DE LINFLUEISQE DE LA LIBERTÉ SUR VAKT GREC
On entend dire tous les jours : si les Grecs ont excellé dans les arts, c'est qu'ils étaient libres ; les beaux génies ne créent les chefs-d'œuvre que sous l'empire de la liberté. Cependant mille exemples rittestent le contraire, et l'on ne peut avec ce mot liberté trancher le nœud gordien. « n est possible, dit M* Heyne (des Epoques d€ l'art
jgS HISTOIRE DE LA PEINTURE.
)) chez les anciens indiquées par Pline), que la liberté » elle-même soit un état de paresse, d'apathie et d^abru- X) tissement; et cet état peut être accompagné de tant » d'inquiétudes, de tant de désagrémens et de tant de » besoins physiques et moraux, que les arts et les sciences » pourront difficilement être cultivés. D'ailleurs la liberté , » des Grecs fut si peu stable et si peu certaine suivant les » tems et les différentes contrées de la Grèce, que tout » ce que l'on voudrait établir sur une base aussi mobile » ne saurait avoir de la consistance. »
Une autre question se présente. Les artistes ont -ils créé des chefs-d'œuvre sous des gouvernemens qui n'ont point favorisé la liberté ? On ne saurait le nier. On sait que sous Aristrate et Cypsélus à Sicyone, sous Hippias à Athènes, à Samos sous Polycrate, à Syracuse sous Denys et Gelon, les arts ont également prospéré. Les règnes d'Alexandre, de Louis XIV furent féconds en belles productions, et ne sont point appelés des règnes de liberté. Enfin il serait peut-être moins aisé de prouver que ce fut dans les tems de liberté qu'on vit naître les plus belles productions, que de prouver au contraire que sous la domination des tyrans l'art enfanta ses prodiges. Personne ne contestera que l'esclavage soit le fléau des arts; mais de quel esclavage veut-on parler? De quel esclavage voulut s'affranchir Poussin, si ce n'est de celui des académies et des coteries de Paris? Quelle liberté allait-il chercher à Rome où l'entraînaient ses préférences, si ce n'est la liberté de traiter son art selon les véritables règles de la philosophie, la liberté de penser et d'agir en homme, loin des persécutions de l'envie, loin de la gêne des Aristarques en crédit, loin enfin de la manière et du despotisme
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des beaux-esprits ? Si c'est de cet asservissement, de cet esclavage qu'on veut parler, je me range de l'avis de ceux qui y voient une cause principale de la dégradation des arts. Si c'est cette liberté laissée au génie et cette protection si naturelle et si juste, qu'ils réclament, tout le monde sera de leur avis; mais la liberté accordée à l'intrigue, la protection refusée au génie, ne sont-ils pas de ces maux qui affligent les arts sous quelques gouvernemens que ce soit et lorsqu'ils sont corrompus ? Il est donc évident que c'est seulement de certains gouvernemens appelés libres et de certains gouvernemens appelés despotiques, qu'on a voulu parler : or c'est à cette seule objection que nous avons prétendu répondre.
« L'indépendance, fruit d'une liberté portée à l'excès, » dit le père Brumoy (Théâtre des Grecs), et je ne sais )) quoi d'impérieux dans l'air et dans les manières, que )> donne ordinairement à ses moindres citoyens la supé- )) "riorité d'une ville souveraine et si souvent triomphante, » tout cela formait d'Athènes une assemblée de gens qui )) se regardaient comme autant au-dessus des autres )) hommes, que l'homme est au-dessus de la béte... Cette )) vanité allait jusqu'à traiter de barbares, non-seulement » les étrangers, mais les Grecs mêmes qui n'étaient pas de )) l'attique. — Ces Grecs, dit Bonstetten (Recherches sur » l'Imagination), à qui le genre humain est redevable de » tout ce qui fait le charme de l'existence, vivaient isolés » et libres, chacun sous sa forme native. Ces hommes )) n'étaient pas comme les Persans leurs voisins, taillés » sur un même modèle, à la manière de ces arbres con- ;) damnés autrefois à faire l'ornement de nos tristes jar- )^ dins; le grec du bel âge de l'histoire, était ce chêne
» majestueux qui, libre dans ses développemens et riche » de tous les dons de la nature, étale à la fois sa superbe » individualité. » Ces réflexions , ainsi que beaucoup d'autres semblables, sont justes peut-être, mais elles n'indiquent qu'un rapport fort indirect entre la liberté et le succès des arts.
Une influence plus directe, plus remarquable, serait celle qui provenait en Grèce de la forme du gouvernement laissant à chaque homme son caractère propre et individuel avec le droit de le montrer dans toute son étendue; car il en résultait qu'il suffisait, pour ainsi dire, aux artistes de se laisser diriger dans leurs imitations par l'impression des modèles qu'ils avaient devant les yeux. Cependant n'est-ce pas faire arriver les causes d'un peu loin, et ne confondrait-on pas ici l'expression des portraits qui certainement doivent représenter les mœurs particulières et diverses de chaque nation, avec l'expression des figures des tableaux en général? Car dans ceuxci le peintre est tenu de ne choisir qu'avec discernement les individus lui servant de modèles , afin de faire voir au moins dans certains sujets des hommes empreints du caractère de la liberté, des hommes naturels et sans asservissement. Or, les peintres de génie sauront toujours et partout discerner et employer de pareils modèles. Enfin, s'il est vrai qu'on doive compter pour quelque chose, à propos de beaux-arts, l'influence des libertés publiques, il est bien plus nécessaire encore d'expliquer de quelle espèce de liberté on veut parler, et de regretter surtout celle que ravit au génie l'ignorance, l'insouciance des juges et des protecteurs, l'envie des détracteurs à la mode, et l'autorité tyrannique des gens de parti.
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