l'on entretient le feu, jusqu'à ce que toute » la matière se soit convertie en cinabre par la sublima- » tion. »
Il faut choisir le cinabre en belles pierres , fort pesantes, brillantes , à longues aiguilles et d'une belle couleur rouge. Le minium , quoique plus orangé , lui ressemble ; mais en prenant le cinabre en pierre , on ne peut être trompé.
Il est d'un rouge à peu prèsécarlate quand il est broyé. Les peintres à huile craignent cette couleur , et sont persuadés , les uns , qu'elle ne résiste pas à l'air , les autres , qu'elle noircit. Cependant le même auteur du Traité de la Peinture au pastel assure qu'il n'est pas à craindre qu'elle change , même à l'huile , pourvu qu'elle ne soit pas mêlée de minium. « Il est constaté , dit-il , que le » mercure , dans l'état de cinabre , ne se prête à l'action TOME Lx. 19
290 vr.ociiBis matériels.
» d'aucuii dissolvant, parce qu'il est défendu par le sou- » fre , et ne conserve aucun caractère salin. Qu'on l'ex- » pose à la vapeur du foie de soufre , ou qu'on en verse » dessus , il n'en reçoit pas la plus légère impression. » Quelle vapeur assez putride pourrait donc l'altérer , s'il » résiste à cette épreuve ? Presque tous les peintres à » l'huile, ceux de Londres surtout, prétendent qu'il noir- » cit. Je le crois bien. C'est pour l'ordinaire du vermillon » qu'ils emploient , c'est-à-dire un mélange de cinabre » et de minium , qu'on a même lavé peut-être avec de » l'urine , comme le prescrit un petit livre composé sur » la miniature , ce qui ne peut que disposer encore plus » ce mélange à s'altérer. Or comment ne noircirait-il pas » dans des villes chargées d'autant d'exhalaisons fétides )) que Londres et Paris ? »
On dit que, pour reconnaître si le cinabre est altéré par le minium, il suffit de le mettre en digestion avec du vinaigre. Alors la couleur changera; le vinaigre perdra son acidité , et prendra un goût sucré et nauséabond. Si l'on fait Fessai sur une petite quantité de cinabre , il ne faut employer que peu de vinaigre pour reconnaître plus facilement le minium. Dans le cas où l'on craindrait de goûter la dissolution qui aura été faite par le vinaigre, il faudra rapprocher , par l'évaporation , la dissolution , ensuite en verser quelques gouttes dans un verre d'eau de puits. Si l'eau se trouble et devient laiteuse, c'est une preuve certaine que le cinabre contient du minium. Quant aux autres terres métalliques qu'on aurait pu ajouter pour augmenter la couleur, elles ne pourraient pas être reconnues par cette expérience.
ft Le cinabre artificiel , dit M. Pclouze , s'obtient par
COULEURS M\TÉl\IELLES. LES ROUGES. 20,1
voie de sublimation : voilà pourquoi il se présente sous forme de masses plus ou moins épaisses, concaves d'un côté , convexes de l'autre , et pourquoi il a l'aspect aiguillé dans sa cassure. Avant d'être pulvérisé , sa nuance est le rouge-brun, mais il devient très-vif et très-éclatant, lorsqu'il cesse d'être en masse.
» Nous nous dispenserons, comme hors de notre sujet, de parler des nombreuses sophistications qu'on lui fait éprouver au moyen du minium , de la brique , du colcothar , etc.
» Parmi les nombreuses descriptions qui ont été données des manufactures de cinabre en Hollande , ce qui semble de meilleur est ce qu'en a dit le pharmacien Tuckert , qui a été à portée de les examiner avec le plus grand détail. Nous rapporterons donc les principales données du mémoire qu'il a publié sur cet intéressant sujet. Un Français instruit, M. Payssé, qui a aussi visité les fabriques hollandaises , a confirmé pleinement l'exactitude des assertions de M. Tuckert. Voici ce qu'a dit celui-ci :
« On prépare d'abord l'éthiops (sulfure noir de mercure) en mêlant ensemble cent cinquante livres de soufre et mille quatre-vingts livres de mercure bien pur , et exposant ensuite ce mélange à un feu modéré , dans une chaudière de fer , plate et polie , d'un pied de profondeur sur deux pieds et demi de diamètre. Jamais ce mélange ne s'enflamme , à moins que l'ouvrier n'ait point encore acquis l'habitude du travail nécessaire.
» On broie ce sulfure noir ainsi préparé, afin d'en remplir facilement de petits flacons de terre de la contenance de vingt-quatre onces d'eau ou environ , et l'on remplit
292 ï>î\0C3iDis MATÉRIELS.
d'avance trente ou quarante de ces flacons pour s'en serTÎr au besoin.
» Après cette préparation , on a trois grands pots ou vaisseaux sublimatoires, faits d'argile et de sable très-pur; ces vases sont enduits d'avance d'une couche de lut, afin qu'elle ait acquis la plus grande sécheresse lorsqu'on veut les employer. On pose ces pots sur trois fourneaux garnis de cercles de fer, et adossés contre une voûte élevée et capable de résister au feu. Les vaisseaux sublimatoires peuvent être de diverses grandeurs ; les fourneaux sont construits de manière que la flamme circule librement autour, et qu'elle environne les vaisseaux aux deux tiers de leur hauteur.
» Lorsque les vaisseaux sublimatoires sont posés sur leurs fourneaux, on y allume le soir un feu modéré , que l'on augmente jusqu'à faire rougir les vaisseaux. On se sert , h Amsterdam , de tourbe pour ce travail. Lorsque les vaisseaux sont rouges , on verse , dans le premier , un flacon de sulfate noir de mercure, ensuite dans le second, puis dans le troisième : on peut dans la suite en verser deux, trois, et peut-être davantage à la fois,* cela dépend de la plus ou moins forte inflammation du sulfure de mercure. Après son introduction dans les pots, la flamme s'en élève quelquefois à quatre et même six pieds de hauteur; lorsqu'elle est un peu diminuée, on recouvre les vaisseaux avec une plaque de fer d'un pied carré et d'un pouce et demi d'épaisseur, qui s'y applique parfaitement. On' introduit ainsi, en trente-quatre heures, dans les trois pots, toute la matière préparée; ce qui fait pour chaque pot, trois cent soixante livres de mercure, et cinquante livres de soufre, en tout quatre cent dix livres. Toute îa
COULEURS MATiRIJiLLES. LES 1\0UGES. 2C)3
matière une fois introduite , on continue le^feu dans un juste degré, et on le laisse éteindre lorsque tout est sublimé; ce qui exige trente-six heures de travail. On reconnaît si le feu est trop fort ou trop faible, par la flamme , qui s'élève lorsqu'on ôte le couvercle de fer. Dans le premier cas , la flamme surpasse le vaisseau de quelques pieds ; dans l'autre , elle ne paraît pas , ou ne fait que toucher faiblement l'ouverture des pots. Le degré de feu est bon si , en enlevant le couvercle , on voit paraître vivement la flamme, sans qu'elle s'élance à plus de trois ou quatre pouces au-dessus de l'ouverture.
» Dans les dernières trente-six heures , on remue tous les quarts d'heure ou demi-heures, la masse, avec une tringle de fer, pour en accélérer la sublimation. Les ouvriers s'y prennent avec tant de hardiesse que j'en fus étonné , et que je craignis chaque fois qu'ils n'enfonçassent les vaisseaux.
.) Après que tout est refroidi , on retire les vaisseaux avec les cercles de fer, qui empêchent qu'ils ne crèvent, et on les casse. On trouve constamment dans chaque pot quatre cents livres de sulfure de mercure sublimé; ce ciui fait douze cents livres pour les trois , et , par conséquent, dix livres seulement déporte pour chaque.
» Il ne s'attache point de sulfure de mercure sublimé aux plaques de fer, puisqu'on les ôte continuellement, exceplé vers la fin de l'opération , où l'on ne touche plus aux vaisseaux. Ces plaques ne souffrent pas le moindre dommage. »
Il paraît évident, par cette série d'opérations, dont l'exactitude a été garantie par plusieurs visiteurs modernes des fabriques , et très-digoes de foi , que le tour de main
2 94 PROCÉDÉS MATiRIELS.
attribué aux*Hollandais , ne consiste que dans la division par petites parties du sulfure noir de mercure , et dans la précaution qu'ils ont de n'introduire le sulfure noir par projection dans les pots > que lorsque ceux-ci sont rouges de feu.
On a aussi proposé de fabriquer le cinabre par la voie liumide : tel est le procédé indiqué par KirchofF. C'est un sujet digne d'attention. Si le succès répondait aux tentatives , ce serait un fort heureux résultat.
Le minimn ou oxide rouge de plomb.
Si l'on facilite à l'oxide jaune de plomb (massicot) une division plus grande dans ses parties , ce qui s'opère par une accumulation de calorique , il prend une couleur rouge plus ou moins développée, et produit l'oxide rouge de plomb (appelé vulgairement minium). Il n'y a rien à dire sur la qualité de cette couleur, sinon qu'elle est extrêmement préjudiciable; cet oxide se trouvant très- voisin de la réduction, c'est-à-dire, de l'état de métal.
Gomme l'emploi de ce rouge a rarement lieu dans les tableaux, nous ne nous étendrons pas beaucoup à son sujet; nous ne ferons que répéter ce qu'on lit dans l'Encyclopédie , sans entrer dans aucuns détails sur les procédés plus nouveaux.
« Pour fabriquer le minium , on prend de la céruse , c'est-à-dire, du blanc de plomb dissous par le vinaigre. On la met dans un fourneau de réverbère , de manière que la flamme puisse rouler sur elle : on donne d'abord un feu modéré pendant quelque temps; ensuite on l'augmente tout d'un coup , lorsque la céruse est changée en
une poudre grise , et l'on donne un degré de feu qui soit prêt à faire fondre la chaux de plomb. Pendant cctîe opération , on la remue sans cesse , et lorsqu'elle est devenue d'un beau rouge, on la retire. Dans cette opération, c'est la flamme qui donne l\ la chaux cette belle couleur rouge , et cette chaux augmente considérablement de poids.
» Une autre manière de faire le minium , c'est de faire fondre du plomb pour le convertir eu une chaux , ou poudre grise, qui se forme perpétuellement à la surface. Lorsque le plomb est entièrement réduit en chaux, on écrase cette chaux sur des meules pour la réduire en une poudre très-fine. On met cette poudre dans un fourneau de réverbère, où on la tient pendant trois ou quatre jours, en observant de la remuer sans cesse avec un crochet de fer, jusqu'à ce que la matière ait pris la couleur que l'on demande. Il faut aussi bien veiller à ne point donner un feu trop violent , qui ferait fondre la matière et la mettrait en grumeaux. »
Voici encore ce que dit Watin : « On prépare le minium dans de grands fourneaux de réverbère, dont Faire est légèrement concave, et sur laquelle on étend le plomb qu'on destine à cette opération. Puis, au moyen de foyers construits et situés, de côté et d'autre, presque au niveau de l'aire, on fait fondre ce plomb qui, au bout de quelques instans, se couvre d'une couche d'oxide jaune, qu'on enlève , et qu'on réunit sur les bords de l'aire avec un crochet en fer, à long manche, nommé rlngtrd. C'est ce premier oxide qui est connu dans le commerce sous le nom de massicot. On réitère cette opération jusqu'à ce que tout le métal soit passé à ce premier degré
d'oxidation. Ensuite on jette cet oxide dans des tonneaux remplis d*eau bien nette, que l'on agite pour séparer, au moyen des difFérences de leur pesanteur spécifique , les parties du plomb encore à Fétat métallique d'avec celles qui sont déjà oxidées.
» Tout le massicot étant ainsi séparé du plomb , on le fait égoutter et sécher , et on le remet à nu sur l'aire du fourneau, ou dans de larges caisses de fer blanc. On le tient ainsi , pendant trente à trente-six heures, à une chaleur modérée et moindre que celle du rouge-brun. Enfin, lorsque cet oxide est arrivé à la nuance qu'on désire lui donner, on le retire du fourneau; et, après l'avoir laissé refroidir , on le passe par un tamis de toile métallique. »
Bien que le sang-dragon soit une résine, j'ai pensé que sa couleur rouge-jaunâtre devait lui faire trouver place ici. Le sang-dragon est un suc gommeux, sec, friable, de couleur rouge comme du sang caillé. 11 se tire par incision d'un grand arbre des Indes , appelé par Clusius draco-arbov ou arbre- dragon. Le plus beau et le meilleur est celui qui coule le premier en petites lames claires , transparentes , friables , de couleur très-rouge : il est très-rare; celui qu'on trouve plus communément est enveloppé en forme d'olives dans les feuilles de l'arbre même , ou dans des feuilles de roseaux. îl faut le choisir net , pur , résineux , sec , friable , et fort rouge. On apporte de Hollande du sang -dragon faux, en petits pains plats , cassants , d'un rouge foncé et luisant. Il est fort inférieur à l'autre. On emploie le sang-dragon dans les vernis roupies et dans les vernis à dorer.
COULliURS MATÉRIELLES. LES VIOLETS. 297
— Des rouges-bleuâtres. —
Parmi les couleurs rouges employées dans la peinture, nous ne connaissons guère que les préparations de garance, qui, quelquefois, offrent une teinte dans laquelle on distingue sensiblement du bleu associé au rouge dominant ou élémentaire de cette plante. Les matières colorantes rouges , plus bleuâtres que. la garance , appartiennent à la classe des violets; c'est ainsi que la giroflée rouge , appelée quarantaine, passe peu à peu , en se flétrissant, de l'état do rouge pur. qui est sa teinte ordinaire, à l'état de rouge-bleu. Le Vocabulaire français ofl;re le mot zinzolin pour exprimer une couleur rouge d'un violet tendre.
Il est à propos de répéter ici que le pourpre des anciens n'était point violet, mais rouge élémentaire , et tel que celui de la garance ou de la rose de Provins , etc.
Quant aux couleurs végétales, qu'on n'ose guère employer en peinture à cause de leur fugacité, et qui ofl'rent une teinte rouge bleuâtre, il en existe un grand nombre. Le bois de Brésil , le bois de Campêche, les baies de sureau et autres fournissent cette couleur mixte , qu'il importait de distinguer ici.