CHAPITRE
DE LA PEINTURE EN MOSAÏQUE , EN MARQUETERIE , EN TAPISSERIE, EN RRODERIE, etc.
Mn ne s'attend sûrement pas à trouver ici des détails techniques sur tous les procédés matériels , relatifs à Fart de la mosaïque^ à l'art de la marqueterie, de la tapisserie et même de la broderie : ces procédés , qui appartiennent surtout à des arts industriels, ne seront pas analysés dans cet ouvrage; en effet, nous ne nous sommes engagés qu'à exposer ce qui rattache tous les genres de peinture à la philosophie, mais non à expliquer tout ce que l'industrie peut convertir en peinture. Or, ce que nous avons répété sur cette philosophie générale de l'art de la peinture suffit pour le point qui va nous occuper ici. 11 sera donc facile d'en faire l'application , soit à la mosaïque , soit à l'art de tisser des tableaux , etc. ; ainsi nous nous bori;ierons aux seules indications qui sont évidemment indispensables.
Dans la plus haute antiquité , on pensa à donner aux compartimens des pavés un caractère significatif, et à les approprier aux lieux qu'ils décoraient , soit en déterminant leur degré et leur espèce de beauté, soit en faisant servir les pierres rares qui composaient ces pavés à des représentations significatives , et par cela même intéressantes et utiles à l'unité et au caractère de l'architecture. De là , ces mosaïques représentant des emblèmes , des
ligures mythologiques , etc. ; il est douteux que les modernes aient eu des vues philosophiques sur l'emploi de ces moyens tout techniques de la mosaïque; car, si l'on excepte les ouvrages grossiers des ahsides ou des portiques des anciennes églises d'Italie, ouvrages dans lesquels le bon sens au moins avait présidé , on ne voit guère , après cette époque , dans la peinture en mosaïque que des perfectionnemens industriels; et l'on y remarque un oubli de toute philosophie dans les choix des sujets confiés à ce genre impérissable de peinture.
J'oserai donc dire, malgré nos très-illustres prôneurs des Garacci , des Guercino , etc. , que c'était Cimabue qu'il fallait prendre pour guide dans la route qu'il ouvrit aux mosaïcistes, route que des Grecs étaient venus euxmêmes indiquer à Florence , à Venise , à Rome , etc. C'était la majesté de Dieu , de Jésus , de la Sainte-Vierge, des Apôtres , etc. , qu'il fallait représenter par les mosaïques , en perfectionnant les essais informes de ces maîtres; c'étaient les belles proportions, les belles poses, les belles draperies et les linéamens-types qu'il fallait fixer et rendre permanens à la vue des fidèles. Mais d'autres idées ont préoccupé les modernes , si prétentieux au sein de leurs écoles , si embrouillés dans leurs labyrinthes académiques. Les papes voulurent embellir avec magnificence le premier temple de la chrétienté; qu'ont-ils obtenu des peintres et des soi-disant connaisseurs? Des tableaux qui répétèrent à grands frais les peintures accréditées, mais qui ne furent guère en harmonie avec la sainteté du lieu, avec la sainteté de la refigion. Que représentent ces mosaïques indestructibles que l'on a multipliées à Saint- Pierre de Rome, et qui sont évaluées , l'une dans l'autre^
à plus de cent mille francs ? c'est , il est vrai , saint Pierre sur les eaux et soutenu miraculeusement en présence de Jésus; mais dans quelle attitude burlesque est posé ce saint Pierre; quel ajustement , quelle physionomie ! Enfin quelle pose Laufranco , peintre en vogue alors, a-t-il donné au Sauveur dans la peinture originale et toute académique , qui a servi aux ouvriers mosaïcistes , traducteurs de ce tableau ! Et cette sainte Pétronille de Guercino , tableau colossal , répété avec un art infini , par le célèbre Christoforis , dans une mosaïque colossale elle-même, que peut inspirer d'utile et de pieux toute cette composition ? Et ce martyre de saint Erasme , que le grand Poussin a eu le courage de peindre , et qu'on a eu soin de répéter en mosaïque, quels sentimens peut-il susciter? Qui le croirait ? On y voit ce saint allongé sur un chevalet , le ventre ouvert et ses entrailles en train d'être dévidées sur un grand tourniquet. Nous plaisantons Gimabue; mais Cimabue eût usé d'indulgence en nous appelant des fous. Oserais-je blâmer encore le choix qu'on a fait , pour modèle h répéter en mosaïque, de la très-célèbre Transfiguration de Raphaël? Oui j'oserai le blâmer; car si la partie supérieure de ce tableau est noble , poétique et simple , la partie inférieure en est presque burlesque, et par conséquent, sans sainteté.
L'art de polir , de rapporter , de cimenter des petites pierres rares , des petits cubes de verre coloré imitant ces pierres; cet art , dis-je, est très-admirable; mais, tant qu'il reste entre les mains de gens ouvriers , il n'est qu'un art d'industrie. Est il employé , mis à contribution par des peintres , il doit se convertir en un art noble , instructif el moralement utile. Ce n'est pas tout qu'un pavé exécuté
en mosaïque brille et éclate de toutes sortes de couleurs ; ce n'est pas tout qu'il assainisse le lieu et qu'il procure de la fraîcheur dans les jours brùlans de l'été : ces belles couleurs doivent nous dire quelque chose, elles doivent nous intéresser. Des échiquiers noirs et blancs ne sont-ils pas d'un mauvais choix pour un sanctuaire , ne blessentils pas la vue , n'ôtent-ils pas la tranquillité nécessaire à ce lieu? On voit , dans un palais de Rome, une chambre dont le sol est décoré de la réunion de tous les marbres connus : on y marche sur le lapis , sur le portor , sur la brèche-rose , sur le pavonazzo , etc. : mais ce choix convient peu ,* il eût fallu plutôt revêtir ainsi un mur ou une table qu'un plancher.
Ce qui a mis en vogue chez les modernes l'art de la mosaïque , ce n'est pas l'idée de décorer les temples et les appartemens de couleurs impérissables, c'est l'idée assez fausse de rendre indestructibles les fameuses productions du pinceau, et de perpétuer, par des copies impérissables, les chefs-d'œuvre des soi-disant grands peintres. Or , ces prétendus grands maîtres étaient ceux qui faisaient le plus de bruit de leur vivant , et qui , par leur influence, asservissaient les esprits, et remplissaient ainsi de leur nom les salons et les académies : ces prétendus grands maîtres dont la mosaïque répéta les ouvrages furent donc entre autres le chevalier d'Arpino , Giro Feri , Subleyras , Garoselli , Pierre de Gortone , Romanelli , son élève , etc. L'église de St. -Pierre de Rome contient près d'une cinquantaine de peintures en mosaïques , y compris la Barque de Giotto , qui certainement est un des tableaux les mieux imaginés de tout ce temple; tableau dont le style peut passer à la ppstérité sans aucun risque pour l'art :
5j2 PROCÉDÉS MATÉRIELS.
mais en peut-on dire autant des tableaux de ces peintres maniéristes que je viens de citer ?
« Quels moyens , a-t-on dit , pourront soutenir les arts dans leurs révolutions , ou les faire renaître , s'ils venaient à périr, victimes encore une fois de la barbarie? Les sciences , les lettres se perpétueraient , parce que leurs productions , multipliées par l'art de l'imprimerie , sont répandues dans presque tous les pays du monde , et que la barbarie ne pourrait les frapper toutes à la fois; mais qui sauverait, qui reproduirait la peinture ? La mosaïque seule peut rendre à cet art le même service que les connaissances humaines doivent à l'imprimerie , et lui assurer la même durée, la même perpétuité. La peinture ordinaire est détruite dès que sa surface est effacée; mais toute la surperlîcie d'une mosaïque peut être éraillée , gâtée , méconnaissable , sans qu'il y ait destruclion de l'ouvrage : pour faire revenir le tableau effacé, il suffit de lui rendre son poli, et on peut l'user ainsi jusqu'à la fin de son épaisseur. »
«Les tableaux du Vatican, ajoute-t-on , commencent h tomber en ruines : l'enduit se détache de la muraille , surtout dans le tableau d'Héliodore; et selon toutes les apparences , ces chefs-d'œuvre ne dureront pas encore cent ans. On devrait les faire copier en mosaïque : les frais de cette entreprise seraient considérables ; mais toutes les nations qui se piquent d'aimer les arts devraient y contribuer. » Voilà, certes, un bel enthousiasme; mais l'écrivain , qui nous en fait part , ignorait , comme beaucoup d'amateurs, ce que peut être une copie en mosaïque. MiHzia , qui connaissait mieux l'art , pensait bien autrement : « Pour peu qu'on raisonnât , dit-il , adieu les
PEINTURE EN MOSAÏQUE. ^yd
tapisseries , adieu les mosaïques. Les anciens se servaient de ces dernières pour leurs pavés , et Rome moderne se pavane d'en montrer des tableaux à St.-Pierre, sans vouloir s'apercevoir qu'elles ne sont que de mauvaises copies de copies. Mais elles seront de la plus grande durée possible; tant pis : le mauvais ne saurait avoir une durée trop éphémère. Mais comment perpétuer les ouvrages de Raphaël? En ayant d'autres Raphaëls. Si on offrait, en prix , à celui qui ferait mieux que Raphaël , la valeur de ce que coûte une mosaïque du Vatican; et que dix ans après on proposât un prix semblable à celui qui surpasserait le vainqueur de Raphaël , et que de pareilles décennales se célébrassent dans toutes les capitales , où n'arriverait pas l'art en moins d'un siècle? »
Il ne serait pas difficile de rassembler ici beaucoup de questions relatives à l'historique de la peinture en mosaïque : les passages des écrivains ne manquent pas à ce sujet, et plusieurs auteurs modernes ont su les mettre à profit. Leviel, dans son Essai sur la peinture en mosaïque, a recueilli avec beaucoup de soin ce qui importait le plus à ce sujet historique; il s'est aidé surtout des recherches de Jean Ciampini et de Joseph Furietti; il a mis à contribution Caylus , Barthélémy , Montfaucon , Félibien et les auteurs des descriptions de l'Italie.
Tout le monde sait que, dans l'antiquité, cette peinture en mosaïque était fort commune. Elle fut transmise aux Romains comme tous les autres arts, par les Grecs, qui l'avaient reçue des Égyptiens : les Romains la pratiquèrent même avec plus de soin que les Grecs» La mosaïque célèbre du Capilole, représentant des colombes placées autour d'une coupe , est d'un travail assez pré-
cieux ; mais dans le musée du chevalier D. Fr. Daniele , à Naples , on voit des oiseaux en mosaïque provenant des fouilles de Portici , et qui sont peut-être supérieurs , sous le rapport de l'exécution , à la mosaïque du C apitoie. Les premiers chrétiens en décorèrent ensuite avec ferveur leurs églises; en Orient et en Occident , cette ferveur dura jusque vers le x® siècle. Vers le xiii® siècle , elle reprit vigueur; mais ce fut sous Clément XI, que la mosaïque acquit toute sa perfection : ce pape chargea le chevalier Ghristoforis de la remettre en vigueur; et celui-ci , à la tête d'une nombreuse école, orna St. -Pierre de plusieurs mosaïques , qui sont réellement d'une admirable exécution.
De tems en tems chez nous on emploie la mosaïque : le Musée de Paris en conserve une très-belle , très-vive et très-variée ; elle est l'ouvrage de M. Belloni , qui est à la tête d'un atelier fondé par le Gouvernement. A Rome , on continue à produire des mosaïques-miniatures, qui sont fixées sur des couvercles de tabatières, on les destine aux étrangers, qui presque tous en emportent. Paleslrine, étant le premier endroit où l'art de la mosaïque ait été employé en Italie , a conservé la réputation de fournir les meilleurs mosaïcistes. Fabio Ghristoforis naquit en cette ville, où fut découvert , comme on sait , le fameux pavé de l'ancienne Préneste : Piétro Paolo de Ghristoforis succéda à son père; il fut nommé chevalier. Enfin, ce n'est qu'à Rome qu'on a produit des grands tableaux en ce genre; quant à la liste des mosaïcistes modernes , elle est asseznombreuse : Lanzi en a cité un grand nombre. Voyez aussi à ce sujet ce qu'en a écrit Millin dans son Dictionnaire des Beaux- Arts , au mot Mosaïque.
Nous allons emprunter h Leviel ce qu'il a publié sur
l'KINTUnii; KN MOSAÏQUK. 3^5
les procédés techniques relatifs h cette espèce de peinture.
« Soit que le peintre en mosaïque travaille comme inventeur ou comme copiste, il doit commencer par arrêter ou faire arrêter ses cartons, suivant la grandeur de son tableau. C'est sur ces mêmes cartons exactement coloriés, qu'il doit tracer la partition et la distribution des dilTérens cubes innombrables qui en doivent former l'ensemble, en observant avec la plus exacte précision , suivant leur place, les différentes nuances qui doivent former les ombres et les clairs dont il a besoin. Que ses cubes soient de marbres, de pierres ou de verre coloré , c'est dans leur partition et leur taille que consiste en bonne partie l'art du peintre en mosaïque.
» Dans cette manière de peindre , la justesse des contours des figures et de chacune de leurs parties devient d'une très-grande sujétion. Elle demande de la part de l'artiste une grande sagacité, un esprit même de combinaison d'un degré supérieur , qui doit le conduire à se renfermer sans écart dans la justesse de la taille des cubes sans nombre dont son ouvrag^e doit être composé ; ouvrage qui , comme le dit M. le comte de Caylus , tient véritablement du prodige.
» Je suppose ici que notre peintre en mosaïque veuille exécuter en verre de couleur le tableau qui lui est proposé; il faut d'abord qu'il se précautionne d'une bonne provision de ces petits pains de verre de toutes les différentes couleurs et de toutes les différentes nuances de chacune de ces couleurs , en commençant depuis la plus claire jusqu'à la plus foncée. C'est à lui , pour cela , de choisir une verrerie dont le maître expérimenté soit
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connu pour s'appliquer le plus, par la science de la chimie , qui lui est très-nécessaire , à la composition de ces différens verres colorés, dont chaque pain , plein de couleurs minérales bien dosées et fondues avec la fritte, doit avoir un pouce au moins d'épaisseur.
» Entre les cubes qui entrent dans la composition des tableaux en mosaïque, il y en a de plus grands, de moyens et de très-petits. Pour tailler les plus grands , soit qu'ils soient carrés ou en losange, on se sert d'une espèce de ciseau que les Italiens nomment Tagiivuolo. On fixe ce ciseau, d'une trempe fort dure et d'un tranchant trèsafîilé, sur un établi de pierre ou de bois, de manière qu'il n'en surpasse la superficie que de l'épaisseur du pain de verre que l'ouvrier veut tailler en cubes. On fait passer ce pain, à plusieurs reprises, sur le tranchant de ce ciseau : quand on s'aperçoit qu'il en a pénétré la plus forte épaisseur , on le frappe à petits coups avec un petit maillet de buis sur la partie déjà entaillée, jusqu'à ce que, venant à s'écarter, les morceaux se divisent, en bandes parallèles, sur la largeur qu'on aura voulu donner à chacune de ces bandes : on les subdivise ensuite en cubes carrés ou losanges , suivant le besoin et de la même manière.
» Quant aux cubes de moyenne grandeur , pour leur donner la dimension et la forme qu'ils demandent , on prend une de ces bandes, on la serre dans un étau de bois, tel que celui que les marqueteurs emploient pour découper les ornemens de cuivre et autres , qui doivent entrer dans leur ouvrage; enfin , avec un archet auquel est retenue une petite scie faite de fd de laiton , sans dents , de l'eau et de l'émeri en poudre, qu'on répand par-dessus, on la coupe suivant le contour du dessin qu'on y a tracé.
PKINTURB EN MOSAÏQUE. Sy^
Pourfortner des cubes de cette espèce, parfaitement carrés, on se sert encore du touret et de la roue de plomb garnie de poudre d'émeril détrempée avec l'eau : on les polit ensuite de manière néanmoins qu'ils ne réfléchissent pas trop vivement la lumière; ce qui empêcherait de distinguer les couleurs.
» Enfin , pour les plus petits cubes, on emploie des filets de verre coloré qu'on a tirés tels du creuset à là verrerie , en les filant de différentes grosseurs : on coupe ces petits cylindres en autant départies qu'il en faut; on les passe à la roue de plomb , pour en former des cubes, les polir et les disposer suivant le besoin du peintre.
» On n'etiiploie pas seulement le verre coloré par les émaux dans la mosaïque; le verre doré, comme nous avons vu , y est aussi en usage pour les fonds du tableau^ ou pour les ornemens et les draperies : on prend, à cet effet, ces morceaux de verre taillés , comme nous l'avons dit ci-dessus ; on les mouille d'un côté avec de l'eau gommée , on y applique l'or nécessaire en feuille : on pose ces morceaux dorés sur une pelle de fer qu'on place à l'entrée d'un fourneau allumé , après les avoir couverts de quelques morceaux de verre convexes en forme de bocal : on les laisse sur la pelle qui en est chargée à l'entrée du fourneau, jusqu'à ce que les morceaux de verre sur lesquels l'or est appliqué , soient devenus rouges , après quoi on retire le tout ensemble; et l'or demeure si bien appliqué dessus ^ qu'il ne peut plus s'en détacher en quelque lieu qu'on l'expose.
» Outre les roues , tourets et platinés d'étain ou de plomb qui sont aussi en usage dans la taille et la gravure des pierres, on emploie pour la mosaïque les compas