‹ Traité complet de la peinture (volume 2)Chapitre 94 sur 127 · TOME IX · texte numérisé non relu

TOME IX

SyS PROCÉDAS MATÉRIELS.

d'épaisseur et autres nécessaires pour prendre des mesures. On s'y sert aussi de pincettes de fer à peu près semblables à celles que les chirurgiens employent pour retirer une balle qui a fait sa pkie. Les Italiens les nomment Bocca dl ca?ie.. Elles servent à dégrossir le bord des cubes et à prendre les plus petits, pour les insérer dans le stuc , suivant le rang qu'ils doivent y tenir.

» Après avoir taillé ses cubes , le peintre de mosaïque en remplit des boîtes, dans lesquelles il les dispose par ordre, selon les différentes nuances de chaque couleur; ensuite il rassemble sur un des cartons coloriés la quantité de cubes qu'il croit pouvoir employer dans la même journée, sur son fond de stuc fait , comme nous l'avons dit , avec de la chaux , de la poudre de marbre, delà gomme adragant et des blancs d'œufs. Le stuc ainsi préparé s'applique fort épais sur le mur : comme il reste assez long-tems frais , suivant la saison , on en peut préparer pour trois ou quatre jours : on le mouille même quelquefois avec des linges , pour lui conserver plus longtems sa fraîcheur. Le peintre calque alors sur cet enduit, d'après ses cartons, le dessin qu'il s'est proposé de représenter; puis il prend avec ses pincettes les petits cubes de verre qu'il insère dans le stuc et qu'il arrange , selon l'art, les uns auprès des autres, de manière qu'il fasse sentir les lumières, les ombres et toutes les dijDTérentes teintes , conformément au modèle qu'il a devant lui ; et de façon qu'il n'y ait point de vide entre ces cubes , et qu'ils soient autant que possible égaux et posés à même hauteur.

0 C'est ainsi qu'avec le tems et la patience le peintre en mosaïque achève son ouvrage qui , pour être bien

fendu , doit paraître uni comme une table de marbre et aussi fini que la peinture à fresque. On lui procure cette perfection en le polissant avec du grès dont le grain est bien fin , et de l'eau.

» Ce que nous venons de rapporter du mécanisme dé la peinture en mosaïque est conforme à ce qu'en ont dit Ciampini, Félibien et le Père Labat, dominicain.

» Puisque, dans tous les arts, les manières de faire changent en mieux à proportion que le goût se perfectionne; puisqu'il s'y fait tous les jours de nouvelles découvertes ; les nouveaux auteurs sont toujours à préférer, surtout lorsque, dans leurs écrits, ils joignent beaucoup d'intelligence et une critique saine et judicieuse à un sérieux examen de ce qu'ils voient pratiquer sous leurs yeux. C'est pourquoi j'ai cru qu'il était à propos de copier ici ce que M. l'abbé Piichard a dit tout récemment de la peinture en mosaïque , dans sa Description de l'église de saint-Pierre de Rome*

» Les tableaux des autels qui étaient de la main des meilleurs maîtres, et que l'humidité commençait à altérer, ont été remplacés par des copies exécutées en mosaïque de même grandeur , de même proportion , dans le même goût de dessin et le même ton de couleur que les originaux. Par ce moyen , on leur a assuré une durée inaltérable.

» Cet art précieux a été porté depuis soixante ou quatrevingts ans à un point de perfection qu'il ne paraît pas possible de pousser plus loin. Il n'y en a qu'une seule fabrique établie à côté de l'église de saint-Pierre et qui lui appartient. On y a le secret de composer des émaux si variés et si propres à imiter toutes les nuances de la pein-

08o PROCÉDÉS MATERIELS.

ture , qu'on reconnaît dans ces copies le goût particulier à chaque maître.

» La matière vitrifiée dont ces émaux sont composés est plus douce et moins cassante que celle des fausses pierres coloriées qui se font avec l'émail et le verre mis ensemble. Je crois que le secret de la composition de ces émaux est de les avoir rendus de belle couleur, sans être transparens , et assez lians et doux pour être divisés en petites parties, par le tranchant d'un marteau, sans qu'ils se brisent irrégulièrement; cette matière est très-solide.

» Les tableaux en mosaïque , outre leur éclat et leur fraîcheur inaltérable, ont une solidité qu'on ne peut imaginer , à moins qu'on ne les ait vu composer. Les grands tableaux, comme celui de la transfiguration d'après Raphaël , etc. , ont pour fonds de grandes bandes de pierres appelées de pîperino , qui en ont toute la largeur , c'està-dire , quinze à seize pieds sur un peu plus de quatre pieds de hauteur; de sorte que pour ces tableaux qui ont environ vingt-six pieds de hauteur, il faut six de ces bandes de pierres qui ont chacune dix-huit pouces d'épaisseur. On applique sur cette pierre grossièrement taillée un mastic épais qui s'y unit exactement en se durcissant , et dans lequel on fait entrer à petits coups de marteau les différons cubes d'émail.

» On ne travaille jamais d'après les originaux mêmes; mais on fait une copie la plus exacte qu'il est possible du tableau qu'on veut imiter , afin d'avoir sous les yeux le coloris dans toute sa fraîcheur Le peintre en mosaïque a donc devant lui les quartiers de pierre de pipe ruio sur lesquels il doit arranger ses émaux vis-à-vis du tableau à imiter. Il est placé entre l'un et l'autre; et

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toujours à la hauteur de la partie qu'il copie. Il faut que le jour éclaire également les deux côtés, et qu'il ne donna ni ombres ni nuances fausses. Il a devant lui un casselin partagé en différentes cases garnies des cubes de diverses couleurs qui lui sont nécessaires. L'habitude de mettre en œuvre et la connaissance qu'il a du dessin et de la peinture, fait qu'il ne se trompe pas sur l'étendue du morceau qu'il doit employer, morceau qu'il place à l'aide d'an petit marteau fait comme celui d'un couvreur, tranchant d'un côté pour tailler l'émail et plat de l'autre pour l'enfoncer dans le mastic. Il change de cassetin selon les différons sujets qu'il a à traiter , soit qu'il ait à copier des draperies, soit qu'il ait à copier des figures, ou des paysages dans lesquels un ton de couleur est dominant.

«Quand le tableau est fmi , il paraît d'abord si brut, il y a tant d'inégalités, qu'à peine y distingue -t-on quelque chose. Alors on démonte les diverses bandes de pierres qui en forment le fond; on les porte dans un autre atelier, où on les couche horizontalement sur de grandes pièces de bois; c'est-lh qu'on leur donne la dernière main. Quand on sait que le mastic a acquis assez de solidité pour souffrir l'opération nécessaire pour polir le tableau, on le polit avec des pierres de grès plates et du grain le plus fin que l'on peut trouver, attachées sur une machine de bois que l'on fait passer d'un mouvement égal et doux sur toutes les parties d'émail , qu'elles unissent et polissent , en rongeant celles qui excèdent la surface. Quand le grès court également partout, ce qui se sent au tact , alors on lave la partie qui a été polie avec une éponge; et l'on voit si le grès n'a rien enlevé, et si l'émail a partout résisté au frottement; on répare tout de

suite les parties qui ont été emportées. Cette opération finie , il n'y a plus qu'à placer le tableau dans l'endroit qui lui est destiné, et assurer les bandes de pierres entr'eîles avec des crampons de fer. On peut voir dans les magasins de cette fabrique la quantité de couleurs et de nuances dont on se sert dans cette espèce de peinture, par le nombre des tiroirs différens où sont les émaux, nombre qu'on peut porter au moins à trois mille.

» Quant aux petits tableaux, on les bâtit sur des tables de pierres de lavagna , ou sur des plaques de fer entourées d'un cercle de fer battu qui sert à contenir les émaux infixés dans le mastic. »

On a distingué la mosaïque de Florence de la mosaïque de Rome , parce que celie de Florence est une espèce de marquetterie composée de pièces de rapport inégales et beaucoup plus grandes que les cubes presqu'égaux de la mosaïque ordinaire : ces ouvrages en marquetterie sont appelés par les Italiens tausla ou tassia , ou Lavoro di comesso. Les diversités de la peinture en mosaïque ont fait adopter, par les anciens, diverses dénominations; ils appelèrent donc Uthostroton et opiis sectile la mosaïque par plaques ou dalles sciées et appliquées ; opus tesselatuni ou vermiculatum la mosaïque par petits cubes : c'est cette dernière que plus tard les Romains appelèrent musivum opus ou opus muséum , et que nous appelons mosaïque. Le pavé de la cathédrale de Sienne est un lavoro di comesso , auquel est associé un travail de niellure en stuc blanc et noir. Après la découverte faite , en i56i par Gosme de Médicis, d'une grande quantité de différens marbres cachés dans l'épaisseur des montagnes de Pietra Santa, on composa beaucoup de pavés et de ta-

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bles exécutés par pièces de rapport. Le sciage de toutes ces pierres dures est très-fatigant , et l'art d'incruster ces matières précieuses , auxquelles on joint la nacre , les métaux, présente de grandes difficultés. A Florence, on compose aussi une espèce de mosaïque avec des cailloux diversement colorés : on appelle scagliola cette espèce de mosaïque; plusieurs artistes se distinguent encore dans la scagliola artificielle , qui est une espèce de stuc presqu'aussi dur que la pierre même.

Parmi les auteurs qui ont écrit sur la mosaïque , on peut citer Fougeron, Gurlitt, Hoefîelin , Leviel, Minutoli : parmi ceux qui en ont parlé en passant , on peut citer Paciandi , Piacenza , Buonarotti, Félibien, Gaylus, Dagincourt, Lanzi , Spon, etc.; voyez aussi le n? 120 de notre Catalogue. Nous avons indiqué, vol. i^"^, les ouvrages descriptifs des mosaïques antiques , publiés par la gravure. On peut consulter encore l'ouvrage récent, intitulé : Art de l'ornemaniste, du stucateur, du carreleur en pavés de mosaïque et du décorateur en divers genres , par M. ***. Paris, 1828; 1 vol. in-12. Cet ouvrage fait partie de l'Encyclopédie populaire (Audot, éditeur). Voyez encore sur la mosaïque un article du Courrier de l'Europe du 16 au 20 mars 1811 , etc. On trouve dans le Manuscrit de Théophile (Bibliothèq. pauline deLeipsick)., un chapitre sur la nature du verre propre à la peinture en mosaïque; ce chapitre, qui appartient au livre deuxième, est intitulé : De vitro quod niuslvum opus décorât. Dans le troisième livre, qui n'est point achevé, Théophile traite des outils propres à tailler les cubes de verre pour la mosaïque, à dorer ces cubes par la dissolution de l'or , à en nieller l'or , etc. ; il est intitulé : D^

Limis, et tmscuiis ad liqiiefaclenduin auriim : De 7ilgello iwponendo et poiiendo.

Sur la peinture en mar que lier ie.

La peinture en marquetterie , appelée aussi peinture en bois, s'exécute avec des feuilles ou des petites plaques de difFérens bois précieux et durs , découpés , rapprochés et collés à plat sur un assemblage de menuiserie; souvent on associe à ces bois colorés des placages ou fdets d'étain , de cuivre, d'ivoire , d'écaillé, elc. La délicatesse dans la disposition ou l'ajustement de ces placages constitue le mérite de cette espèce de mosaïque , à l'aide de laquelle on peut arriver à une certaine imitation. Quant à la fixité des couleurs de ces bois, cette condition est trèsimportante , et il est à croire que si cette espèce de décoration ou de peinture a été délaissée, c'est surtout à cause du peu de solidité des teintes fournies par ces lames ou découpures de bois rapportés.

La marquetterie était fort en usage chez les anciens ; c'était une des grandes richesses de leurs appartemens ; elle décorait les lits , les tables , les lambris, les parquets

et les plafonds Cet art se perfectionna en Italie vers

le xv^ siècle : Jean de Vérone, contemporain de Raphaël , et assez habile peintre, fut le premier qui imagina de teindre les bois; auparavant on n'employait que les bois noirs et blancs. Outre Jean de Vérone, on a remarqué en Italie Filippo Bruneleschi, Benedetto de Majano et autres. En France, Jean Macé de Blois se distingua aussi dans l'art de la marquetterie; mais c'est surtout depuis la découverte de l'Amérique qu'une grande quantité de

PEINTURE Ei\ MARQUETTERIE. 585

bois , naturellement colorés , ayant été exportés de ce pays , on parvint à composer des ouvrages de rapport , avec lesquels on put assez bien imiter la peinture.

Comme l'ébène est le bois qui entre le plus abondamment dans la composition des dessins ou tableaux en marquetterie , on appela ébénistes les ouvriers qui s'appliquaient à ce genre d'ornemens; on les appela aussi tabletiers. Louis XIV mit à leur tête le célèbre André- .Charles Boule , dont les ouvrages sont encore payés fort cher aujourd'hui : son fds lui succéda dans ce genre de talent.

Il serait , je crois , superflu de nous étendre ici sur le mécanisme de cette espèce de procédé , qui est autant relatif à l'art de l'architecture qu'à celui de la peinture.

Plusieurs écrits nouveaux, sur l'art de la menuiserie et de l'ébénisterie , donnent des détails pratiques sur le placage et sur la teinture des bois, sur leurs espèces et variétés , etc. , etc. On consultera avec fruit l'ouvrage de M. Mellet, intitulé : L'Art du menuisier en meubles ou de l'ébéniste, i vol. in-8°. Paris, 1825 ; avec gravures; ainsi que le Manuel du menuisier, par M. Nosban , qui y traite de l'art d'exécuter le placage et la marquetterie (Collection de Roret; 2^ édition; 1829.)

On peut consulter encore sur cette question les Mémoires de l'Académie (1704); — ^Truchet, sur l'Art de la Marquetterie; — Leviel; — Félibien , Principes d'architecture , chap. XIV, pag. 45o et suiv. — Millin, au mot Marquetterie. Voyez encore le Dictionnaire raisonné des Sciences et des Arts : on y trouve, au mot Marquetterie, plusieurs détails relatifs au mécanisme de cet art.

Sur la peinture en tapisserie et en broderie.

L'art de tisser des tapis , des tapisseries ornées de couleurs et même de figures, est aussi ancien que Tart de la teinture et que l'art du dessin. Tous les peuples ont fait usage de tapisseries , soit pour l'ornement des temples , soit pour celui des ameublemens. Quant aux modernes , ils ont prétendu atteindre les procédés matériels connus de peinture, en tissant des étoffes avec des laines , des soies et des fils. L'éclat des couleurs en tapisseries est séduisant , il est vrai , mais il dure peu ; la teinture des laines peut être excellente, mais les couleurs doivent se corrompre par l'effet de cette même laine qui les reçoit et qui tend toujours à jaunir. Outre cet inconvénient, il faut regarder comme un obstacle insurmontable, quant à la justesse d'imitation, la grossièreté uniforme du tissu des tapisseries,* le manque de surfaces lisses et absorbant la lumière; la réflexion enfin de la lumière sur tous les points du tissu , obstacle qui rend impossible l'expression des ombres et des enfoncemens. Pourquoi donc prétendre à la magie du coloris , et même à l'illusion, par le moyen de la tapisserie? N'est-il pas évident que des ornemens seulement, ou, si l'on veut, des décorations , doivent être exécutés par ce procédé ; et que ce ne sont pas des tableaux tissés qu'il s'agit d'offrir au public , mais seulement des tapis pleins de beauté et de caractère. Ces tapisseries persiques , médiques ou babyloniennes , que les Grecs appelaient barbares , ont péri. Nous ne verrons jamais celles qui , au dire des écrivains , représentaient des histoires héroïques ou divines;

PEINTURE EN TA.PJSSERIK , etC. ÔSy

mais il est à croire que ces figures étaient isolées et représentées géométralement. Au reste , ces mêmes passages des historiens nous donnent à croire que les superbes tapis qui étaient suspendus dans les temples, dans les palais , étaient décorés par une frise supérieure et par une base , tout le milieu restant uni et sans ornemens : c'est cette espèce de tapisserie qu'il s'agirait de perfectionner sous le rapport de la composition , du style et du goût , et non ces tableaux où l'on vise à la dégradation aérienne et aux finesses des tons.

D'ailleurs, pourquoi s'obstiner à représenter des figures, des portraits, des carnations en tapisseries? Ne voit-on pas aux Gobelins même le mauvais effet des tapisseries un peu anciennes , où la peau des personnages est comme hérissée de boutons, où leur teint est devenu livide et ridicule? Que, sur les métiers de haute et de basse lisse , on continue à tisser les plus belles couleurs , les ornemens les plus brillans, les plus délicats, les plus magnifiques; mais que l'on s'occupe du choix des sujets; que la philosophie préside à ces choix; et parce que c'est une industrie fort belle que celle de peindre en tapisserie , qu'on n'en rests pas au goût barbare autorisé par les ouvrages exécutés en Flandre d'après Albert-Durer , Lucas de Leyde , Van Orlay , Jean de Bruges , Jules Romain , et même Raphaël. Ce n'est pas parce qu'il est représenté en tapisserie , que le fameux Massacre des Innocens , de ce maître, est si expressif, si admiré, c'est malgré le mauvais effet de la tapisserie. Combien de figures mons trueuses sont encore étalées aujourd'hui devant le peuple sur les tapisseries déployées le jour de la Fête-Dieu ! Combien sont barbares, épouvantables ces personnages

que les plis de l'étoffe, l'agitation du vent , la décoloration des nuances rendent encore plus laids, plus désagréables ! On peut faire des choses admirables en tapisserie; mais on ne fera jamais de bons tableaux historiques : aussi, le tems et l'argent qu'on y emploie ne sont-ils guère en rap port avec le peu de perfectibilité de ce procédé de peinture et avec le peu de durée de l'ouvrage.

L'Encyclopédie s'étend suffisamment sur le mécanisme de la tapisserie employé à la manufacture des Gobelins, à celle de la Savonnerie, etc. Nous n'avons à nous occuper ici ni de la teinture des laines , ni du technique de cette sorte d'industrie.

Quant à la broderie, qui est une espèce de tapisserie faite à l'aiguille et en relief sur une étoffe, elle a été quel quefois pratiquée avec succès par des personnes de goût. On voit des fonds de ciels représentés avec des soies bleues dont les fils , couchés horizontalement, produisent un effet très-agréable, très-brillant et bien gradué. Le lisse de la soie plate est favorable à certains effets; il contraste, par la position des fils, avec le travail différent des objets représentés en avant. La beauté des teintes et leur forme sont très-remarquables en ce genre de peinture, qui trop rarement est pratiqué par des personnes instruites dans le dessin et dans le coloris : le grand Péplum , que les dames athéniennes tissaient et brodaient tous les ans en l'honneur de Minerve , était probablement un ouvrage d'un excellent goût.

Outre l'emploi de la soie brodée , on a encore essayé de peindre avec des plumes rares et de diverses couleurs. Selon Pernety, on voyait dans le trésor de la Santa Casa quatre portraits ainsi exécutés. Cependant il ne paraît pas

LA NIELLURE. SSq

que les couleurs des plumes mortes résistent à l'impression de la lumière comme celles des oiseaux vivans : c'est cette altération qui a fait abandonner peu à peu cette espèce de procédé.

On a délaissé aussi celui qui consiste à colorier avec des mousses. Un Allemand , nommé Bonavita Blank , fit , au commencement de ce siècle, des tableaux avec les mousses diverses dont sont couvertes les montagnes des Alpes : on voit ces tableaux au cabinet de Weuzburg.

Autrefois il y avait à la Cour un artiste dont le titre était celui de sablier chez le Roi. Cet officier coloriste , lorsqu'on avait posé les grands plateaux de dessert , arrivait avec des cornets remplis de sable de couleurs ; et , d'une main adroite et savante, il traçait sous les yeux des convives des dessins et des compartimens qui s'échappaient avec grâce de ses cornets.

Je vais terminer par quelques observations relatives à l'art de la niellure.

Sur la niellure.

Puisque nous avons parlé de la mosaïque , de la marquetterie et des incrustations , nous pouvons dire un mot aussi sur l'art de la niellure , dont la définition ne se trouve pas en général dans les ouvrages publiés sur la peinture. Il est vrai que la niellure s'exécute par des praticiens qui ne composent point les dessins originaux, mais il en est ainsi de la mosaïque, et la niellure tient aux sgrafitti, à la graphie pittoresque, et en général, à la peinture.

«Le mot nieilo ) dit Millin, désigne chez les Italiens,

et le genre du travail qai répond à la damasquinure , et la matière elle-même qu'on y emploie. Dans ce dernier sens , nieilo est un mélange d'argent et de plomb qu'on enchâsse dans les creux ou tailles faites sur toutes sortes de bois durs et de métaux. Les anciens connaissaient cet art et le désignaient par nigellum. Ils l'ont employé comme ornement de plusieurs ouvrages, notamment pour des candélabres dont les éditeurs des antiquités d'Herculanum ont donné difTérens dessins, tome viii {Lucerne), Quelques auteurs français, et entr'autres Vigenère, ont traduit l'italien nieilo par nellure , mais il est bon d'observer que nellure et neller sont des dérivés qu'on aurait du laisser dans la langue, et qui n'ont point été adoptés par les artistes ni par les grammairiens. On ne les trouve dans aucun lexique, excepté dans celui de Ménage. Au commencement du xvi^ siècle, Francesco Francia, orfèvre et peintre à Bologne , était célèbre dans ce genre de travail , qui paraît être une espèce d'émail sur argent. Dufresne, dans son Glossarlum latinitatis medli œvi, explique le mot nigellum par émail noir ou noirâtre , fait d'argent et de plomb , dont on remplit les cavités d'une gravure. Yigenère , dans son commentaire sur la traduction française de Philostrate, el Bulenger, dans les cinquième et sixième chapitres de son ouvrage de Picturâ , plastlce> statuariâ , pag. 121, parlent de ce genre de travail , et cherchent à prouver que les anciens l'ont connu , et que c'était leur encaustum. Une description plus détaillée du procédé de faire le nlellam se trouve dans les chapitres 27, 28 et 3 1 du troisième livre de Tlieophilus Presbyter , que Lessing a publié dans ses Bejtrœge zur Geseliihle und litteratur. On peut encore

LA WIKLLURi:. 691

consulter le Vocabolario Toscano deW arte del discgno, etc., da Filippo Baldinucci. In Fiorenza, 1681 , in-4°. — Le Trattato intorno otto principali artl delC oreficeria f etc., da Benvenuto Cellini; in Fiorenza , i568,* in-4°. — Et Geoi'g. Fasarl , Vite de pittori , scuUori, etc. Livorno , 1767; in-4° , tom. 1 , cap. 33. ({ La niellure fut cultivée particulièrement à Florence dans le xv^ siècle,- mais cet art fut presqu'abandonné dans le siècle suivant : on l'employait pour les calices, les paix, les reliquaires, ainsi que pour les poignées ou montures d'épées, pour des dessus de table, pour des bracelets et d'autres meubles ou bijoux domestiques. Ce genre de travail se remarque encore sur des coffrets d'ébène, ornés de distance en distance de petites plaques aussi d'argent historiées , fleuronnées et représentant des figures. On gravait sur ces lames d'argent telle histoire , telles fleurs , telle figure, tel portrait qu'on voulait; puis on remplissait le creux des tailles d'un mélange d'argent et de plomb. Ce mélange noirâtre produisant l'effet de l'ombre; l'argent produisait celui de la lumière : il se répandait nécessairement sur tout l'ouvrage une espèce de clairobscur déterminé , sans doute , par les tons qui résultaient de ce mélange.

» Il est étonnant que les anciens , qui ont excellé dans l'art de graver sur les pierres fines , sur les crystaux et même sur les métaux en creux et en relief, n'aient pas inventé l'art de tirer des empreintes des ouvrages qu'ils exécutaient. Dans plusieurs anciennes églises on trouve des tombeaux couverts de plaques de cuivre, sur lesquelles on voit des figures gravées dans le moyen-âge au simple trait, absolument semblables à nos planches gra-

vées : on en conservait dans le Musée des monumens français à Paris. Il y a dans le cabinet des antiques une lame de cuivre , qui a été publiée dans mes Monumens inédits, sur laquelle on voit un grand nombre de figures gravées de manière à en pouvoir tirer facilement des empreintes. Cependant la gravure faite sur métal, dans l'intention d'en tirer des empreintes , ne date pas de plus loin que du milieu du xv^ siècle; la gravure en bois , qui paraît avoir donné naissance à l'imprimerie, ne lui est antérieure que d'environ cinquante ans. »

M. Duchêne aîné a publié , parmi ses divers écrits relatifs à l'art de la gravure , un ouvrage sur les nielles. Voyez le Catalogue des auteurs, aa vol. i^'' de ce Traité.

Quant à la damasquinure, art qui concerne le ciseleur, et qui consiste à incruster par force , dans des filets creusés souvent à queue d'aronde dans le métal , d'autres filets d'or ou d'argent ; cet art dépend lui-même de l'art du dessinateur ornemaniste. Ce qu'on appelle guillochis , espèce de ciselure laissant jouer la lumière par ondes , n'a rien de commun avec la damasquinure. Ce nom damasquinure vient de Damas , ville du Levant , où l'on a conservé la méthode antique dans laquelle s'illustrèrent, jadis les artistes grecs, entre autres Glaucus de Chio , qui , dit-on , fut l'inventeur de ce genre d'ornemens.

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