CHAPITRE
Ire PÉRIODE: INTERVALLE DE SEPT CENTS ANS ENVIRON. -CARACTÈRE DU STYLE DE L'ART EN GRÈCE DEPUIS DÉDALE L'ANCIEN, QUI FLORISSAIT QUATORZE CENTS ANS ENVIRON AVANT NOTRE ÈRE, JUSQU'A BULARQUE, PEINTRE (SEPT CENTS ANS ENVIRON AVANT NOTRE ÈRE).
Les écrivains grecs voulaient citer un grec inventeur de la sculpture, et ils nommèrent Dédale athénien. Celui de la plastique fut trouvé aussi; ce fut, selon eux, Dibutade de Sicyone. Quant à la peinture, non-seulement ils attribuèrent à la fille de ce même Dibutade l'invention du dessin, mais ils citent plusieurs inventeurs grecs et font la part de chacun d'eux dans les découvertes relatives à cet art. Cette vanité, utile peut-être sous le rapport de l'émulation, est de tous les tems et de tous les pays. Cimabiie, chez les modernes, ne fut -il pas proclamé à Florence comme le premier inventeur de la peinture? Vasari reconnaît-il d'autres créateurs de l'art que les Toscans? On ne comprend pas que les écrivains aient pu risquer ces petites supercheries dont tôt ou tard le tems fait justice. Comment les auteurs grecs ont-ils osé avancer, par exemple, qu'Ardices de Corinthe était l'inventeur des figures de profil caiagrapha^ lorsque tous les Grecs qui allaient en Égypte voyaient de ces profils peints par centaines sur tous les temples, profils dont l'antiquité remontait à plusieurs siècles peut-être au-delà de la guerre de Troie?
L'Inde même dut leur offrir de fort antkjues preuves d'une peinture existante long-tems avant qu'on pensât à la pratiquer à Athènes, à Egyne et à Sicyone. Et en supposant que ces preuves ne fussent pas alors fournies par la peinture, il est certain que les travaux en sculpture, et probablement en sculpture colorée, en ciselure ou damasquinure, travaux qui étaient vus par tant de voyageurs, ne pouvaient être considérés nulle part comme des résultats de nouvelle création et postérieurs aux débuts de l'art dans la Grèce.
L'affectation des écrivains grecs dans leur scrupule historique est fort à remarquer. Ils nomment l'auteur de la plus ancienne statue de bronze connue : cet inventeur est Cléarque ou Léarque de Pihégium. Rhœcus de Samos inventa ensuite l'art de fondre le bronze. Théodore celui de fondre le fer : il inventa même le tour. Enfin ce Rhaecus imagina le niveau, l'équerre, etc., de même que Dédale avait imaginé, disent-ils, la scie et les voiles. Quant à Glaucus de Chio qui vint après Pihsecus, il fut l'auteur de la damasquinure, etc., etc. Un passage de Pausanias n'est pas de trop ici. Il rapporte qu'à Argos on lui dit qu'une tête de Méduse, sculptée en marbre, était l'ouvrage des Cyclopes ; et cependant Pline désigne la olympiade comme l'époque où l'on commença à employer le marbre dans la sculpture. Mais en voilà assez sur ce sujet.
Nous devons supposer que le style des plus anciennes peintures en tout pays a ressemblé à celui des sculptures du même tems, et par conséquent que les monochromes ou antiques peintures d'une seule couleur ne le cédaient en rien aux anciens bas-rehefs et aux ciselures. Les descriptions que les écrivains ont faites des plus anciennes sculptures, nous donnent donc à croire par analogie que
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les premières images en peinture offraient de la grandeur et une certaine expression de vie et de divinité. Cela nous rappelle que ce n'est pas le besoin d'imiter les choses triviales ou insignifiantes qui a donné naissance à la peinture, mais que c'est plutôt le besoin de fixer les images des choses belles et intéressantes, en sorte que, bien que l'art fût en enfance, il aspirait déjà à son but qui est le noble et le beau. Ainsi, quoique les difficultés attachées au dessin et à l'art d'imiter soient toujours très-multipliées lors des premiers essais, l'idée de celui qui imitait domina cependant sur l'imperfection de l'image et sembla triompher des obstacles. Je pense donc que le plus ancien style de l'art de la peinture, tout inexact et tout aride qu'il fût, communiquait déjà des idées élevées, indiquait de grandes beautés de la nature, de grandes allégories, et tendait h toucher l'ame par des images intéressantes et sublimes.
Du tems de Pausanias on se rappelait encore plusieurs ouvrages de Dédale que le tems avait détruits. Ce Dédale paraît avoir été chef d'une nombreuse école qu'il fonda à Cnosse, et dont tous les élèves ne nous sont pas connus. Il ne faut pas oublier que Pausanias dit que ses ouvrages, quoique grossiers et n'offrant rien de gracieux à la vue, avaient beaucoup de force et exprimaient bien la majesté des dieux. Ce caractère a dû influer sur tous les styles primitifs de l'art grec ou n'être même probablement que le caractère général et dominant de toutes ces anciennes écoles qui ne cultivaient guère la sculpture et la peinture que pour servir la religion et les mœurs : or ce Dédale était architecte et mécanicien. A Platée, à Olympie, à Pithye et ailleurs, on célébrait une fête en son honneur, parce qu'on le regardait comme le père des arts et le bienfaiteur
tiyS niSTOIllK DE LA PEINTURE.
du genre humain {/lesychius, EmendenteJos, Meursio.). Athénagoras le place, et c'est à tort, après Cléanthès, Craton et Dibutade, ( Voy. sur Dédale, Diodore de Sicile. L. 10. Ch. 40
Quelques archéologues ont pensé avec raison que le nom de Dédale pourrait bien avoir été donné comme nom générique à tous ceux qui, lors de ces tems reculés, avaient exercé la sculpture, la plastique ou même l'architecture et la mécanique. Voici le passage de Pausanias sur les Dédales (1. g. c. 3) : « Les Platéens célèbrent une cer- » taine fêle qu'ils appellent les Dédales, parce qu'ancien- » nement toutes les statues de bois étaient appelées des » Dédales. Je crois même ce nom plus ancien que Dédale » l'athénien , fils de Palamon , et je suis persuadé que » Dédale fut surnommé ainsi à cause des statues qu'il » faisait, mais que ce n'était pas son vrai nom. Nous savons qu'on donna ensuite le nom de Xoana à toutes les statues de bois d'une très-haute antiquité. On lit dans Pétrone que Trimalcion avait donné le nom illustre de Dédale à son cuisinier, parce qu'il avait le talent de représenter avec certains mets les formes de divers animaux.
Dédale fut l'auteur du fameux labyrinthe de l'île de Crète. On en voit l'indication sur les médailles de Cnosse, ville près de laquelle il a été construit. Malgré sa grandeur et sa beauté, ce labyrinthe, que Dédale composa en imitation du labyrinthe d'Égypte, n'en olTrait que la centième partie. Aussi Hérodote dit -il : « Tous les ou- » vrages, tous les édifices des Grecs ne peuvent être » comparés à ce labyrinthe égyptien ni du côté du tra- » vail ni du côté de la dépense; il l'emportait même sur » les pyramides. » Douze cents cours couvertes, qumze
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cents appartemens sous terre, quinze cents au-dessus , une pyramide de 3oo pieds, plusieurs autres de quarante coudées, plusieurs escaliers de quatre-vingt-dix gradins, enfin vingt-sept palais avec des colonnes de porphyre, des statues de rois, des efligies monstrueuses, et partout des bas-reliefs et des peintures : telles étaient les principales parties qui rendaient admirable le labyrinthe d'Egypte. Aussi cet immense édifice fut mis au nombre des sept merveilles du monde. Néanmoins celui de Dédale est célèbre dans l'histoire de l'antiquité, et aujourd'hui encore on dit un dédale pour dire un labyrinthe ou un lieu embarrassé dans lequel on a peine à trouver une issue. Cette indication dispose beaucoup à se méfier des prétentions des Grecs comme inventeurs de la plastique, de la perspective, de la peinture, etc., et à croire que si ce Dédale obtint tant de louanges, ce fut parce qu'il était athénien.