‹ Traité complet de la peinture (volume 2)Chapitre 63 sur 127 · DE LA PEINTURE AU VERNIS · texte numérisé non relu

DE LA PEINTURE AU VERNIS

Jr EiNDRE au vernis , c*est employer pour gluten un vernis , c'est broyer les couleurs avec ce vernis. Or il y a bien des espèces de vernis, il y en a qui sont composés sans huile , d'autres qui sont au contraire composés avec de l'huile ajoutée aux résines. Il y a des vernis dont la fluidité est due à une huile volatile , d'autres qui doivent cette fluidité à l'alcohol (ou esprit-de-vin). Il y en a enfin qui sont composés de plusieurs résines , et d'autres qui ne sont composés que d'une résine seulement. On donne encore le nom de vernis à des résines naturellement liquides , etc. Ainsi on peint avec des vernis gras , c'est-àdire , composés d'huile et de résines : on peint au vernis à l'essence, tel est celui qu'on appelle vernis à tableau : on peint au vernis à l'esprit-de-vin , tel est celui qu'on appose sur les lambris, sur les boiseries, etc. : on peint enfin avec le napthe liquide , avec la térébenthine , le co pahu , etc. Quant aux glutens qui ont pour base des gommes , on n'est pas dans l'usage (on ne sait pas pourquoi) de les appeler vernis.

Les peintureurs emploient assez indifîeremment , selon leurs besoins j les uns ou les autres vernis; mais l'artiste qui pousse plus loin ses études et ses recherches trouve que le choix de ces vernis est d'une bien grande importance. Pour ne parler que des vernis en usage aujourd'hui^

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je dirai que presque tous les vernis gras des marchands jaunissent , que presque tous les vernis à tableaux jaunissent , et que les vernis à i'esprit-de-vin jaunissent plus encore, parce qu'ils sont le plus souvent composés avec des résines communes. Je sais que certains fabricans composent à part ces mêmes vernis , de manière à les rendre plus fins et moins altérables : ils réservent ces vernis de choix pour certains arts, et pour satisfaire à des demandes particulières ,* mais on peut dire que chez les fabricans d'objets de peinture le cercle des améliorations est fort rétréci.

Le jaunissement des vernis est un grand inconvénient; mais, lorsqu'on s'en sert comme gluten pour peindre , ils en ont encore un autre , c'est leur promptitude à sécher. Un troisième inconvénient, enfin , c'est le manque de solidité ou de dureté de certains vernis.

Les peintres emploient beaucoup aujourd'hui les vernis à huile-résine pour les mélanger avec les couleurs , lorsqu'il s'agit d'orner de peintures les vases de tôle , les équipages , etc. On voit de ces vases de tôle sur lesquels la peinture à huile-résine a imité d'une manière agréable , soit l'agate , soit l'albâtre oriental , soit le porte -or. Les verres des lanternes magiques sont peints aussi avec ce vernis , ce qui permet la transmission de la lumière à travers les objets ou figures représentés sur ces verres. On voit des tabatières dont les peintures sont exécutées au vernis gras , c'est-à-dire, au vernis au copal et à l'ambre : ces objets se font sécher à l'étuve; aussi le peintre tâche-t-il de prévoir le jaunissement qui doit résulter de la dessication de l'huile; en sorte que, par la précaution qu'il a prise de rendre azurées et un peu violettes ses teintes blanches ou roses , il arrive que cette

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exagération étant disparue par l'efTet de l'étuvc, la teinte devient vraie et assez fraîche à la fin. Ces sortes de peintures qui ont une grande force et un ton magique que ne saurait manifester la peinture ordinaire à huile , ont aussi une ténacité remarquable. Quelques artistes ont ingénieusement imaginé , pour revêtir de couleurs fraîches certaines petites figures servant de jouets et de poupées, d'employer des vernis liquéfiés par beaucoup d'huile volatile; en sorte que les couleurs mêlées avec ces vernis produisent, sur ces reliefs , des teintes demi -mates, trèsfraîches et très-durables. Ce moyen, qui ne convient point à la peinture plate, puisqu'il manque de diaphanéité, est très-bon pour colorer certains objets, parce qu'il ne jaunit pas, vu la petite quantité de résine employée comparativement avec la quantité des matières colorantes. Celles-ci, étant donc mêlées avec peu de résine, ne jaunissent point, et conservent leur énergie, leur fraîcheur, et un ton trèslumineux. On peut encore remarquer la fraîcheur des couleurs apposées sur les têtes de carton dont se servent les modistes , ou encore sur les masques : cette fraîcheur est due à l'emploi de vernis composé à cette fin, pour cette espèce de peinture.

J'ai déjà fait observer combien les imitations se rapprochent de la nature, lorsqu'on emploie des glutens très-diaphanes, et j'ai recommandé aux élèves de faire des exercices exécutés avec le vernis ordinaire des tableaux; mais il est nécessaire , en leur donnant ce conseil trèsutile , de leur offrir le moyen de remédier à l'obstacle provenant de la prompte dessication de cette espèce de vernis, dont la fluidité est due à l'essence de térébenthine rectifiée et devenue par conséque nt très-fugace.

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îl faut, afin de rendre lent à sécher le vernis à tableau, substituer à une certaine quantité de son huile volatile la même quantité d'une autre huile lente à se volatiliser. On pourra donc faire évaporer, sur un feu très-doux, l'essence du vernis, de manière à donnera celui-ci la consistance du miel; puis substituer la même quantité d'huile essentielle , soit de lavande , soit de cire. Ce changement de liquide rendra le vernis ductile et plus ou moins lent à sécher , selon la volonté de l'artiste. Mais un procédé plus sûr et plus simple, c'est de composer soi-même ce vernis. Or celui que nous avons indiqué, en traitant de l'encaustique , est excellent. Il s'agirait seulement de le rendre plus translucide encore. Quant à la présence d'un peu de cire dans ce vernis , je la crois utile pour lui donner du liant et empêcher qu'il ne se brise. Un peu de véritable copahu ajouté aux résines, et l'emploi du réchaud, (|ui parfondrait toutes les matières une fois apposées , seraient aussi d'un bon secours. La très-belle térébenthine de Chio ajouterait de l'éclat; mais j'ai déjà dit qu'elle était sujette à jaunir. Enfin le beau mastic en larmes, la sandaraque , et autres résines cristalliques , augmenteraient la transparence du vernis. Quant au copal, c'est la plus précieuse substance qu'on puisse employer.

Voilà donc des moyens assez simples de peindre au vernis à l'essence. Quant au vernis à l'esprit-de-vin, si on veut l'employer pour peindre , on peut en faire évaporer de même le liquide , et lui restituer une huile volatile convenable. Cependant, il esta observer que la sandaraque, le mastic, etc., ne sont pas facilement miscibles avec tous les dissolvans.

Pour en revenir à celte condition de transparence ma-

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lérielle propre h la peinture au vernis, nous dirons qu'elle a été reconnue par un grand nombre de peintres , et que s'ils n'ont pas modelé et colorié plus souvent par ce procédé, c'est qu'ils en ont été détournés par les inconvéniens matériels que nous avons signalés. Mais ils ont fréquemment aidé à cette transparence et à cette force , en incorporant des résines dans leur peinture; en sorte que plusieurs se sont réellement servi d'une espèce de vernis gras résultant des mélanges qu'ils ont imaginés. On ne peut donc trop engager les peintres à essayer des couleurs broyées au vernis sans huile. J'ai souvent peint par ce procédé, n'employant que de bons vernis , et j'ai vu mes peintures conservées très-fraîches et très- vives après plusieurs années. La beauté de leurs teintes et leur transparence ont quelque chose d'enchanteur à côté des peintures à huile 5 qui paraissent sans force , sans légèreté , et sans éclat.

Il faut , pour pratiquer avec succès ce procédé, connaître certaines particularités relatives au matériel. Voici l'indication , ou le résumé d'observations relatives à cette matière : La peinture au vernis sans huile adhère mal sur des toiles dont l'enduit est préparé à huile; il faut employer des préparations à colle. La peintare au vernis de tableau se dessèche avec le tems , elle devient friable, et , pour en maintenir la solidité , il faut y introduire un peu de cire et de résine liante. On peut , quand l'ouvrage est terminé , le cirer et le garantir ainsi de l'influence de l'air et de l'humidité. Ce moyen permet de lustrer l'ouvrage aussi souvent qu'on le veut. ( Voyez le moyen de vernir avec la cire, vol. viii, page 617.) La plupart du tems la peinture au vernis jaunit : il faut donc composer

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soi-même son vernis , et éviter l'emploi de la térébenthine. Comme les couleurs au vernis à tableaux sèchent sous le pinceau et empêchent de fondre et de manier les couleurs, il convient d'employer des huiles volatiles lentes à s'évaporer; l'huile de lavande, celle même d'aspic, et surtout l'huile de cire, procurent facilement ce résultat. On aura soin de contenir les couleurs dans des godets bouchés au liège, et placés dans une boîte à l'obscurité , et dans un endroit frais.

Si l'on veut peindre au vernis gras ou à l'huile-résine , il faudra le composer ainsi que nous allons l'indiquer dans le chapitre suivant. Comme ce gluten contient moins d'huile que le vernis gras ordinaire , il est moins sujet à jaunir, et sa ténacité est assez grande pour des tableaux; mais il n'adhère bien que sur les enduits sans huile.

Les résultats chromatiques de la peinture au vernis sont, nous l'avons déjà dit, d'une très-grande importance. Mais un des avantages pratiques attachés à cette espèce de procédé , c'est que l'on trouve en un instant sur la palette des tons et des teintes qui ne s'obtiennent, par le procédé à huile, qu'avec beaucoup de peine, de tâtonnemens, et de glacis superposés. Les demi-tons sont fins, légers et puissans , les oppositions vigoureuses sont fières et énergiques sans paraître noirâtres; enfin, avec ces couleurs, le peintre jouit de son travail aussitôt.

Je ne puis m' empêcher défaire mention ici d'un peintre italien , réparateur habile de tableaux, qui, vers la fin du siècle dernier , repeignit sur un tableau de la galerie Colonna , à Rome (ce tableau , de P. Véronèse , représente une Yénus : nous avons déjà eu occasion de le citer), une portion du genou de cette figure , et qui ajouta trois

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grandes marches de pierre au bas de cette composition. Non-seulement ces repeints furent exécutés de manière que le plus habile connaisseur ne pouvait se douter d'aucune retouche, mais encore de manière à faire admirer ces parties comme étant des plus belles de ce tableau , sous le rapport du ton et de l'illusion. Les teintes obliques et les ombres étaient absolument semblables à l'effet naturel. Certainement l'artiste était bon coloriste lui-même, mais il ne réussit à ce point que parce qu'il employa certains procédés qui sont encore, pour ainsi dire , une espèce de secret , et qui , s'ils sont connus , ne sont pas adoptés généralement , les peintres se méfiant des innovations.

Enfin je crois devoir répéter, à ce sujet, que, quand un peintre aura su imiter la nature par ce moyen , son œil se sera fait un besoin de la transparence et de la justesse des teintes et des tons, justesse qui constitue le modelé; en sorte qu'il deviendra correct et neuf, même lorsqu'il procédera avec la peinture à huile.

Nous avons dit que les Persans peignaient avec le naphte ; les Chinois et plusieurs autres peuples peignent avec des résines fluides , ou rendues fluides sans huile : ils peignent aussi avec des huiles-résines. Nos bijoux , nos boîtes, nos chars de luxe pourraient ofîrir bien plus de beauté dans leurs couleurs , si les peintres s'attachaient à la composition de leur vernis gras; souvent ils jaunissent, et les couleurs s'y assourdissent; l'or seul traverse fièrement ces épaisseurs ambrées, et paraît avec éclat sous ces surfaces diaphanes.

Si nous recherchons maintenant quelles sont les matières employées , par exemple, par les Chinois, par les Japonais , pour exécuter leurs peintures, nous remarque-

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