DES ROUGES PURS OU ÉLÉMENTAIRES
Les couleurs rouges élémentaires , propres à la peinture en raison de leur fixité , sont fort rares; car on n'emploie en général que celles qu'on retire de la cochenille et de la garance. Cette dernière étant bien plus fixe et plus durable que la cochenille, celle-ci n'est plus guère employée maintenant, non plus qu'une foule d'autres rouges plus ou moins fugaces.
Conformément à la théorie que nous avons exposée , nous ne classerons pas ici les rouges-jaunâtres, tels qu'en offi:"ent nos ocres calcinées ou tels qu'en fournissent les oxides de plomb ou autres. Ainsi nous nous restreindrons dans la véritable espèce de rouge pur et élémentaire.
Ce que nous avons exposé au chap. 44? ? ^'ol* ^n? i^ous dispense de répéter ici que du vermillon n'est pas du rouge pur , qu'un ruban couleur de feu offi:'e un rouge mêlé de jaune, et que le rouge élémentaire est semblable a celui que donne la teinture de la garance.
25o PROCÉDÉS MATÉRIELS.
Des couleurs rouges des anciens.
Nous allons ici résumer les observations faites sur les rouges, ou élémentaires , ou jaunâtres-orangés , etc., qu'on a analysés d'après des débris des peintures antiques.
Parmi les échantillons de couleurs enlevées sur les monumens antiques, et soumises à l'examen de nos savans, il yen avait un qui se distinguait par une belle teinte rose. Cette substance, douce au toucher, se réduit entre les doigts en poudre impalpable , et laisse sur la peau une couleur agréable d'un rose incarnat.
Exposée à la chaleur, cette couleur noircit d'abord, et finît par devenir blanche ; elle n'exhale aucune odeur sensible d'ammoniac; l'acide muriatique la dissout avec une légère effervescence. L'ammoniac produit dans la dissolution un précipité floconneux, que la potasse redissout en entier.
L'infusion de noix de galle et l'hydrosulfure d'ammoniac n'y dénotent la présence d'aucun métal.
On peut donc, suivant M. Ghaptal, regarder cette couleur rose comme une véritable laque , oii le principe colorant est porté sur l'alumine. Ses propriétés, sa nuance, et la nature de son principe colorant lui donnent une analogie presque parfaite avec la laque de garance. La conservation de cette laque, pendant dix-neuf siècles, sans altération sensible , est un phénomène qui doit étonner les chimistes.
A ces observations réunissons celles qui ont été faites par sir Davy. Dans les Bains de Titus, sir Davy trouva un vase
COULEURS 3lATÉRIIiLLES. LES ROUGES. 20 î
déterre brisé, contenant une couleur rose-pâle; ce vase, après avoir été exposé à l'air , a perdu sa couleur et a pris celle de la crème; mais l'intérieur a un lustre qui approche de celui du carmin.
Sir Davy annonce avoir fait plusieurs expériences sur cette couleur. Elle est détruite et devient rouge-brune par l'action des acides concentrés et des alkalis ; mais les acides étendus d'eau dissolvent une quantité considérable de carbonate de chaux , avec lequel le corps de la couleur est mêlé , et ils laissent une substance d'un rose brillant. Cette substance étant chauffée , commence par se noircir; et, traitée avec une forte flamme, elle devient blanche : au moyen des alkalis, on découvre qu'elle est composée de silice, d'alumine et de chaux; elle ne paraît contenir de substance métallique qu'un peu d'oxide de fer.
Sir Davy essaya de découvrir si cette matière colorante était combustible. Il la chauffa graduellement dans un tube de verre rempH d'oxigène ; elle ne s'enflamma pas, mais elle devint rouge plus lot qu'elle ne l'aurait fait, si elle avait été simplement une matière terreuse , en exposant le gaz contenu dans le tube sur de l'eau de chaux. Sir Davy ayant alors mêlé un peu de cette couleur avec du suroxi-muriate de potasse, et chauffé le tout dans une petite cornue , au moment de la fusion , il y eut une légère scintillation; on découvrit un peu d'humidité, et le gaz émis ^ reçu dans de l'eau de chaux, produisit une précipitation évidente.
Il paraît, d'après ces expériences , que cette substance colorante provient du règne végétal ou du règne animal. Sir Davy en jeta un peu sur un fer chaud , il y eut à
peine de la fumée, mais une odeur qui avait quelque ressemblance avec celle de l'acide prussique; elle était d'ailleurs extrêmement faible.
Quand l'hydrate de potasse était fondu en contact avec cette couleur , les vapeurs qui s'élevaient n'avaient pas d'odeur ammoniacale,* elles donnaient, à la vérité, une légère fumée avec le papier imprégné d'acide muriatique. Mais ceci est bien loin , dit sir Davy , d'être une preuve évidente de la présence d'une matière animale. Il compara cette couleur avec la laque végétale faite avec la garance , et la laque animale faite avec la cochenille étendue d'eau au même degré , autant qu'il pouvait en juger, et fixée sur de l'argile. La laque de garance, après avoir été dissoute dans de l'acide muriatique concentré , recouvra sa couleur au moyen des alkalis ,* mais la même chose n'eut pas lieu avec l'ancienne laque : la laque de garance donna une teinte plus forte avec l'acide muriatique , et produisit une couleur brune- fauve , quand la dissolution dans l'acide muriatique faible fut mêlée avec du muriate de fer , tandis que l'ancienne laque ne changea point de couleur. La laque ancienne , ainsi que celle de la cochenille, devenait plus foncée au moyen des alcalis faibles , et plus brillante au moyen des acides faibles; mais il y avait cette différence, que la première était plus aisément détruite par les acides forts; elle ressemble aux laques animales et végétales, en ce qu'elle est immédiatement détruite au moyen d'une dissolution de chlore.
La laque faite avec la cochenille produisit une fumée beaucoup plus dense, quand on fit agir sur elle de la potasse fondue, et elle domia une odeur d'ammoniac
COULEURS MiTliRIELLES. —• LES ROUGES. 253
Irès-prononcée. Les deux laques modernes , quand on les brûla dans l'oxigène , ne donnèrent pas de signes d'inflammalion plus distincts que l'ancienne. Sir Davy s'assura de la perte de poids que la laque ancienne éprouvait parla combustion; il trouva qu'il était seulement d'un trentième, et cette perte venait en grande partie de l'expulsion de l'eau contenue dans l'argile qui formait la base de la laque. Cette circonstance engagea sir Davy à renoncer à l'idée d'essayer , de déterminer sa nature par les produits de sa décomposition : la petite quantité de matière répandue sur une surface aussi grande , ne pouvait donner que des résultats équivoques.
L'inaltérabilité de cette laque, soit qu'elle soit végétale ou animale , paraît à sir Davy une circonstance curieuse; mais la partie extérieure, qui avait été exposée à l'air , avait souffert. Sir Davy regarde comme probable que cette inaltérabilité dépend des pouvoirs attractifs d'une aussi grande masse d'alumine.
D'après toutes les circonstances observées relativement à cette couleur, il paraît impossible à sir Davy de se former une opinion sur la nature végétale ou animale de son origine. Si son origine est animale , c'est probablement , dit sir Davy, la pourpre de Tyr ou la pourpre marine; peut-être , ajoute-t-il , pourrait-on résoudre cette question , en faisant des expériences comparatives sur la pourpre obtenue du coquillage même.
Sir Davy annonce n'avoir point vu de couleur de cette ancienne laque dans aucune des anciennes peintures à la fresque. Les rouges pourpres des Bains de Titus sont des mélanges d'ocrés rouges et de bleus de cuivre.
Parmi les substances trouvées dans un grand vase de
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terre rempli de couleurs mêlées avec de la glaise et de k chaux, il y avait différentes espèces de rouges : Tune vive, approchant de la couleur orange; l'autre d'un rouge pâle et une troisième d'un rouge pourpre. En exposant le rouge vif à la flamme de l'alcohol , il devint plus foncé ,* et en augmentant la chaleur par le chalumeau, il se fondit en une masse qui avait l'apparence de la litharge , et qu'on découvrit être cette substance , par l'action des acides sulfuriques et m uria tiques ; cette couleur est donc du minium ou de l'oxide rouge de plomb.
En exposant le rouge pâle à la chaleur , il devint noir; mais en se refroidissant, il reprit sa première couleur. Chauffé dans un tube de verre, il ne donna d'autre substance volatile que de l'eau. L'action de l'acide muriatique le rendit jaune; et l'acide, après avoir été chauffé sur lui, donna par l'ammoniac un précipité de couleur orange. Fondu avec de l'hydrate de potasse , le tout devint jaune , et l'action de l'acide nitrique donna de la silice et de l'oxide-orangé de fer. Il est évident que le rougepâle est un oxide ferrugineux^
Le rouge-pourpre, soumis aux mêmes expériences, présentait des phénomènes semblables , et se trouva être une ocre d'une couleur différente.
En examinant les peintures des Bains de Titus, sir Davy trouva qu'on avait fait usage de toutes ces couleurs , particulièrement des ocres , dans les ombres des figures , et du minium dans les bordures.
Sir Davy trouva sur les murs un autre rouge d'une couleur différente de ceux qui étaient dans le vase ; elle était plus brillante , et avait été employée dans différons appartemens. En grattant un peu de cette couleur de la
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muraille, et en la soumettant h des réactifs chimiques, il la reconnut être du vermillon ou du cinabre; en la chauffant avec de la limaille de for, il obtint du mercure coulant.
Sir Davy trouva la même couleur sur quelques fragmens d'anciens stucs.
Dans la Noce Aldobrandine , les rouges sont tous des ocres. Ces rouges , essayés par l'action des acides , des alkalis et du chlore , ne firent découvrir aucune trace ni de minium , ni de vermillon dans cette peinture.
Le minium était , dit sir Davy , connu des Grecs et des Romains; suivant Pline, cette substance colorante fut accidentellement découverte par un incendie qui eut lieu au Pyrée, à Athènes. De la céruse, qui avait été exposée à ce feu , fut trouvée convertie en minium , et le procédé fut ensuite imité artificiellement.
Théophraste , Vitruve et Phne décrivent plusieurs terres rouges dont on faisait usage dans la peinture. La terre de Sinope , celle d'Arménie et l'ocre d'Afrique , produisaient une couleur rouge , au moyen de la calcination.
Le cinabre , ou vermillon , était appelé minium par les Komains ; Théophraste assure , dit sir Davy , qu'il fut découvert par l'Athénien Gallias, dans la 549^ année de Rome : on le préparait en lavant les mines d'argent.
Le vermillon fut toujours , suivant Pline , une couleur que les Romains estimaient beaucoup ; et elle fut parmi eux d'un prix si élevé que , pour empêcher que ce prix ne devînt excessif, il fut fixé par le Gouvernement.
Voici maintenant quelques conjectures sur le matériel de la pourpre des anciens.
De la couleur pourpre des anciens. — Vostrum des Romains , la pourpre des Grecs , était regardée comme leur plus belle couleur ; on la retirait d'un coquillage. Yitruve assure que la couleur différait suivant le pays d'où ce coquillage était apporté; que sa couleur était plus foncée et approchait davantage du violet dans les pays du Nord , tandis qu'elle était plus rouge dans les contrées méridionales. Il ajoute qu'on préparait la couleur en battant le coquillage avec des instrumens de fer, puis, qu'on séparait la liqueur pourpre du reste de l'animal , et qu'on la mêlait avec un peu de miel.
Nous allons rapporter ce que dit à ce sujet le docteur Edward Bancroft, dans ses Recherches expérimentales sur la physique des couleurs permanentes. « Le pourpre, si célèbre chez les anciens , paraît avoir été trouvé à Tyr , environ douze siècles avant l'ère chrétienne. On tirait cette teinture d'un coquillage univalve (murex), dont il y avait deux espèces , et qu'on trouvait sur les bords de la Méditerranée. On faisait des incisions à la gorge de ranimai, ou bien on le broyait tout entier, et on le tenait ensuite en digestion dans de l'eau et du sel pendant plusieurs jours , en renfermant le mélange dans des vases de plomb. Dans les derniers tems de l'empire romain , l'usage de cette précieuse teinture fut restreint à un petit nombre d'individus , sous les peines les plus sévères. En i685, un homme qui gagnait sa vie en Irlande à marquer du linge avec une belle couleur cramoisie qu'il tenait d'un coquillage marin , trouva , après quelques recherches , sur les côtes de Sommersetshire et de Galles , des quantités de buccins , qui donnaient une hqueur visqueuse blanchâtre lorsqu'on ouvrait une petite veine près
de la lête de l'animal ; des marques faites avec cette liqueur prenaient, au contact de l'air, une couleur d'un vert tendre, qui passait ensuite par degrés, h un pourpre très-beau et durable , lorsqu'on l'exposait au soleil. En 1799, M. de Jussieu trouva, sur les côtes occidentales de France , une espèce de petit buccin semblable au limaçon des jardins; et l'année suivante, M. de Réaumur observa, sur les côtes du Poitou, ce même coquillage en grande abondance. Le même naturaliste trouva, en 1706, sur les côtes méridionales 5 la purpura, seule espèce de murex qu'on connaisse maintenant. Tous ces coquillages fournissent un liquide qui possède , dans un degré plus ou moins éminent , les propriétés dont on vient de parler.
» On peut donc conclure de ces découvertes , dit le docteur Bancroft, que nous avons tout le secret du pourpre de Tyr. »
La Bibliothèque britannique , juin i8i5, indique l'opinion du voyageur Mawe, qui regarde comme très-solide et résistant à l'alcali , la couleur rouge de la liqueur extraite de la vésicule du poisson ou coquillage , qu'au Brésil on appelle purpura, et qui est du genre du murex. Il serait facile, dit M. Mawe, d'en faire le commerce.
La pourpre la plus belle avait , suivant Pline , une couleur qui approchait de celle du rose foncé; et il assure que , dans la peinture , c'était par son moyen qu'on donnait le dernier lustre au sandyx, composition faite en calcinant ensemble de l'ocre et de la sandaraque, et qui, par conséquent , devait avoir beaucoup de ressemblance avec notre cramoisi.
Outre la pourpre de Tyr , qui était , dit Millin , de