‹ Traité complet de physiologie de l'hommeChapitre 8 sur 32 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Comparaison des corps vivans avec les corps sans vie (1).

$ 1. Les objets susceptibles de frapper nos sens, dont la réunion et l’action réciproque représentent la nature (2),

(1) G.-E. Staun, de organismi et mechanismi diversitate, Halle, 1706, in-4. — R. Bravıey, Philosophical account of'the works of the nature ; Londres, 1721, in-4. — Burron, Comparaison des animaux, des végétaux et des minéraux, dans Histoire naturelle ; Paris, 1749, in-4, t. II, p. 1.— Cu. Bonner, Considerations sur les corps organisés ; Amsterdam, 1762, 2 vol. in-8. — J.-B. Rogner, Considérations philosophiques sur la gradation naturelle des formes de l'étre ; Amsterdam, 1768, in-8. — Vıcq D’Azyr, Exposition des caractères qui distinguent les corps vivans; dans Discours sur l’ Anatomie ; OEuvres tom. IV, p. 229. — DELAMETHERIE, Considérations sur les êtres organises; Paris, an xrıı, in-8.— A. Snıapezkı, Theorie der organischen Wesen; Nuremberg, 1821 , in-8. — C.-G. Carus, Von den Naturreichen, ihrem Leben und ihrer Verwandtschaft; dans Zeitschrift fuer Natur-und Heilkunde, publiée par les professeurs de l'Académie chirurgico-médicale de Dresde, tom. I, p. 4.

(2) Le mot de nature est employé dans diverses acceptions. D’abord on désigne ainsi les qualités qui appartiennent aux corps, par opposition avec celles que l’art leur a fait. acquérir. On entend aussi par nature d'une chose, que ses qualités. et ses changemens d'état sont déterminés par des lois. Le mot de nature indique encore l’ensemble de tous les objets susceptibles de tomber sous les sens, ou l’univers, comme la somme de toutes les choses particulières. Telle que les sens la saisissent, la nature nous paraît un chaos de corps et de phénomènes d’une infinie variété. Nousdésignons également sous ce nom l’ensemble des perceptions par les sens, en tant qu'on y voit régner l'unité, l’harmonie et la réciprocité d’action, et que les qualités et mutations des choses et de leurs phénomènes sont nécessairement déterminées par les lois, et tiennent les unes aux autres par les liens d’une mutuelle causalité. Cette connaissance est l’œuvre de l'esprit, qui classe des phénomènes de l'univers, cherche leurs rapports de causalité, et découvre la dépendance dans laquelle ils sont tous les uns des au-

sont de grosses masses, concentrées en elles-mêmes, et roulant dans l’espace de l'univers, les corps célestes, ou seulement des parties, des fragmens d’un de ces astres,

tres. Enfin on désigne par le mot de nature la cause première ou suprême de toutes les choses et de tous les phénomènes de lPunivers, celle de laquelle tout émane, et par laquelle tout est. L'idée d’une cause suprême dans l’univers est l'œuvre de la raison, qui voit que tout dans la nature obéit à des lois éternelles et immuables, qu’elle reconnaît être conformes à la raison. L'unité et l'harmonie qui règnent dans lunivers, la tendance vers un but unique, que la raison y découvre dans les corps innombrables qui le composent, et dont l’homme n’apprend a bien connaître que quelques fragmens, prouvent qu’il ne peut y avoir qu’une seule cause première. La raison, qui est contrainte par elle-même de reconnaître dans la nature un tout complet, à la fois cause et effet de lui-même, se représente ce qui joue le rôle de conservateur, de créateur, dans l’univers, comme l’absolu, comme l’äme du monde, comme Dieu.

La raison génératrice de l’idée de Dieu a beaucoup de tendance à se déifier elle-même, et à s’assimiler à la raison qui règne dans univers. Mais il nous semble que la raison , même celle du plus profond metaphysicien, est à peine à celle de Dieu comme le ver luisant à la clarté du soleil.

Quoique la raison conduise le naturaliste à admettre une unité dominante dans la nature ‚et que ses efforts aient pour but de rapporter nos connaissances sur la nature et les phénomènes qu’on y aperçoit à un principe premier et suprême, dont elle se sert pour les expliquer; cependant toutes les tentatives que la métaphysique a faites jusqu’à présent, afin de donner une connaissance complète de la nature par des idées purement rationnelles, ont échoué. Pour saisir parfaitement la nature des phénomènes et ses causes, ainsi que l’unité qui y domine, il faudrait pouvoir la contempler avec l'œil de la toute-science, dans ses premiers principes et ses forces primitives ; alors nous aurions une science de l'univers, une cosmologie, dans laquelle les phénomènes particuliers se déduiraient d’une idée rationnelle suprême , en les embrassant tous. Mais comme notre faculté de sentir et d’apercevoir est bornée , le naturaliste prudent voit qu'il ne peut prendre un vol si hardi, et il est forcé de marcher en donnant la main à lPexpérience, pour remonter dans l’échelle des faits aussi loin que celle-ci peut le soutenir. Il abandonne donc la solution de ce problème au métaphysicien, et ne s'occupe qu'à établir une science expérimentale sur la nature et ses règnes. Les observations et les expériences lui fournissent les matériaux qu’il élabore par l’activité de son esprit, pour lesquels il cherche des principes, et de l’ensemble desquels il forme une science à la fois empirique et rationnelle.

comme les corps qui composent notre planète. Nous re-

connaissons l'existence des premiers à un effet qui em part, frappe nos yeux, et porte le nom de lumière Celle des autres nous est dévoilée par deux de leurs propriétés les plus générales, l'étendue et l'impénétrabilité. Si nous partageons ces derniers d’après leurs qualités matérielles, leurs manifestations de force et les: changemens qu'ils présentent dans le temps et dans l’espace, nous les voyons se ranger en deux grands groupes. bien limités, les corps inorganiques ou sans vie, et les corps organisés ou vivans. Les premiers sont les minéraux , les liquides et les gaz (1); les autres sont les plantes et les animaux (2).

(4) La physique n’a point encore résolu la question de savoir si les substances impondérables, la lumière, la chaleur, l'électricité et le magnétisme, sont des matières très-subtiles, douées d’une existence à part, ou seulement des manifestations d'activité de matières pondérables. Peut-être ces substances sont-elles, ainsi que le pensent quelques physiciens, de simples phénomènes que les matières pondérables produisent dans certaines circonstances, comme le son.

(2) Bonnet lui-même, le plus ardent défenseur d'une échelle naturelle des corps, admet une pareille différence, puisqu'il dit (loe. cit., ch. 12, $ 209) que, « si le polype nous montre le passage du végétal à « l'animal, d’un autre côté nous ne découvrons pas celui du minéral « au végétal. Ici la nature nous semble faire un saut; la gradation est « pour nous interrompue, car l’organisation apparente de quelques « pierres et des cristallisations ne répond que très-imparfaitement à « celle des plantes.» Cependant quelques naturalistes ont rejeté toute idée d’une différence entre les corps organiques et inorganiques. Tel est, entre autres, Robinet, dans l'ouvrage que j'ai cité, et dans le tome IV de son Traité de lanature. A.-F. Schweigger (Handbuch der Naturgeschichte der skeletilosen ungegliederten Thiere; Leipsick , 1820, pag. 26) admet aussi une transition des eorps inorganiques aux corps organiques. Il pense que le regne animal passe au règne inorganique par les lithophytes et les nullipores, et regarde la chaux comme un des anneaux de la chaîne qui unit ces deux règnes. Mais on peut objecter contre cette hypothèse que la chaux qu’on trouve dans les lithophytes est toujours pénétrée d’une matière organique, d’une masse gélatiniforme, et que la réunion de ses molécules d’où résulte une branche de corail est produite par des polypes.

$ 2. Les corps organiques, partagés en deux grandes coupes, le règne végétal et le règne animal, ne se tou chent pas à leurs limites de telle sorte que les plantes les plus compliquées dans leur structure confinent aux animaux les plus simples, et forment le passage d'un règne à l’autre, comme l'ont admis quelques naturalistes, Buffon (1), Bonnet, Sulzer et autres. Bien au contraire , les végétaux les plus simples, les cryptogames, particulièrement les algues, les conferves , les ulves ‚lestremelles ete., et les animaux les plus simples, les zoophytes , infusoires et polypes, sont les plus voisins de tous , suivant la remarque de Linné et d’autres naturalistes. Les deux règnes se rapprochent tellement l’un et l’autre dans leurs formes les plus simples, qu'il en est quelques-unes, parmi ces dernières, à l'égard desquelles on ne peut point, du moins jusqu’à présent, déterminer avec précision si ce sont des plantes ou des animaux. Ainsi les naturalistes disputent encore sur la nature des éponges (2), des corallines (3), des oscillatoires (4), ete. On serait même presque tenté de croire

(1) Hist. nat., tom. H, pag. 8. « L'examen nous conduit à recon- «naître qu’il n’y a aucune différence absolument essentielle et géné- « rale entre les animaux et les végétaux; mais la nature descend par « degrés et par nuances imperceptibles d’un animal qui nous paraît le « plus parfait à celui qui l’est le moins, et de celui-ci au végétal. Le po- «Îype d’eau douce sera, si l’on veut, le dernier des animaux et la « première des plantes. »

(2) Les éponges ont été rangées au nombre des animaux par Belon, Imperati, Nuremberg, Peyssonel, Tremblay, Ellis, Solander, Linné, Bruguiere, Lamarck, Bosc, Lamouroux, Cuvier, Schweigger, Grant, etc., tandis que Bauhin, Ray, Tournefort, Morrison, Seba, Forskael, Targioni - Tozzetti, Spallanzani, Gray et autres, les regardent comme des plantes.

(3) Du genre corallina de Linné se rapprochent beaucoup les pen. natules , de même que les halymèdes, les galaxaures , les lyagores de Lamouroux, et les flabellaires et polyphyses de Lamarck.

(4) Girod de Chantran (Recherches chimiques et microscopiques sur

es conferves, bysses, tremelles ; Paris, 4802) regarde les conferves, les

que, dans certaines circonstances, les formes végétales et animales les plus simples peuvent passer de l’une à l’autre. Des conferves se résolvent en infusoires, et des infusoires produisent des conferves en se réunissant (1).

bysses et les tremelles comme des polypes, tandis que d’autres naturalistes les classent parmi les plantes. Suivant G.-R. Treviranus (Fermischte Schriften , tom. I, pag. 165), les conferves oscillatoires, par exemple les conferva limosa, muralis et autres, qui avoisinent tant les zoophytes par leur forme et leurs mouvemens, leur couleur verte et leur propriété d’exhaler du gaz oxigene au soleil, mais qui sont tout-à-fait de nature végétale, se rapprochent aussi bien des zoophytes que des plantes en raison de leur propagation par scission, drageons, bourgeons et séminules. Bory de Saint-Vincent (Essai monographique sur les oscillaires ; Paris , 1827) les a récemment érigées, sous le nom de psychodiaires, en un règne à part de corps vivans. Le nostoch de Vaucher et les diatomes de Fries sont du nombre des corps organiques dont la nature est encore douteuse.

(4) Ainsi Ingenhouss ( Miscellanea physico-medica Ed. Scherer, Vienne , 1795 ) prétend avoir observé que la matière verte de Priestley se formait par une réunion d’infusoires , et se résoivait de même en infusoires. Cette observation a été confirmée par les remarques de G.-R. Treviranus. (Biologie, tom. II, pag. 358, 344, 350) et de Trentepohl (Roth’s botanische Bemerkungen ; Léipzick, 1807, pag. 180.) Girod de Chantran a vu aussi des conferves et des ulves se former par des agrégations d’infusoires et se résoudre en infusoires. Bory de Saint-Vincent a démontré en outre que beaucoup de conferves se dissolvent pendant l'été, et que. les globules apercevables dans leur intérieur deviennent des animalcules infusoires, qui peuvent se réunir en de nouvelles conferves. Une observation semblable a été faite par Gaillon sur une espèce de conferve marine qui appartient au genre ceramion de Decandolle, et que Dellwyn a décrite sous le nom de conferva comoides. Les filamens de cette conferve se résolvent en infusoires qui ressemblent aux enchélides, cyclidies et autres animalcules infusoires de Muller. Dernièrement aussi Edwards a observé, dans ses recherches sur des infusoires, qu’ils peuvent se réunir pour produire des formes végétales, et se séparer ensuite de nouveau. Turpin lui a fait des objections, mais qui ne réfutent point les observations précédentes. Les mouvemens de certains infusoires se font avec beaucoup de lenteur, et ces corps se placent à la suite’les uns” «es autres, en forme de végétal, en forme de conferve. Ceci conduit presqu’a une différence entre les infusoires animaux, ou les commencemens de formations animales, et les infusoires végétaux, Ou commencemens de formations végétales. Les animalcules infusoires

$ 3. La grande analogie qui existe entre les animaux les plus simples ou les plus inférieurs et les plantes , analogie qu'Aristote connaissait déjà (1), a porté plusieurs naturalistes , Buffon, Bonnet (2), Pallas (5), Darwin (4), Smellie (5), Mirbel (6) et autres, à ne point admettre de différence essentielle entre les animaux et les plantes. G.-R. Treviranus, en conséquence de cette idee, a considéré les cryptogames et les zoophytes comme un règne intermédiaire entre le végétal et l'animal. Quoique quelques-unes des formes les plus simples des corps vivans se ressemblent tellement qu'il nous est actuellement impossible de trouver dans leur structure et leurs manifestations de vie des caractères suffisans pour décider s'ils sont plantes ou animaux, ce n’est cependant point là un motif qui nous autorise à soutenir qu'il n'y a point de différence entre ces deux règnes en général. Effectivement , plus nous nous élevons des formes simples aux formes composées des plantes et des animaux, plus nous apercevons de distinctions prononcées dans la structure et les manifestations de la vie. À partir des cryptogames et des zoophytes , le règne végétal et le

paraissent quelquefois être si voisins les uns des autres, qu’on ne peut point établir sûrement de distinction générique entre eux. Nitzsch a signalé ce phénomène à l'attention des naturalistes ( Beitraege zur Infusorienkunde oder Naturgeschichte der Zerkarien und Bacillarien ; Halle, 1847.) Suivant lui, les bacillarıa pectinalis, viridis et autres espèces qu'il a décrites, se comportent absolument comme des plantes, quoiqu’on ne puisse les séparer par aucun caractere générique des bacillaria palea et fulva, qui ressemblent parfaitement aux animaux par leurs mouvemens, et qui se ratiachent d’une manière étroite aux précédentes.

à (1) Histor. animal., bb'5, cr

(2) Contemplation de la nature; OEuvres, tom. X, p. 314.

(3) Elenchus zoophytorum, p. 25.

(4) Zoonomie.

(8) Philosophie, der Naturgeschichte, tom. I, p. 3.

(6) Elemens de physiologie végétale, tom. I, p. 71.

r règne animal marchent en sens inverse l’un de l'autre, et passent à des formes plus complexes. Aux cryptogames de Linné, ou acotylédones de Jussieu (1), les algues, les champignons, les lichens , les hépatiques et les mousses, succèdent les fougères, les lycopodiees, etc. Viennent ensuite les phanérogames, et en premier lieu les monocotylédones (2), les aroides , les typhacées, les cypéroïdes , les graminées, les palmiers, les asparaginées , les liliacées , les bromeliées , les narcissees , les tulipées , les iridées, les balisiers , les cannées, les orchidées, ‘etc. Enfin arrivent les dicotylédones, avec leurs nombreuses subdivisions , savoir :

I. Les apétales ou à fleurs incomplètes, conifères , amentacées, laurinées, euphorbiacées, etc.;

II. Les monopétales , labiées, convolvulacées , solanées , Campanulacées , éricinées , etc. ;

IH. Les polypétales, ombelliferes, renonculacées, papavéracées , malvacées, légumineuses , rosacées, etc.

Dans le règne animal , après les zoophytes, aunombre desquels on range les infusoires , les polypes, les acalèphes, les entozoaires et les échinodermes , marchent les mollusques, les animaux articulés, annélides, insectes, arachnides et crustacés, enfin les vertébrés, poissons, reptiles, oiseaux et mammifères, dernière classe au sommet de laquelle se trouve l'homme.

$ 4. Pour faire ressortir les phénomènes et caracières généraux des corps organiques ou vivans, nous allons les comparer avec les corps inorganiques ou sans vie, relativement à leur conformation, à leur configu-

(4) Richard les appelait exembryonatæ, Lamarck , plantes agames ; Link, homonomeæ ; Decandolle , plantes cellulaires; Schultz, plantæ axyline.

(2) Embryonatæ de Richard; phanérogames de Lamarck; heteronomeæ de Link; plantes vasculaıres de Decandolle; plante xylinæ de Schultz.

ration, à leur contexture, à leurs manifestations d’activité ou de force, à leur origine et à leur fin. Ce parallèle fera ressortir les ressemblances et différences, et décidera si nous sommes fondés à attribuer aux corps

vivans des qualités particulières qui leur appartiennent exclusivement.

SECTION PREMIÈRE

PARALLÈLE ENTRE LA COMPOSITION MATERIELLE DES CORPS ORGANIQUES ET CELLE DES CORPS INCRGANIQUES.

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