DE LÀ PEINTURE A FHESQUE
1j A peinture à fresque, ainsi nommée du mot italien fresco (frais), parce qu'elle s'exécute sur un enduit encore frais , a cela de particulier , quant à son matériel , qu^elle pénètre l'enduit du mur , et qu'elle le colore des mêmes teintes qui ont été apposées à sa surface. On attribue pour cette raison une grande solidité à ce de procédé de peinture , qui , en effet , est aussi durable que le subjectile lui-même , sur lequel sont appliquées les couleurs qu'on lui confie. L'altération de la fresque ne provient donc en général que du changement qu'éprouvent les matières colorantes par l'effet du tems.
Les modernes ont beaucoup peint à fresque : premièrement, parce que le procédé à huile sur mur offre des résultats fort altérables : secondement, parce que la peinture en détrempe est souvent d'une moindre durée que la pein-
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ture h fresque : troisièmement , enfio , parce que le procédé encaustique ayant été perdu , certains maîtres ha biles produisirent , au xv* siècle , des peintures fameuses exécutées par le procédé à fresque.
Florent Leconte a répété inconsidérément que ce fut Cimabue qui inventa la peinture à fresque , et qu'il en fit Fessai sur la façade de Thôpital délia Porcellana, à Florence. Cette assertion toute florentine n'est point fondée : le procédé de Ja fresque est antique; mais les Grecs et les Romains ne l'ont point employé , ainsi que l'ont fait les modernes , pour les compositions à figures , ou pour des peintures complètes et achevées. Il n'est pas à supposer d'ailleurs que« possédant l'encaustique, procédé par le quel on avait exécuté dans les écoles primitives grecques des peintures publiques, telles que celles du Pœcile et du Lesché , les anciens aient fait usage de la fresque , dont les moyens sont bornés , et qui n'offre h l'artiste que peu de facilité pour perfectionner son ouvrage, peinture qui , d'ailleurs, ne se prête guère, comme on sait , aux délicatesses de l'imitation, ou aux prestiges du coloris.
Les modernes , au contraire , éclairés sur l'inconvénient du procédé à huile, procédé très -altérable, surtout lorsqu'on l'applique ^ur les murailles, employèrent, pour les peintures de leurs édifices , non la détrempe , qui n'a qu'une moyenne solidité, surtout dans les lieux humides , mais la fresque , plus facile même à traiter que la détrempe. Néanmoins, si les modernes eussent connu le procédé encaustique de l'antiquité , ils n'eussent jamais confiée la fresque leurs compositions et les formes expressives sorties de leur génie. Mais Raphaël , Michel- Ange, Corrégio , etc. , avaient opéré de cette manière; ils
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araienl laissé derrière eax les fresques de P. Perugino » de Giotto , etc. ; U était naturel que lés Garracci , les Domenichino , les Guido , les Gnercbino , les Zucchero , et plus tard les Mengs , et enfin les Mariano-Rùssi perpétuassent cette manière de peindre.
On a produit peu de peintures à fresque, en Europe , dans le- xtiii* siècle. L'Italie seule semble être encore la conservatrice de ce procédé, que les artistes do France et de tout le Nord ne pratiquent que rarement aujourd'hui* Depuis peu cependant on cherche à le renouveler à Paris, et nous avons vu récemment quelques peintures qui venaient d'être exécutées par ce procédé.
A-t-on cherché à examiner , dans l'intérêt de l'art , si le procédé k fresque est perfectible , s'il est aussi précieux qu'on l'a pensé jusqu'ici » s'il ne serait pas possible de lui substituer le procédé à huile mieux entendu qu'il ne l'est , et modifié de manière à être rendu tout aussi durableque la fresque; enfin a-t*on essayé, pour les peintures sur mur, le meilleur procédé encaustique? J'en doute. Je pense qu'on cherche à renouveler aujourd'hui la fresque en France, parce qu'on croit et que l'on cherche à faire croire qu'elle est la peinture des grands sujets et des grands peintres : parce que l'emploi de ce procédé est toujours lié à l'idée de peintures chrétiennes , de peintures propres à terminer, à réparer la décoration de nos églises; mais dans le fait , c'est un faible service qu'on rendra à l'art et aux temples, que d'assigner exclusivement ce genre de procédé matériel aux artistes chargés de grandes compositions. Nos chimistes pourraient trouver quelque chose de mieux que le procédé à fresque, et ce ne sera guère que par routine, par singerie académique qu'on le propagera.
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Ce qui est dît dans tant de livres , au sujet de celte peinture à fresque , trompe des gens qui n'examinent point par eux-mêmes ces sortes de matières, ee qui s'en rapportent aux redites de la routine. Je ne sais , par exemple , de qui Millin a cru devoir emprunter la décia-mation suivante ; « Aucun autre genre, dîl-il, ne saurait être préféré à la fresque pour les palais, les temples et les édifices publics. Large , piquante de tons, constamment fraîche, elle enrichit Tarchitecture , ^agrandit, C anime , et repose Cœil de la répétition de ses formes , es de la monotonie de sa couleur, dans un lieit surtout oh Us marbres de couleurs, ok les bromes ne sont pas employés. Une belle fresque fait même sentir tout ce qu'une fastueuse architecture a de précieux, puisque cette architecture sert de cadre , de soutien et d'abri à cet art qui arrête les regards et attache toutes les âmes sensibles, etc. » Voilà certes une tirade assaisonnée d un singulier galimathias. Si l'auteur de ces deux périodes avait pu séparer un instant dans son esprit l'idée de grande dimension de l'idée de fresque , il ne se fût point battu ainsi les flancs pour paraître admirateur. Affirmer que la fresque est un procédé superbe de peinture, par la raison que le procédé à huile est sombre et terne, ce n'est pas raisonner avec beaucoup de justesse. Mais ces mêmes louangeurs routiniers qui , ne jugeant jamais par eux-mêmes, ne Jugent que d'après autrui, ne s'en tiennent pas là. Non-seulement les fresques, selon eux, animent et enrichis-* sent l'architecture, mais ce sont les coupoles-tableaux les pendentifs-tableaux qu'ils admirent, parce que, dans leur enfance , on les a assourdis par des éloges mystérieux en présence de ces plafonds , de ces voûtes, de ces pendentifs, qui semblent d'autant plus imposans qu'on
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ne les trouve guère que daos des temples, dans des palais et dans des vastes édifices. En supposant, très-gratuitement , sans doute , que ces coupoles peintes à fresque produisent, à l'aide des prodiges de la perspective, une merveilleuse illusion sur la vue , elles n*en produisent certain nementpas sur l'esprit; car n'est-ce pas l'homme, n'estce pas sa beauté, ses mœurs , qu'il s'agit de représenter, et n'est-il pas déjà fort difficile d'atteindre ce but à l'aide de couleurs appliquées sur une superficie plane et verticale ? C'est donc afficher une prétention bien grotesque que de se donner des difficultés déplus, et de choisir pour subjectile un champ courbe ou irrégulier, et une distance si grande qu'il faille absolument y tracer des colosses?
Mais si les chaînes académiques asservissent quelques esprits adulateurs, nous sommes dans unsiècle où le simple, le raisonnable, le naturel se font jour et sont goûtés peu à peu; et nous sommes bientôt autems où l'on se demandera sans scrupule si Raphaël eut bien fait de fixer sur des plafonds ou sur des murailles courbes ses belles peintures ; on se demandera sans prévention s'il existe une raison , une loi de l'art et du goût qui prescrive et qui doive propager d'aussi étranges bizarreries. Mais revenons au procédé de la fresque.
Voici» au sujet de la peinture à fresque, des observations empruntées au père Pozzo , jésuile , connu par son Traité de perspective et par sa voûte peinte à fresque dans l'église de Saint-Ignace , à Rome.
Gomme cette espèce de peinture , dit-il , ne s'exécute guère que sur des murailles, de vastes édifices ou sur de grandes voûtes , on ne fait guère en ce genre que des fi« gures de très-grande dimension , qui exigent beaucoup
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d'énergie de dessin : comme elle ne s'exécnte que sur un endait frais qui se sèche promptement , elle demande une grande habileté et une grande sûreté d'exécution, (Aussi Molière dit-il dans son poème du Val-<le -Grâce, en parlant de ce genre de peinture : )
Arec elle, il n'est point de*retonr à tenter. Et tout au premier coup se doit exécuter.
Enfin» comme elle est souvent destinée à décorer des Yoâtes qui se voient ée bas en haut , elle exige encore plus impérieusetnent que les autres manières de peindre , une connaissance très-étendue de la perspective. Ajoutons qu'elle demande encore une rare intelligence de la couleur et de l'effet » parce qu'on ne peut pas, è fresque» comme à l'huile , mêler les teintes » les empâter , mettre couleur sur couleur» et donner après coup une grande vigueur à un ouvrage qdi d'abord n'annonçait qu'un effet grisâtre et monotome. Disons aussi que les ouvrages h fresque , par leur vaste étendue » et par leur éloignement de l'œil , paraîtraient froids» mesquins et sans vie» si l'auteur ne s'y permettait pas une savante exagération dans les formes et dans les effets ; exagération bien difficile à ménager et à contenir dans des limites bien entendues » puisqu'il faut qu'elle s'écarte du vrai » comme toute exa^gération» et que cependant elle paraisse se tenir renfermée dans les bornes du vrai» puisqu'elle doit agrandir le^ formes, quelquefois jusqu'au gigantesque» et respecter en même tems les charmes les plus délicats de la beauté ; puisqu'elle doit étonner le spectateur qui veut réfléchir sur la difficulté vaincue» sans cesser de plaire à celui qui ne
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reul que jouir. Ajoutons que c'est surtout lorsque le peintre exécute à firesque qu*il doit avoir recours à la science de la perspective » pour représenter la nature par des lignes » par des tons et des teintes qu'il n'a pas sous les yeux. Il n'a pour modèle que ses dessins préparatoires , ses cartons , etc. , mais il ne peut guère consulter la nature. Or , la science des mesures lui fera immédiatement adopter les véritables couleurs» les véritables délinéations; et soit qu'il cherche le vrai , soit qu'il cherche l'art par de savantes exagérations compatibles avec le vraisemblable , c'est toujours à la science p^itive de la géométrie ou de la perspective qu'il doit avoir recours.
Telles sont les conditions que doit se pr(qposer l'artiste chargé d'un ^nd ouvrage à fresque , quoique peut-être elles n'aient jamais été complèleakent repiplies.
Le premier soin de l'artiste » après avoir conçu sa machine , est de bien examiner l'enduit sur lequel il doit opérer y de s'assurer de la bonne construction de la muraille ou de la voûte, puisque la dunée de son ouvrage dépend de celUe du sujet qui doit le recevoir : un fiûble dommage survenu dans un mur ordinaire n'exige qu'une faible réparation ; mats lorsque celte murai^ile est eou* verte de peinture , le plus ibible dommage entraîne» sinon la destruction de l'ouvrage entier, au moins une dégradation irrémédiable.
La surface d'architecture qui est destinée à recevoir un ouvrage à firesque exige une première opération que l'on nomme crépissage» c'est-à-dire» qu'elle doit être couverte d'un premier enduit qui n'est point encore celui qui recevra la peinture. Ge crépi se compose ordinairement de bonne chaux et de sable de rivière : on pourrait» au
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lieu de sabie, employer de la tuile piiée. Si le mur eat de brique, il MÎsira de lui-môoie ce crépi et h redeudra fortement. U happera j^ncore bteu le cré|H , a'U est couatrait de ces pierres poreuses» raboteuses et aeoQuées de trous» telles que uoa pimres meulières. Mais s'il est fait de pierres de taille bim lisses » il faudra y faire des trous, y ménager des h^égalités» des ragosîtés dans tous les sens» imiter enfin ces sur&çes yermiculées que la nature ellemême donne à certaines pierres.
LVtiste soigneux de sa aanté ne eommencer^^pas son travail avant que ce premier enduit ne soit bien sec» sur*tout s'il a été appliqué dans un lieu fermé» ou abrité contre le passage des vents. Il en 3ort une humidité dangereuse» et la chaux exhale une odeur fétido capable d'attaquer la poitrine et le cerveau.
Un peintre doit aussi examiner avec attention l'échafiiud qu'il a fait construire. Souvent le maçon négligent aime mieux risquer sa vie que de prendre tous les soins qui doivent assuré la aolidité d'un écha&udage» l'artiste ne deît point partager sa témérité.
Il feut que le crépissage soit assez rude» aaseis raboteux pour soutenir , par tous les points de aes rugosités » l'en* duit qui servira de fond à la peinture. Tous les grains de sable qui en excéderont la surfiice , qui en détruiront l'égalité, seront autant de clous qui tiendront fortement cet enduit.
On prépare le crépi à recevoir l'enduit en imbibant d'èau ce premier » selon la sécheresse qu'il a contractée : cette humectation lui donne ce qu'on appelle de l'asaour». c'està-dire» qu'il lui ôte l'aridité qui recevrait mal les couches d'enduit dont il doit être couvert.
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L'enduit est moins grossier que le crépissage. Il se compose de sable de rivière» et de chaux éteinte depuis un an, ou au moins d^uis six mois. L'expérience a prouvé que les enduits faits de cette chaux ne se gercent pas. Le sable doit être purifié» et le grain doit n'en être que d'une médiocre grosseur. En Italie , et particulièrement à Rome » on se sert de Pouzzolane au lieu de sable de rivière : et comme le grain en est fort inégal , * c'est avec beaucoup de peine qu'on parvient à le polir à Ja truelle. Une autre diffîcultjj^ est celle de reboucher les fentes et les crevasses qui s'y font au bout de quelques heures; elle est d'autant plus grande que cet enduit doit avoir fort peu d'épaisseur. On est obligé de choisir pour cette opération un maçon habile , et l'artiste doit le surveiller lui-même. Il ne lui fait enduire que la place qu'il est /capable de peindre en une journée , condition absolument nécessaire, puisque la peinture doit être appliquée sur un enduit frais. Il faut donc que le maçon travaille avec assez de promptitude, pf>ur ménager le tems de l'artiste, et cependant il faut attendre que l'enduit ait acquis assez de consistance pour ne pas s'enfoncer sèus le doigt; il faut ôter avec une hampe de pinceau, ou k la truelle, ou autrement, les petits grains de sable qui le rendent inégal; il faut enfin, du moins pour les grands ouvrages, en graîner légèrement la surface , pour qu'elle prenne mieux la couleur.
Les petits ouvrages exigent une surface plus lisse, on la polit en la recouvrant d'une feuille de papier sur laquelle on passe la truelle ou la paume de la main : cette pression fait rentrer les parties saillantes dans le corps de l'enduit.