‹ Traité complet de la peinture (volume 2)Chapitre 86 sur 127 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

DE LA PEINTURE EN ÉMAIL SUR TERRES CUITES , PORCELAINES, LAVE, etc.

-Li'ÉTYMOLOGiE du mot émail est un peu incertaine; il est à croire cependant que ce mot provient de l'italien smalto. Le mot smalîo est très-probablement synonyme de smaltha, malthum , qui se disait aussi csmaltum en latin; mots qui, chez les anciens, signifiaient enduit dur, incorruptible , indestructible.

Notre émail est donc une matière extrêmement solide, fondue et fixée par le feu sur lesubjectile qu'elle recouvre. Ce premier émail appelé couverte, et qui, en général, est blanc, peut être ensuite coloré ou peint de toutes sortes de nuances; les matières colorantes qui donnent ces nuances sont , ainsi que cet émail lui-même , minérales , vitreuses, miscibles, et plus ou moins fusibles au feu; elles peuvent par conséquent faire corps avec l'émail lui-même.

Peindre en émail sur terre , c'est déposer sur le premier émail , dont a été enduite la terre cuite , des couleurs missibles, fusibles, et indestructibles au feu , des couleurs enfin qui n'acquièrent leur beauté qu'à l'aide du feu : telle est la peinture sur porcelaine.

Peindre en émail sur métaux, c'est déposer sur le premier émail, dont a été enduite la lame métallique, des couleurs missibles, fusibles, et indestructibles au feu.

Toutes ces couleurs, appelées du terme général de cou-

leurs vitrifiables , se combinent avec une poudre vitreuse incolore, que l'on a appelée fondant, et dont l'usage, l'emploi et le caractère constituent une des conditions techniques de cette espèce de peinture. Nous reprendrons ailleurs cette question.

L'art d'émailler les terres, poteries , etc., est d'une antiquité indicible; on peut affirmer qu'il est même aussi ancien que l'art de cuire les matières argileuses. Les cabinets de l'Europe possèdent des fragmens déterres émaillées égyptiennes ou autres , dont l'époque est d'une ancienneté qu'on ne saurait déterminer. L'art d'émailler les métaux a dû être moins ancien.

Les Chinois , les Japonais , conservateurs des pratiques industrielles les plus antiques , excellent encore aujourd'hui dans l'art d'émailler et de couvrir de couleurs en émail leurs vases que nous appelons porcelaines.

Le mot porcelaine vient du mot italien porcellana. Il n'est pas invraisemblable que les Chinois ayant produit, en poteries émaillées, des formes et des couleurs analogues à celles du coquillage univalve appelé porcellana , les Italiens auront appliqué ce nom à toutes les poteries chinoises.

Le mot faïence provient de faenza, nom d'une ville de la Remanie, dans laquelle on exécuta, au xv^ siècle, beaucoup de poteries vernissées ou émaillées. A ces dénominations peu rigoureuses on peut ajouter les suivantes : Porcelaines du Japon , de Saxe : émaux de Limoges , etc. Aujourd'hui même on désigne ces diverses espèces de poteries par le nom des villes où elles se fabriquent. Il serait à désirer qu'on les distinguât aussi par l'indication chimique de5 matières qui les composent , ainsi

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que par la difTércncc dans les procédés relatifs h la couverte , à la cuisson , etc.

Les émaux du xv*" siècle sont remarquables plutôt par l'espèce de style de dessin qui distingue ces pièces émaillées, que par leurs matières proprement dites. Ce n'est pas que les formes et le style des objets représentés aient rien du beau goût de l'antiquité; mais, à cette époque du xv^ siècle, presque tous les artisans savaient le dessin. Vers cette époque donc , où le pittoresque florentin se répandait sur toutes les productions des arts , on vît une foule de poteries et d'ustensiles émaillés reproduire les figures, les ornemens , le style enfin qui était à la mode dans ces tems; mais beaucoup de barbarie couvre ces terres émaiîiées, ces vases, ces plats, etc. J'ignore si c'est à Bernard Palissy ou à d'autres qu'il faut attribuer l'invention grotesque de ces plats , d'où l'on voit saillir , presqu'en tout relief, des serpens , des grenouilles, des lézards, des fruits , fort adroitement exécutés , mais plus ou moins choquans par leur inconvenance. Au surplus, comme aucun principe classique d'école n'a soutenu et rectifié les beaux-arts depuis quatre cents ans qu'on les cultive en Europe, d'autres inconvéniens chagrinent même aujourd'hui l'esprit. Au moment où j'écris , on voit étalées à Paris des peintures sur assiettes de dessert représentant des sujets qu'on semble profaner; des sujets tirés du nouveau Testament. Une Sainte-Famille, de Raphaël, copiée sur une assiette servant à des marmelades, n'est-elle pas une inconvenance plus choquante encore que celles que nous venons de signaler ?

Si nos émaux d'aujourd'hui sont supérieurs , quant au goût , aux émaux du xv^ siècle , c'est que les principes

SâS PROCÉDÉS MATÉRIELS.

empruntés aux modèies grecs ont eu quelqu'accès daos nos ateliers. Qu'on délaisse ces principes , qu'on s'asservisse aux caprices baroques des opulens sans instruction, et bientôt nos vases , nos poteries , nos ustensiles , redeviendront monstrueusement chamarrés, et l'œil sera cho que des assemblages bizarres , épouvantables , de toutes sortes de formes, de toutes sortes de couleurs. On doit de la reconnaissance aux chimistes habiles , qui ont su consolider, faciliter le coloris des émaux; mais on devrait blâmer sévèrement les chefs influens qui pousseraient vers la barbarie , sous le prétexte que les règles antiques du beau ont perdu leur fécondité, ou plutôt sous le prétexte qu'il n'existe point de règles invariables du beau, et que chaque siècle a droit aux éloges qu'il s'attire nécessairement par les fantaisies qui lui sont particulières. Cependant qui oserait douter que la convenance soit une loi de tous les tems et que le caprice ne doit jamais éluder, surtout lorsqu'il s'agit des productions toujours expressives de la peinture , lorsqu'il s'agit du langage toujours moral des beaux-arts?

Y a-t-il rien de plus conforme au mauvais goût que ces figurines en biscuit émaillé et doré , qui représentent des bergères dormant plus ou moins indécemment, et surprises par un amant en culotte lilas, jambes nues, et un ruban doré à son chapeau ? Y a-t-il rien de plus horrible qu'une Yénus émaillée vêtue à la polonaise, et donnant le fouet à l'Amour ? Mais , faisons-le observer, lors des beaux jours du mauvais goût , à cette époque remarquable où les premières dames de Paris s'écriaient, du fond de leur sopha , en présence d'un tableau de Boucher : comme cela est élégant ! Dans ces tems-là , dis-je , on ne connaissait

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pas l'antique; on n'avait pas d'idée des compositions gracieuses , fraîches et décentes des artistes grecs. Mais aujourd'hui quêtant de leçons antiques sont sous nos yeux, aujourd'hui que la convenance , la simplicité , la grâce des artistes grecs ont élé les objets de notre admiration , et qu'une foule d'exemples originaux ont été reproduits par la gravure, est-il permis d'avilir notre goût en applaudissant aux misérables imbroglio de q'ielqu'ouvrier trivial et ignorant , ou en applaudissant à la ridicule mode qui nous fait singer périodiquement le gothique ou le chinois ? Les arts n'ayant aucune direction fixe parmi nous , et la fantaisie de chaque fabricant servant de règle, les phases du mauvais goût se succèdent si rapidement, que le public reçoit fort indifféremment les diverses impulsions du moment , et c'est par routine et très-machinalement qu'il vante toutes ces diverses monstruosités. Aujourd'hui nos cuvettes sont chargées de guirlandes roses et or; il n'y a pas une tasse qui ne soit chamarrée de toutes sortes de ramages. Les vases à fleurs représentent, selon le caprice des manufacturiers , ou des batailles sanglantes , ou de tendres amours; tous sont couverts d'ornemens bigarrés et de couleurs déchiquetées , croisées en tout sens. Enfin les marchands prétendent aujourd'hui que, s'ils avaient en magasin des objets simples et dans le goût antique , ils ne pourraient pas les débiter. (Il est à croire que dans les fabriques royales on ne fait pas cas de cette objection.) Où donc est le vice radical de cette dégradation ? dans l'ignorance des gens du monde en fait de principes relatifs au beau. On ne nous instruit en rien des règles du beau dans le cours de notre éducation ; on regarde la barbarie du goût comme une de ces choses qui ont lieu ou

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