AVANT-PROPOS
S'il est vrai que la paresse, un faux jugement, Fignorance, Tamour-propre, ou quelque autre sentiment mal entendu, aient fait dire à certaines personnes qu'on peut être habile et sairant médecin sans être bon anatomiste , on peut avancer que ce paradoxe ne sera plus reproduit de nos jours; maintenant que chacun veut remplacer de chimériques abstractions par des faits, maintenant que les cadavres forment le livre principal dans lequel les médecins cherchent la cause des maladies, il n'est plus besoin d'insister sur l'indispensable nécessité des connaissances anatomiques; mais il est une branche de la médecine à laquelle ces connaissances tiennent encore d'une manière plus intime , et , sous ce point de vue , les savans ont toujours été d'accord : je veux parler de la chirurgie.
Essentiellement composée de faits, cultivée pendant une longue suite de siècles par quelques hommes seulement , on put renfermer l'anatomie dans un cadre assez étroit, jusqu'au moment oii les préjugés, vaincus par les progrès de la civili*
sation, permirent au génie bienfaisant des lumières d'ëclairer de son flambeau les diverses branches de la philosophie naturelle. Mais , dès qu'elle eut à sa disposition les restes inanimés de ceux que la mort avait enlevés^ les découvertes se multiplièrent avec rapidité ; ses richesses augmentèrent chaque jour , et bientôt elle devint assez vaste pour qu'il fut difficile d'en embrasser l'ensemble et tous les détails. Les travaux modernes surtout ont tellement agrandi son domaine, qu'on a dû^ pour en faciliter l'étude^ y introduire de nouvelles divisions.
Examiner les systèmes organiques et ce qu'ils ont de commun dans toutes les parties du corps , voilà robJ€% de l'anatomie générale; étudier les appareils, les uns après les autres; décrire la forme, le volume , la position , la densité , la composition de chaque organe par une méthode ou par une autre : tel est le but de l'anatomie descriptive ou spéciale; prendre un point dans l'économie, décrire tous les élémens qui s'y rencontrent, indiqua ce que chacun d'eux y présente de particulier; la direction, les rapports exacts des objets les pluç importans ; les variétés d'épaisseur, de position produites par les maladies ou par des aberrations de développement ; aller de la peau vers , les os, ou des os vers l'extérieur, et voir ainsi
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successivement et couche par couche , dans leur position relative et naturelle , les diverses parties , sans s'arrêter aux détails minutieux : c'est là ce qui constitue l'anatomie des régions , topogra» phique ou des rapports.
La première , s'occupant plus spécialement de Farrangement fibrillaire, osant sonder la profondeur intime des tissus^ est la base de toute bonne {^ysiologie; sans elle, la médecine ne fut jamais sortie de cette conftision de principes qui régna si long-tems dans les écoles : elle mérite véritablement le titre d'anatomie médicale.
La seconde, montrant les organes tels que la nature les présente^ sans rechercher leur disposition moléculaire /les prenant, si je puis parler ainsi , dans tout ce qu'ils ont de plus matériel , et abstraction faite des propriétés vitales inconnues qui leur donnent le mouvement et la vie , appartient, d'une manière plus directe, à la chirurgie, qui lui doit ses progrès rapides et la certitude dont elle s'honore; sans elle, le chirurgien ne serait qu'un honmoe dangereux.
La troisième est toute nouvelle encore , et ne doit être considérée que comme complément des deux autries. Elle diffère de l'anatomie descriptive ordinaire, et par le but qu'elle se propose, et par les moyens dont elle se sert. Celle-ci prend
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un appareil d'organes, et le suit partout où il se distribue , avant de revenir sur les autres ; cellelà, au contraire, passe en revue tous les élëmens d'un point circonscrit, sans s'occuper, ni de leur origine, ni de leur terminaison. L'une tend à faire connaître les fonctions spéciales de l'économie ; l'autre , à signaler les caractères différentiels de telle ou telle partie du corps; à donner la raison mécanique des divers phénomènes qu on y remarque ; à expliquer la différence des dangers et des formes dans les maladies , par la différence de disposition relative et visible des systèmes qui composent telle ou telle région ; elle insiste sur quelques organes , passe légèrement sur d'autres, cherche toujours à se mettre en rapport avec les opérations ; en un mot, c'est l'ariatomie qui se lie le plus étroitement à la pathologie externe, et qui , pour cette raison , est appelée chirurgicale. Quelques notions positives sur l'anatomie chirurgicale et des régions, fiirent d'abord émises par Desault^ dans ses leçons orales; et tous ceux qui ont eu le bonheur d'entendre ce grand chirurgien, s'accordent à dire qu'il en avait senti toute l'importance; mais M, le baron Boyer est le premier auteur qui ait écrit sur ce sujet, et son immortel ouvrage sur l'anatomie renferme déjà l'esquisse d'une anatomie des régions, qui doit
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faire regretter que ce professeur respectable n'ait pas traite plus aft long cette matière. Je dis le pre* mier^ carie Traité d' Anatonùe chirurgicale, publié par Palfin, au commencement du dernier siècle ^ n'est qu'un mauvais ouvrage décore d'un vain titre. Celui de Petit fut composé sur le même modèle, et médite, en grande partie, les mêmes reproches : ni l'un ni l'autre de ces deux auteurs , en effet , n'avait envisagé la question sous son véritable aspect.
M. le professeur Roux ensuite, essaya de la réunir en corps de doctrine dans ses cours particuliers ; et c'est incontestablement à lui qu'est du l'honneur de l'avoir répandue parmi les élèves de l'Ecole de Paris. Plusieurs thèses, rédigées d'après ses leçons, montrent que M. Roux considérait alors, et je tiens de sa bouche même, qu'il considère encore l'anatomie chirurgicale sous deux points de vue différens. D'une part, il voudrait qu'on examinât tous les appareils organiques les uns après les autres dans leurs rapports avec la chirurgie : ainsi, la peau, le tissu cellulaire, les muscles, etc. , devraient être étudiés successivement de cette manière, et les thèses de MM. Baget, sur le tissu cellulaire, Bajeard^ sur le tissu musculaire , furent écrites dans ce sens : c'est ce que M. Roux a proposé d'appeler
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anatomie chirm^cale générale. D'un antre côté, il pense qoLon devrait revoit tons tesorganes dans leurs dispositions retires; et cette seconde méthode constituerait Tanatomie des régions proprement dite. Mais celui qui se chargea de continuer rjénatàniie descriptive^ l'ami du [dus beau génie de notre siècle, fut appelé peu de t^ns après à d'autres fonctions, et cette impulsion, donnée avec tant d'avantage aux études anatomiques, se ralentit sensiUement. Son utilité cependant ne fut point oubliée. Déjà elle avait été entrevue par un hcxnme qui en faisait l'objet spécial de ses méditatioâos, et les projets de M. Roux ne tardèrent pas à se transformer en réalité. Cette idée, digne de Béclard, en effiâ, fut fécondée par son beau talent, de telle sorte qu'il se l'était , pour ainsi dire , appropriée. Aux divisions naturelles du corps , il ajouta des divisions secondaires ; il circonscrivit les pritK^ipales régions^ et le tableau qu'il fit de Tanatomie top^)graphique dans son cours à la Faculté de Paris , la présenta sous un aspect si entraînant aux nombreux élèves avides de l'entendre, qu'elle est devenue depuis lors l'étude favorite de la plupart d'entre eux. Il suffît, au reste , de jeter les yeux sur les articles Aisselle, Bras, Coude, Av^mt^bras, Jar-ret^ etc. , qu'il a déposés dans le nouveau Diction-
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noire de Médecùte^ pour aroir une idée des re« marques int^essantes qui accompagnaient ses descriptions.Cest lui, ce sont ses brillantes-leçons^ ainsi que celles d'un autre savant non moins ré^ yété^ M. le professeur Marjolin^ qui en ont répandu le goût parmi les jeunes chirurgiesâ ac^ tuds ; mais les étudians manquaient d'un guide^ d'un ouvrage élânentaire pour se diriger ; Béclard avait promis de le donner; on l'attendait avec impatience , et tout porte à croire qu'il l'eut incessamment publie, si une mort prématurée ne fiât venue ravir à l'anatomie l'un de ses plus beaux prnemens et de ses plus fermes soutiens. Ce professeur a laissé, sous ce rapport , comme sous tant d'autres, un vide bien difficile à remplir, et d'autant plus vivement senti dans la science , qu'on commence à convenir généralement aujourd'hui que l'anatomie des régions est moins aride ^ et qu'elle est d'une application plus immédiate encore en diirui^e que l'anatomie descriptive , telle qu'elle est exposée dans nos meilleurs traités. C'est cette lacune que j'ose tenter de faire disparaître en livrant au public un Essai sur l'anatomie chirurgicale et des régions* Je ne présume pas assez de mes forces pour croire avmr atteint complètement le but ; seulement j'ai peisisé qu'il serait agréable, AUX élèves surtout, d'avoir un livre quelconque
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sur cette matière , en attendant que quelques personnes plus capables voulussent s'en occuper, ou que je pusse faire mieux moi-même* Au reste', je n'ai rien négligé pour rendre ce travail utile au plus grand nombre, et je dois dire que je ne Tai entrepris qu'après y avoir assez long-tems réfléchi •C'est à M. /. Cloquet^ l'un de mes premiers maîtres à Paris, que j'en dois l'idée première; nous le commençâmes ensemble à l'hôpital Saint- Louis en iSiii ; les régions étaient déjà tracées, lorsque d'autres travaux appelèrent l'attention de cet anatomiste savant. Cependant je n'abandonnai point ce projet, et je soumis notre plan, en i8ââ, à quelques élèves auxquels je fis un cours sur ce sujet dans l'amphithéâtre de l'Ecole- Pratique. Depuis lors , je n'ai cessé de m'en occuper, et chaque année j'ai terminé mes démonstrations d'anatomie par quelques leçons sur l'anatomie chirurgicale et des régions ; l'enseignement m'a permis d'essayer plusieurs méthodes différentes. Celle que j'ai définitivement adoptée n'est point tout-à-fait semblable à la marche que j'avais suivie d'abord ; elle n'est pas non plus analogue à celle du professeur Béclard. N'ayant pas de modèle dans ce genre, j'ai été forcé de m'en rapporter à mon propre jugement ; j'ai cherché cependant à m'^clairer par tous les moyens possibles avant de
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me déterminer. J'ai consulté , pour les divisions , le Manuel de Rosenttial^ professeur à Berlin (i), ouvrage bien incomplet, mais le seul que je connaisse , dans lequel on décrive toutes les régions du corps ; un £ssai du docteur Bock (a) , imprimé à Leipsick en 1824, accompagné de trois figures, sur lesquelles sont tracées des lignes arbitraires pour limiter un certain nombre de coupes ; la thèse de M. Gerdy^ mon collègue à la Faculté, publiée en i^oâ (3), et dans laquelle on trouve un aperçu topographique des diverses parties du corps de l'homme, considérées à pçu près sous le même point de vue que dans l'ouvrage de M. Boyer. Il sera facile de voir en quoi je diffère de ces auteurs sous ce rapport, et jusqu'à quel point je m'en rapproche. Depuis plusieurs années aussi, mes amis, MM. Bouvier^ SL^régé^Blandîn^ Bogros ^prosectenrs^et y^mussat^ aide d'analomie à la Faculté , se livrent à l'enseignement de lanatomie des régions avec beaucoup de succès; mais comme ils n'ont pas rendu public le plan qu'ils suivent, je n'ai pu profiter de leurs lumières, ni savoir combien leur méthode s'éloigne de la mienne.
(i) Handbuch det chirurgischen Anatomie, Berlin, 1817.
(2) Der menschlische Korper, etc., von D'' August Cari Bock.
(3) No 143, page 29.