CHAPITRE
CONCLUSION RELATIVE AUX DIFFÉRENS STYLES DE L'ART CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS JUSQU'AU MOYEN AGE.
Je conclus de tout ce que je viens de recueillir sur les styles de l'art grec, mais que je n'ai pu prouver par tous les monumens que j'aurais voulu avoir à ma disposition, je conclus, dis-je, que la marche de l'art antique ne doit plus paraître incertaine, irrégulière, ou l'effet du hazard; que les progrès qui caractérisent les styles de l'art sont réglés, successifs, faciles à remarquer, et qu'ils sont l'ouvrage des Grecs et non le résultat d'une faveur céleste qui leur fut particulière. Je conclus aussi que les causes de la décadence sont l'ouvrage des hommes et non un repos de la nature, en sorte que l'on peut, je crois, réduire à ce qui suit cette histoire des styles comprenant l'histoire de la peinture chez les anciens.
Les Grecs empruntèrent aux Égyptiens, aux Étrusques, aux peuples de l'Inde, de la Perse, etc., les premières données grandes, gigantesques, mystérieuses et extraordinaires qui procurèrent aux productions de l'art un aspect imposant, quelquefois terrible et propre à le faire respecter; et ces qualités furent d'autant plus religieusement consacrées, que ces artistes primitifs sentaient leur faiblesse dans l'art d'être fidèles et exacts imitateurs. A ces grandes qualités se joignit la méthode pratique d'exécuter
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par plans simples et principaux, à l'aide d'un outil vif, fin et très-austère. Peu à peu on ajouta dans ces images, presque toutes mythologiques, plus de justesse de mouvement et plus de similitude avecles formes naturelles. L'art tendait à ce perfectionnement si essentiel, lorsque Phidias s'en empara. A cette même grandeur il allia une savante vérité. Polyelète était déjà plus stricte encore, plus sévère, et peut-être plus vif et plus parfait dans l'art de la ressemblance. Il trouva une partie de la grâce dans la justesse de représentation, et l'expression de la vie dans l'exacte imitation : les statues iconiques des vainqueurs favorisèrent cette étude , mais il fallait conserver les grandes données premières. Zeuxis, Parrhasius ne s'écartèrent jamais de ce principe. Tous ces artistes, et plus tard Apelle, se sentant forts par la science du dessin, voulurent se distinguer par la plus grande simplicité, qui, alliée au vrai savoir, produit la magie et la noble puissance de l'art.
Praxitèle parut. Il voulut, pour ainsi dire, que la vérité fût parée de la main des Grâces, c'est-à-dire qu'il reconnut si bien la constitution morale et physique des hommes, pour qui les arts sont faits, qu'il imagina, afin de mieux leur faire sentir l'harmonie et les accoutumer auieau par tous les moyens de l'art, d'épuiser les combinaisons, qui étant elles-mêmes dans la nature, pouvaient devenir la parure de la statuaire sans la corrompre. Il ne s'écarta point de la niajesté antique; il conserva la vie dans les images et rendit cette vie encoreplus attrayante; il charma par l'expression des douces élasticités de la chair, mais il n'oliVil cette vérité qu'au milieu d'un spectacle enchanteur, à V'dldr des anciennes règles qui avant Phidias avaient produit
l'ordre, la symétrie et une certaine austérité dans la disposition des figures. Il parvint donc à trouver la théorie complémentaire du beau, et il en fixa les principes. Il plut à la fois aux yeux, à l'esprit et au cœur ; enfin ses images, ainsi que celles des Apelle, des Euphranor et des Echion, furent de véritables enchantemens qui devinrent utiles à la religion et aux mœurs. Lysippe et ses successeurs respectèrent le même principe et perpétuèrent la même théorie.
Mais peu à peu ces charmes extérieurs, faciles à conserver et à faire briller dans les ouvrages, parce qu'ils sont le résultat de combinaisons positives à la portée de tous les artistes intelligens, furent cause, par cela même qu'ils étaient faciles à obtenir, que l'on négligea les hautes et antiques qualités fondamentales et les secrets primitifs. L'art enfin en était à ce poiat ou à cet état de chancellement, lorsque les Romains le subjuguèrent et lui imposèrent des lois. Bientôt leur goût national, qui devint un goût de parade et d'ostentation, accéléra l'abandon et l'oubli des hautes et précieuses maximes de Phidias, de Polyclète et de Protogène. Le mal augmenta de plus en plus. En vain les critiques rappelaient aux documens primitifs et a l'école antique, séparée déjà de quatre siècles des artistes d'alors ; c'était une autre éducation qu'il eût fallu donner aux artistes, c'était toute une révolution dans les arts qui seule eût pu de nouveau les vivifier.
Malgré son enflure à Rome, l'art s'appauvrit donc; il languit et tomba enfin dans un état duquel il ne pouvait plus sortir, car les seuls moyens qu'on eût voulu employer, pour le relever, eussent été des moyens étrangers aux documens et à la théorie. En eiFet, il ne put devenir à
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la fin ni plus noble, malgré la magnificence de Constantin, ni plus austère ou plus vrai, malgré la sainteté de la religion chrétienne.
Cependant il faut le remarquer, la tige primitive de l'art grec existait toujours en Orient, et là il ne se corrompit point dans son dépérissement et dans sa langueur extrême. La simplicité attique semble même l'avoir constamment préservé. Il fallait donc la chute et Tentier anéantissement de l'empire, pour qu'il fût lui-même anéanti. Mais si l'art périt en Orient, ce fut en conservant jusqu'à la fin sa dignité; et, de même que le dernier des Constantins, assailli et forcé de succomber sur les murs escaladés de Bysance, déposait avant de périr son manteau et ses ornemens royaux, pour qu'ils ne fussent point souillés par les hordes de Mahomet, de même on vit l'art grec s'éteindre sans se laisser flétrir et sans jamais abandonner son antique majesté.