CHAPITRE II
Pi 'écis historique de la maladie syphilitique
ou vénérienne proprement dite .
Hoc , ut potero , explicabo j nec tamen , quasi Pythins
Apollo, cerla ut sint et fixa quæ «lixero , sed ut
liomunculus unus è multis , pxobabiliora conjectura
sequens.
Cicerg, Tusc. quest.
JNo us avons considéré , dans le cliapiire précédent , F origine, la nature, les symptômes des différentes maladies qui semblent avoir affecté les parties génitales des deux sexes dans tous les temps et dans tous les climats. Nous avons montré que ces maladies locales étaient , pour la plupart, l’effet d’une acrimonie, ou d’un virus quelconque appliqué à ces organes; et nous les avons en conséquence , dans les chapitres suivans de ce premier volume , distinguées en différentes espèces selon leurs causes. Nous y avons considéré plus particulièrement les maux qui sont produits dans ces parties par le virus spécifique que nous nommons aujourd’hui syphilitique ou vénérien . Dans ce second, nous traiterons de la maladie vénérienne ou syphilis proprement dite, c’est-à-dire, des symptômes , des effets et de la nature du virus qui produit cette maladie dans le système entier du corps , ou dans toute l’économie0 animale.
Nous ne trouvons aucune trace de ce mal , ou plu-
tôt de cet assemblage de symptômes qui , réunis , constituent proprement îa maladie syphilitique , dans les anciens auteurs grecs , latins ou arabes. Sa première apparition en Europe , selon le témoignage unanime des auteurs qui ont écrit ou qui nous ont laissé quelque monument sur cette maladie , date de la fin du quinzième siècle. Quoique incertains sur l’époque exacte ou l’année , et sur l’endroit où elle s’est montrée pbur la première fois, presque tous les auteurs contemporains sont d’accord cependant pour fixer, depuis l’an izjpB jusqu’à l’an iÔ2o, la période dans laquelle cette maladie exerça ses ravages les plus violens : ils s’accordent tous aussi à la regarder comme une maladie cutanée , contagieuse , nouvelle et inconnue auparavant , très-différente de la Lèpre , laquelle était alors une maladie très-répandue, puisque dixneuf mille hôpitaux des pays habités par les chrétiens étaient remplis de malades de cette sorte. Tous les auteurs de ce temps, dont je viens de parler, conviennent que les signes ou symptômes caractéristiques de cette nouvelle maladie étaient des boutons ou pustules non suppurans, et des excroissances hideuses de la grosseur d’un gland , sur la peau , et surtout au visage , des ulcères rongeans à la gorge , des exostoses et des douleurs nocturnes aux os. Le médecin Alexander lien édictas , qui a écrit en 1 4-97 7 ajoute qu’il a vu des malades qui ont perdu les yeux, le nez, les mains, les pieds et d’autres membres. Il est très-digne de remarque que , quoique plusieurs auteurs postérieurs à l’an i5oo fassent mention de
DE LA MALADIE SYPHILITIQUE. 3j
raffection des parties génitales , et disent qne le mal se communiquait le plus souvent ( utplurïmiun ) par le coït , aucun antérieur à cette époque ne désigne cette affection comme essentielle ou caractéristique de cette maladie (i). Tous regardent la maladie comme pestilentielle et contagieuse sans coït, et meme sans contact immédiat quelconque.
Schelling , médecin allemand , un des premiers qui aient écrit sur cette maladie , dont l’ouvrage (2) parut en 1 494 ou 1 49^ ? dit positivement que ce poison est très-subtil , et qu’il devient aisément contagieux , non-seulement par l’air (3) , l’haleine et la respiration , ou l’habitation dans la même chambre , mais encore par les vêtemens qui ont été portés par
(1) Ceci doit d’autant moins nous étonner , que nous avons fait voir, dans le chapitre précédent , que les ulcères , les bubons , les phimosis , les paraphimosis , les condylomes , les -verrues aux parties génitales , avaient été toutes des maladies très -connues des anciens Grecs et Romains , ainsi que dans des temps postérieurs , comme nous le voyons surtout dans les écrits de Lanfranc , de Salicet au treizième siècle , et de Gordon , d’ Amauld
de V illeneuve , de Guy de Chauliac , et Hochener , au quinzième siècle.
(2) Consilium in Pustulas malas, morbum quem maluifi de Francia vulgus appellat. Heidelbergœ , in-/|.°.
(3) Cette idée ou crainte de contagion s’est soutenue encore plu» de tren’e ans après, puisque, dans Pan i 52g , le cardinal TVolsey, premier ministre de Henri VIII, fut accusé à la chambre haute d’Angleterre d’avoir parlé bas à l’oreille du roi ; sachant bien que lui Wolsey était infecté de la maladie vénérienne. Hume , hist. of JEngland, tom. IV, pag. 45 1, note e.
les personnes infectées ; et il craint qu’on ne puisse même être infecté dans les bains communs (i).
Gaspard Tqrella, évêque de Sainte Juste, natif de Valence en Espagne, et médecin du pape Alexandre VI , dans son ouvrage Dialogus de dolore , cura iractatu de ulcerihus in pudendagra evenire solitis ; foî. 2, 3 et sequentibus (Edit. Romæ, 1800, in-zj.0), dit précisément : A on enim est qui ignoret quod hœc m aligna et contagiosa œgritudo , ob longitudinem
iemporis à mente hominum deleta erat . Et un
peu après ii ajoute: Valentini , Catalani et Arragonenses, post Ion gain librorum indagationem , ipsum morbum semekti vocaverunt , eo quia in duodecimo libro Christian!, edito àmagistro Francisco Aime nés, scriptum invenerunt sitnilem morbum aliàs orbem incas is se. Il croit cependant que Ximenès avait voulu parler de la lèpre ; mais il n’en est pas moins vrai que les médecins espagnols, après de longues recherches , croyaient bien ancienne la pudendagra.'
Le même auteur observe , dans son traité écrit en i5oo, que% cette maladie se propageait de son temps, en général, seulement par le contact immédiat, et que la partie qui venait en contact souffrait toujours la première, que ce fût la bouche, le visage ou les mamelons des nourrices: ce qui montre évidemment qu’avant lui, dans, le premier temps de
(i) C’est cette opinion qui probablement a fait abandonner depuis l’usage des bains en Europe , un des moyens les plus salutaires à employer dans cette maladie.
DË LA MALADIE SYPHILITIQUE. 3g
l’apparition de la syphilis , on avait observé ou au moins regardé cette maladie comme contagieuse par l’atmosphère seule, sans contact immédiat ; et ce qui prouve en même temps que ce mal se propageait souvent alors sans coït par d’autres voies. Mais nous avons une preuve plus directe de cette dernière assertion.
N ata ns Montes AiTiius , quia écrit en 1497, et qui fut lui même affligé de la maladie , attribue son origine à la conjonction de Saturne avec la tête à'Aries. Il ne fait pas non plus mention de l’affection des parties génitales, mais il parle principalement des douleurs nocturnes des os.
Bartholomæus Montaghana , 1 4 Q 8 ( Consilium
medicum pro illust. et reverend. episcopo et Hungariœ vice-rege , voyez in collect . Luisini ), dit que la maladie était nouvelle et inconnue: il recommande des évacuations, et conseille à l’évêque malade le coït modéré. Rien ne prouve plus évidemment que la maladie existait alors très-fréquemment sans aucune affection des parties génitales.
Jac. G at a x eu s ( T raclai, de rnorbo gallico, i5o4) est le premier qui fasse mention que la maladie syphilitique reste, chez quelques individus, cachée plu§ ou moins long-temps, « pendant des mois et des
années ( ad menses et ànnos ). »
Pierre Pinctqr ( De morho foedo et occulto , his temporibus afflige nie: Romæ , i5oo , in-4°) dit que
îa maladie était nouvelle , et qu’elle commença en i483 (i) : il parle de trois malades remarquables qu’il a guéris de cette maladie par les frictions mercurielles; le cardinal de Sègovie , le chanoine Centez et le pape Alexandre VI. Ï1 parle des douleurs affreuses nocturnes des os, et des pustules sur tout le corps, fl ne dit rien des parties génitales.
Georg. Yella ( Consilium medicum pro morho gallico, i5o5) dit que la maladie se communiquait seulement par le coït; mais il ajoute ces mots frappans « qu’une femme peut être infectée et communiquer la maladie à plusieurs hommes, sans en avoir elle-même la moindre apparence. »
Ma cr. Anton. Coccius Sabellicus, historien fameux en i5o6, qui est mort de cette maladie, dit , dans sa Rhapsodia historien , que la maladie , dans son apparition, a commencé avec des pustules sur toute la surface du corps, lesquelles se sont changées
(i) « Pro verâ notitiâ liujus capituli dignum esse dicimus, quotl Iiic morbus cœpit exordium anno i4$3 , cap. IV et cap. XIII. Contagiosus morbus est. Nam unus homo infectus dicto morbo potest inficere homines conversantes et stantes cum infecto , etiamque poiest inficere aerem cameræ et domum ubi habitant , et sic pertransit de uno lioraine ad alium , et de unâ domo ad aliam ; perducitur ille aër maliciosus per totam civitatem, et inde inficiuntur hominés illius civitatis ex hoc contagio : taraen dicimus ipsam ægritudi* nem magis contagiosam esse propter coïtum cum muliere habente hune morbum, et maxime illius cum quâ homo habens liunc raorbum coïerit. » — Ce passage éclaircit d’une manière frappante l'inscription sépulcrale que j’ai insérée plus bas.
après dans des ulcères hideux : il ne parle point des parties génitales.
Jüann. Benedictus ( Tractatus de morbo gallico , i5o8, in-4° ) dit que la maladie a commencé en i4q3 ; qu’elle se communique par le contact, les baisers , les nourrices, le coït. Il attribue sa cause à la conjonction des astres, et il fait l’observation intéressanté qu’elle n’était plus si violente alors qu’à son commencement.
Ulrich van Hutten ( Libelîus de Guajaci medi eina et morbo gallico : Moguntiæ, 1 5 1 9, in-4° ) fait la même observation , que les symptômes de la maladie avaient été plus terribles au commencement de son apparition. Ses expressions sont bien remarquables. Il dit : En effet , la maladie fut si horrible dans les commencemens qu’elle parut, qu’on peut à peine la regarder aujourd’hui (en 1 5 1 9 ) comme étant de la même espèce. Elle était accompagnée des ulcères de la forme et de la grandeur d’un gland de chêne , qui étaient durs et proéminens , et qui répandaient une matière très-corrompue , et tellement fétide , que , quand elle frappait l’odorat, on se croyait infecté du mal (1). Il avait été lui-même affecté de cette maladie ; et, après avoir essayé en vain le mercure et tous
(1) « Quippe tanta fuit, cùm primum oriretur, fœditate , ut qui mine grassatur vix illius generis esse putetur. Ulcéra in quercæ g'andis speciem et magnitudinem , aspera, exporrecta , spurcus ab bis profluens humor ; fœtor yerô tantus exhalans , ut cujus nares contigisset- cdor ille ^ infici raox crederetur, »
les autres remèdes, il s’était guéri à la fin radicalement par la décoction de gaïac , dont la découverte est due à lîcrncindes d’Oviedo , qui apprit son usage des indigènes de Pile Hispaniola.
Pour donner une idée plus exacte des symptômes affreux qui accompagnaient la maladie syphilitique dans le temps de son apparition en Europe, j’ajouterai à la description de van Hulten celle qu’en donne F’racastor , dans son beau poème intitulé: Syphilis sive morhus gallicus , 1 5 2 1 .
Protimis informes totum per corpus achores Rumpebant, faciemque liorrendam et peetora foedè Turpabant; species morbi nova : pustula summæ Glandis ad effigiem , et pituita marcida pinguis ,
Tempore quæ muho non post adaperta debiscens , Mucosâ multum sanie taboque fluebat.
Quin etiam erodens altè , et se funditiis abdens Corpora pascebat miserè , nam sæpiùs ipsi Carne sua exutos artus , squallentiaque ossa Vidimus , et fœdo rosca ora dehiscere hiatu,
Ora , atque exiles reddenlia guttura voces.
- Tum sæpè aut cerasis , aut Phyliidis arbore tristi ,
Vidisti pinguem ex udis manare liquorem Corticibus : mox in lentum durescere gummi.
Haud secùs hac sub labe soîet per corpora mucor Diiïluere : bine demùm in turpem concrescere calîum. Gnde aîiquis ver ætatis, pulchrainque juventam Suspirans , et membra oculis deformia torvis Prospiciens, fœdosquc artus , turgentiaque ora ,
Sæpè deos , sæpè astra , miser, crudetia dixit lutcrca dulccs somnos ; noUtisque soporem
Omnia per terras animalia fessa trahcbant :
111 is nulla quîes aderat sopor omois in auras
Fugerat. His o rien s ingrata Aurora rubebat ;
His immica dies , inimicaque noctis imago.
Nulla Ceres ilîos , Bacclii non ulla juvabant
Munera , non dulces epulæ , non copia rerum |
IN on urbis , non ruris opes , non ulla voloptas.
Jean Lemaire, poëte français, né en 1 47 ^ ? et mort en i524 , dans son poërne intitulé:!)^ Cupido et d'Airopos , donne aussi une description graphique de la maladie.
Mais en la fin , quand le venin fut meur ,
11 leur naissait de gros boutons sans fleur ,
Si très-hideux, si laids, et si énormes,
Qu’on ne vit dnc visages si difformes.
$ Ne onc ne reçut si très-mortelle injure Nature humaine en sa belle figure.
Au front , au col , au menton et au nez , Onc ne vit-on tant de gens boutonnez.
Mais le commun, quand il la rencontra, La nommait Gorre , ou la Vérole grosse,, Qui n’épargnait ni couronne ni crosse.
Pocques l’ont dit les Flamands elPicarts,
Le Mal français la nomment les Lombards.
Si a encore d’antres noms plus de quatre.
Les Allemands l’appellent Grosse blattre :
Les Espagnols la Baus l’ont nommée.
En comparant les observations précédentes , iî nie
paraît évident que la maladie syphilitique, au corh meneement de son apparition jusqu’à l’an i524 , était , dans sa nature et dans tous ses effets ou symptômes , beaucoup plus ressemblante à YEléphantia sis , ou à YYatys des Africains, ou Sibbens des Ecossais , et à la nouvelle maladie du Canada ( voyez chap. XV - XVIII ) , qu’à la maladie syphilitique mitigée, telle que nous la voyons aujourd’hui en Europe.
Il est difficile, et peut-être tout-à-fait impossible, de fixer l’année précise à laquelle cette terrible maladie s’est manifestée, pour la première fois, en Europe. Cependant d’après les autorités dont nous parlerons tout à l’heure, il y a un grand degré de probabilités, qu’elle a paru vers l’an 1 4.S 3 , Pinctor le dit expressément, ou 1 484 ? ei qu’elle a commencé à se répandre généralement , surtout en Italie et bientôt après en France , dans les années 149a, i494elI49^» à la manière d’une maladie épidémique si contagieuse, qu’on la regardait comme pestilentielle, et qu’il en mourait beaucoup de monde.
On ne sait pas mieux comment et dans quel endroit ce virus a pris naissance, s’il a été importé en Europe d’une autre partie du globe, ou s’il a été engendré par quelque cause générale et inconnue. L’occasion de discuter un peu plus profondément qu’on ne Ta encore fait cette matière intéressante, mais obscure et embrouillée, se présente ici, surtout depuis que le docteur Hensler a dirigé sur elle cet
esprit de recherches qui le rend si supérieur à ceux qui l’ont précédé.
Roderigue Diaz de Isla dit, dans son Traité con~ Ira las Babas , qu’une maladie inconnue jusqu’alors commença à se répandre à Barcelonne, en ,
bientôt après l’arrivée de Christophe Colomb de l’île Saint-Domingue dans cette ville, et qu’elle s’y répandit dans un instant. Il ajoute que , l’année suivante, les troupes espagnoles furent envoyées à Naples contre l’armée française qui assiégeait alors cette dernière ville, d’où la même maladie fut communiquée aux Français, qui, ne la connaissant pas, lui ont donné le nom de mal de Naples ( Malum Neapolita num). Ces troupes, dit-il, après avoir levé le siège; retournant par l’Italie en France, disséminèrent la maladie parmi les Italiens , qui lui donnèrent, par la même raison, le nom de male franc es e, ou mal français ( morbus gallicus ).
La plupart des auteurs , principalement Astruc , van Swieten, et dernièrement encore Girtanner ( i ) , ont maintenu fortement, et surtout d’après ce témoignage de Diàz de Isla, que la maladie vénérienne fut apportée en Espagne par Colomb et ses compagnons, de retour de leur premier voyage aux îles Caraïbes en 1 49^ ; qu’elle passa dès Espagnols aux Napolitains, qui la communiquèrent aux Français, qui
(1) Dans son Traité sur la maladie vénérienne ; Gœttingue , 1789, en trois volumes in-8°, qui contient Lhistoire la plus complète de tous les auteurs qui ont écrit sur cette maladie.
faisaient alors le siège de leur ville; qu’ enfin ces derniers la répandirent parmi les Italiens, et après parmi leurs compatriotes, et qu’elle fut de là disséminée avec rapidité chez les autres nations de l’Europe* Tout le monde semblait d’accord pour attribuer la source et l’origine de la maladie vénérienne ou vérole aux Indes Occidentales. C’est à l’égard de la maladie syphilitique à peu près comme à 1 égard du tabac. Tout le monde croit que le tabac n’a été connu qu’en Amérique et qu’il a été apporté de ce pays en Europe; mais le tabac a été connu et cultivé en Chine, aussi bien que dans l’Indostan depuis un temps immémorial-
Le docteur Sanchez est le premier qui ait combattu cette opinion reçue, dans sa Dissertation sur l'origine de la maladie V énèrienne , et après dans son Examen historique sur l’apparition de la maladie vénérienne en Europe, où il a taché de prouver que la maladie vénérienne existait réellement en Europe avant que Colomb fût de retour de son premier voyage aux îles Caraïbes, 1 49^.
Le feu docteur Hensler, l’un des médecins les plus savansde l’Allemagne, a publié, depuis Sanchez, une histoire delà maladie vénérienne telle qu’elle a paru en Europe vers la fin du quinzième siècle ( Geschichte des Lustseuche, Altona, Vol. I. 1783, et Vol. II, 1789) , dans laquelle il nous communique des extraits de beaucoup d’ouvrages sur la maladie vénérienne, qui non-seulement ne se trouvent pas dans la collection de Luisinùs, mais qui furent inconnus à
DE Là MALADIE SYPHILITIQUE,
Astruc lui -même. L’auteur prouve , par ses recherches profondes et des passages fidèles des auteurs contemporains de l’apparition de cette maladie, rares et peu connus, qu’il est très-probable que la maladie syphilitique ou vénérienne a commencé à paraître en Europe avant le retour de Colomb de son premier voyage en Amérique ; et ce qui rend son ouvrage doublement intéressant, c’est qu’il fait une distinction lumineuse, échappée aux auteurs qui ont écrit avant lui , entre la maladie syphilitique constitutionnelle, ou les maux syphilitiques des parties génitales, et les maladies locales de ces mêmes parties qui ont paru à la suite d’un coït impur dans les temps beaucoup antérieurs à l’apparition de la maladie syphilitique.
Après avoir examiné à fond ce que ces deux auteurs ont avancé sur l’origine et la source de la maladie vénérienne, contre l’opinion aujourd’hui généralement reçue, qu’elle a été importée de l’Amérique en Europe, je trouve avec eux cette opinion dénuée de toute solidité. Voici les raisons principales qui m’engagent à partager le sentiment du docteur Sanchez et du docteur Hensler.
i°. G. Colomb arriva de son premier voyage, au mois de mars i4q3, à Palos, d’où il était parti. De cette ville, il alla par terre ,. en traversant toute l’Espagne, à Barcelone, où la cour était pour lors. Il était accompagné de quelques personnes de son équipage, et de six Indiens qui étaient bien portans; car des autres qu’il avait amenés avec lui d’Hispaniola ,
un était mort pendant la traversée, et il en laissa deux ou trois malades à Palos ( on ne dit pas de quelle maladie ). Il paraît peu probable , d’après cette circonstance , que les individus qui l’accompagnèrent fussent malades ; et par conséquent il n’y a pas, en quelque sorte , le moindre degré de probabilité que la maladie vénérienne ait été apportée par eux de Palos à Barcelone; à moins qu’elle ne l’ait été comme la peste l’est , de nos jours, de la côte d’Afrique en Europe , par des marins ou voyageurs en apparence bien portans; et comme les fièvres putrides se communiquent souvent aujourd’hui par des personnes qui elles-mêmes se portent bien, ou qui ne sont pas au moins atteintes de cette maladie. ( V oyez Prikgle, maladies des armées. )
2°. Le reste de l’équipage de Colomb resta à Palos ou à Séville ; et ce qui est surtout très-remarquable , aucun historien, du moins que je sache, ne dit que le mal ait été disséminé dans ces deux villes par ceux qui le composaient. Il n’y a aucune preuve authentique que les compagnons du voyage de Colomb en fussent infectés : du moins ce navigateur n’en dit rien dans la relation de ses deux premiers voyages.
3°. Oviedo est le seul historien contemporain qui dise, et encore d’une manière vague, que la maladie vénérienne était une maladie connue et commune à Hispaniola, et qu’elle nous est venue de cette île; mais il ne dit point que ce fut dans le premier voyage de Colomb qu’elle fut apportée en Europe. Il assure, au contraire , en termes très-précis , qu’elle le fut
dans le second, qui ne se termina que dans l’été de iï 496; tandis que le retour de Colomb , de son premier voyage, fut au mois de mars i4q3. C’est par méprise que Girtanner avance qu’ Oviedo parlait du premier voyage de Colomb. Au surplus, quand même Oviedo aurait dit cela, il ne mériterait pas d’être cru, parce que c’est un historien peu exact et peu Instruit, et que d’ailleurs c’était un jeune homme, et qu’il n’avait tout au plus que quinze ans à l’époque où Colomb vint à Barcelone, après son premier voyage.
4°. On aurait encore grand tort de conclure que la maladie vénérienne a été apportée des Indes occidentales, parce q’uelle régnaitépidémiquement dans cette partie du monde à l’époque où Colomb se rembarqua pour revenir en Europe.
5°. De ce que cette maladie a commencé à paraître dans Barcelone vers le temps du retour de Colomb, il ne s’ensuit nullement ( et de Isla ne le dit pas même positivement ) qu’elle a été apportée et communiquée par ses compagnons aux habitans de cette ville. D’ailleurs, le témoignage de de Isla , que la maladie vénérienne s’est manifestée pour la première fois à Barcelone en i493, rie mériterait aucune confiance. En effet, il paraît que cet auteur était un médecin de Séville; il n’a écrit son livre Contra las babas que vers l’an 1 555 ; et enfin ce qu’il y dit n’est confirmé par aucun autre auteur contemporain , c’est-à-dire , qui ait vécu dans les vingt-cinq premières années après l’apparition de la vérole. P, Martyr, entre autres ,
JO
savant distingué, qui était attaché au roi d’Espagne, et se trouvait à la cour de Barcelone , écrivait à ses amis tout ce qui se passait dans cette ville pendant son séjour. Or il ne fait aucune mention, dans ses lettres , de cette prétendue apparition de la vérole dont parle de Isla, Et il est à remarquer que P. Martyr , venu de Rome en Espagne en 1487? directeur en 1492 de l’école établie par la reine Isabelle pour la jeune noblesse de Castille, qui était à Barcelone au mois d’avril i4p3 , et qui y resta jusqu’au mois de novembre de la même année, paraît avoir été parfaitement instruit de tout ce qui s’y passait alors; et il décrit entre autres choses l’arrivée de Colomb à Barcelone, et la réception honorable qu’on lui fit. Mais , encore une fois, il ne dit pas un mot de l’apparition delà vérole à cette époque, ni qu’elle y fut apportée et propagée par les compagnons du célèbre navigateur, venus avec lui dans cette ville. Il n’en parle pas davantage dans un autre ouvrage ( De rebus oceahicis ), dans lequel il traite ex professo des choses remarquables découvertes par Colomb.
6°. Mais l’argument qui me paraît le plus fort contre l’opinion d 1 Astruc , etc. est une lettre écrite par ce même P. Martyr, en avril 1488 , c’est-à-dire cinq ans avant le retour de Colomb de son premier voyage, et par conséquent six ou sept ans avant que les troupes françaises fussent devant Naples. Dans cette lettre, il fait évidemment mention de la maladie vénérienne , telle qu’elle se montrait dans son origine. Je crois sa lettre trop intéressante , pour n’en pas transcrire ici
DE LA. .MALADIE SYPHILITIQUE. 5t
la partie la plus remarquable, d’où il paraît évidemment que son ami à Salamante fut attaqué de la maladie vénérienne ou syphilis plusieurs années avant que Christophe Colomb ne partît d’Espagne pour faire son premier voyage.
Pétri Martyris , Angierii Medioïanensis , epistola LA7 IIÎ, Ario Lusitano, Grœcas litteras Solmanticœ profilenii, valetudinario .
« In peculiarem te nostræ tempestatis morbum , qui apellatione hispanâ Bubarum dicitur ( ab Italis morbus gallicus ; medicorum Elephantiam alii, alii aliter appellant), incidisse præcipitem , libero ad me scribis pede. Lugubri autem elogo calamitatem , ærumnasque gémis tuas; articulorum impedimentum, inter nodiorum hebetudinem , juncturarum omnium dolores intensos esse proclamas; ulcerum et oris jœditatem superaddis; miserandâ promis eloquentiâ; conquereris , lamentaris, déploras, etc.»
y0. Je joindrai à ce passage de P. Martyr une inscription sépulcrale non moins remarquable , et qui , d’après mes recherches historiques , me paraît avoir plus de rapport à la maladie vénérienne qu’à toute autre, quoiqu’on ait voulu lui donner une explication différente. Elle prouve incontestablement , si mon opinion est fondée, que la vérole ou maladie syphilitique était connue en Europe bien avant le voyage de C. Colomb. Cette épitaphe se trouve à Rome , dans l’église appelée Sancta Maria del Populo , sur le
tombeau d’un Romain qui mourut à l’âge de trente ans, au mois de juillet i485, d’une maladie que l’on connaissait alors sous le nom de peste inguinale ( pes iis inguinaria ) ( i ).
Cette peste inguinale me paraît être évidemment la même maladie que celle appelée Bubœ , si bien décrite par P. Martyr , la peste ou contagion dont parle P. Penctor , et la maladie pestilentielle ( mordus pestiferus ) des Marrani , dont Steph. Infessura , Nauclerus et Fulgose, que je vais citer tout à l’heure, font mention. S’il en était ainsi , il serait évident que la vérole avait déjà fait en Europe de grands ravages en 1 483 , 85 , 88 et €)2 , c’est-à-dire , sept à huit ans avant que Colomb fût parti pour faire des découvertes , ou au moins avant qu’il fût de retour de son premier voyage.
(i) Marco Antonii Eqüitis Romani
FlLIO , EX NOBILI AeBERTONUM FAMILIA *
CoRPORE AnIMOQ. INSIGNI Qui , ANNUM AGENS XXX y Peste inguinaria interiit,
Anno salutis christianæ M. CCCCLXXXV. Die XXII Julii,
Heredes B. M. P.
Cette épitaphe coïncide d’une manière surprenante avec l’époque de la lettre de P. Martyr, ainsi qu’avec le passage de P. Pinctor,, Cité ci-dessus , page 3g.
Voyez Inscripiiones romance înfîmi œvl Romœ exîstentes , operâ et cura D. Pétri Aloysii Galetti, Romœ , 1760. 3 vol. in-4°, vol. III, classe XVIII } pag. 2^3, n° 7, S. Maria del Populo.
8°. On trouve dans plusieurs autres auteurs des passages qui infirment absolument le système d’ Astruc. Celui de Leon l'Africain est trop remarquable pour ne pas l’insérer ici tout entier.
« Quand on est attaqué , en Barbarie , de la maladie qu’on appelle vulgairement le mal français , on en guérit rarement ou même jamais, et on finit par en mourir. Ordinairement ce mal commence par des douleurs et des fumeurs , auxquelles succèdent dès ulcères. Il est très-peu connu dans tout l’ Allas , dans toute la N umidie et dans toute la Lybie. Si un individu s’en trouvé affecté , aussitôt il se réfugie , soit dans la Numidie , soit dans le pays des Nègres, dont la température est telle que la santé s’y rétablit parfaitement ; et alors il revient dans ses foyers. Je l’ai observé moi-même sur un grand nombre qui ont guéri par l’influence de cet air salutaire seulement , et sans les secours ni d’aucun remède ni d’aucun médecin.
» Cette maladie n’était pas connue , même de nom, en Afrique, avant l’époque où le roi Ferdinand chassa tous les Juifs de l’Espagne. Lorsqu’ils s„e furent réfugiés dans leur ancienne patrie , les Ethiopiens dépravés eurent commerce avec leurs femmes ; et de là est venue , comme de la main à la main , cette peste qui se répandit dans toute la contrée : eh sorte qu’il y eut à peine une famille qui fut épargnée. Ils regardent comme une chose certaine et indubi table , qu’elle a passé de l’Espagne chez eux, et ils n’ont pas trouvé d’autre nom pour la désigner que celui de mal espagnol. Mais à Tunis, ainsi que dans
54 PRÉCIS HlSX^rQ^E
toute ritaîie 7 on l’appelle Je mal français. Il en est de même en Egypte et en Syrie, d’où est venue cette imprécation proverbiale : Puisse-lu crever du mal français !
» Si quis apud Barbares eo morbo inficiatur qui Gallicus vulgo dici solet , rarô aut numquampristinæ redditur sanitati , quin mors tandem inde consequatur. Solet autem hic morbus quodam dolore ac tu more primùm prorepere, ac tandem in ulcéra verti. Paucis admodùm toto Atlante , totâ Numidiâ, totâque Lybiâ hoc notum est contagium. Quod si quisquam fuerit , qui se eo infectum sentiat , rnox in Numidi am aut in Nigritarum regionem proficiscitur , eu jus tanta est aëris temperies , ut optimæ sanitati restitutus inde in patriam redeat : quod quidem multis accidisse ipse meis vidi oculis , qui nullo adhibito neque pharmaco neque medico , præter saluberrimum jam dictum aërem , revaluerant. Hujus mali ne nomen quidem ipsis Africains ante ea tempora notum fuit , quàm Hispaniarum rex Ferdinandus Judæos omnes ex Hispaniâ profligâsset , qui ubi jam in patriam rediissent , cœperunt miser! quidam ac sceleratissimi AEthiopes cum illorum rnulieribus hahere commerçium , ac sic tandem velut per marius pestis hæc per totam se sparsit regionem : ita ut vix sit familia quse ab hoc malo remanserit libéra. Id autem sibi firmissimè atque indubitatè persuaserunt , ex Hispaniâ ad illos transmigrasse; quamobrem, ab Hispaniâ, malum Hispanicum ( ne nomine destitueretur). indiderunt. Tuneti veio, quemadmodùni
et per tûtam Italiam, morbus Gallicus dicitur. Idem nomen illi in AEgypto atqee Syria adscribitur , unde malè imprecantis proverbiem : Te morbus mate perdu t gallicus ! — Voyez Descriptio Africœ, lib. I , verses finem. »
C’est même aujourd’hui uee opinion générale parmi les habit ans de Maroc , qee la maladie vénérienne était inconnue dans leur pays avant l’époque où Ferdinand, roi de Castille, a chassé les Juifs d’Espagne : ceux-ci , en s’établissant dans leur pays , permirent aux habita ns de coucher avec leurs filles et leurs femmes ; et depuis ce temps , tout le pays a été comme inoculé de cette terrible maladie. Ils l’appellent la grande maladie ou la maladie des femmes (el murd el kcibeer, on el rnurd En’sâh). Voyez Jacksox , Account of Marocco , 4° London.
g0. Etiexxe Ixfessura , qui a écrit un journal de Rome , dit : « Le premier février 1492 , on apprit la » nouvelle.de la prise de Grenade par le roi d’Espa- » gnc. » — « Au mois de juin i4p3 , l’ambassadeur » d’Espagne se plaignit de ce que le pape avait reçu » les Maures ( Marrani ) dans la ville. » — « Au mois s> de juin 1793 , les Maures campaient en très grand » nombre , sous des tentes hors de la parte Appia : » ils entrèrent furtivement dans la ville , et ils y ap- » portèrent la peste ou infection à laquelle on donna « leur nom , et qui fit périr beaucoup de monde. » — « Au mois d’octobre i4q3 , le cardinal de Comili- » bus mourut de la peste. » — Au mois d’avril 1 4p4 ( c’est-à-dire un an , ou au moins huit ou dix mois
plus tard encore ) , » le pape écrivit au roi de France » { qui , dès le commencement de l’anrlée , et même auparavant , se préparait à son expédition ) » de ne pas » se mettre en marche, parce qu’il régnait à Ptome une grande peste ou maladie pestilentielle (i). » Cette peste continua ses ravages dans la ville durant toute l’année, comme on le voit dans un autre journal publié par J. Burchardi , qui était maître des cérémonies.
(i) Stephani Infessuræ Sénat. Populique Rom. Scribæ Dia~ rium ui bis Romœ , in Eçccirdi Corp, Histor. medii ævi, tom. II. — P. 2002. Die 1. Febr. 1492 ? ait? venerunt nova de partibus afrïcanis , quabter Rex Hispaniæ habuerit victoriam de Granata ipsamque ceperit. — P. 2012. Aliud, quod Àmbasciator regis Hispaniæ ( mense Jun. 1490 ) proposuit , est, quod ex quo prædictus rex expulerat Marranos de imperio suo , tanquam inimicos fide1 cbristianæ , quod miraretur quod Papa ( Alexander VI') , qui esset caput dictæ fidei, illos recepisset in urbe.,Et propterea hortatus est ut de terris Ecelesiæ subjectis illos expelleret. — P. 20i3. De prima parte , Marrani in maximâ quantitate steterunt extra portam Appiam apud Caput Bovis, ibi tentoria tendentes , intraveruntque in urbem secreto modo, eo quod ad custodiam portai um deputati sunt Iiispani armigeri, et, ut creditur, etiam de illis, adeo ut incontinenter pestis invaserit urbem , mertuique sunt quamplurîmi ex peste et contagione dictorum M arranorurn ,* de quibus tota urbs impleta est, et, ut videri potest , non sine voluntate et permissuPapæ. Eodem mense Jun. liœc subjungit Infessura , p. 201 5. — - P. 21 oct. i49dj mortuus fuit cardia, de Comitibus peste. - — P. 216. April. 1 4q4- PaPa mandô à dire al Rè di Francia cbe non venisse , perché in Roma era grande peste , e dubitava dello stato suo. — Et per lo Rè ( di Francia) gli su rispoto che non si curava di peste, perché, qnaüdo lui fusse morto , haverebbe posto fine allesue fatiche.
io°. Dans une lettre écrite , le 4 janvier 1494 , au cardinal de Sienne ( qui fut depuis pape sous le nom de Pie III ) , Pietro Belphini l’avertit de se tenir sur ses gardes à son arrivée à Rome, où la peste, quoique adoucie , n'est pas encore éteinte. Le même écrivait, le 20 février de la même année : H est à craindre qu'une armée aussi considérable que celle des Français , traversant l'Italie, n'injecte plus qu’ auparavant ce pays , qui n 'est pas encore tout-à-fait délivré de cette maladie pestilentielle .
ii°. Saracinus, écrivain postérieur à ces premiers temps , observe que la même peste fut commune à Ancône dès l’an 1 494
i2°. Nicolas Léo ni cène, professeur de médecine a Ferra rc , dit que la maladie avait paru à Home la même année où il y avait eu une grande inondation en Italie. Or, In fesser a et Alex. B ene dictes nous apprennent que cette inondation arriva au mois d’octobre 1 494*
i3°. Le même N. Léonicène et Massa, deux médecins très- instruits (le premier a écrit en 1 4 9 7 ? le second en i532), nous apprennent qu’on appela vulgairement cette maladie mal français ( morbus gallicus ) . parce qu’elle se déclara en Italie vers le temps où Charles \ ill fil la conquête du royaume de Naples, on parce que I on crut que les Français l’y avaient apportée ; et que les médecins ont adopté ce nom , parce qu’il était déjà usité généralement parmi le peuple, plutôt que comme une dénomination qui exprimât l’origine de la maladie.
i4°. Avec ces autorités se trouve intimement liée celle de Nauclerus in Chronico , relativement à l'époque de i492 ? (J )•
i5°. La suivante est également forte. BattistaYvi goso, qui fut doge de Gênes depuis 1478 jusqu’en i4q3 , dit : « Deux ans avant l’entrée de Charles VIII en Italie ( par conséquent en 1492, ) if se manifesta une nouvelle maladie , pour laquelle les médecins ne trouvaient ni un nom ni des remèdes dans les écrits des anciens. En France, on la nomma le mal napo litain; en Italie, le mal français. » Eulgose en donne une description très-précise et très-claire , et il ajoute à la fin : « Cette peste ( quœ pestis, ità enim visa est ) est venue en Italie de l’Espagne, et en Espagne de l’Éthiopie. » ( Vid. Bapt. Fulgosi factorum dicta rumque memorabilium Libri ÏX. )
160. Je remarque que tous les auteurs qui ont écrit lors de l'apparition de la maladie vénérienne l’ont appelée peste ou- maladie pestilentielle ( se orra pestilentialis ) , et je croirais qu’on lui aurait donné ce nom dans le commencement, non- seulement parce qu’elle attaquait alors beaucoup d’individus, comme ta véritable peste ( selon Sabellicus , un sur vingt ) ,
(1) Morbum pestiferuni secum Hispania asportâsse Marrattos testatur eliam paulo recentior Geo. F abricius Rer. Germ. etSaxony ad. a. 1492. « Ex Hispania ejectasunt i^?000 familiarum judaïcarum , quibus interdiction aurum vel gemmas è regno auferre. In itinere ex bis xxx millia pestifer morbus absiunpsit. »
Voyez, pour plus de détails sur ce sujet, les Excerpta latin a dans l1 Histoire de la maladie vénérienne par Hensler.
DE LA MALADIE SYPHILITIQUE. 5g
maïs encore parce qu’elle faisait périr promptement ( morbus erat lethalis etiam cita morte. ) Voyez Serenius apud Aquiianum.
1 70. D’après toutes ces autorités , qui me paraissent mériter bien plus de confiance que les assertions vagues d 'Oviedo et de Dias de Is/a, il me paraît évident que la maladie syphilitique avait été connue , et qu’elle avait exercé ses ravages dans une grande partie de l’Europe , nom seulement avant l’expédition de Charles VIII en Italie , mais même avant le retour de Colomb de son premier voyage aux îles d’Amérique; et que les troupes espagnoles , napolitaines et françaises $ ne firent que la répandre plus généralement et avec une plus grande rapidité pendant la guerre d’Italie , dans les années i4q4 et 1 49^-
Cette rapidité doit nous paraître vraiment étonnante, puisqu’un moins de deux ans la maladie s’était
répandue en France , en Ecosse , en Allemagne et en Hongrie. Elle a commencé ses ravages en Sibérie dans l’an 1680 , et plus de soixante ans avant cette époque, on l’a observée à Moscou : elle avait, par conséquent, fait le tour du globe connu en 1 700.
Le parlement de Paris, et dans la même année ( 1 497 ) le conseil du roi d Ecosse , à Edinburgh, ont chacun publié un édit par lequel toutes les personnes affectées de la grande gore, ou grosse vérole , comme on appelait alors cette maladie , furent obligées de quitter la capitale pour se retirer dans un lieu séparé de toute communication, et de n’y pas retourner, sous peine de mort, jusqu’à parfaite guérison de ce mal. — Je
6ü PRÉCIS HISTORIQUE
rapporte ici , et l’arrêté du parlement de Paris , et la copie de l’original de ce fameux édit d’Écosse, publié par Maitland, dans son Histoire d'Edinburgh , pag. io , chap. I.
Ânes té du parlement de Paris , portant règlement sur le faict des malades de la Grosse vérole.
«■ Aujourd’hui sixième mars ( 1497 ), pour ce que en ceste ville de Paris, y avoit plusieurs malades de certaine maladie contagieuse , nomme la grosse vérole , qui , puis deux ans en ça , a eu grant cours en ce royaume , tant de ceste ville de Paris , que d’autres lieux, à l’occasion dequoi estoit à craindre que sur ce printemps elle mùltipliast , a esté advisé qu’il étoit expédient y pourveoir. —
» Que tous les malades de ceste maladie de grosse
vérole, tant hommes que femmes, qui n’estoient de-
mourants et résidents en ceste ville de Paris, alors
que ladite maladie les a prins , vingt-quatre heures
aprez ledit cry fait, s’envoisent et partent hors de ceste
« * * ville de Paris es pays es lieux dont ils sont natifs, ou
là où ils faisoient leur résidence quand cette maladie
les a prins, ou ailleurs où bon leur semblera, sur
peine de la hart ( mortis ). —
» Que tous les malades, estant de ceste ville ou qui est oient résidents ou demourants en ceste ville , alors que ladite maladie leur a prins, qui avont puissance de euîx retirer eü maisons, se retirent dedans lesdites vingt-quatre heures, sans plus aller par la ville de jour ou de nuict, sur ladite peine de la hart. Et les-
quels ainsi retirez en leurs dites maisons, s'ils sont povres et indigents, pourront se recommander aux curez, — et sans ce qu’ils partent de leurs dites maisons, leur sera pourvoir de vivres convenables.
» Tous autres povres malades, qui avont prins icelle maladie eulx résidents, demourants et servants en ceste ville, qui ne avont puissance de eux retirer en maison — sur ladite peine de la hart se retirent à Saint-Germain-des-Prez, pour estre et demeurer es maisons et lieu qui leur seront baillez et délivrez par les'genz et députez à ce faire. »
Proclamation of Ring James IR, in the Records oj the Town-Council of Edinburg.
22 Sept. 1 497 "
« It is our Souverane Lordis wili and the Conw mand of the Lordis of his Counsall , sent to the Provest and Bailles within this Burgh , that tins Proclamation followand be put to execution, for the es~ chewing of the greit apperand danger of the infect tioun of his Lieges fra a contagions sicknes , callit the Grand Gore , and the greit ather Skayth , that may occure to his Lieges andlnhabitons within this Burg.
» That is to say , we charge straitlie and cornmand be the Authriotie obeve writtin , that ail man- 11er ol Personis being within the freedome of this Burgh , quilk are infectit or has been infectit and imcurit of this said contagions plage callit the Grand Gore , devoyd, red and pass furth of this Toun and
compair iipoiin the sandis ai Leith , at ten houris before none; and thair sali thai hâve and fynd Botîs reddie in the hâve ordainit tho thame by the Officaris ofthis Burgh , reddelie furneist with victualls, to hâve thame to the Inch ( An Island in the Frith of Forth over-against Leith ) , and thair to remane quhill God provyde for thair Health : And that ail nther personis, the quilk taks upoun thama to haie the said contagious infirmitie and taks the cure thairof, that thay devoyd and pass with thame sua that nane of their personis quhilk taks the cure upoun thame, use the samyn cure within this Burgh in presence or in peirt any manner of way ; and quha so fundin infectit and not passand to the Inch , as said is, be Mononday at the Sone ganging to ; and in lykwayis the said personis, that thay hâve the said Cure of sanitie upoun thame, give thay will use the samyn, thay and ilk of thame, sali be brynt on the cheike with the marking Irne, that they may be kennit in tyme to cum and thairafter give ony of thame remains, thay sali be banist but favour. » L’époque du premier retour de Colomb fut , sans doute, confondue par plusieurs auteurs avec celle de la première apparition de cette maladie en Europe. Mais je chercherai à déterminer d’une manière encore plus incontestable, d’après les monumens de l’histoire, l’époque de l’apparition de la maladie vénérienne en Europe , et à détruire ainsi complètement ce qu’ont avancé Oviedo et Isla , et d’après eux A s truc, van Swieten et Gir tanner ,
Cette époque , comme en conviennent unanimement les auteurs contemporains , ainsi que ceux qui les ont suivis immédiatement, et celle de la marche de l’armée de Charles YIII au travers de l’Italie jusqu’à Naples, coïncident l’une et l’autre à l’année 1494 et à la suivante. Il s’agit donc ici , pour plus de précision, de fixer les mois, et même, s’il est possible, les jours de cette marche de l’armée française.
Les historiens de ce temps sont les seuls qui puissent nous en instruire. Ils disent que Châles YIII se disposa à cette expédition en i49^; qu’il fit préparer une Hotte à Gênes; qu’il partit, avec son armée, de Vienne en Provence, le 23 août i4fi4 ? que sa partit un peu plus tard; qu’il tomba malade à Asti, ce qui le retint un mois; qu’ ensuite, ayant traversé la Lombardie et la Toscane , il arriva à Rome le dernier jour de décembre; qu’il fit son entrée à Naples le 21 février 1 49^5 ; qu’il s’y fit couronner le 20 mai suivant; enfin, que bientôt apres il repassa en France en traversant de nouveau l’Italie avec une grande partie de son armée, laissant derrière lui le comte de Montpensier avec l’autre partie.
Cependant Gonsalve de Cordoue, général de Ferdinand, arrive en Sicile avec l’armée espagnole le 24 mai ( i493 ), et passe bientôt après en Calabre. La première bataille entre les Espagnols, et les Français commandés par d’Aubigny, se livre à Séminara dans le mois de juillet; et, quoique les Français eussent remporté la victoire, le roi de Naples , Ferdinand , rentre le 7 du même mois dans sa capitale, sans avoir
plus besoin d’en faire le siège que ne l’avait eu Charles VIII lorsqu’il arriva devant cette ville cinq mois auparavant.
D’après ces faits historiques, dont la vérité et l’exactitude ne sauraient être contestées , n’y aurait-il pas une sorte d’absurdité d’adopter les assertions hasardées de van Hutten, d’Astruc, de van Swieten, et de plusieurs écrivains encore plus modernes qui les ont copiés, et de croire avec eux que la maladie vénérienne, qui paraît avoir été assez généralement répandue à Paris , en Allemagne , en Hongrie , et à Edimbourg en Ecosse, dans l’été de 1 4 9 4- fut communiquée aux soldats français devant Naples et au siège de cette ville? Car, i°. l’année française ne fit point le siège de Naples; 2°. la majeure partie de cette armée avait quitté cette ville avant que les Espagnols, commandés par Gonsalve, arrivassent en Calabre, où ils ne débarquèrent qu’à la fin de mai. Les soldats français qui composaient l’armée qui revenait en France avec Charles VIII, ne purent donc pas donner ou répandre une maladie dont les, Espagnols auraient été infectés, n’ayant pas pu la recevoir d’eux à Naples. Je ne nierai pas cependant qu’une armée semblable n’eut pu contribuer beaucoup à répandre une contagion quelconque régnant dans un ou plusieurs endroits, en Italie même.
Mais les témoignages si précis que j’ai cités de Pi nctor , de J. B. Fulgose , de P. Martyr et de plusieurs autres, ne doivent-ils pas faire regarder comme encore plus insoutenable l’opinion que la maladie
Stm LA MALADIE SYPHILITIQUE® 65
vénérienne, qui a paru en Italie dans les années i483, 85, 88, et qui sest répandue généralement en 1492, 1493 et 1 494*» est due orginairement aux Espagnols qui accompagnèrent Colomb dans son premier voyage , et ne furent de retour avec lui qu’en mars 1 493, et qu’elle fut communiquée par l’armée de Cardova (en mai ou juin 1 49^ ) aux Français, et par ceux-ci, soit aux Italiens , soit aux autres peuples de l’Europe?
Une autre considération qui sert en quelque sorte de complément à toutes les preuves que j’ai données jusqu’ici que ce mal ne tire pas son origine de l’Amérique , c’est que non-seulement Colomb ne dit point, dans la relation de ses deux premiers voyages/ que ses compagnons étaient infectés de la maladie vénérienne; mais encore il n’y a aucun auteur, soit historien , soit médecin , parmi tous ceux qui ont écrit dans les vingt-cinq ou trente premières années
que cette maladie a ravagé l’Europe, qui dise positivement qu’elle y est venue d’Hispaniola, qu'elle était connue dans cette île, encore moins qu’elle y était endémique lorsque Colomb y aborda. Car tout ce qu 'Oviedo et Lopez de Gomara rapportent de ce mal, répandu parmi les insulaires d’Amérique , se rapporte à des temps postérieurs ; et tous ceux qui, comme ces deux écrivains , ont assuré qu’il tirait son origine de ces Indiens, n’ont cité aucune autorité vraiment digne de foi: ils n’appuient leur assertion que sur de simples ouï-dire.
j Fracastor, l’un des plus grands médecins de son
temps ( il était né en 1 483 ) dit avec raison que, quoique les deux époques de l’apparition de la maladie vénérienne en Europe et de la découverte des îles d’Amérique par Colomb coïncident, et quoique ce mal ait paru premièrement en Espagne, il n’est point vraisemblable qu’il se soit répandu si promptement et en même temps du vaisseau de Colomb dans cette contrée, en France, en Italie, en Allemagne, en Hongrie, en Pologne, etc. ; cependant Fracastor connaissait très-bien tout ce qu 'Oviedo avait écrit sur ce sujet. La vérole a été connue en Europe, jusqu’au milieu du seizième siècle, sous le nom de mal espa~ gnol , mal napolitain, mal français: personne cependant n’imagina de lui donner celui de mal américain; ce qu’on n’aurait pas manqué de faire, si on eût été persuadé qu’elle venait de l’Amérique.
Mardanus , autre médecin très-instruit (né en 1 46 1 )ï n’adopte pas plus que Fracastor l’opinion qui attribué Yimportation de la maladie vénérienne en Europe aux compagnons de Colomb. Il croit plus probable qu’elle a été produite pour la première fois en Espagne même par l’union impure d’un lépreux avec une femme publique.
De ce que les Indiens ont fait connaître aux Espagnols le gaïac comme un remède contre la vérole, on a voulu conclure qu’ils connaissaient cette maladie avant l’arrivée des Européens. Blais ce bois ne fut connu en Espagne qu’en i5o8, c’est-à-dire, vingtcinq ans ou au moins quinze ans après l’apparition de la maladie en Europe ( il ne le fut en Allemagne
qu’en i5iy ). Il est donc très-probable que la découverte de cet antivénérien fut faite par les Indiens, quelques années seulement avant qu’ils apprissent aux Espagnols à s’en servir. S’ils eussent connu et la vérole et la vertu du gaïac avant f arrivée de Colomb dans leur île, il n’est pàs douteux qu’ils auraient communiqué cette connaissance précieuse aux Espagnols <Jans les premiers temps, lorsqu’ils avaient pour eux tant d’amitié, et non pas dans la suite lorsqu’ils furent devenus leurs plus mortels ennemis.
Ne pourrait-on pas même conclure de tout ce que je viens de dire, qu’il est plus probable que ce mal , qui, selon Pinctor , avait paru en Europe dès l’année i483^ et qui, d’après l’inscription sépulcrale de i4&5 que je viens de rapporter, et le témoignage si respectable de P. Martyr , qui écrivait en i4$8, avait déjà fait des ravages considérables en Italie et en Espagne ; que ce mal, dis-je, a été plutôt porté d’Europe en Amérique et transmis aux habitans d’Hispaniola par une ou plusieurs personnes de l’équipage de Colomb? Si les habitans d Otahïti trouvaient aujourd’hui un remède contre cette maladie , comme firent autrefois ceux d’Hispaniola, serait-ce bien raisonner que d’en conclure que les Européens ne la leur ont pas communiquée, et qu’elle s’est produite chez eux? On n’a jamais dit qu elle ait pris naissance en Europe, parce que c’est dans cette partie du globe que son spécifique ( le mercure ) a été découvert.
D’après les faits intéressans que je viens de rapporter, tirés d’anciens auteurs, sur les maladies des par-
lies génitales, ainsi que sur la maladie syphilitique? je désirerais savoir si les anciens Indous avaient eu quelque connaissance de la maladie syphilitique ou vénérienne, que nous regardions généralement comme inconnue aux anciens. L’anecdote curieuse racontée par Palladius sur la maladie de Héron , qui en avait été atteint à Alexandrie, m’avait frappé particulièrement , et excita encore plus mon désir d’obtenir quelques renseignemens précis. Etant lié , en Angleterre, avec beaucoup de personnes qui partaient de Londres pour l’Indostan, j’en ai prié plusieurs de chercher à se procurer des informations, et de me communiquer ce qu’elles pourraient apprendre sur la médecine en général , et plus particulièrement sur la maladie vénérienne. Mais ceux qui voyagèrent dans ce pays, prenant la plupart peu d’intérêt aux sciences, oublièrent de prendre ces renseignemens. D’autres m’instruisirent de la difficulté extrême ou de l’impossibilité de se les procurer des naturels du pays ; en un mot, je n’en ai reçu aucune nouvelle satisfaisante. Cependant, un voyageur français, qui avait résidé dans l’Inde pendant plusieurs aimées , me communiqua , quelques années après , des faits et des observations intéressantes de plusieurs genres ; entre autres, il m’apprit que la maladie vénérienne était connue dans l’Indostan depuis très-long-temps; que les médecins indous connaissaient l’usage du mercure contre cette maladie; qu’ils étaient instruits non-seulement de ses mauvais effets sur le corps humain quand il était administré , ou mal à propos , ou en doses trop
fortes , mais aussi qu’ils possédaient des remèdes et des méthodes particulières et inconnues en Europe pour le faire sortir du corps , ou, ce qui revient au même, pour en faire disparaître très-promptement les effets pernicieux. Il s’est convaincu lui-même de leurs connaissances par l’exemple de son domestique , qui , ayant été traité imprudemment avec du mercure par un chirurgien européen, manqua d’en être la victime, et fut tiré en peu de jours du danger de la mort par un médecin indou; mais il ne put obtenir aucune k information sur les moyens par lesquels cette guérison avait été opérée. Il ajouta qu’il avait eu un autre sujet de surprise, en voyant dans les camps de Typoo des magnétiseurs ( i ) , la petite baguette de fer à la main , s’exercer sur les soldats malades; méthode dont ils se servent depuis des siècles pour guérir certaines maladies , et que nous avons appris depuis être également connue et pratiquée depuis bien long-temps chez les Chinois. Ces faits et ces relations, trop vagues pour en tirer des conséquences certaines et utiles pour l’objet de mes recherches , ne me rendirent que plus curieux et plus impatient d’en recevoir de plus détaillés et de plus authentiques.
Ma curiosité vient enfin d’être en partie satisfaite , en recevant un ouvrage précieux , imprimé à Calcutta (2) , et publié par une société d’hommes ins-
(1) Ils appliquaient le Galvanisme sans se douter de l’existence du fluide découvert , il y a peu d’années , en Italie , par G ah’ a ni .
(2) Asialick Reseai'ches , in-.p’, à Calcutta.
rjO PRÉCIS HISTORIQUE
fruits dans tous les genres de sciences utiles, maïs particulièrement danscequi concerne l’état des sciences de ce pays , et ce qui doit ajouter à son prix , c’est qu’ils sont parvenus à connaître la langue sacrée , et à ouvrir des communications depuis quelque temps avec les savans du pays. Parmi un nombre d’observations et de découvertes très-utiles, nous trouvons, dans le second volume de cet ouvrage , que la maladie vénérienne est connue dansl’Indostan depuis un temps immémorial, sous le nom du Feu persan ; que l’usage du mercure y est également connu; que quelques Indous, employant le cinnabre contre cette maladie, la rendent souvent très-opiniâtre ; que cernai, invétéré , devient alors incurable par le mercure , et qu’il se termine fréquemment, dans l’un et l’autre cas, par une maladie dangereuse , dans laquelle tout le corps s’ulcère, et les extrémités tombent en pourriture. Les Arabes appellent cette dernière maladie Judham , et les Indous, Korah. Cette maladie semble être la même que la Leontiasis des Gkccs , et ce que Paul d’AEgine appelle ulcère universel; maladie terrible et très-fréquemment funeste dans ses effets, contre laquelle ni les Grecs ni les Arabes ne connaissaient aucun remède efficace. Le même ouvrage nous apprend que les Brames du Thibet connaissaient une méthode sûre et efficace de guérir cette maladie ; qu’ils la regardent généralement comme l’effet du virus vénérien dégénéré, ou comme la suite de la maladie vénérienne invétérée , quoiqu'ils ne nient pas qu’elle ne soit produite souvent aussi par d’autres causes.
Un auteur moderne , qui a vécu long-temps dans l’Indostan, nous instruit depuis peu, « que la maladie vénérienne se trouve maintenant dans la plus grande partie de l’Indostan , d’où on peut présumer qu’elle pouvait bien y avoir existé avant les voyages de Colomb et de Vespuce dans rhémisphère occidental. Si cette maladie n’eût été apportée dans l’Inde que depuis la découverte de l’Amérique , cette époque est si rapprochée , et le mal si grand , que dans un pays civilisé et éclairé , dont les principales villes entretiennent entre elles une communication suivie, l’époque où le mal aurait paru , et le nom du peuple qui l’aurait introduit , serait bien connu et parvenu jusqu’à nous; mais nous doutons fort de l’existence d’une pareille tradition , cependant nous ne devons point dissimuler qu’il n’existe aucun mot sa ruse rit pour cette maladie (i): les Indiens la désignent généralement sous le nom d’ Ateshec , mot persan qui vient d’ A te s h feu , et ce diminutif, c’est-à-dire, petit feu; d’où le nom Feu persan. » (Yoy. O. Craufurd, Researches concerning the laws , theology, learning, commerce , etc., of ancient et modem India. 2 vol. in- 8°. Lond. 1817,- Pag. 154. )
(1) Je suis cependant informe que dans la langue Rindÿ et en Bengaly la maladie vénérienne est connue sous le nom Bâb. — L’hindy paraît être la langue des aborigènes de l’Inde. Le bengali est une corruption du samserit, mêlée de hindy, de persan et d’arabe : il est digne de remarque que les Espagnols, d’après Jean Lemaire, nommaient au commencement la maladie syphilitique la Baus. Il est aisé de voir que la lettre s n’est probablement
Voilà donc la source et l’origine de la maladie vénérienne attribuée , depuis un temps immémorial , par les anciens habitans de l’Indostan, aux Persans, comme les Européens Font attribuée long-temps aux
Américains, les Français aux Napolitains, les Anglais et les Allemands aux Français, et dernièrement les habitans du port Saint-Paul, en Canada, aux Anglais. Il paraîtrait que les différens noms Feu Persan , Mal de Naples , Mal Français , et le Mat Anglais de la baie Saint-Paul , doivent être réduits à la même signification , et qu’ils conviennent à une seule et même maladie. Si on pouvait interroger sur cette maladie les Persans instruits dans leur histoire , peut-être la feraient-ils dériver des Juifs , et la nommeraient-ils le Feu Hébreu. Au moins les mots expressifs du Prophète , en disant : Fuyez la personne affligée de la Judham , comme vous fuiriez un lion , montrent clairement que la Judham était une maladie bien connue des Juifs de ce temps.
Il paraîtrait donc vraisemblable, d’après cela , que la vérole , telle qu’elle a commencé à se propager en Europe, principalement vers la fin du quinzième siècle , a infecté le genre humain depuis des milliers
qu’une terminaison ajoutée par les Espagnols. Autres noms bengalys de la meme maladie sont : Ourâ , vérole ; oupadongch, ou oupadongchon , bubon vénérien; Médhrovôg , vérole ou maladie vénérienne. (En samscïit, le mot Médha , qu’on prononce Mêdh , signifie cheval. ) En Malay , la vérole est connue sous le nom Rastong-Kotchy , bubon de Gotchin ( canton de la côte de Malabar ou de la Gocbincbine , car Kôtchv désigne ces deux 'contrées ).
d’années en Perse, dans le Thbiet et dans l’Indostan, comme elle l’a fait probablement depuis un nombre de siècles dans les îles découvertes par Colomb; qu’elle était connue depuis long-temps des Arabes, qui l’avaient reçue de leurs voisins les Perses; et que peutêtre Héron , dont j’ai rapporté l’histoire plus haut , avait gagné une portion de ce feu persan à Alexandrie, où il avait été importé comme tant d’autres marchandises , du Malabar , de l’Indostan , ou direcment de la Perse , que les Indous semblent regarder comme son pays natal.
Le lecteur peut donc choisir , pour le pays natal de la maladie syphilitique ou vénérienne, l’Asie, l’A- / frique , l’Amérique’, ou bien l’Europe même , sans nuire à la prétention que chacune de ces parties du monde pourrait avoir de rejeter sur les autres la priorité de cette affreuse et détestable maladie, qui empoisonne chez l’homme la source du plaisir et de la génération. Toutefois il ne me paraît nullement probable qu’elle ait été importée de l’Amérique en Europe. Mais en voilà assez sur l’histoire de l’origine du mal vénérien : je continuerai mes considérations sur des objets non moins importans.
La source originelle de ce virus ou la cause primitive de la maladie syphilitique nous reste entièrement inconnue. Sydenham et plusieurs autres médecins ont cru que la maladie syphilitique tirait son origine de la maladie connue sur la Côte-d’Or et autres parties de l’Afrique, sous le nom de Yciws, ( Plan ou A pian ). .D’autres écrivains prétendent que la ma-
ladie vénérienne a pris son origine en Afrique, d’un homme qui , après avoir eu un coït avec un animal quadrupède , avait cohabité avec une femme , et lui avait ainsi communiqué ce mal.
Le savant professeur K. Sphevgel à Haie, a avancé une opinion bien plus plausible , que la maladie syphilitique devait sa naissance à la combinaison de Féléphantiasis ou de la lèpre tuberculeuse , avec la maladie épidémique et pestilentielle qui dans le quinzième siècle désola une partie de l’Europe.
Si quelques auteurs modernes ont soupçonné que la maladie vénérienne prenait sa source quelquefois dans le corps même chez lequel elle se développe , il me paraît probable qu’ils ont été trompés par les apparences; ne sachant pas que le virus syphilitique peut être absorbé dans la masse du sang, sans laisser aucune marque à la surface du corps qui fasse connaître ses traces, ou ne considérant pas que le virus peut rester très-long-temps dans le corps, chez quelques sujets, sans se développer et sans donner des signes évidens de son existence.
A l’égard de la propagation et des progrès de la maladie syphilitique, il paraît qu’en général le virus importé pour la première fols dans un pays nouveau, quel que soit son climat, produit des effets très-vioîens sur le corps humain ; mais ces ravages sont .terribles, au moins pour quelque temps, lorsqu’il est importé d’un climat chaud dans un pays froid. Les progrès et les symptômes de la maladie syphilitique, importée de l’Europe en Canada de nos jours, en for-
ment une preuve incontestable : peut-être ses effets désastreux r lors de son apparition en Europe , sont-
ils dus à la même cause. Nous voyons même encore
aujourd’hui que les maladies syphilitiques des parties génitales, gagnées sur la côte d’Afrique, et transplantées en Angleterre , sont, en général, plus violentes que celles que se communiquent réciproquement les habitons du même pays qui ne Font point quitté. De Y autre côté, nous voyons aussi que plus nous approchons des climats chauds', plus la maladie syphilitique est bénigne, plus elle est aisée à guérir.
Le passage de Léo A fric anus , cité plus haut, confirme cette proposition ; et Bruce nous apprend aussi dans son Ployage en Abyssinie , que les maladies syphilitiques, quoique très fréquentes et presque générales à Sennaar, y sont si douces, qu’elles se guérissent aisément par les sudorifiques et les haies. Cependant, d’après les observations des Brames du Thibet et de Fïndostan, la vérole mal traitée ou invétérée, dégénère, même dans les climats chauds, très-fréquemment en Khorah ou Judham { E ' lephantiasis ) , et tue le malade.
Il parait qu’en générai plus cette maladie est répandue, et plus long-temps elle a duré dans un pays quelconque, plus elle perd de sa violence, soit que cela soit dû à l’amélioration de la méthode de la guérir, ou à la célérité de l’application des remèdes, ou enfui au changement de la nature du virus même par la multiplication infinie qu’elle éprouve , ou à toute autre cause inconnue.
Quoique le virus syphilitique se propage de noi fours en Europe le plus communément par le coït r il ne faut pas s’imaginer , et je l’ai prouvé plus haut par des faits historiques très-authentiques , que cela ait toujours eu lieu ainsi. Au contraire , la vérole , après son apparition en Europe , se propageait pendant les dix premiers , vingt , et peut-être quarante ou cinquante ans , selon le témoignage unanime des auteurs contemporains, médecins et autres , par l’atmosphère seule , ou certainement par les habits , par le lit , par les ustensiles , par le contact simple et momentané d’une partie quelconque d’un corps sain avec une personne infectée..... Ainsi, une seule personne vérolée pouvait propager cette maladie dans une famille entière, sans qu’on pût savoir par quelle voie cela arrivait; ainsi, le mari pouvait la donner à sa femme, et le père à ses enfans, sans s’en douter. Les témoignages de Schellig , de Torella, de Montesaur us , de Joan. Benedictus , etc., etc., tous témoins oculaires , sont positifs , et n’admettent pas de doute à ce sujet.
Les médecins des temps postérieurs voyant que la maladie syphilitique se propageait presque toujours par le coït , ont commencé par croire que cela a été de tout temps ainsi ; et nos contemporains ont fini par se moquer des anciens auteurs , les taxer d’inattention et de crédulité ; et on les a accusés d’avoir été dupes de leurs malades. A peine aurait-on trouvé un seul médecin dans notre siècle, et surtout dans ces derniers temps , qui eut voulu ajouter foi aux rela-
DE LA MALADIE SYPHILITIQUE. n J
lions des auteurs anciens dont je viens de parler , sur cette propagation de la vérole sans coït. On l’aurait nié peut-être pour toujours, et on ne serait jamais revenu de cette erreur , sans la nouvelle maladie qui s’est déclarée depuis peu d’années en Canada , et dont j’ai tracé un tableau fidèle au chapitre XY. En lisant avec attention la relation détaillée, imprimée et transmise, il y a dix ans, au gouvernement anglais ( qui m’a été communiquée par mon ami le docteur Nooth ) , sur ce nouveau mal , par le docteur Bowman , médecin éclairé de ce pays , on reconnaîtra que ses observations doivent faire taire le sceptique le plus opiniâtre. Ce praticien nous apprend que cette maladie s’y propage le plus communément par les ustensiles , par les vêtemens , etc. , etc. , exactement comme elle faisait , selon le témoignage des médecins du quinzième siècle, quand elle commença à paraître en Europe, et qu’elle y produit souvent les mêmes symptômes terribles dont ont fait mention les auteurs cités plus haut. Ces faits précis, et bien constatés de nos jours , nous garantissent la vérité de ce que les premiers écrivains nous ont transmis sur les symptômes et la propagation de cette maladie. Les observations faites dans ces derniers temps en Ecosse sur la contagion du Sibbens , et celles sur le Yaws, voj. cbap. XYÏ et XVII, appuient et confirment la conclusion que je viens de présenter.
En réfléchissant sur cette propagation rapide et dangereuse de la vérole d^ns le temps de son apparition en Europe , je ne m’étonne plus que plusieurs '
gouvernemens d’alors se soient empressés de relég lier les malades hors de la capitale , dans des endroits écartés et séparés du commerce des personnes saines , comme nous l’avons rapporté plus haut. Cela justifie en même temps amplement le titre qu’on a donné au commencement à cette maladie , en l’appelant Scorra pestilentiaUs , Gore , grande Gore , ou Vérole , grande Vérole (i) , noms très* adaptés à la nature ou aux symptômes caractéristiques de la maladie au moment de son apparition , et qui sont à peine de quelque signification pour nous aujourd’hui. On ne pouvait lui donner le nom de Maladie vénérienne , inventé long-temps après en Europe, parce qu’on regardait alors la propagation de ce mal par le coït comme nulle ou comme très -accidentelle. «
Pour ce qui concerne la nature intime du virus même, elle nous est et nous restera peut-être toujours inconnue : nous jugeons de son action seulement par les effets qu’il produit. Le virus syphilitique , appliqué aujourd’hui à la surface du corps, agit partout en irritant et corrodant les parties ; mais
il n’affecte pas si aisément les parties couvertes par
l’épiderme , c’est-à-dire la surface sèche du corps , que la surface humide ou rouge , ou la membrane muqueuse , couverte d’épithelion : il affecte encore plus aisément les parties blessées ou ulcérées aupara-
(i) On l’appelait vérole, grande vérole, à cause des pustules larges et des excroissances liideifses au visage, alors caractéristiques et générales.
vant. Il est vraiment étonnant et difficile de concevoir comment une si petite quantité de ce poison peut produire des effets si étendus et si généraux. De l’autre côté , nous observons , avec une surprise égale , quelle petite quantité de mercure , surtout d’oxi-muriate de ce métal , diminue et détruit les effets du même virus. Il me paraît probable que le virus syphilitique , appliqué à un corps sain , se multiplie par une espèce de fermentation et d’assimilation , et qu’après avoir ainsi causé des ulcères aux parties génitales ou à la surface du corps , il est absorbé en partie par les vaisseaux absorbans ou lymphatiques, et porté dans les glandes lymphatiques les plus voisines , ou même immédiatement dans le système du corps , pour être à la fin déposé à la gorge , à la peau ou dans les os. Je suis très-éloigné de donner cette théorie comme certaine, mais elle me paraît jusqu’à présent la plus vraisemblable. Plusieurs écrivains modernes pensent au contraire que le virus produit ses effets dans l’économie animale , en excitant une action morbifique dans la partie à laquelle il a été originairement appliqué ; qu’il ne s’absorbe pas, comme on le croît communément, mais qu’une action morbifique, semblable à celle que le virus a excitée sur les parties génitales , est reproduite dans une autre partie du corps, simplement par sympathie , sans que le virus y agisse immédiatement ; que le mercure , aussi bien que les autres remèdes antisyphilitiques , guérissent celte maladie en excitant une action différente , ou une nouvelle maladie dans le système du corps, en cousé-
Bo PRÉCIS HISTORIQUE
quence de laquelle Faction du virus syphilitique est suspendue. Cette suspension ayant duré pendant une période assez longue , le virus est à la fin, suivant eux, expulsé du corps par le changement que les fluides subissent naturellement.
Cette théorie ingénieuse , qu’on attribue communément à J. Hanter , appartient au docteur Barthez , qui l’a publiée le premier dans son Traité intitulé : Nouveaux élémens de la science de l’Homme. Montpellier , I778 - chap. VIII. Voyez surtout page 1 66 : « La sympathie que les organes de la génération ont avec ceux de la gorge , peut aussi tenir en partie à ce qu’ils font pareillement des sécrétions d’humeur d’une nature muqueuse. Cette cause de sympathie paraît déterminer surtout la succession qu’on observe très-souvent dans les maladies vénériennes, entre les lésions de ces différens organes: d’autant que le virus vénérien me semble (contre les opinions de Boerhaave et d’Astruc ) avoir sa plus grande affinité avec les humeurs muqueuses. » Et Morgagni a déjà remarqué que les convulsions qui surviennent aux plaies des parties génitales sont trèssouvent précédées d’un sentiment de douleur et d’embarras dans la gorge.
Voici les doutes qui me rendent cette théorie peu probable. Si cette théorie était vraie, on croirait que Faction sympathique devrait naturellement avoir lieu plutôt pendant que Faction naturelle du virus est la plus énergique ou vigoureuse; cependant cela n’arrive presque jamais : les ulcères de la gorge, les
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taches ouïes ulcères ou dartres syphilitiques à la surface du corps, les exostoses et douleurs aux os se montrent rarement pendant cette époque, mais généralement quatre, six, huit et quelquefois même douze mois après que le mal syphilitique des parties génitales est guéri ou a disparu. Quelquefois même ces affections syphilitiques ont lieu dans l’économie animale, sans qu’il y ait eu auparavant la moindre affection aux parties génitales. Si cette théorie était fondée, on pourrait encore demander pourquoi nous ne voyons jamais, ou presque jamais, les ulcères syphilitiques primitifs de la gorge ou des mamelons des nourrices produire par sympathie des ulcères ou affections syphilitiques aux parties génitales. Il semblerait qu’une telle réciprocité d’action devrait au moins avoir lieu quelquefois. La sympathie ne serait-elle, dans ce cas, jamais réciproque ? On pourrait encore demander pourquoi l’action sympathique a seulement lieu entre les parties génitales et le palais, la racine des cheveux, la peau et les os, pendant que les autres organes et viscères du corps n’en sont jamais affectés? Quelle est la sympathie entre la chevelure ou entre les os et les parties génitales? Et cette sympathie est-elle constatée par quelque autre maladie que la vérole ? Pourquoi, après avoir détruit le virus dans sa souice, après avoir guéri les blennorrhagies ou les ulcères syphilitiques primitifs ou secondaires pai des remèdes topiques, voyons-nous souvent naître des ulcères ou d’autres symptômes syphilitiques dans d’autres parties du corps? et pourquoi faut -il,
pour prévenir ces fâcheux accidens, l’usage du mercure à l’intérieur, ou un traitement mercuriel compîet ?
L’action du virus syphilitique sur le corps humain est très différente de celle de tous les autres poisons , contagions ou cachexies. Semblable à la petite vérole, la syphilis, à l’époque de son apparition en Europe, se communiquait , sinon par l’atmosphère, au moins par le plus léger contact immédiat, et produisait alors, semblable au F ciws et au Sibhens , des éruptions et excroissances hideuses sur tout le corps : elle se portait principalement au visage qu’elle défigurait.
Dès les vingt premières années du seizième siècle , la maladie syphilitique ressemblait encore beaucoup à l’éléphantiasis ou la lèpre tuberculeuse; elle était encore très-dangereuse et souvent même mortelle. Vigo a remarqué encore en i5i3, une grande ressemblance entre la maladie syphilitique et la Sofati ( mal morto ) ou lèpre noire. Hœchener , chirurgien allemand très-distingué au commencement du seizième siècle , dit dans son livre intitulé : La grande Chirurgie ( die grosse FTundarznei 1. III ) , que la maladie syphilitique avait changé le caractère de presque toutes les autres maladies de son temps , et il conjecture qu’elle est le résultat de la combinaison de la lèpre régnante avec un ulcère malin.
On voit que l’éléphantiasis , ou la lèpre tuberculeuse, a commencé à disparaître ou au moins à devenir plus rare vers la fin du quinzième siècle , et
Fracastori dit dans son traité Demorbis contagiosis, î. III, c. XIII , qu’à l’époque de l’apparition de la maladie syphilitique , on a confondu cette dernière avec la première. Valleriola dit que la maladie syphilitique, méconnue ou mal traitée, finissait par se changer en lèpre tuberculeuse ou éléphantiasis; opinion généralement reçue parmi les médecins indous (voyez Asiatick Res e arches ).
Ce même virus , propagé depuis, surtout aujourd’hui , par une inoculation presque générale , si je puis m’exprimer ainsi (car je regarde la manière dont le virus syphilitique se propage généralement aujourd’hui comme une espèce d’inoculation), est devenu, comme la petite vérole inoculée , beaucoup moins meurtrier qu’il n’était : ses effets sont devenus aussi beaucoup moins violens; les excroissances hideuses ont disparu ; l'éruption générale et copieuse des pustules sur la peau est devenue partielle et très-peu nombreuse. D’un autre côté le virus syphilitique diffère essentiellement de celui de la petite vérole, en ce que le caractère pathognomonique et essentiel de la petite vérole est d’exciter fortement l’action du cœur et du système artériel , et de produire tous les symptômes d’une fièvre sténique, ou, comme on l’appelle communément, fièvre inflammatoire; pendant qu’un des symptômes caractéristiques les plus constans de la grande vérole , ou maladie syphilitique , est , depuis son apparition jusqu’à présent, de produire généralement un état tout opposé dans le système du corps , une torpeur, une faiblesse ou une apathie générale.
Natal. Montesaurus , 1 4 9 7 ^ en détaillant ses propres intérêts, dit : « Hi dolores magis affligunt nocte advenientc, et sentiuntur perinde ac si ossa frangantur et extendantur , cum qucidam difjicultate movendi membra voluntarîo. » Et Jos. Grünbeck , i5o3, qui a souffert lui-même de cette maladie, dit : « Aliqui totis diebus et noctibus omni somno abacto , capot dolent. Àlii ineffabiles punctiones gravedinemque in scapulis sentiunt ; cæteri in cubitis, genibus; vel crurnm teretibus : postremi in istis omnibus simul. Hi nec store , nec ingredi , nec quidcunque operis humani perficere passant. » — Je m’abstiens d’augmenter le nombre des citations.
Il n’existe presque jamais une réaction sensible du système artériel; ou, s’il produit cet effet, on ne voit naître qu’une fièvre lente, accompagnée de faiblesse et de débilité : il semble, presque sans exception dans toutes les constitutions, miner et détruire le principe vital, et, en continuant ses terribles ravages, produire des érosions affreuses, la chute des cheveux, des ongles, celle même des membres entiers, sans la moindre réaction de ce principe, et enfin il l’étouffe jusqu’à produire la mort. C’est la raison pour laquelle presque aucune personne affectée de celte maladie n’est guérie par les seuls efforts de la nature qui semble être entièrement passive, et ne faire aucun effort pour contrarier les ravages de ce virus; et si cela arrive quelquefois, les exemples en sont si rares et tellement limités aux climats chauds, qu’ils ne doivent être l’objet d’aucune considération.
Une autre différence essentielle entre la grande et la petite vérole est que la dernière n’attaque en général l’homme qu’une seule fois dans sa vie, pendant que les maladies syphilitiques attaquent l’homme à tout âge et en tout le temps de sa vie aussi fréquemment qu’il s’y expose.
La même différence existe aussi entre la maladie syphilitique et le Yaws ou Pian ( Thymiosis meæ Nosol ). Ce dernier n’attaque l’homme, d’après les relations des voyageurs dignes de foi, qu’une seule fois dans la vie; et les négresses connaissent bien cette propriété de l’yaws, car elles en inoculent leurs enfans, et le yaws ainsi inoculé devient, non-seulement une maladie beaucoup plus bénigne, mais garantit le sujet pour toujours de cette hideuse maladie ; ce fait bien établi nous ferait regarder ce yaws comme une maladie essentiellement distincte de la maladie syphilitique.
Le voyageur Korveman rapporte que dans le Fezzan il règne deux maladies vénériennes différentes l’une de l’autre. La plus terrible est celle qui vient du Soudan et que les habifans pour cette raison appellent le mal de Soudan ; l’autre est la maladie vénérienne telle qu’elle existe en Europe , et qu’ils nomment Franzi ou le mal des Francs , et qui y fut importée de Tripoli et des autres ports de la Méditerranée ^ Fauteur ajoute qu’aucune personne n’a jamais ces deux maladies à la fols, ni Furie après l’autre, et qu’on est généralement persuadé dans le
pays, que Tune est un préservatif efficace et réciproque contre l’autre.
ïl y a des médecins qui ont cm trouver une grande ressemblance entre la maladie syphilitique et les scrofules; mais le virus syphilitique diffère très-essentiellement dans ses effets de la maladie qu’on appelle scrofuleuse. Cette dernière affecte principalement les enfans, et très-rarement les sujets au-dessus de l’âge de puberté ; elle se manifeste surtout par des gonfleinens des glandes maxillaires et sublinguales, celles du cou et du bas-ventre et celles des poumons; elle y produit des obstructions, des engorgemens et des tumeurs dures et très-opiniâtres, qui ne vont jamais à la bonne suppuration ( œgre suppurantes ). Le virus syphilitique, au contraire, n’affecte jamais d’autres glandes que celles des aines et des aisselles ou du bras, parce qu’il les traverse immédiatement dans son passage à la masse du sang; il y cause des tumeurs qui suppurent, en général , vite et aisément; l’épaississement ou la coagulation, et les engorgemens que ce virus fait naître quelquefois au prépuce ou dans les vaisseaux tyiuphatiques de la verge, se dissipent pour la plupart assez promptement, et se laissent en général résoudre très-facilement : quand il attaque les amygdales , comme il le fait souvent , par l’infection secondaire, il ne commence jamais ( chose très-digne de remarque ) à agir du dedans au dehors de ces glane! es; il n’y produit jamais ni squirres, ni induration, ni suppuration ; mais il les détruit peu à peu,
autant que je croîs l’avoir observé , en les rongeant du dehors au dedans, en commençant par des ulcères à leur sûrface extérieure, et en gagnant ainsi, pour ainsi dire , couche par couche , de la superficie au centre.
Nous observerons cpie le virus syphilitique , lorsqu’il affecte aujourd’hui le système du corps, agit spécialement sur la membrane muqueuse, et qu’il attaque par conséquent cette membrane ou les glandes muqueuses des parties génitales et de la gorge , ou bien la peau , les bulbes des cheveux, et les os. De là viennent les ulcères à la peau , ou dans la gorge , ou dans le nez, la chute des cheveux, ainsi que les douleurs, les exostoses et la carie des os. Les différentes préparations mercurielles , qui sont, en général jusqu’ici, les remèdes les plus sûrs et les plus efficaces pour guérir la syphilis, se montrent toujours très-nuisibles, et hâtent souvent la mort dans la maladie scrofuleuse.
A l’égard de ses effets et de la rapidité avec laquelle ils ont lieu, le viras syphilitique ne suit , au moins aujourd’hui, aucune loi générale. Il paraît que, pendant les premières années de son apparition en Europe, il se communiqua non seulement plus vite et plus aisément, qu’il était aussi beaucoup plus prompt dans ses ravages. De nos jours, appliqué aux organes de la génération, il est ordinairement trois, cinq, dix ou quinze jours, et quelquefois même plus longtemps, avant d’y produire des ulcères ou des écoulemens ; dans quelques cas beaucoup plus rares, ses ef-
feis se montrent dans les premières douze ou vingtquatre heures après le contact impur.
On ne sait pas davantage pendant combien de temps le virus syphilitique , après être entré dans la masse du sang, ou lorsqu’il affecte le système du corps secondairement, peut rester caché ou inactif dans le corps. Il reste quelquefois plus , d’autres fois moins long-temps , avant d’occasionner des effets sensibles : il n’y a pas un praticien qui n’ait observé des cas où le virus est resté dans le corps pendant plusieurs semaines ou même plusieurs mois, sans y causer aucun symptôme apparent. J’ai eu occasion de voir surtout un cas dans lequel, après avoir été comme assoupi pendant six mois, il se manifesta à la fin tout d’un coup par des symptômes non équivoques. Il semble même, dans quelques cas, avoir besoin de quelqu’auîre cause pour exciter ou développer son énergie.
Si nous étions en possession d’un remède capable de produire cet effet, ce serait sans doute une acquisition importante pour guider le praticien, ainsi que pour tranquilliser les malades. On a prétendu que ïa chair du lézard Iguane , ainsi que les œufs de tortues de mer, avaient cette propriété remarquable et si désirée: il serait utile de constater par des expériences exactes si l’une ou l’autre de ces substances mangées ont véritablement la vertu, qu’on leur attribue , de rendre aciif le virus syphilitique caché ou latent dans le corps humain ; et si cette chaire des Iguanes est un spécifique pour guérir la maladie syphilitique, corame on le prétend en Espagne et dans l’Amérique
méridionale: c’est aux médecins des climats chauds à vérifier cette assertion. Mais je me suis servi avec succès , dans plusieurs circonstances équivoques ou douteuses, du fer et des préparations ferrugineuses. J’ai vu plusieurs personnes , saines en apparence , mais inquiètes sur leur sort , chez lesquelles , après l’usage de ces remèdes pendant quelques jours, des symptômes évidemment véroliques se sont m an i fêtés: faute d’observations assez nombreuses, je n’ose pas en tirer une conclusion générale. En communiquant ce résultat au public , les praticiens éclairés pourront déterminer bientôt le degré de confiance qu’il mérite, et si cet effet du fer est constant et général.
Quelquefois le virus syphilitique est absorbé pendant un coït impur par les vaisseaux lymphatiques, et il excite directement des bubons ; d’autres fois il semble passer, immédiatement après le coït impur, dans le système du corps, et y produire des symptômes syphilitiques à la gorge , à la peau , aux os môme , sans produire aucun effet sensible dans les parties auxquelles il fut originairement appliqué, et sans laisser meme la moindre trace à la surface du corps. C’est ce qui donne lieu à des erreurs graves , dans lesquelles les praticiens, aussi bien que les malades, tombent souvent , en croyant que les symptômes syphilitiques présens sont dus à une maladie ancienne mai guérie ; quoique ces symptômes puissent provenir réellement d'une infection beaucoup plus nouvelle , parce qu’ils ne songent pas , ou ne peuvent pas s’imaginer qu'on peut avoir gagné la vérole sans avoir
eu immédiatement auparavant des chancres ou une blennorrhagie des parties génitales. On est aussi , par la même raison, sujet à attribuer quelquefois la source de ce mal à des personnes très-innocentes.
A l’égard de l’ordre dans lequel le virus syphilitique attaque les diverses parties du corps, il paraîtrait, d’après l’assertion et la théorie de J. Hunier , qu’il suit une marche générale et constante. L’action du virus aux parties génitales excite , selon lui , une semblable action morbifique , par sympathie , à la gorge. Cette action de la gorge excite, par sympathie, une action analogue à la peau; et celle-ci, par la même sympathie , produit à la fin la même action morbifique dans les os. Les observations des praticiens éclairés et sans préjugés montrent que le virus vérolique ne suit aucun ordre régulier dans son développement ; quelquefois il produit , immédiatement après, l’affection des parties génitales, des éruptions à la peau , sans aucun mal de gorge; d’autres fois il attaque particulièrement les os comme de préférence à toute autre partie. La seule chose qui soit satisfaisante pour l’observateur philantrope, c’est que les affections des os deviennent de jour en jour moins violentes et moins fréquentes dans les pays de l’Europe où l’art est cultivé avec plus de soin , et où les praticiens sont plus éclairés.
Un fait remarquable qu’on observe quelquefois aujourd’hui , et qui a été déjà vu par Cataneus au commencement du seizième siècle (i), c’est que, quoique
(0 ^ac< Catàmei T me tutus de morbo gai Lie o 1 5o/j. Morbus
3a plupart des hommes soient aisément affectés de manière ou d’autres par ce redoutable poison , iî est cependant quelques êtres privilégiés qui semblent m’être aucunement susceptibles de cette contagion , et qui s’exposent à tous les dangers sans y succomber au moindre degré ; de même que l’on voit que certaines personnes ne sont pas susceptibles d’être affectées de la petite vérole, quoique, bien loin de fuir les lieux qui en sont empestés, elles s’exposent à toutes les occasions dans lesquelles on ne manque presque jamais de prendre cette maladie. Ces cas, à la vérité, sont rares; mais il est constant qu’il y a des personnes plus sujettes à être infectées que d’autres, quoiqu’elles aient en apparence la même constitution ; et quelques auteurs croient avoir observé que celles qui ont une fois été infectées du virus syphilitique sont, plus susceptibles de recevoir une seconde fois la même contagion que celles qui n’ont jamais pris cette maladie. Le climat, la saison, l’âge, l’état de la santé, l’idiosyncrasie, sont peut-être, comme dans les autres maladies, les causes prédisposantes. On observe la même différence dans les progrès que fait le mal après la communication du virus. Dans les uns, sa marche est
contagiosus est, et utplurimùm per coïtum cum infecta vel cum in~ fecto contraliitur. Virile membrum vel vulva primo . infîcitur, ex
contactu ulceris in iistlem membris existentis . Causa fortior vel
debilior erit secundùm variam dispositionem individuorum. V idi tamen complures concubitus immundorum non récusantes , et in sordcs venereas sese prœcipitanles , c/ui tamen nullam ïnde ïnfec tionem hauserunt.
lente , et il paraît à peine faire quelques progrès pendant des jours , des semaines , ou même des mois entiers ; tandis que dans d’autres il avance avec la plus grande rapidité , et produit bientôt les plus terribles ravages.
En général, on a observé que les personnes de l’un ou de l’autre sexe, qui viennent d’être attaquées d’une maladie fébrile quelconque dans les hôpitaux, pendant qu’elles sont affectées de la vérole , meurent trèssouvent; et que les malades des deux sexes , qui ont des écoulemens ou des ulcères aux parties génitales , pendant qu’ils contractent une fièvre aiguë , périssent fréquemment , atttaqués de gangrène dans ces parties. '
Je crois avoir observé aussi que les personnes qui ont les cheveux roussâtres et la peau très-blanche , souffrent plus de la maladie syphilitique , et que les ulcères de la gorge / et autres symptômes de cette maladie , sont dans ces mêmes personnes beaucoup plus «
opiniâtres, et même quelquefois plus funestes qu’ils ne le sont chez des personnes brunes.
Après tout ce que je viens de dire ici, et après ce que j’ai dit dans le chapitre précédent, il paraît clair et évident:
i°. Que les parties génitales de l’un et l’autre sexe ont été sujettes, de tous les temps et chez tous les peuples connus , à diverses maladies très -ressemblantes à celles que le virus syphilitique produit aujourd’hui en Europe. La blennorrhagie de l’urètre , ou prétendue gonorrhée des Juifs, les différens ulcères des par:
DE LA MALADIE SYPHILITIQUE, q3
lies génitales , la pourriture ou gangrène du membre viril , les gonflemens des glandes inguinales , les diverses excroissances et rhagades, tous ces symptômes décrits par les anciens auteurs grecs, latins et arabes, et, depuis, par beaucoup d’écrivains, jusque vers la fin du quinzième siècle, en sont des preuves certaines et non équivoques. Mais nous ne trouvons pas ia moindre trace , chez aucun de ces auteurs anciens , de cet assemblage des symptômes que le virus syphilitique produit dans le système du corps, et qui constitue proprement la maladie syphilitique.
2°. One vers ia fin du quinzième siècle, c’est-à-dire, entre les années 1 483 et i4qo, il a paru, pour la première fois , une maladie nouvelle et inconnue dans les parties méridionales de l’Europe; maladie tellement contagieuse et tellement terrible dans ses ravages, qu’on l’a regardée généralement comme pestilentielle, et que les premiers médecins qui en ont écrit dans le temps , l’ont appelée maladie pestilentielle ( scorr a pestilentialis , morbus pesiijerus, p es iis inguinaria ), non-seulement parce qu’elle se communiquait, au commencement de son apparition, avec une étonnante rapidité par l’atmosphère, par les vêtemens, par les ustensiles , par la cohabitation dans le meme lit, ou par tout autre contact immédiat d’une personne saine avec une personne infectée, mais aussi parce qu elle devenait fatale à un très -grand nombre de malades.
Il paraît évident , d’après les auteurs contemporains, que cette maladie se communiquait alors gé-
néralement sans coït, et que beaucoup de personnes en périrent sans avoir la moindre affection aux parties génitales, exactement comme Bowian a observé dans la nouvelle maladie de Canada ( voy . chap. XY). Les ulcères et blennorrhagies des parties génitales se manifestèrent surtout plus fréqemment après les vingt premières années de rapparition de cette maladie, et Hœchener nous informe que la gonorrhée s’est présentée plus souvent comme symptôme de la maladie syphilitique après iSaô, et qu’on la nomma alors gonorrhœa francigena.
Il est donc très-possible que plusieurs personnages illustres de l’époque dont nous parlons , aient été infectés, même sans avoir un commerce charnel.
3°. Ce mai , qui se manifesta plus généralement parmi l’armée française venant de Naples, fut appelé le mal de Naples ( malum neapolitanum ), et fut ensuite répandu par les Français en Italie et dans le reste de l'Europe, sous le nom de mala de Frantzos, ou mal français ( morbus gallicus). Bientôt après, voyant que cette maladie était alors toujours accompagnée, comme la petite vérole, d’une éruption pustuleuse générale sur toute la surface du corps, et plus particulièrement au visage, on lui donna le nom de Gore ou F croie ; et, pour la distinguer de la petite vérole, celui de grande gore , gr ande vérole. Plus tard, en observant qu’elle se propageait surtout par le coït, on îa nomma mal vénérien, maladie vénérienne , et, d’après Fracastor, syphilis ou maladie syphilitique , nom que j’ai adopte de préférence à
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tout antre, parles raisons que j’ai développées ailleurs. Les Espagnolsvà cause d’un autre symptôme très-fréquent de cette maladie , lui donnèrent le nom de Baus ou las Bubas , d’où les Italiens ont pris probablement le nom de Pestis inguinaria qui se trouve sur Fépitaphe, à Rome, citée ci-dessus. Il est remarquable que la peste qui nous vient de l’Egypte , est ordinairement ou au moins très-fréquemment accompagnée de tumeurss de glandes lymphatiques, inguinales ou autres, qui sont inflammatoires, mais qui deviennent très-souvent gangréneuses.
4°. Cette maladie, quoique nouvelle en apparence, et inconnue aux médecins de l’Europe au quinzième siècle, n’est pas si nouvelle pour l’espèce humaine f car les Indous la regardent comme existante depuis un temps immémorial dans l’Indostan et dans la haute Tartarie, sous le nom de Bâo ou de Peu persan. Ils savent très-bien la manière de la traiter, ainsi que la propriété spécifique du mercure; ils ont appris, par des observations nombreuses et bien constatées, que cette maladie, invétérée ou maltraitée, dégénère souvent dans ce qu’ils appellent Khorah ou Judham ( Elephan tiasis ou Leontiasis des Grecs, ) ou la lèpre tuberculeuse, une des plus anciennes maladies du globe , surtout dans les climats chauds de l’&sie et de F Afrique. Ce dernier mal fut très - connu , comme nous le ferons voir tom. II, chap. XVIII, des Juifs, qui lui donnèrent le même nom que les Arabes; car le prophète en parle comme d’une chose très-connue : Fuyez, dit-il , la personne ajligéc de la
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judham comme vous juiriez un lion. Remarquez ici que les Indous disent que la cause la plus fréquente du K/iorah ou Judham est le Feu persan qu’ils regardent comme identique avec la maladie syphilitique; quoiqu’ils ne nient pas que la Judham vienne quelquefois d’autres causes. Ils connaissent très-bien la Judham ( FEléphantiasis ) , puisque eux seuls savent la guérir radicalement; les Juifs, les Arabes, les Grecs , ainsi que tous les médecins modernes l’ayant unanimement regardée jusqu’ici comme incurable. C’est ce dont nous pouvons nous convaincre aisément , en parcourant les différens auteurs qui en font mention, et notamment ce que Paul d’AEgine et Hillary dans le siècle passé ont écrit sur ce sujet.
5°. Les symptômes caractéristiques et constans de la vérole ou maladie syphilitique, quand elle se montra en Europe vers la fin du quinzième siècle, étaient: i°. une éruption générale de pustules non suppurantes sur tout le corps; 2°. des excroissances hideuses de la grosseur d’un gland , sur toute la peau , mais principalement au visage, lesquels se changeaient souvent en ulcères uongeans , avec un écoulement de matière ichoreuse et fétide , et finissaient fréquemment par la perte des yeux, du nez, des mains et des pieds; 3°. des tumeurs et douleurs violentes aux os, qui ne laissaient aux malades aucun repos pendant le jour et encore moins pendant la nuit; 4°. une apathie, faiblesse ou affaissement universel du corps.
6°. Les historiens nous apprennent que Colomb , en arrivant aux îles Caraïbes après son second voyage ,
y avait trouvé, parmi les natifs du pays, une maladie exactement semblable , dans ses symptômes, à la maladie dont nous venons de parler.
y0. On a trouvé vers le même temps , ou peut-être même avant , parmi les habitans des côtes de l’Afrique fréquentées par les Européens depuis izJ-02 , c’est-àdire au moins quarante ans avant le retour de Colomb, des îles Caraïbes, une maladie endémique, dont les symptômes caractéristiques sont des tubercules et excroissances hideuses au visage , des pustules et ulcères rongeans sur le corps , et des douleurs violentes dans les os , surtout pendant la nuit. Les Africains appelaient cette maladie , et l’appellent encore aujourd’hui, à cause de la ressemblance des excroissances indiquées avec une framboise, Yaws, d’où vient le nom barbare de Framhoesia qB^£®AÙma donné à cette maladie , auquel j’ai|^^t|hyé le nom grec plus approprié Thymiosis d^ns ma Nosologie-^ méthodique. Cette même maladie est coxltàgieuse , se -j ' communique par le toucher , et se guérit aujourd’hui; / radicalement par les mêmes remèdes que la syphilis; $ mais elle n’attaque jamais l homme qïi’üne seule foié dans sa vie ( vof. tom. Il , ch. XVII ). 'T****3 ^ ^
8°. Une maladie contagieuse , communiquée tantôt par les vêtemens, les baisers, ou le simple attouchement , tantôt par le coït , et accompagnée d’ulcères rongeans de la gorge , du visage, ou autres parties du corps , de douleurs nôcturnes aux os , et d’excroissances particulières , surtout au visage , existe encore de nos jours dans quelques parties d’Écosse ,
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et y est appelée par les habitans Siwins ou Sibbins ^ mot celtique et remarquable, en ce qu’il signifie aussi Framboise, (voy. tom. II, chap. XVI. )
9°. Une maladie nouvelle, très-contagieuse et trèsviolente dans ses ravages , ressemblante , à bien des égards, au Siwins, mais dont la nature, les effets, les progrès et les symptômes sont parfaitement semblables à ceux de la maladie syphilitique telle qu’elle s’était montrée lors de son apparition au quinzième siècle en Europe , s’est manifestée depuis peu d’années en Canada , et y est appelée par les habitans du Port Saint-Paul mal anglais (voy. tom. II ch. XV.)
io°. Des faits cités ci-dessus, il paraît évident que des maladies très-ressemblantes dans tous leurs symptômes caractéristiques à la syphilis, lorsqu’elle parut en Europe au quinzième sièle , avaient été connues en même temps, ou peut-être même long-temps auparavant , dans les climats chauds de l’Asie , de l’Afrique et de l’Amérique; et que les mots Seoir a pes tilentialis , Pestis inguinaria , Baus ou Babas , mai napolitain , mal français, gore ou vérole , mal vénérien, syphilis ou maladie syphilitique des Européens, le feu persan des Indous; le mal anglais des Canadiens , et le siwins des Ecossais , signifient la même maladie , ou au moins des modifications du même mal, qui toutes en général cèdent parfaitement bien au même traitement mercuriel.
ii°. Qu’après l’examen le plus approfondi et le plus impartial, il paraît plus incertain que jamais, d’où cette affreuse maladie, que nous appelons au jour-
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d’hui maladie vénérienne ou syphilitique , a pris sa source primitive : si c’est la Perse qui a produit primitivement ce mal , comme le nom de Feu Persan ; donné par les Indous , semblerait l’insinuer; si elle a été importée en Europe de l’Inde ou de l’Afrique , ou de quelque autre pays étranger ; ou bien si elle a pris naissance en Europe même par un concours de circonstances, de complications ou de causes inconnues : ou bien si la même cause productrice opérant partout , et de la même manière , dans les quatre parties du globe isolément* a produit cette maladie dans chaque pays, indépendamment de la communication avec tout autre.
i2°. Que ce mal, qui, au commencement dé son apparition en Europe, s’est communiqué, sinon par l’atmosphère , au moins , d’après le témoignage incontestable de plusieurs auteurs contemporains , par le contact immédiat de quelque partie du corps que ce soit, par les baisers, les ustensiles, les vêtemens, etc. ( de même que la nouvelle maladie en Canada et le
Siwins en Ecosse le font encore généralement aujourd’hui ) , a perdu peu à peu beaucoup de sa première violence, et est devenu depuis, par degrés, plus doux,’ au point qu’il se communique rarement à présent autrement que par le contact immédiat , surtout d’une surface rouge ou humide du corps avec une partie affectée de ce virus, ou par le coït: encore lui fautil alors généralement plusieurs jours , et très-souvent des semaines , avant que le virus agisse , ou produise quelque effet sur les parties génitales, Ses symptômes
principaux et caractéristiques , les pustules nombreuses sur tout le corps , les excroissances hideuses et puantes, et les ulcères qui détruisent les yeux, le nez , les mains et les pieds, ont disparu presque entièrement de nos jours en Europe; les affections douloureuses des os, sont elles-mêmes devenues , depuis les derniers quinze à vingt ans, beaucoup plus rares; et le traitement de cette maladie affreuse , qui altérait jusque dans sa source et menaçait d’anéantir la race humaine , est devenu aujourd’hui aussi simple que facile pour le médecin éclairé , surtout si le malade cherche à temps du secours.
i3°. Que, lorsque cette maladie est mal traitée et invétérée , ainsi que lorsqu’elle est accompagnée des complications les plus dangereuses et les plus opiniâtres, nos connaissances modernes promettent à l’art des ressources simples et inconnues jusqu’ici, qui tendront sans doute à faciliter le traitement, à le rendre, sous tous les rapports , moins dangereux et plus certain qu’il ne Test par les méthodes connues, et à changer ainsi cette maladie terrible , qui menaçait, par ses ravages , l’existence et la propagation de l’homme , en une affection pour la plupart aisée à supporter et à extirper jusque dans ses plus profondes racines.
Tous ces résultats, rapprochés , comme je l’ai fait, donnent lieu à différentes conjectures dont je vais présenter les principales , parce qu’elles peuvent jeter quelque lumière sur l’origine obscure de cette maladie.
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La connaissance de la maladie syphilitique dans l’Indostan depuis un temps immémorial; son existence en Afrique comme une maladie endémique, reconnue des premiers voyageurs; les diverses maladies des organes de la génération , décrites par les Grecs, les Romains et les Arabes; l’ulcère corrosif et la pourriture de la verge du malheureux Héron au cinquième siècle , à Alexandrie ; les gonorrhées ou écoulemens , ainsi que les différens ulcères corrosifs des parties génitales , venant propter decubitum cum mulier e fœdâ : tous ces maux dont j’ai fait mention dans le chapitre précédent, m’ont suggéré l’idée que la syphilis a peut-être déjà fait plus d’une fois le tour du globe. Ce globe, la race humaine et ses maladies sont bien vieux; tandis que l’histoire, ou du moins nos connaissances historiques sont bien jeunes.
La maladie syphilitique, se montrant pour la première fois dans un climat quelconque, est très-violente dans ses effets ; mais elle l’est beaucoup plus lorsqu’elle est importée d’un pays chaud dans un climat froid : la maladie du Canada en est une preuve évidente, et la vérole qui a paru au quinzième siècle en Europe pourrait probablement servir à confirmer la même chose. Après un certain laps de temps , ce mal semble devenir plus doux; ses progrès sont, moins prompts; ses symptômes sont moins violens, quelques-uns se perdent entièrement ; peut-être n’affecte-t -il à la fin , à une époque de son déclin plus avancée , que les parties génitales, pendant que dans son commencement , ou en se renouvelant, ou en attaquant
un peuple nouveau, ou en se compliquant aveç quelque autre cause morbifique , le virus agit avec plus d’énergie, plus de violence. D’après ce que je viens de dire, il se pourrait bien que plusieurs gonorrhées, ulcères , etc. des Grecs, des Romains , etc. , fussent réellement les effets tardifs du virus syphilitique vieilli, et, si j’osais m’exprimer ainsi, usé ou épuisé en énergie , que les Romains avaient reçu des Grecs , les Grecs des Egyptiens, les Egyptiens de l’intérieur de l’Afrique ou bien par le commerce de la côte du Malabar , ou par les guerres, ou le commerce direct, de la Perse : pays , qui paraît avoir fourni ce mal au peuple de l’Indostan, et les Perses, peut-être des Juifs ou d’un autre peuple plus ancien, etc. La plupart des maladies des parties génitales des anciens ne seraient ainsi que des modifications ou des effets du virus syphilitique, comme celles de nos jours; quoiqu’il soit bien certain que ces mêmes maladies peuvent provenir aussi quelquefois et proviennent actuellement d’autres causes et d’autres acrimonies d’une nature tout-àfait différente de celle du virus syphilitique , comme je le crois avoir démontré dans le chapitre précédent» Peut-être le virus, en se répandant et en se multipliant, se divise-t-il et s’use-t-il par degrés, au point qu’il s’éteint à la fin tout-à-fait, et qu’il disparaît de la surface , sinon du globe entier , au moins d’une partie du globe , probablement pour reparaître avec une nouvelle force, après des siècles ou des milliers de sièc'cs, dans une ou dans différentes parties de la terre. La lèpre tuberculeuse, ou l 'éléphan t iasis autoriseraient
peut-être une telle conclusion : extrêmement répandue en Europe, surtout dans les quatorzième et quinzième siècles , elle a disparu , au point qu’on ne voit guère aujourd’hui que çà et là, dans les grandes villes de l’Europe, quelques cas isolés de cette maladie. On pourrait penser la même chose de la Mentagra , ou dartre du menton, dont Plitse ( liist. nat. lib. 26; ch. 1. ) parle comme d’une maladie extrêmement contagieuse par les seuls baisers et le moindre contact , qui est venue originellement de l’Egypte , et qui a régné pendant quelque temps à Rome, et a entièrement disparu depuis.
Il paraîtrait au moins probable que ce virus ou poison contagieux a perdu une partie de son énergie ou de sa virulence, dès qu’il a cessé de pouvoir se propager par l’air; dès qu’il lui faut, pour se communiquer, le contact immédiat; et qu’il est devenu encore plus faible, lorsque le simple contact ne suffit plus et qu’il lui faut peu à peu quelque chose déplus, telle qu’une application plus immédiate ou plus intime, ou enfin un temps plus long; lorsqu’il n’agit même plus sur la peau en général, qu’il exige, pour se communiquer, une surface plus délicate, plus irritable du corps , et qu’il demande même, dans cette circonstance favorable , un temps plus ou moins long pour produire ses effets. C’est à cette époque avancée qu’il ne se communique plus que par une surface rouge ou humide, et qu’il a besoin d’un contact immédiat , même quelque temps continué, pour pouvoir produire des blennorrhagies ou des ulcères aux parties
génitales , avant qu’il affecte le système du corps. 11 est vraisemblable qu’il vient à la fin une époque où
il cesse entièrement de pouvoir affecter le système du
corps, et où ses effets sont limités aux seules parties génitales. Nous nous trouverions alors dans le même état à peu près dans lequel rions voyons, d’après les auteurs anciens, que les Grecs et les Romains, et après eux le reste des habitans de l’Europe , étaient jusqu’au quinzième siècle. Le virus serait alors incapable de produire d’autres maux que des maladies entièrement locales.
Peut-être les dartres, maladie si répandue aujourd’hui en France, ne sont-elles que l’effet tardif du virus syphilitique usé ou dégénéré. On serait tenté de croire que chez un peuple qui a eu les premiers germes de la maladie syphilitique répandus chez lui, le virus doit s’user ou dégénérer le premier; et quoiqu’il soit encore dàns cet état contagieux et qu’il se communique très-aisément d’une personne affectée à une personne saine, surtout par des égratignures de la peau, au nez, aux yeux, etc., il se borne à ces parties, et ses effets sont limités à la peau.
Il n’est pas douteux que Fart plus éclairé, des moyens plus efficaces , et des secours administrés plus à temps , pourront accélérer l’arrivée de cette époque heureuse.
Les auteurs qui ont écrit à l’époque de l’apparition de la vérole en Europe, nous apprennent que cette maladie se communiquait alors par l’air, par les vêtemens, par les ustensiles et le moindre con-
tact. Le docteur Bowman nous apprend que les habitans de Saint-Paul en Canada, où la maladie n’avait été apportée que depuis très-peu de temps, la gagnent par l’air, en mangeant avec la même cuillère, en buvant dans le même vase, en fumant du tabac de la même pipe. Les premiers auteurs ne font mention ni de gonorrhée ni des ulcères aux parties génitales. Le même Bowman dit, dans son rapport au gouvernement anglais, que les malades, en Canada, perdent le nez, la langue , les yeux , des portions des extrémités, par ce virus, sans avoir souvent la moindre affection aux parties génitales; ce qui prouve qu’une personne peut être vérolée jusqu’aux os sans avoir contracté le mal par le coït, et sans avoir eu ni gonorrhée, ni ulcère, ni aucun autre mal aux organés de la génération ( voy. . tom. II, ch. XV ). En Europe, au contraire, il est bien rare aujourd’hui de voir un malade affecté de symptômes syphilitiques dans le système du corps, sans qu’il ait eu auparavant ou une blennorrhagie ou des ulcères aux parties génitales.
En considérant que l’éruption verruqueuse à la peau, et principalement au visage , était un symptôme caractéristique de la syphilis au quinzième siè cle ; que celle-ci avait alors une grande ressemblance avec 1 eYaws, tant dans sa manière de se communiquer fréquemment sans coït qùe dans les autres symptômes et dans ses progrès, et que la guérison de ces deux maladies est absolument la même; en considérant, dis-je, cette grande ressemblance entre la vérole
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du quinzième sïècie et le Yaws de Africains, je ne m’étonne plus que Sydenham et plusieurs autres médecins avant lui aient avancé comme très-probable que la maladie syphilitique venait originairement plutôt de l’Afrique que de T Amérique ou des îles Caraïbes, comme on l’a cru si long-temps et si générale-, ment en Europe.
On a objecté contre cette ressemblance que, d’après les observations de plusieurs praticiens, le Yaws n’attaquait jamais deux fois la même personne. Nous ferons voir, dans les chap. XY et XYI, tom. Il, que les Canadiens et les Ecossais avaient la même opinion sur leurs maladies respectives. N aurais- je pas le même droit de dire que la maladie syphilitique n’attaqua qu’une seule fois l’homme, qu’elle a disparu ou qu’elle n’existe plus aujourd’hui en Europe, parce que je ne vois plus ce symptôme hideux qui fut son compagnon fidèle, inséparable et caractéristique, depuis i4g3 jusqu’en iÔ2o, et peut-être même jusqu’en i55o? Si les nègres ont des ulcères ou des taches ou pustules à la peau , des douleurs dans les os, des exostoses, etc.;
sans cette éruption verruqueusc , les médecins et chi- . rurgiens éclairés diront et prononceront, sans doute, que ces nègres sont affectés de la vérole ou de la maladie syphilitique , comme ils le diront dé leurs compatriotes européens , qui ont ces mêmes symptômes aujourd’hui , sans ces excroissances ichoreuses au visage.
Mais après tout ce que nous avons dit, il reste toujours a décider la question principale. D’où vient ce
venin, ce poison, ou virus spécifique , qui a produit originairement la maladie syphilitique dans quelque partie du monde que ce soit ? Tire-t-il sa source du virus d’un autre animal , comme quelques auteurs l’ont insinué? s’engendre-t-il dans le corps de l’homme même , ou naît-il hors du corps, et se développe-t-il seulement y étant appliqué par l’air , par des effleures , ou par le contact immédiat ? Faut-il regarder ces germes de poisons animaux et ces particules contagieuses comme des êtres vivans, qui, dans leur source ou première jeunesse, poussent et agissent avec une énergie surprenante, s’épuisent par degrés , ou qui , transporte^ hors de leur pays natal dans un climat froid, dégénèrent peu à peu, et meurent à la fin ? II serait au moins curieux et utile de savoir pourquoi ces sortes de maladies contagieuses deviennent tout à coup, dans de certains temps, plus violentes, plus venimeuses, plus fatales au genre humain. Doit-on attribuer cet effet de préférence à des exhalaisons particulières , produites par des révolutions singulières, qui arrivent de temps en temps a notre globe ? Fautil le rapporter à de certaines complications , on à d’autres causes absolument inconnues jusqu’ici, ou à un contact avec une matière âcre d’une maladie d’un
autre animal, comme nous voyons que les ulcères au pis des vaches qu’on nomme la petite vérole des vaches ( cow-pox , en Angleterre), doivent leur source aux mains de la personne qui les trait , après avoir manié la tumeur ulcéreuse des pieds des chevaux affectés des ulcères aux jambes que les Anglais appel-
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lent ihe grease ou sore heels? Ces questions seront peut-être toujours une énigme pour ceux même qui s’occupent de ces recherches. Cependant les faits suivans pourront bien se lier un jour avec d’autres découvertes : c’est cette seule raison qui m’engage à leur donner une place ici.
J’ai dit ailleurs que quelques auteurs ont cru que le virus syphilitique avait été engendré dans le corps de l’homme même, qu’il s’y engendre même encore aujourd’hui quelquefois de cette manière , et qu’on attribue notamment cet effet à la chair et aux œufs du lézard Iguane. Je ne nie pas la possibilité d’une telle assertion; mais jusqu’ici il nous manque des faits positifs pour nous autoriser à la regarder comme vraie : il paraît plutôt qu’on a confondu l’effet avec la cause, ou qu’on s’est laissé tromper par des apparences. Il me paraît beaucoup plus vraisemblable que le virus peut rester long-temps caché ou inactif dans le corps, et que la chair de l’Iguane, ou quelque autre cause quelconque, ne le produit pas, mais excite ou développe seulement son action dans le corps. D’autres écrivains ont avancé que le virus syphilitique s’engendrait dans les pays chauds, surtout en Afrique, par la passion brutale de la bestialité. J’abandonne ces conjectures, et je me borne à citer quelques faits qui peuvent avoir quelque rapport avec cet objet.
Pauw, dans ses Recherches philosophiques , tomel, dit, d’après le témoignage de T^espuce (i), témoin
(i) Muheres connu Jaciunt inlumescere maritorum inguina in
oculaire, que dans plusieurs endroits en Amérique , les femmes tâchaient de remédier au défaut physique d’organisation des hommes, en faisant enfler singulièrement leur membre génital : elles y appliquaient, entre^ autres drogues , des insectes venimeux et caustiques, qui, étant irrités jusqu’à la fureur, occasionnaient, par leur piqûre, un gonflement considérable et monstrueux. Selon Pauw , la première origine de la vérole est due à la piqûre de ces insectes venimeux.
Pline ( le naturaliste ) observe que les hommes mordus par le scorpion, en Italie et en Espagne, se sentent affectés d’un violent priapisme et d’un désir vénérien ( satyriasis) qui se calment par le coït; mais il dit que la femme souffre d’un tel coït.
La piqûre de l’insecte appelé Furia infernalis devient mortelle. Les morsures de certains serpéns et des animaux enragés produisent des effets très-marqués dans l’économie animale.
J ’ai remarqué, t. II, ch. XVII, que de certaines mouches cherchaient avec grande avidité les excroissances ulcérées des malades affectés du Yaws , pour y sucer le poison ; souvent elles le déposent ensuite , par une espèce d’inoculation, sur le visage des personnes sai-
tantam crassitudinem , ut deformia videantur et turpia , et hoc cjuidem earum artijicio et mordicatione cjuorumdam animcdium venenosorum ; ethujus rei causa, multi eorum amittunt inguina , tjuœ illis , ob defectum curœ , flaccescunt , et multi eorum restant
ennuchi. Relation il 'Alberto V espace , imprimée en caractères go* thiques , à Strasbourg, en i5o5, chez Matthieu Hupfuff.
nés, et propagent ainsi ce mal chez un grand nombre d’hommes en peu de temps et à la fois.
J’ai développé sans réserve, dans cet ouvrage, mes opinions sur la nature, Faction et les effets du virus, et sur Fhistoire de 3a maladie syphilitique. Le lecteur voudra bien distinguer soigneusement tout ce qui est opinion ou hypothèse d’avec les théories établies sur des faits exacts et sur des observations fidèles et multipliées. Ces dernières seules ont le droit de servir à l’établissement d’un système plus raisonnable du traitement de ces maladies. Quant aux premières , que j’ai indiquées partout par les expressions il semble il paraît, il est probable, etc. , je ne les ai employées dans aucun conseil de pratique; je les ai insérées uniquement pour exciter les jeunes médecins à la recherche delà vérité ; je n’y tiens nullement, et conséquemment je n’entrerai jamais avec les critiques dans aucune discussion sur cet objet.
Après avoir présenté ces remarques sur la nature et l’histoire des maladies syphilitiques , qu’il me soit permis de faire quelques observations concernant la méthode qu’on emploie aujourd'hui pour leur traitement dans les différentes parties de l’Europe , et de considérer jusqu’à quel point une philosophie éclairée a contribué à soulager à cet égard les maux du genre humain.
Je ne connais aucune branche de Fart de guérir qui ait été autant perfectionnée que le traitement des différens maux syphilitiques. J’ose dire que cela vient en partie de ce que les médecins eux-mêmes y sont aussi
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exposés que d’autres personnes : de là , d’un côté , les occasions plus fréquentes d’examiner les symptômes et les progrès de la maladie journellement et de plus près; et , de l’autre , les motifs les plus puissans pour chercher à soulager les souffrances et à perfectionner la guérison. Aussi , je crois que parmi les différentes maladies auxquelles les hommes sont sujets, îî n’en est aucune dont la guérison soit aussi facile et aussi certaine que l’est maintenant celle de la maladie syphilitique récente, entre les mains d’un praticien éclairé : de même que lorsqu’elle est négligée, ou traitée par des praticiens peu instruits, elle devient souvent dangereuse , incurable par le mercure , et même funeste au malade. C’est une vérité reconnue, qu’il y a beaucoup de personnes que le mauvais traitement de cette maladie fait souffrir et dépérir peutêtre plus que n’aurait fait la maladie même, si elles n’y eussent fait aucun remède. Il n’est cependant presque aucune maladie pour laquelle plus de gens prétendent être habiles que pour celle-ci ; et dans la horde des charlatans , on n’en trouve pas un qui ne s’arroge quelques connaissances supérieures, ou la possession de quelque recette particulière , qu’il donne à tous les malades , sans distinction , comme un remède infaillible pour cette maladie dans tous ses dlfférens degrés. Ils en imposent ainsi , avec une impudence consommée, aux personnes qui ont le malheur de tomber entre leurs mains, et qui ne manquent pas tôt ou tard d’être sévèrement punies de leur crédulité ; car il est très-certain que pour être en état de guérir
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cette maladie dans tontes ses diverses époques et modifications, il faut non-seulement beaucoup de discernement dans le choix et dans l’application des remèdes , mais encore une connaissance parfaite de la constitution du malade, de la nature et du degré de la maladie, de ses différentes complications, etc.; ce qui ne peut être que le fruit de l'étude, de la méditation et de l’expérience. De là vient qu’il faut souvent une habitude peu commune pour guérir parfaitement et radicalement une vérole confirmée , ou des affections syphilitiques qui ont été mal traitées. Le grand nombre d’infortunées victimes de l’ignorance et de la rapacité, qui s’offrent tous les jours à nos yeux , sont autant de preuves de la vérité de ce que je viens de dire.
On ne saurait douter, d’après les autorités les plus respectables, que les effets du virus syphilitique ne fussent autrefois beaucoup plus violens et plus effrayans qu’ils ne le sont de nos jours, et qu’ils n'allassent même assez souvent jusqu’à causer la mort. On attribue communément cette différence à la nature du virus , qu’on croit avoir eu dans ces premiers temps un plus grand degré de malignité, et l’on sup^ pose que sa nature s’est ensuite adoucie. Cela est vrai, ou au moins, à beaucoup d’égards, très- probable ; cependant j’ai vu des cas où cette maladie était accompagnée des symptômes les plus terribles et les plus opiniâtres. A la vérité, ces accidens sont en général très-rares aujourd’hui dans nos climats; cette bénignité semble être due , dans les pays les plus éclai-
rés de l’Europe , aux secours prompts que les malades y trouvent , au degré de perfection auquel on a porté le traitement de ces maladies, et surtout aux principes d’humanité qui s’y sont répandus, et qui ont heureusement succédé à la cruauté et à la superstition barbare des siècles précédens. Nous n’abhorrons plus,,’ nous n’exposons plus dans des endroits déserts, ou sur un fumier , ces pauvres malheureux; nous ne les laissons pas mourir, comme font les Kalmoucks, qui abandonnent leurs frères et leurs enfans attaqués de la petite vérole , sans leur donner le moindre secours. Les personnes de l’un et de l’autre sexe, moins esclaves des préjugés qu’autrefois , se présentent plutôt pour être traitées, et le sont plus facilement par des gens de l’art plus instruits; et je suis persuadé que c’est principalement par cette raison que la maladie syphilitique est bien moins fréquente et bien moins violente sous ses différentes modifications , à Paris et à Londres, que dans aucune autre capitale de l’Europe , non-seulement parce que les malades de la classe la plus malheureuse du peuple ont des hôpitaux et des maisons de charité, où ils reçoivent gratuitement des remèdes et des avis de la part de gens instruits et sans préjugés; mais encore parce que les filles publiques, que la crainte ou la honte pourrait empêcher de se présenter dans ces hospices, n’ont point de peine à trouver un homme de Fart qui les traite sans en attendre aucun salaire. Cela est bien différent dans les autres parties de l’Europe , et spécialement dans les petites villes ou dans les campagnes, où la plupart
des médecins et chirurgiens , n’ayant pas autant de moyens d’acquérir des connaissances et de se former l’esprit et le cœur, n’ont en générai que des notions très-bornées , et souvent des connaissances trop superficielles de cette maladie. Il n’y a pas très longtemps encore que j’ai vu , dans différens pays de l’Europe , les médecins et les chirurgiens se croire autorisés à reprocher aux malades vénériens leur péché d’une manière rude et inhumaine , ou à laisser souffrir ces pauvres malheureux , afin dç se rendre agréables au Tout-Puissant, se regardant comme les instrumens de sa vengeance , et se croyant destinés par le Ciel à les punir plutôt qu’à les soulager.
Les gouvernemens sages cherchent à diminuer le nombre de ces malades, et à rendre la maladie plus bénigne, non pas en enfermant les malades dans une prison ou dans un hôpital, qui n’en différerait que par le nom , mais en leur offrant , au contraire , dans des hôpitaux propres et bien entretenus , tous les moyens possibles de se procurer du soulagement. Dans les pays où le gouvernement suit d’autres principes , et où les pauvres malades n’ont aucun asile pour se faire guérir , où ils sont exposés à mourir de faim pendant le traitement , et où ils n’osent pas même recourir à temps aux personnes de l’art , de crainte d’être maltraités ou renfermés dans une de ces effrayantes maisons destinées à traiter ces maladies ; dans ces pays, dis-je, j’ai vu souvent les effets les plus terribles du virus syphilitique, inconnus dans les premiers.
DE LA MALADIE SYPHILITIQUE. Il5
11 est vraisemblable que lorsque tous les gouverneraens, qui s’éclairent de plus en plus , suivront l’exemple des gouvernemens sages dont nous venons de parler, la maladie syphilitique perdra encore plus de sa malignité, et que son traitement deviendra plus facile et plus heureux. Cette heureuse époque sera le fruit des lumières et de la philosophie.
J’ai du moins trouvé jusqu’ici que les maladies vénériennes sont exactement moins fréquentes et moins violentes dans les différons pays , en proportion du degré d’encouragement que les gouvernemens accordent aux sciences, et du progrès qu’ils laissent faire aux principes honnêtes et généreux parmi les peuples. D’après cesobservations, je suis convaincu que si un gouvernement, dans quelque climat que ce soit, adoptait un plan judicieux, avec des règlemens et des précautions convenables, il parviendrait nonseulement à rendre très-rares tous les symptômes violens de la maladie vénérienne, mais encore à diminuer extrêmement le nombre des victimes de cette maladie , s’il ne parvenait à l’extirper entièrement. Mais une pareille entreprise paraît encore peu compatible avec les idées de notre siècle ; il est seulement permis d’espérer que notre postérité , plus éclairée et plus humaine , en reconnaîtra les avantages, et en saura recueillir les fruits.
Au reste, de quelque manière que l’on considère cette partie de mon ouvrage , on y verra toujours la science médicale plus avancée dans l’histoire et dans le traitement de la maladie qui en fait le sujet , que
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dans les auteurs qui m'ont précédé ou suivi depuis que j’ai publié la sixième édition de cet ouvrage; et j’aurai entièremnet rempli mon objet, si je fais voir ici, comme j’en ai eu l’intention, et comme le pensent tous les médecins philosophes , que l’art de guérir marche vers sa perfection, lorsqu’il s’associe les lumières de toutes les différentes branches de la philosophie naturelle.