PL. XXXII
excessivement dure. Quinze jours s’étaient tout au plus écoulés depuis le début de cette ulcération indolente, que déjà plusieurs ganglions des deux régions inguinales se tuméfièrent sans trop se développer et sans devenir douloureux.
Le malade fut alors soumis à l’usage d’un traitement mercuriel assez énergique et qu’il dut continuer pendant quatre mois. H prit en même temps des tisanes amères et se tint à un régime assez sévère. Le chancre se cicatrisa lentement, et les engorgements inguinaux disparurent sans suppuration. Dans le courant du troisième mois, et nonobstant le traitement mercuriel, il survint des douleurs vagues dans le voisinage des grandes articulations et une céphalée nocturne sus-orbitaire qui disparurent au bout d’un mois. On crut le malade guéri, et on suspendit l’usage des mercuriaux; cependant, huit mois plus tard, des ulcérations se développèrent sur les amygdales, et les ganglions cervicaux postérieurs se tuméfièrent; il y avait gêne dans les mouvements du cou. Il fallut de nouveau recourir aux mercuriaux et en continuer l’emploi pendant près de trois mois.
La guérison semblait radicale, lorsqu’il y a six mois le malade vit se former sur ses jambes de petits points d’un rouge sombre, sans douleur, sans démangeaisons. A ces taches succédèrent de petits boulons suppures qui prirent peu à peu de l’accroissement, en devenant de plus en plus purulents et finissant par se dessécher pour former une croûte. Cette croûte, d’abord peu étendue, s’agrandissait lentement par la circonférence, à mesure que son centre se bombait. Là où l’accroissement se faisait encore, une aréole d’un rouge vineux entourait et précédait la nouvelle zone d’épiderme que soulevait la suppuration plus récente et qui allait à son tour, en se des-
séchant, étaler de plus en plus la base de la croûte. Lorsque celle-ci venait à être soulevée, elle laissait échapper un pus mal lié, rougeâtre, sanguinolent, ichoreux. Dans les points où les progrès de l’éruption étaient arrêtés, les croûtes, qui avaient été d’un jaune vert, puis d’un vert brun, étaient devenues noirâtres; elles étaient dures, racornies, donnant un son sec à la percussion et ne présentant plus d’aréole; un léger cercle de desquammation épidermique terminait leur encadrement. L’éruption, du reste, était limitée aux membres inférieurs ; quatre à la jambe droite, une seule à la gauche. De plus, à droite, on pouvait voir le point de départ élémentaire, et qui ne consistait encore que dans un soulèvement vésiculeux de l’épiderme avec une aréole d’un rouge sombre et très-étendue. Celte forme d’éruption, qui commence presque toujours par une petite vésicule et non par une bulle, peut s’arrêter à cette période ou atteindre des développements successifs, qui la rattachent souvent à l’ecthyma avant d’arriver aux proportions auxquelles l’épithète de rupia doit être appliquée.
Quoi qu’il en soit, après la chute des croûtes, déterminée par des applications de cataplasmes, on trouva, au-dessous de celle qui occupait le côté interne de la région sous-rotulienne, une surface irrégulièrement ulcérée, et qui, par sa disposition, indiquait qu’elle avait dû servir de base à un groupe d’éruption. Une partie de la surface était déjà cicatrisée. Dans quelques points, les ulcérations réunies, irrégulièrement arrondies, offraient des bords taillés à pic un peu renversés et un fond gris verdâtre couvert d’une nâatière pultacée analogue à celle qu’on observe dans l’accident primitif à la période de progrès. La coque croûteuse de la partie antérieure de la jambe couvrait une surface d’un rouge vermeil formée de bourgeons charnus de bonne nature, assez élevés au-dessus du niveau des parties voisines. Dans les autres points, les croûtes ne couvraient que des cicatrices rayonnées déjà un peu éprimées, brunes, encore vasculaires et arborisées.
Du reste, l’éruption, qui datait de six mois, n’é* tait le siège d’aucune démangeaison, et elle ne devenait douloureuse que pendant la station et surtout pendant la marche, qui déterminait facilement des déchirures, de la suppuration et quelquefois du saignement.
Six semaines avant l’entrée du malade à l’hôpital, et peu de jours après un dernier rapport sexuel, une ulcération s’était développée sur le rellet de la semimuqueuse préputiale, et avait bientôt envahi une partie de la base du gland. Cette ulcération avait affecté la marche phagédénique pultacée.
Le traitement a consisté dans l’usage d’une décoc¬
tion de (/wassia amara édulcorée avec le siropde gentiane. Dans les premiers huit jours, une pilule de cinq centigrammes de proto-iodure d’hydrargyre et trois grammes d’iodure de potassium. Huit jours plus tard, deux pilules; puis trois, puis quatre, à des intervalles égaux. L’iodure de potassium fut maintenu à trois grammes pendant toute la durée du traitement.
Après avoir détaché les croûtes, les ulcérations furent toutes pansées avec une solution de teinture d’iode (2 grammes de teinture d’iode pour -100 grammes d’eau distillée avec quantité suffisante d’iodure de potassium pour faire la solution).
Après six semaines de traitement, l’ulcération de la verge était guérie ; mais ce ne fut qu’au bout de quatre mois que les jambes parurent parfaitement cicatrisées.
Six .mois plus lard, les cicatrices étaient encore un peu bleuâtres à leur centre, et d’un blanc mat à la circonférence; rayonnées et gaufrées dans quelques points : elles ressemblaient à des cicatrices de brûlures.
L’observation que l’on vient de lire est intéressante sous plus d’un rapport, et constitue un de ces cas qui, seuls, démontrent toute une doctrine. Le malade a une première fois une blennorrhagie, un chancre, des bubons; il ne s’aperçoit d’aucune induration dans le siège du chancre; les bubons sitppureniîy il ne survient aucun accident constitutionnel : il est vrai qu’on a fait faire un traitement mercuriel; mais nous verrons, plus tard si c’est à lui qu’il faut attribuer l’absence de tout symptôme consécutif.
Longtemps après celte première maladie, après des rapports sexuels antérieurs suspects de peu de jours, on voit survenir un bubon, bubon sans autre antécédent, et que les fauteurs de la doctrine des bubons d'emblée devraient regarder comme un nouvel accident primitif. Cet engorgement ganglionaire, dont la marche a été évidemment celle désaffections strumeusessubaiguës ou des adénites sympathiques ou idopathiques, suppure; aucun traitement spécifique n’est administré, aucun accident ne survient. Mais enfin une nouvelle ulcération des organes génitaux suit un nouveau coït ; elle s'indure excessivement, selon l’expression du malade, les engorgements ganglionaires qui l’accompagnent prennent peu de volume, restent indolents et ne suppurent pas. On fait un nouveau traitement mercuriel qui, comme le premier, dure quatre mois, et n’empêche cependant pas l’évolution successive des accidents constitutionnels, parce qu’il est insuffisant. Après un dernier coït, une nouvelle ulcération se manifeste sur la verge, alors que la diathèse syphilitique est déjà établie, et elle affecte la forme phagédénique, le malade ayant perdu son aptitude au chancre induré.
Voilà ce qu’on observe tous les jours lorsqu’on ob-
serve bien, lorsqu’on suit avec rigueur la filiation des symptômes, les rapports de causes à effets; qu’on sait apprécier la nature des manifestations; que le médecin qui recueille des observations pour enrichir la science, se donne la peine d’en faire lui-môme l’histoire, d’en dessiner les traits et de porter un diagnostic sans se le laisser imposer par les préjugés ou l’ignorance du malade.
Donc, quand le diagnostic a été rigoureux, qu’on a tenu compte de toutes les causes d’erreur que nous avons signalées autre part, on peut affirmer qu’à la suite du chancre non induré avec bubon suppuré, il ne surviendra aucun accident constitutionnel. La diathèse ne s’établit pas, et, par conséquent, le traitement mercuriel auquel on pourrait faire les honneurs d’une cure non seulement est inutile, mais il peut être nuisible, altérer la constitution et tendre à rendre des accidents ultérieurs plus graves, ce que semblerait prouver Tebservation que nous venons de rapporter.
On peut aussi rester convaincu qu’une adénite qui ne dérive pas d’un chancre induré, ne sera pas, quoi qu’on fasse, suivie de phénomènes d’in fection générale. Mais on peut affirmer que, lorsqu’un chancre pré¬
sente l'induration spécifique, que les engorgements ganglionaires voisins restent indolents et ne suppurent pas, la diathèse est établie ; que les manifestations d’accidents constitutionnels, avec leurs formes successives, seront fatales dans des temps donnés et déterminés dans de certaines limites. Que le traitement mercuriel donné à temps, à doses et sous des formes convenables pourra, peut-être à tout jamais, empêcher ces manifestations, ou seulemement les retarder, ou n’en arrêter que quelques-unes, comme on l’a vu dans la précédente observation.
Enfin, lorsque la diathèse est établie, cette diathèse ne paraissant pas plus apte à se doubler ou à se tripler que les autres diathèses, si le malade contracte de nouveaux accidents primitifs, ceux-ci restent locaux; et, comme preuve de cette disposition, ils ne s’indurent plus; mais, au contraire, si la constitution a été longtemps sous l’inlluence de la diathèse syphilitique, que n’a pas dominée un traitement méthodique; si une mauvaise médication, surtout une médication mercurielle,aaltéréla constitution, les nouveaux accidents primitifs ont une grande tendance à prendre une forme grave, et souvent une des variétés des formes phagédéniques.