‹ Traité complet des maladies vénériennesChapitre 30 sur 121 · ULCÈRES PRIMITIFS INDURÉS ( CHANCRES ) DE L’ANUS · texte numérisé non relu

ULCÈRES PRIMITIFS INDURÉS ( CHANCRES ) DE L’ANUS

OBSERVATION

Le nommé G***, âgé de 25 ans, d’une forte constitution et d'une bonne santé habituelle, vint me consulter pour une éruption cutanée récente, dont il prétendait ignorer le point de départ; il s’en était aperçu depuis huit ou dix jours, elle était presque générale , confluente , sans fièvre , sans démangeaisons, et présentait tous les caractères de la roséole syphilitique. Elle avait été précédée et était encore accompagnée de douleurs névralgiques sus orbitaires , et de douleurs rhumatoïdes préarticulaires nocturnes. Les ganglions cervicaux postérieurs étaient engorgés et les cheveux tombaient.

Le malade m’affirma qu’il n’avait jamais eu d’autres accidents que ceux-là, et que , depuis plus d’un an , il n’avait pas vu de femme. J’examinai les organes génitaux : ils ne présentaient aucune trace ancienne ou récente d’ulcération ou d’écoulement. Les ganglions inguinaux des deux côtés étaient engorgés, indolents, élastiques, mobiles; les plus externes elles plus internes étaient aussi ceux qui offraient le plus de volume. Demandant alors au malade s’il n’avait pas souffert de l’anus , il me répondit qu’il avait des hémorroïdes , depuis près de six semaines , qui lui causaient beaucoup de douleur, A l’examen , je ^trouvai trois ulcérations à l’anus. Deux de ces ulcérations occupaient la ligne médiane : l’une la région ano-périnéale, l’autre la région ano-coxcygienne ; elles avaient la forme semi-circulaire à l’extérieur, et filaient dans la partie inférieure du rectum, comme si elles avaient été produites par des coupures longitudinales constituant ainsi, pour ceux qui veulent conserver cette mauvaise PI. XIII BIS.

dénomination, des 7'hagades primitives. Leur base extérieure était nettement limitée, dure. élastique, indolente (induration spécifique.) (1). Leurs bords étaient taillés à pic, grisâtres, sans décollement; le fond était déjà rouge granulé et la suppuration très peu abondante. Ces ulcérations étaient arrivées à la période de réparation. Elles n’étaient douloureuses que pendant et surtout après la défécation ; le malade , assez habituellement constipé, éprouvait alors un sentiment de coupure suivi d’une contraction spasmodique analogue à ce qu’éprouvent ceux qui sont affectés de simples fissures. Quelquefois les garderobes étaient accompagnées d’un peu de sang. Une troisième ulcération siégeait sur le côté gauche de l’anus, sans pénétrer dans l’intestin : elle était assez bien arrondie et plus avancée en réparation, bien que survenue quinze jours plus lard que les précédentes.

On conçoit que cette ulcération , bien qu’arrivée plus tard , ait pu guérir plus tôt parce qu’elle n’était pas exposée aux violences occasionnées par les efforts dans la défécation. Les caractères que présentaient ces ulcérations , leur siège parculier, l’engorgement des ganglions inguinaux, te) que je l’ai décrit, le temps qui avait séparé leur début de l’apparition des accidents secondaires qui avaient déterminé le malade à venir me consulter, ne pouvaient laisser de doute sur leur nature et sur le mode de contagion auquel il fallait les rapporter. Le malade avoua, en effet, qu’après un dîner, où le vin lui avait fait perdre la raison

(1) L’anus est une des régions ou l’induration spécifique est ordinairement moins bien caractérisée.

el sa dignité d’honmie , il avait couché avec un de ses amis , alors affecté d’ulcères h la verge , et dont il avait subi les brutalités. Il se souvenait cependant avoir souffert beaucoup au moment de ces rapports , et avoir rendu du sang le lendemain et les jours suivants.

Jusqu’au jour où je fus consulté, il n’y avait pas eu de traitement fait, si ce n’est quelques bains et des lotions avec de la décoction de racines de guimauve, bes ulcérations furent alors pansées avec la pomade suivante :

Précipité blanc, 2 grammes.

Extrait de belladone , 2 grammes.

Gérât opiacé, 30 grammes.

On fit prendre au malade de la décoction de feuilles de saponaire, du sirop de Cuisinier et des pilules de proto-iodure d’hydrargyre de cinq centigrammes chaque. Il en pritd'abord une par jour, puis deux, puis trois, puisquatre.il prit en outre un bain tous les deux jours, et on tint le ventre libre à l’aide de légers laxatifs ( huile de ricin, magnésie anglaise). On avait le soin de faire précéder les garde-robes d'un lavement mucilagineux avec addition de trois ou quatre cuillerées à bouche d’huile d’olive. 11 fallut plusieurs fois réprimer les bourgeons charnus avec le nitrate d’argent. Au bout de quinze jours, les ulcérations étaient cicatrisées, les douleurs névralgiformes et rhumatoïdes avaient cessé, et quinze jours plus tard l’exanthème avait disparu. Ce n’est qu’aprèsquatre mois detraitementque les ganglions cervicaux ne présentaient plusde traces d’engorgement.

Les ulcères primitifs de l’anus sont ou la conséquence de rapports antiphysiques, ou déterminés par l’application du pus inoculable de quelque manière que ce soit : tantôt le malade lui-même le transporte, en se touchant ou en se grattant avec ses doigts souillés de la matière de sécrétion virulente d’un ulcère, à la période de progrès, qui siège ailleurs; tantôt cette matière coule d’elleinême sur l’anus, comme cela arrive assez souvent dans certains cas de bubons virulents, suivant alors le pli génito-crural; plus fréquemment encore, chez les femmes, elle y arrive par la proximité des chancres qui peuvent siéger à la partie inférieure ou postérieure de la vulve. Chez quelques-unes qui ont eu une déchirure du périnée, par suite d’accouchement, la fusion du rec¬

tum et de la vulve empêche souvent de pouvoir bien déterminer quel a été le point de départ d’une ulcération, et à quel acte il faut la rapporter.

Toujours est-il que les hémorrhoïdes-, les différentes affections prurigineuses de l’anus, toutes ies solutions de continuité , sont autant de causes qui favorisent la contagion; surtout les déchirures ouïes gerçures qui se font si facilement dans les rapports contre nature , et qui ont pour siège, presqii'absolu, déterminé par la disposition anatomique des parties, et par ordre de fréquence; tantôt la région antérieure de l’anus, ,tantôt la région postérieure , et dans qutdques circonstances toutes deux h la fois, comme chez le malade dont nous rapportons l’observation. Ces déchirures sont si ordinaires, et l’inoculation qui peut les suivre , si constante dans les points précis que je viens d’indiquer, que , bien qu'à la rigueur des ulcérations primitives puissent s’y produire d’une autre façon , on peut en tirer un grand parti en médecine légale , lorsqu’il s'agit de décider comment un ulcère primitif de l’anus a pu être communiqué. Ces conditions ont, en effet, bien plus d’importance que l’aspect inlundibuliforme de l’anus, qui n’existe que chez ceux qui ont déjà vieilli dans l’immoralité.

Je puis affirmer que chez presque tous les malades que j’ai vus dans les circonstances que je viens d’indiquer , et je dois dire que le nombre des femmes l’emporte de beaucoup sur celui des hommes, j’ai toujours obtenu des aveux. On peut assurer, contrairement à ce qui a été écrit dans un traité sur les syi)hilides, que plus l’ulcère primitif est près de l’orifice de l’anus, que plus il pénètre dans la partie inférieure du rectum, et surtout quand il est placé sur la ligne médiane , plus il y a de probabilité qu’il est dû à des rapports à preposterâ venere. Les ulcérations qui sont produites autrement s’éloignent ordinairement de l’orifice du rectum et se rencontrent indifféremment dans tel ou tel point de sa circonférence, sans cette fatalité de siège qui semble exister pour lasautres.Le sujet de notre observation aoffertles deux variétés de l’ulcère primitif analet préanal; et, en effet, la troisième ulcération située sur le côté gauche de l’anus, dans l’orifice duquel elle ne pénétrait pas, n’était apparue que longtemps après les deux premières, ce qui autorise à admettre qu’elle n^avait pas eu la même origine mé-

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Dessiné daprès nature et lith.par IBion,

Imp.d'Artus,rue delà Harpe.So.

canique, mais qu’elle était due à la contagion de voisinage.

Bien que les ulcérations primitives de l’anus puissent quelquefois être confondues, par des personnes inexpérimentées, avec des affections non syphilitiques de cette région, l’erreur est plus facile dans les cas où il s’agit d’accidents secondaires et de transition. Cette erreur est surtout commune dans le diagnostic différentiel des variétés des papules muqueuses avec les ulcères primitifs, surtout à la période de réparation.

Ajoutons que si les chancres de l’anus sont presque toujours visibles à l’extérieur, il peut cependant arriver que des ulcères plus profondément situés dans l’intérieur du rectum , constituent des chancres larvés qui deviennent alors encore une source d’erreurs de la part de ceux qui admettent la syphilis constitutionnelle d’emblée.

En voici un exemple ;

Une dame vint nous consulter affectée d’une syphilis constitutionnelle desmieux caractérisées, et portant des éruptions sur la nature desquelles il n’était pas possible de se méprendre. Nous examinâmes le vagin, la vulve, le col utérin ; pas de traces d’ulcération primitive. Nous désespérions de découvrir le point de départ de cette infection générale, sans admettre pour cela la vérole cons¬

titutionnelle d’emblée , lorsque la malade nous dit que, chaque fois, qu’elle allait à la selle elle éprouvait des douleurs très violentes et profondes ; elle nous demanda un conseil pour soulager cette douleur. U n’y avait rien de visible à l’anus ; mais en pratiquant le toucher par le rectum, nous constatâmes, au niveau du sphincter supérieur, une petite tumeur dure, calleuse et sensible au toucher. Ce pouvait être une simple fissure? Cependant notre attention étant éveillée par l’existence des symptômes généraux, nous adressâmes à la dame quelques questions d’abord assez discrètes; la malade se troubla. Alors nous la pressâmes de nouvelles questions, en respectant toutefois les formes autant que possible, et nous parvîmes â lui faire avouer qu’elle avait eu des rapports avec son mari par cette voie illicite ; rapports dont la date coïncidait avec celle de l’apparition des douleurs qu’elle éprouvait continuellement. Cette petite tun^eur était un chancre induré du sphincter de l’anus !

Le mari de cette dame était affecté de chancres, et les lui avait communiqués dans des rapports ;• preposterâ venere. Il s’était imaginé que les rapports par cette voie n’étaient plus contagieux. Mais malheureusement l’événement n’avait pas justifié ses prévisions scrupuleuses.

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