‹ Traité complet de la peinture (volume 5)Chapitre 53 sur 174 · DE L'AMOUR COISSTANT DES GRECS POUR LA BEAUTÉ · texte numérisé non relu

DE L'AMOUR COISSTANT DES GRECS POUR LA BEAUTÉ

Frappés de la vive beauté qui semble jaillir de tous les ouvrages des Grecs, nous nous disons : les Grecs étaient idolâtres de la beauté. Puis cherchant à découvrir les secrets précieux qui ont produit cette parfaite harmonie, ce charme universel, ce beau enfin qui saisit et enchante dès le premier regard, et qui touche même aussi longtems qu'on observe et qu'on examine, nous disons encore: c'est à leur grand amour pour la beauté que les Grecs sont redevables de leurs chefs-d'œuvre; nous ajoutons: aimons le beau comme les Grecs, exaltons comme eux avec ar~ deur un enthousiasme constant pour la beauté, et nous les égalerons dans nos ouvrages. Mais, hélas ! faibles moyens ! Efforts incomplets ! Oui, vous les égalerez si de cet amour du beau vous passez à la science et au sentiment du beau; vous les égalerez si, cet amour étant devenu pour vous un besoin, cette science et ce sentiment en deviennent un eux-mêmes.

Eh quoi I le beau est-il autre chose que la perfection, que l'œuvre une et complète de la nature ? Suffit-il donc d'aimer, de désirer, de goûter cette perfection, cette unité et cette vertu; ne faut-il pas aussi les étudier, les analyser et les comprendre ? Dire que l'amour constant des Grecs pour la beauté a produit leurs chefs-d'œuvre, c'est donner h entendre que nous ne les égalerons jamais, parce que ce goût passionné n'est plus à noire portée, et que jamais il

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ne se renouvelera au même degré au milieu de nos mœurs. Non, ne nous faisons point une si triste injure; nous aimons tous la beauté, car aimer la beauté, c'est aimer la vertu. L'homme la chérit, mais l'homme se la déguise à luimême; l'homme défigure ce qu'il admire; il voile luimême ce qu'il recherche. Le public veut le beau, mais des instituteurs tyranniques prescrivent des conventions et des manières. L'homme chérit le beau, et mille erreurs l'en détournent : il le cherche là où il ne saurait être. L'a-tril aperçu enfin, oh douleur! il ne peut le saisir; son admiration l'embarrasse et le centriste. Que fera-t-il de sa grande affection pour la simplicité, pour le noble et le naïf? Quels approbateurs trouvera-t-il de son goût, de son ardent enthousiasme? Il le sent brûler en son cœur, cet amour du beau; mais il ignore les secrets de le reproduire, il en ignore le principe et la cause; et moins il le saisit ou l'exprime, plus ce secret amour le tourmente. Je dis donc que ce n'est point par le goût ou par l'amour pour le beau, mais par la connaissance du beau que nous différons des anciens.

Que n'a-t-on point répété, afin de prouver combien cette vive passion pour le beau enflammait tous les Grecs? C'était, dit-on, dans des jeux solennels, dans des concours même qu'éclatait publiquement leur estime pour la beauté. Ils y couronnaient les plus beaux individus. On proclamait et illustrait le nom des vainqueurs ; on leur érigeait des statues, des temples mêmes, et les poètes consacraient leurs chants à ces triomphes. C'est ainsi, conclue-t-on, que l'amour de la beauté passa des mœurs dans les arts et fit naître des merveilles. Mais comme on l'a très-bien remarqué, des jugemens supposent des

priiîclpes certains, et ces principes appliqués depuis long-tems aux arts étaient à la portée de tout le monde et connus même de chacun* En effet, si ces principes du beau n'eussent pas été connus, déterminés et consacrés, que n'eût pas eu de ridicule, par exemple, cette loi trèsremarquable des Thébains qui, au dire d'^lien, obligeait chaque artiste à faire beau ? Selon ce mot d'iElien, ch. 4, liv. 4> ^o^s les artistes, peintres, sculpteurs, etc. étaient condamnés chez les Thébains à une très-forte amende, lorsque dans leurs figures ils s'écartaient de la juste et belle conformation.

Enfin on veut absolument, pârce que les ouvrages des Grecs diffèrent des nôtres, que les hommes de ces tems différassent -eux-mêmes au moral et au physique de ceux d'aujourd'hui. « Il semble, dit M"*® de Staël (dans Corinne), )) qu'il y avait une union plus intime entre les qualités » physiques et morales chez les anciens qui vivaient sans » cesse au milieu de la guerre et d'une guerre presque )) d'homme à homme. La force du corps, et k générosité )) de l'ame; la dignité des traits, et la fierté du caractère; » la hauteur de la stature, et l'autorité du commandement, » étaient des idées inséparables. » Mais réfléchissons un moment. De quoi se constitue cette beauté? Que veut-on signaler en la proclamant dans une statue, par exemple, ou sur une figure seulement ? Faisons-y bien attention, je le répète; n'entend-on vanter que les formes corporelles, sans distinguer le jeu varié de tant de mouvemens qui semblent les embellir ? Entend-on parler de la perfection particulière de chaque chose, sans faire mention, soit de la disposition générale des parties, soit de l'heureuse combinaison des lignes, soit de l'harmonie des grandes

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masses? Tient-on compte de l'effet agréable des accessoires, dé leur convenance, de la convenance du mode, enfin de l'unité de tout l'ouvrage ? Car je ne pense pas que par ce sentiment des Grecs sur le heau, nous ne devions entendre que le sentiment et le goût des formes arrondies, pleines, adoucies et d'une juste proportion. Mais à propos de belles proportions, oserait-on dire aussi que les Grecs les affectionnaient plus que nous ? Qui les a jamais méprisées chez les modernes, si ce n'est quelques artistes îgnorans ou de mauvaise foi ? Enfin notre sentiment des belles formes est juste, mais trop souvent c'est l'idée que nous en avons qui est fausse. Nous voici, je crois, conduits petit à petit à faire moins valoir celte cause prétendue de l'excellence des Grecs et à rentrer dans le positif de l'art; de sorte que si nous approfondissons ce sujet, le savoir nous apparaîtra de nouveau comme la grande cause dominante, comme l'influence magique qui jadis fit autant de merveilles des tableaux, des statues et de tous les monumens des anciens.

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